‹ Œuvres de Bossuet. Tome III, SermonsChapitre 140 sur 273 · P». XXI · texte numérisé non relu

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^ C»rtt vni . «

plutôt il lui est écliu en partage par des conjonctures imprévues. Elle aime celui qu'ou lui a donné; mais avant qu’on le Ini donnât , son cœur a erré longtemps sur la multitude par un vague désir de plaire ; s’il ne s’est donné qu’à un seul , il s’est du moins offert à plusieurs ; et ne discernant pas dans la troupe cet unique qui lui était destiné, son amour est demeuré longtemps suspendu, tout prêt à tomber sur quelque autre. Il n’en est pas de la sorte de l’Époux que vous embrassez : jamais vous n’nvez balancé dans un si beau choix , et il a emporté d’abord vos premières inclinations. Comme donc vous le voyez attaché en croix, attachez -le fortement à tout votre cœur : Tolo vobis figaturin corde, qui pro vobis Jixus est in cruce. - Cédez-lui dans votre esprit

• toute l’étendue que vous n’avez pas voulu lais-

• ser occuper par le mariage : • Totuin teneat in animo vestro, quidquid noluistis occupnri connubio '. Cédez, vous lui en devez même beaucoup davantage, parce que vous devez chérir, bien plus qu'un époux , celui qui vous fait résoudre à ne vous donner jamais à aucun C|H)ux ; et il ne voti.s est pas permis de l’aimer d’une affection médiocre , puisque vous renoncez pour l’amour de lui aux affections les plus grandes, et tout ensemble les plus légitimes.

Courez donc aprcscct Amant céleste ; joignezvous à cette troupe innocente qui le suit partout où il va , accompagnant ses pas de pieux cantiques. Les Agathes et les Céciles, les .àgnè-s et h-s Luccs vous tendent les bras , et vous montrent la place qui vous Cît marquée. Pour entrer dans cette assemblée, soyez vierge d’esprit et de corps ; que cet amour de la pureté , qui se forme dans votre cœur, se répande sur tous vos sens. Otnservez votre ouïe; c’est par là qu’Èvc a été séduite : gardez soigneusement voire vue, et son-

gez que ce n’est pas en vain qu’on vous donne ■ un voile, comme un rempart de votre pudeur ,

« qui empêche vos yeux de s’égarer, et qui ne

• permette pas, dit le grave Tcrtullien, à ceux

• des autres de se porter sur vous : » Valium verecundiæ, quod ncc tuos emittat ocutos , nec admitlat alicnos ’. Surtout gardez votre cœur, et ne dédaignez pas les petits désordres, parce que c'est par là que les grands commencent , et que l’embrasement , qui consume tout, est excité souvent par une étincelle. Ainsi un chaste agrément vous conservera ce que la grâce de votre Epoux vous a accordé : ainsi vous posséderez toujours son affection , et jamais vous n’offenserez * lousie. Il faut encore vous dire un mot m

• Dr finneta l'irginif. n' NB. l. VI, COl 3tW-

* Dt lifj vr(unJ. Il IB.

POUR UNE PROFESSION

Ii>utle de votre Époux , et c'est par où je m'en vais euDclure.

IBOISrÈlIK POINT.

yoe Dieu soit jaloux, chrétiens, il s’en vante si souvent dans son Écriture , qu’il ne nous permet pas de l’ipnorer. C’est une des qualités qu’il se donne dans le Décalogue : • Je suis, dit-il, le - Seigneur ton Dieu, fortetjaloux, ■ Forfis, ze- Mes ' ; et cette qualité de Jaloux lui est si propre et si naturelle , qu’elle fait un de ses noms , comme il est écrit dans l’Exode : Dominus, ze- Mes nomen ejus ’ . Il paraît donc assez que Dieu est jaloux, et peu de personnes l’ignorent ; mais que l’ouvrage de notre salut et la mort do Fils de Dieu à la croix soient un effet de sa jalousie , c’est ce que vous n’avez pas peut-être encore entendu , et ce qu’il est nécessaire que je vous explique, puisque mon sujet m’y conduit.

A la vérité , chrétiens, il n’est pas aisé de comprendre de quelle sorte s’accomplit un si grand mystère. Car que la jalousie du Dieu des armées le porte à châtier ceux qui le méprisent , je le conçois sans difficulté ; c'est l’effet ordinaire de la jalousie , et je remarque aussi dans les saintes Lettres que Dieu n’y parle guère de sa jalousie, qu’il ne nous fasse en même temps craindre ses vengeances. • Je suis un Dieu jaloux , dit le Sei- . gneur, » Devs zeMes; et il ajoute aussitôt après : « visitant les iniquités des pères sur les

• enfants : » visilans iniquUates patrum in filios Dieu est jaloux , dit Mo'ise : il dit dans le même lieu , • que le feu de sa jalousie brûle les

• pécheurs : • Dominus Deus tuus ignis eonsumens est, Deus œmulator* . Et le prophète Nahum a joint ces deux choses : « Le Seigneur est . un Dieu jaloux , et le Seigneur est un Dieu « vengeur, » Deus œmulator, et ulciscens Dominus ‘ ; tant ces deux quaiités sont inséparables!

Que s’il est ainsi, chrétiens, se peut-il faire que nous rencontrions le principe de notre salut dans la jalousie , qui semble être la source des vengeances; et après que le prophète a uni le Dieu jaloux et le Dieu vengeur , oserons-nous espérer de trouver ensemble un Dieu jaloux et un Dieu sauveur? Peut-être aurions-nous peine à le croire, si nous n’en avions appris le secret de la bouche d'un autre prophète. C'est le prophète Isaïe , dont voici des paroles remarquables : De Jerusalemcxibunt religuitr, et saleotiode monte Sion : zelus Doinini exercituum facicl islud^ :

' Kxod. XX, 5.

* Ibtd. llIlVt It-

* Ibiii. X\ , 5.

* neuf. lY, 34.

‘ />. xstvil, 32.

• DanslesruincsdeJérusnlem il restera un grand

• peuple que Dieu délivrera de la mort, et le

• salut paraîtra en la montagne de Sion ; la ja-

• lousie du Dieu des armées fera cet ouvrage. • Après un oracle si clair, il n’est plus permis de douter que ce ne soit la jalousie du Dieu des armées qui ait sauvé le peuple fidèle.

Mais pour pénétrer un si grand mystère , reprenons les choses d'un plus haut principe , et rappelons à notre mémoire la témérité de cet ange, qui, par une audace inouïe, voulut s’égaler à Dieu , et se placer jusque dans son trône. Vous savez qu’étant repoussé de sa main puissante, et précipité dans l'ablme, il ne peut encore quitter le premier dessein de son audace démesurée. Il se déclare hautement le rival de Dieu; c’est ainsi que le nomme Tertullien, Æmulus Dei ‘ « le

• rival , le jaloux de Dieu : »Useveutfaireadorer en sa place ; et s’il n’a pu occuper son trône , il lui veut do moins enlever son bien, il entre dans le paradis terrestre, furieux et désespéré : il y trouve l’image de Dieu, c’est-à-dire, l’homme; image chérie et bien aimée , que Dieu avait établie dans son paradis dedélices, qu’il avait formée de sa main et animé e de son souffle. Ce n’était qu’une créature ; mais enfin elle était aimée par son Créateur ; il ne l’avait pétrie que d’un peu de boue; mais cette boue avait été formée de sa main. Ce vieux serpent la séduit, il la corrompt. Surprise par ses flatteries, elle s’abandonne à lui ; la parjure qu’elle est, l’ingrate et llnfldèle qu’elle est ; au milieu des bienfaits de son époux, dans le lit même de son époux , pardonnez-moi la hardiesse de cette parole, que je ne trouve pas encore assez forte pour exprimer l’indignité de cette action; dans le lit même de sonépoux elle se prostitue à son rival.

O insigne infidélité I ô lâcheté sans exemple ! Fallait-il quelque chose de plus que cette honteuse' prostitution , faite à la face de Dieu , pour l’exciter à jalousie? Il s’y excite en effet d'une étrange sorte. Quoi , mon épouse s’est fait enlever, mon image s’est laissé corrompre, elle que j’avais faite avec tant d’amour , dont j’avais moi-même formé tous les traits, que j’avais animée d’un souffle de vie, sorti de ma propre bouche!

Que fera, mes frères, ce Dieu fort et jaloux , irrité d’un abandonnement si infâme? que ferat-il à cetteépouse infidèle, qui améprisé un si grand amour? Certainement il pouvait la perdre ; mais , ô jalousie miséricordieuse! il a mieux aimé la sauver. O rival ! il ne veut point qu’elle soit ta proie ; il ne la peut souffrir en tes mains. Cet indigne spectacle irritant son cœur , il court après pour la

» De n" 3.

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retirer, et descend du ciel en la terre pour chercher son éponse qui s’y est perdue ; Venit quœnrt quod perieriu Ijl manière dont il se sert pour nous délivrer montre assez, si nous l'entendons, que c'est la Jalousie qui le fait agir : car il n'envoie ni ses anges , ni ses archanges , qui sont les ministres ordinaires de ses voiontés. Il a peur que son épouse volage, devant sa liberté à d’autres (pi'à lui , ne partage encore son eeeur , au lieu de le conserver tout entier à son Époux légitime ; c’est pourquoi il vient lui-mème en personne : Deus ipse veniel, et talvabil nos S’il faut des supplices, c’est lui qui les souffre ; s'il faut du sang, c’est lui qui le donne ; afin que nous comprenions que c’est à lui que nous devons tout, et que nous lui consacrions tout notre amour, comme nous tenons de lui seul tout notre salut.

De là vient que noos lisons , dans son Écriture , qu’il n’est pas moins jaloux de sa qualité de Sauveur que de celle de Seigneur et de Dieu. Écoutez de quelle sorte il en parle ; Ego Dominus, et non est ultra Deus absque me : Deus justus, et suivons non est prœter me Ne vous semble-t-il pas, chrétiens, que ce Dieu jaloux adresscsa voix à la nature humaine ioRdéle , ainsi qu’un amant passionné, mais dont on a méprisé l’amour. O volage I 6 prostituée! qui m’as quitté pour mon ennemi , regarde que c’est moi qui suis le Seigneur, et il n’y a point de Dieu que moi : mais considère encore, A parjure, infidèle, qu’il n’y a que moi qui te sauve ; et si tu m’as oublié après t’avoir créée, reviens du moins à mol quand je te délivre. Voyez comme il est jaloux de sa qualité de Sauveur. Et ailleurs, se glorifiant de l’ouvrage de notre salut : • C’est moi , c’est moi , dit-il , qui

• l’ai fait; ce ne sont ni mes anges, ni mes ar-

• changes, ni aucune des vertus célestes : c’est « mol seul qui l’ai fait , c’est moi seul qui vous

• porterai sur mes épaules ; enfin c’est moi seul

• qui vous sauverai ; • Ego feci : ego feram, ego portabo, ego salvabo * : tant il est jaloux de cette gloire ; et c’est , mes soeurs , cette jalousie qui l’attache sur cette croix, dont nous célébrons aujourd’hui la fête.

Car, dit excellemment saint Jean-Chrysostéme comme on amant passionné , voyant celle qu’il recherche avec tant de soin gagnée par les présents de quelque autre , qui prétend à ses bonnes grâces, multiplie aussi sans mesure les marques de son amitié pour emporter te dessus ; de même en est-il du Sauveur des âmes. Il voit que

■ Mauh. ivni, II.

* It. XXX^y 4.

^ Ibid. ILt, 21.

4 tb$d. XLTI , 4.

* i» I Q>i Cor. Hom. k'UT , n* 2, t X , p 213.

nous recevons à pleines mains les présents de son rival , qui nous amuse par une pomme , qui nous gagne par des biens trompeurs qui n’ont qu’une légère apparence : pour détourner nos yeux et nos coeurs de ses libéralités pernicieuses, il redouble ses dons jusqu’à l’infini; et son amour excessif voulant faire un dernier effort, le fait enfin monter sur la croix , où il nous donne non-seulement sa gloire et son tréne , mais encore son corps et son sang , et sa personne et sa vie : enfin , se donnant lui-méme , que ne nous donne-t-il pas? Et nous faisant un si grand présent, il me semble qu’il nous dit à tous : Voyez si ce prétendaut que vous écoutez pourra jamais égaler un tel amour et une telle munificence. C'est ainsi qu’il parle , c’est ainsi qu’il fait ; et nous pourrions nous défendre d’une jalousie si obligeante !

Mais, ma sœur, si l’Époux céleste a l’ardeur et les transports des jaloux , il en a les regards et la vigilance. Il a des yeux de jalou.x , toujours ouverts, toujours appliqués pour veiller sur vous, pour étudier tous vos pas, pour observer toutes vos démarches. J’ai remarqué dans le saint cantique deux regards de l’Époux céleste : il y a un regard qui admire , et c’est le regard de l’amant : il y a un regard qui observe , et c’est le regard du jaloux. « Que vous êtes belle, ô fille « de prince! • dit l’Epoux à la chaste épouse'. Cette ardente exclamation vient d’un regard qui admire, et il n’est pas indigne du divin Époux , dont il est dit dans son Évangile qu’il admira la fol du Centenier*. Mais voulez-vous voir maintenant (]uel est le regard du jaloux ? • Il est venu ,

• dit l’Épouse , le bien-almé de mon cceur, regar-

• dant par les fenêtres, guettant par les treillis : > Diteetus meus venil, respiciens per fenestras, prospicienspereancellos Il vient en cette sorte pour vous observer, et c’est le regard de la jalousie : de là naissent et ces grilles et cette clôture. Il vous renferme soigneusement, il rend de toutes parts l’abord difficile; il compte tous vos pas, il règle votre conduite jusqu’aux moindres choses : ne sont-ce pas des actions d’un amant jaloux? Il n’en fait pas ainsi au commun des hommes : mais c’est que s’il est jaloux des antres fidèles , il l’est beaucoup plus de scs épouses. Étant donc ainsi observée de près, pour vous garantir des effets d’une jalousie si délicate, il ne vous reste , ma sœur , qu’une obéissance toujours ponctuelle, et un entier abandnnncmcnt de vos volontés. C’est ce que je vous recommande en finissant ce discours ; et afin que vous compreniez combien cette obéissance vous est néces-

’ Canl. vu, I, «.

» VriMA VMI . 10.

* Canl II , 0.

3fi» POUH L.-SE

■siiire, je vous dirai la raison pour laquelle elle vous défend de la jalousie de votre Époux.

Ce qui excite Dieu à jalousie , c’est lorsque rhomms se veut faire Dieu , et entreprend de lui ressembler. Mais il ne s'offense pas de foute sorte de ressemblance : eai il nous a faits à son image , et il y a de ses attributs dans lesquels il n’est pas jaloux que nous tâchions de lui ressembler ; au eontraire , il nous le commande. Par exemple , voyez sa miséricorde, combien riche, combien éclatante ; il vous est ordonné de vous conformer à cet admirable modèle : Estote miséricordes, sicut et Pater vester misericors est' : « Soyez

• miséricordieux , comme l'est votre Père cé-

• leste. ■ Ainsi, comme il est véritable , vous pouvez l’imiter dans sa vérité : il est juste , vous pouvez le suivre dans sa justice : il est saint; et encore que sa sainteté semble être entièrement incommunicable , il ne sc fâche pas toutefois que vous osiez porter vos prétentions jusqu’à l'Iionncur de lui ressembler dans ce merveilleux attribut ; lui-méme vous y exhorte : • Soyez saints - parce que je suis saint : • Sancti estote, guoniant ego saactus sum '.

Quelle est donc cette ressemblance qui lui cause tant de jalousie? C'est lorsque nous lui voulons ressembler dans l'autorité souveraine, lorsque nous voulons l imiter dans l’honneur de l'indépendance, et prendre pour loi notre volonté, comme lui-méme n’a point d’autre loi que sa volonté absolue. C’est là le point chatouilleux , c’est là l’endroit délicat ; c’est alors que sa jalousie repousse avec violence tous ceux qui veulent s’approcher ainsi de sa majesté souveraine. Par consé(|uent, si sa jalousie s’irrite seulement contre notre orgueil; qui ne voit que la soumissiou est l'unique moyen pour nous en défendre? Il est jaloux quand vous prenez pour loi votre volonté. Pour empêcher les effets de sa jalousie , abandonnez votre volonté. Soyons des dieux , il nous est permis , par l’imitation de sa justice , de sa bonté , de sa sainteté, de sa miséricorde toujours bienfaisante. Quand il s’agira de puissance et d'autorité , tenons-nous dans les bornes d'une créature , et ne portons pas nos désirs à une ressemblance si dangereuse.

Mais si nous ne pouvons ressembler à Dieu dans cette souveraine indépendance, admirons, mes sœurs , sa bonté suprême , qui a voulu nous ressembler dans la soumission. Jetez les yeux de la foi sur ce Dieuobéissant jusqu’à la mort, et à la mort de la croix. A la vue d'un abaissement si profond, qui pourrait refuser de se soumettre? Vous vivez, ma sœur, dans un monastère, où

» Ifttf m, ïl.

niOKKSSIüN.

la sage abbesse qui vous gouverne vous doit faire trouver la soumission noO'Seulement fructueuse, mais encore douce et désirable. Mais quand vous auriez à souffrir une autre conduite^ de quelle obéissance vous pourriez - vous plaindre, en voyant celle du Sauveur des âmes , et à la volonté de quels hommes l'a livré et abandonné son Père céleste ? Ça été à la volonté de Judas , à celle de Pilate et des pontifes, à celle des soldats inhumains qui , ne gardant avec lui aucune mesure, ont fait de lui tout ce qu’üs ont voulu : Fecentnl in eo quŒcumque t'o/uerwnf *. Aprèscet exemple de soumission, vous ne sauriez descendre assez bas; et vous devez chérir les dernières places, qui , depuis 1 abaissement du Dieu-Homme , sont devenues désormais les plus honorables.

SERMON

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