‹ Œuvres de Bossuet. Tome III, SermonsChapitre 147 sur 273 · BE MADAME DE LA VALLIÈRE · texte numérisé non relu

BE MADAME DE LA VALLIÈRE

les richesses, et qui les a dissipées par ses profusions; il ne peut souffrir sa pauvreté. Ces murailles nues , eette table dégarnie , cette maison abandonnée , où on ne voit plus eette foule de domestiques, lui fait peur : pour se caeher à luiméme sa misère , il emprunte de tous côtés ; il remplit par ce moyen, en quelque façon, le vide de sa maison , et soutient réélut de son ancienne abondance. Aveugle et malheureux, qui ne songe pas que tout ce qui l'cblouit menace sa liberté et son repos! Ainsi l’éme raisonnable, née riche par les biens que lui avait donnés son auteur, et appauvrie volontairement pour s’être cherché-e elle-même , réduite à ce fonds étroit et stérile , tâche de tromper le chagrin que lui cause sou indigence, et de réparer scs ruines, en empruntant de tous côtés de quoi se remplir.

Elle commence par son corps et par ses sens , parce qu'elle ne trouve rien qui lui soit plus proche. Ce corps qui lui est uni si étroitement, mais qui toutefois est d'une nature si inférieure à la sienne , devient le plus cher objet de ses complaisances. Elle tourne tous ses soins de ce côtélà; le moindre rayon de beauté qu’elle y aperçoit suffit pour l'arrêter : elle se mire , pour ainsi parler, et se considère elle-même dans ce corps : elle croit voir, dans la douceur de ces regards et de ce visage, la douceur d'une humeur paisible; dans la délicatesse des traits, la délicatesse de l'esprit; dans ce port et cette mine relevée , la grandeur et la noblesse du courage. Faible et trompeuse image sans doute; mais enfin la vanité s'en repaît. A quoi es-tu réduite, âme raisonnable? Toi , qui étais née pour l’cternité et pour un objet immortel , tu deviens éprise et captive d’une fleur que le soleil dessèche , d’une vapeur que le vent emporte, en on mot, d'un corps qui , par sa mortalité , est devenu un empêchement et on fardeau à l'esprit.

Elle n'est pas plus heureuse en jouissant des plaisirs que ses sens lui offrent : au contraire, elle s’appauvrit dans cette recherche, puisqu'en poursuivant le plaisir, elle perd d'abord la raison. Le plaisir est un sentiment qni nous transporte , qui nons enivre , qui noos saisit indépendamment de la raison , et nous entraîne malgré ses lois. La raison en effet n'est jamais si faible que lorsque le plaisir domine ; et ce qui marque une opposition étemelle entre la raison et le plaisir, c'est que, pendant que la raison demande une chose, le plaisir en exige une autre : ainsi l’âme, devenue captive du plaisir, est devenue en même temps ennemie de la raison. Voilà où elle est tombée, quand elle a voulu emprunter des sens de quoi réparer ses pertes ; mais ce n’est pas là encore la fin de ses maux. Ces sens , de qui elle

emprunte, empruntent eux- mêmes de tous côtés; Us tirent tout de leurs objets, et engagent par conséquent, à tous ces objets extérieurs, l’âme, qui , livrée aux sens , ne peut plus rien avoir que par eux.

Je ne veux point ici vous parler de tous les sens, pour vous faire avouer leur indigence ; considérez seulement la vue, à combien d'objets extérieurs elle nous attache. Tout ce qui brille, tout ce qui rit aux yeux, tout cequi parait grand et magnifique, devient l'objet de nos désirs et de notre curiosité. Le Saint-Esprit nous en avait bien avertis, lorsqu'il avait dit cette parole ;

• Ne suivez pas vos pensées et vos yeux , vous

• souillant et vous corrompant; ■ disons le mot du Saint-Esprit : ■ vous prostituant vous-mêmes

• à tous les objets qui se présentent'. . Nous faisons tout le contraire de ce que Dieu commande : nous nous engageons de toutes parts ; nous qui n’avions besoin que de Dieu , nous commençons à avoir besoin de tout. Cet homme croit s'agrandir avec son équipage qu'il augmente , avec ses appartements qu’il rehausse, avec son domaine qu'il étend. Cette femme ambitieuse et vaine croit valoir beaucoup , quand elle s'est chargée d'or, de pierreries , et de mille autres vains ornements. Pour la parer, toute la nature s’épuise , tous les arts suent , toute l’industrie se consume. Ainsi nous amassons, autour de nous tout ce qu'il y a de plus rare ; notre vanité se repaît de cette fausse abondance; et par là nous tombons insensiblement dans les pièges de l’avarice, triste et sombre passion , autant qu'elle est cruelle et insatiable.

C'est elle, dit saint Augustin, qui, trouvant l’âme pauvre et vide au dedans, la pousse au dehors, la partage en mille soucis, et la consume par des efforts aussi vains que laborieux. Elle se tourmente comme dans on songe; on veut parler, la voix ne suit pas ; on veut faire de grands mouvements, on sent ses membres engourdis. Ainsi l'âme veut se remplir, elle ne peut ; son argent, qu'elle appelle son bien , est dehors , et c'est le dedans qui est vide et pauvre. Elle se tourmente de voir son bien si détaché d'ellemême , si exposé au hasard , si soumis au pouvoir d'autrui. Cependant elle voit croître ses mauvais désirs avec ses richesses. • L'avarice, dit

• saint Paul, est la racine de tous les maux : • Radix omnium malorum est cupidilas '. En effet , les richesses sont un moyen d’avoir presque sûrement tout ce qu’on désire. Par les richesses, l'ambitieux se peut assouvir d’honneurs ; le voluptueux, de plaisirs; chacun enfin, de ce qu’il

• A«m. XV, W.

> r Tint. VI, tu.

POUR LA PROFESSION

demande. Tous les mauvais désirs naissent dans un cœur qui croit avoir dans l’argent le moyen de les satisfaire. Il lie faut donc pas s'étonner si la passion des richesses est si violente, puisqu'elle ramasse en elle toutes les autres. Que l'âme est asservie ! de quel joug elle est chargée! et pour s’èlre cherchée elle-même , combien est-elle devenue pauvre et captive!

Mais peut-être que les passions plus nobles et plus généreuses seront plus capables de la remplir. Voyons ce que la gloire lui pourra produire. Il n’y a rien de plus éclatant, ni qui fasse tant de bruit parmi les hommes, et tout ensemble il n’y a rien de plus misérable ni de plus pauvre. Pour nous en convaincre , considérons-la dans ce qu’elle a de plus magnitlque et de plus grand. Il n’y a point de plus grande gloire que celie des conquérants , choisissons le plus renommé d’entre eux. Quand on veut parler d’un grand conquérant, chacun pense à Alexandre : ce sera donc, si vous voulez , Alexandre qui nous fera voir la pauvreté des rois conquérants. Qu’est-ce qu’il a souhaité ce grand Alexandre, et qu’a-t il cherché par tant de travaux et tant de peines, qu’il a souffertes lui-même , et qu’il a fait souffrir aux autres? Il a souhaité de faire du bruit dans le monde durant sa vie et apres sa mort. Il a tout ce qu’il a demandé; personne n’en a tant fait ; dans l’Égypte, dans la Perse, dans les Indes, dans toute la terre, en Orient et en Occident, depuis plus de deux mille ans on ne parle que d’Alexandre. Il vit dans la bouche de tous les hommes , sans que sa gloire soit effacée ou diminuée depuis tant de siècles : les éloges ne lui manquent pas; mais e’est lui qui manque aux éloges. Il a eu ce qu’il demandait ; en a-t-il été plus heureux , tourmenté par son ambition durant sa vie, et tourmenté maintenant dans les enfers, où il porte la peine éternelle d'avoir voulu se faire adorer comme un dieu , soit par orgueil , soit par politique? Il en est de même de tous ses semblables. Ceux qui désirent la gloire, la gloire souvent leur est donnée. • Ils ont reçu leur ré-

• compense, > dit le Fils de Dieu ' ; ils ont été payés selon leurs mérites. Ces grands hommes, dit saint Augustin , tant célébrés parmi les Gentils , et j’ajoute, trop estimés parmi les chrétiens, ont eu ce qu’ils demandaient ; ils ont acquis cette gloire qu’ils désiraient avec tant d’ardeur; et

• vains , ils ont reçu une récompense aussi vaine

• que leurs désirs : • Quœrebant non apud Deum, sed apud homines gloriam... ad guam pervenionles perceperunt mercedemsuam, vani vanam

• Matth. Tl, î.

* In Pi. Cxv'lli, Ssrm. xti , n” 3.1. iv. col. I WO.

Vous voyez, messieurs , l’âme risonnable déchue de sa première dignité, parce qu’elle quitte. Dieu, et que Dieu ta quitte; menée de captivité en captivité, captive d’elle-même, captive de son corps, captive des sens et des plaisirs, captive de toutes les choses qui l’env ironnent. Saint Paul dit tout en un mot, quand il parle ainsi ; - L'homme, dit-il, est vendu sous le péché : > Venumdalus sub peccalo'; livré au péché, captif sous ses lois , accablé de ce joug honteux comme un esclave vendu. A quel prix le péché l'a-t-il acheté? Il l’a acheté par tous les faux biens qu'il lui a donnés. Entraîné par tous ces faux biens, et asservi par toutes les choses qu’il croit posséder, il ne peut plus respirer, ni regarder le ciel , d’ou il est venu. Ainsi il a perdu Dieu , et toutefois le malheureux il ne peut s’en passer, car il y a au fond de notre âme un secret désir qui le redemande sans cesse.

L’idée de celui qui nous a créés est empreinte profondément au dedans de nous. Mais , 6 malheur incroyable et lamentable aveuglement ! rien n'est gravé plus avant dans le cœur de l’homme, et rien ne lui sert moins dans sa conduite. Les sentiments de religion sont la dernière chose qui s’efface en l’homme , et la dernière que l’homme consulte : rien n’excite de plus grands tumultes parmi les hommes; rien ne les remue davantage , et rien en même temps ne les remue moins. En voulez-vous voir une preuve? A présent que je suis assis dans la chaire de Jésus-Christ et des apAtres, que vous m’écoutez avec attention, si j'allais (ah ! plutôt la mort!) si j’allais vous enseigner quelque erreur, je verrais tout mon auditoire se révolter contre moi. Je vous prêche les vérités les plus importantes de la religion ; que feront-elles? O Dieu, qu’est-cc donc que l’homme? est-ceun prodige? est -ce un composé monstrueux de choses incompatibles? ou bien est-ce une énigme inexplicable?

Non , messieurs , nous avons expliqué l’énigme. Ce qu’il y a de si grand dans l’homme est un reste de sa première institution ; ce qu’il y a de si bas , et qui parait si mal assorti avec scs premiers principes, c’est le malheureux effet de sa chute. Il ressemble à un édifice ruiné, qui dans ses masures renversées conserve encore quelque chose de la beauté et de la grandeur de son premier plan. Fondé dans son origine sur la connaissance de Dieu et sur son amour, par sa volonté dépravée il est tombé en ruine ; le comble s’est abattu sur les murailles , et les murailles sur le fondement. Mais qu’on remue ces ruines, on trouvera dans les restes de ce bâtiment ren-

> r.PDi- vu, U.

.uijÿlc

DE M\DAMK DE LA VALMÈHE.

vprsi’ , et les traces des fondations , et l’idée du prenaier dessein, et la marciiie de l’architecte. L’impression de Dieu reste encore en l’homme si. forte qu’il ne peut la perdre , et tout ensemble si faible qu’il ne peut la suivre ; si bien qu’elle semble n’être restée que pour le convaincre de sa faute, et lui faire sentir sa perte. Ainsi il est vrai qu’il a perdu Dieu : mais nous avons dit, et il est vrai , qu'il ne pouvait éviter après cela de se perdre aussi lui-méme.

L’Ame , qui s’est éloignée de la source de son être, ne connaît plus ce qu’elle est. Elle s’est embarrassée, dit saint Augustin ' , dans toutes les choses qu’elle aime; et de là vient qu’en les perdant elle se croit aussitât perdue elle-même. Ma maison est brûlée; on se tourmente, et on dit. Je suis perdu ; ma réputation est blessée, ma fortune est ruinée , Je suis perdu. Mais surtout quand le corps est attaqué , c’est là qu’on s’écrie plus que jamais. Je suis perdu. L’homme se croit attaqué au fond de son être, sans vouloir jamais considérer que ce qui dit. Je suis perdu , n’est pas le corps : car le corps de luiméme est sans sentiment; et l’àine, qui dit qu’elle est perdue, ne sent pas qu’elle est autre chose que celui dont elle connaît la perte future ; c’est pourquoi elle se croit perdue en le perdant. Ah ! si elle n’avait pas oublié Dieu , si elle avait toujours songé qu’elle est son image, elle se serait tenue à lui comme au seul appui de son être , et attachée à un principe si haut, elle n’aurait pas cru périr en voyant tomber ce qui est si fort au-dessous d’elle. Mais, comme dit saint Augustin ’ , s’étant engagée tout entière dans son corps et dans les choses sensibles; roulée et enveloppée parmi les objets qu’elle aime, et dont elle traîne continuellement l’idée avec elle, elle ne s’en peut plus démêler, elle ne sait plus ce qu’elle est. Elle dit ; Je suis une vapeur, je suis un souffle, je suis un air délié , ou on feu subtil ; sans doute une vapeur qui aime Dieu, un feu qui connaît Dieu, un air fait à son image. O Ame, voilà le comble de tes maux; en te cherchant, lu t’es perdue ; et toi-méme tu te méconnais. En ce triste et malheureux état, écoutons la parole de Dieu par la bouche de son prophète : Cunvertimiai, sicut in profundum recesseratis, Jilii Israël ^I O Ame, reviens à Dieu autant du fond , que tu t’en étais si profondément retirée!

SEcoan POiKT.

Et en effet , chrétiens, dans cet oubli profond et de Dieu et d’elle-même , où elle est plongée ,

> Dt TWit. Ub. x , n* 7 . t VIII , col. 893.

• ibid.n* 1 1 ; I. viii , col- 896.

• /«. MCI.

ce grand Dieu sait bien la trouver. Il &it entendre sa voix , quand il lui plaît, au milieu do bniit du monde : dans son plus grand éclat, et au milieu de toutes ses pompes, il en découvre le fond, c’est-à-dire, la vanité et le néant. L’Ame, honteuse de sa servitude , vient à considérer pourquoi elle est née; et recherchant en elle-même les restes de l’image de Dieu, elie songe à la rétablir en se réunissant à son auteur. Touchée de ce sentiment, elle commence à rejeter les choses extérieures. O richesses, dit-elle, vous n’avez qu’un nom trompeur I vous venez pour me remplir ; mais j’ai un vide inflni , ou vous n’entrez pas. Mes secrets désirs, qui demandent Dieu, ne peuvent pas être satisfaits par tous vos trésors ; il faut que je m’enrichisse par quelque chose de plus grand et de plus intime. Voilà les richcs.scs méprisées.

L'Ame cunsidérant ensuite le corps auquel elle est unie, le voit revêtu de mille ornements étrangers : elle en a honte, parce qu’elle voit que ces ornements sont un piège pour les autres et pour elle-même. Alors elle est en état d’écouter les paroles que le Saint-Esprit adresse aux dames mondaines, par la bouche du prophète Isaïe ; « J’ai vu les filles de Sion la tête levée , marchant

• d’un pas affecté, avec des contenances étudiées,

■ et faisant signe des yeux A droite et A gauche ; « pour cela , dit le Seigneur, je ferai tomber tous « leurs cheveux'. «Quelle sorte de vengeance! Quoi, fiillait-il foudroyer et le prendre d’un ton si haut pour abattre des cheveux ? Ce grand Dieu, qui se vante de déraciner par son souffle les cèdres du Liban, tonne pour abattre les feuilles des arbres I Est-ce là le digne effet d’une main toutepuissante? Qu'il est honteux A l’homme d’être si fort attaché A des choses vaincs , que les lui ôter soit un supplice I C’est pour cela que le prophète passe encore plus avant. Après avoir dit : • Je

■ ferai tomber leurs cheveux; je détruirai, pour- « suit-il , et les colliers, et les bracelets , et les

• anneaux , et les boites A parfums , et les vestes , « et les manteaux , et les rubans , et les broderies ,

• et ces toiles si déliées; « vaines couvertures qui ne cachent rien , et le reste. Car le Saint-Esprit a voulu descendre dans un dénombrement exact de tous les ornements de la vanité; s’attachant, pour ainsi parler, à suivre par sa vengeance tontes les diverses parures qu’une vaine curiosité a inventées. A ces menaces du Saint-Esprit, l’Ame, qui s’est sentie longtemps; attachée A ces ornements , commence à rentrer en elle-même. Quoi , Seigneur, dit- elle, vous voulez détruire toute cette value parure? Pour prévenir votre colère,

» 1$. in, 16, 17.

POUR LA PROFESSION

je commencerai moi-méme à m'en dépouiller. Entrons dans un état où il n’y ait plus d'ornement que celui de la vertu.

Ici cette éme dégoûtée du monde, s'avisant que ces ornements marquent dans les hommes quelque dignité, et venant à considérer les honneurs que le monde vante, elle eu connaît aussitôt le fond. Elle voit l'orgueil qu'ils inspirent, et découvre dans cet orgueil , et les disputes , et les jalousies, et tous les maux qu'il entraîne ; elle voit en même temps que si ces honneurs ont quelque chose de solide, c’est qu'lis obligent de donner au monde un grand exemple. Mais on peut en les quittant donner un exempte plus utile; et il est beau , quand on les a , d'en faire un si bel usage. Loin donc, honneurs de la terre ; tout votre éclat couvre mal nos faiblesses et nos défauts; il ne les cache qu'à nous seuls, et les fait ronnaitre à tous les autres. Ah ! • j’aime mieux avoir la der-

• nière place dans la maison de mon Dieu , que

• de tenir les plus hauts rangs dans la demeure . des pécheurs '. ■

L’àmese dépouille, comme vous voyez, des choses extérieures ; elle revient de son égarement, et commence à être plus proche d’elle-même. Mais osera-t-elle toucher à ce corps si tendre, si chéri, si ménagé? N'aura-t-on point de pitié de cette complexion délicate? Au contraire, c’est à lui principalement que l'âme s'en prend , comme à son plus dangereux séducteur. J'ai, dit-elle, trouvé une victime ; depuis que ce corps est devenu mortel, il semblait n'être devenu pour moi qu'un embarras, et un uttraitqui me porte au mal ; mais la pénitence me fait voir que je le puis mettre A un meilleur usage. Grâce à la miséricorde divine, j'ai en lui de quoi réparer mes fautes passées. Cette pensée la sollicite A ne plus rien donner à ses sens : elle leur ôte tous leurs plaisirs ; elle embrasse toutes les mortifications; elle donne au corps une nourriture peu agréable , et afin que la nature s'en contente , elle attend que la nécessité la rende supportable. Ce corps si tendre couche sur la dure ; la psalmodie de la nuit , et le travail de la journée y attirent le sommeil ; sommeil léger qui n'appesantit pas l'esprit, et n'interrompt presque point ses actions. Ainsi toutes les fonctions , même de la nature, commencent dorénavant A devenir des opérations de la grâce. On déclare une guerre immortelle et irréconciliable A tous les plaisirs; il n'y en a aucun de si innocent, qui ne devienne suspect : la raison que Dieu a donnée à l’âme pour la conduire s’écrie en les voyant approcher : > C'est ce serpent qui nous a séduits : > Serpens decepit me'. Les premiers plaisirs qui nous ont trompés sont entrés dans notre cœur avec

* Ps. LXXXIU, 11.

une mine innocente, comme un ennemi qui sa déguise pour entrer dans une place, qu’il veut révolter contre les puissances légitimes. Cesdésirs, qui nous semblaient innocents, ont remué peu à peu les passions les plus violentes , qui nous ont mis dans les fers que nous avons tant de peine A rompre.

L'âme, délivrée pas ces réflexions de la captivité des sens , et détachée de son corps par la mortifleation, est enfin venue A elle-même. Elle est revenue de bien loin , et semble avoir fait un grand progrès : mais eufln, s’étant trouvée ellemême, elle a trouvé la source de tous ses maux. C’est donc à elle-même qu’elle en veut encore : déçue par sa liberté , dont elle a fait un mauvais usage , el le songe A la contraindre de toutes parts ; des grilles affreuses, une retraite profonde, une clôture impénétrable, une obéissanee entière, toutes les actions réglées, tous les pas comptés, cent yeux qui vous observent; encore trouve-telle qu’il n'y en a pas assez pour l'empécher de s'égarer. Elle se met de tous côtés sous le joug : elle se souvient des tristes jalousies du monde , et s’abandonne sans réserve aux douces jalousies d’un Dieu bienfaisant, qui ne veut avoir les coeurs que pour les remplir des douceurs célestes. De peur de retomber sur ees objets extérieurs , et que sa liberté ne s'égare encore une fuis en les cherchant , elle se met des bornes de tous côtés : mais de peur de s’arrêter en elle-même, elle abandonne sa volonté propre. Ainsi, resserrée de toutes parts, elle ne peut plus respirer que du côté du ciel : elle se donne donc en proie A l’amour divin ; elle rappelle sa connaissance et son amour à leur usage primitif. C’est alors que nous pouvons dire avec David : ■ O Dieu , votre serviteur a trouvé son « cœur, pour vous faire cette prière’. ■ L’âme, si longtemps égarée dans les choses extérieures , s’est entin trouvée elle-même; mais c'est pour s'élever au-dessus d’elle , et se donner tout A fait A Dieu.

Il n'y a rien de plus nouveau que cet état où l’âme pleine de Dieu s'oublie elle-même. De cette union avec Dieu , on voit naître bientôt en elle toutes les vertus. LA est la véritable prudence; car on apprend à tendre A sa fin , c’est-A-dire , à Dieu, par la seule voie qui y mène , c'est-A-dire , par l’amour. LA est la force et le courage ; car il n'y a rien qu’on ne souffre pour l'amour de Dieu. IA se trouve la tempérance parfaite ; car on ne peut plus goûter les plaisirs des sens qui dérobent A Dieu les cœurs et l'attention des esprits. LA on commence A faire justice A Dieu , au prochain, et A soi-même : A Dieu , parce qu’on lui

» Cettft. lit, 13.

* II. Rrg. Ttl, 27.

DE MADAME DE LA VALLIÈRE. 3g-

rend tout ce qu on lui doit , en l’aimant plus que trer cette âme détachée encore des chaste» dou soi-méme : au prochain , parce qu’on commence ceursquH’ontattiréeàDicu.etpossédcesenlcmcnt à 1 aimer véritablement, non pour soi-méme , de ce qu’clledécouvrcenDieninême c’est-à-dire mais comme soi-même , après qu’on a fait l’effort de scs perfections innnics. U se verrait i’union de renoncer à soi-méme : enfin , on se fait jus- de i’âme avec un Jésus délaissé ; là s’entendrait tice à soi-méme, pareequ’on se donne de tout son ia dernière consommation de i’amour divin dans cœur à qui on appnrtientMturcliement. Mais en un endroit de l’âme si profond et si retiré que se donnant de la sorte , on acquiert le plus grand les sens n’en soupçonnent rien , tant il est éloide tous h-s biens , et on a ce merveilleux avan- gné de leur région ; mais pour expliquer cette matage d’étre heureux par le même objet qui fait la tière, il faudrait tenir un langage que le monde félicité de Dieu. n’entendrait pas.

L’amour de Dieu fait donc naître tontes les Finissons donc ce discours, et permettez qu’en vertus; et pour les faire subsister éternellement, le finissant je vous demande, messieurs si les il leur donne pour fondement l’humilité. Deman- saintes vérités que j’ai annoncées ont excité en dez à ceux qui ont dans le cœur qnelque passion vos cœurs quelque étincelledc l’amourdivin La violente, s’ilsconscrventquelqueorgueii ou quel- vie chrétienne que je vous proposes! pénitente que fierté en présence de ce qu’ils aiment : on ne si mortifiée , si détachée des sens et de nous-mêse soumet que trop, on n’est que trop humble, mes , vous parait peut-être impossible Peut-on L’ârao possédée de l’amour de Dieu , transporté-c vivre, direz- vous, de cette sorte ? Peut-on renonparcet amour hors d’elle-roéme, n’a garde de ceràcequi plalt?0n vous dirade là-hauf qu’on songeràelle,niparcooséquentdes’cnorgueillir; peut quelque chose de plus difficile puisqu’on car elle voit un objetan prix duquel elle SC compte peut embrasser font ce qui choque. .Mais pour le IHJur rien, et en est tellement éprise qu’elle le faire, direz-vous, il faut aimer Dieu- et je ne préféré à elle-même , non-seulement par raison , sais si on peut le connaître assez pour l’klmcr auinais par amour. tant qu'il faudrait. On vous dira de là-liaut qu’on

MaU voici de quoi l’humilier plus profondé- en connaît assez pour l’aimer sans bornes. Mais ment encore. Attachée à ce divin objet , elle volt peut-on mener dans le monde une telle vie ? Oui loujoursau-dessousd’elledeuxgouffresprofonds, sans doute, puisque le monde même vous désale néant d’ou elle est tirée, et un autre néant plus buse du monde : ses appas ont assez d’illusions affreux encore , c est le péché , où elle peut re- ses faveurs assez d’inconstance , ses rebuts assez tomber sans cesse , pour peu qu’elle s’éloigne de d’amertume; il y a assez d’injustice et de perfidie Dieu , et qu elle l’oblige de la quitter. Elle con- dans le procédé des hommes, assez d’inégalités sidère que si elle est juste, c’est Dieu qui la fait et de bizarrerlesdans leurs humeurs incommodes telle continuellement. Saint Augustin' ne veut et contrariantes; c’en est assez sans doute pompas qu’on dise que Dieu nous a faits justes ; mais nous dégoûter.

il dit qu’il nous fait justes à chaque moment. Ce Eh I dites-vous , je ne suis que trop dégoûté : n’est pas, dit-il , comme un médecin qui ayant tout me dégoûte en effet , mais rien ne me touguéri son malade , le laisse dans une santé quin’a che; le monde me déplaît, mais Dieu ne me plaît plus besoin de son secours; c est comme I air qui pas pour cela. Je connais cet état étrange, maln’a pas été fait lumineux pour le demeurer en- heureux et Insupportable, mais trop ordinaire suite par lui-même, mais qui est fait tel eonti- dans la vie. Pour en sortir, âmes chrétiennes, nuellemcnt par le soleil. Ainsi I âme attachée à sachez que qui cherche Dieu de bonne foi ne IMeii sent continuellement sa dépendance, et sent manque jamais de le trouver ; sa parole y est que la justice qui lui est donnée ne subsiste pas expresse : • Celui qui frappe, on lui ouvre; celui toute seule, mais que Dieu la crée en elle à chaque , qui demande, on lui donne; celui qui cherche, instant : de sorte qu’elle se fient toujours atten- . n trouve infailliblement'. . Si donc vous ne tlve de ce cAté-là; elle demeure toujours sous la trouvez pas, sans doute vous ne cherchez pas. main de Dieu, toujours attachée au gouvernement Remuez jusqu’au fond de votre cœur : les plaies et comme au rayon de sa grâce. En cet état elle ^u cœur ont cela qu’elles peuvent être sondées * se connaît, et ne craint plus de périr, de la ma- jusqu’au fond, pourvu qu’on aitle courage de les nière dont elle le craignait auparavant : elle sent pénétrer. Vous trouverez dans ce fond un secret qu elle est faite pour un objet éternel , et ne con- orgueil qui vous fait dédaigner tout ce qu’on vous naît plus de mort que le péché. ^it^ et tous les sages conseils : vous trouverez un

Il faudrait ici vous découvrir la dernière perfection de l’amour de Dieu : il faudrait vous mon- ’ «“<!«'"' '* ''•HM-m «an * i» griiled-m h.iui .>«- la

reino.

* De Gen. ad tut. lib. riii. n’ 25, l iil, part, l, col. 2.'M. ‘ .Vn/M. iti, S.

BÜ'sSlfcT. — TOMt ni. 'ifc

roun LA PROFESSION DE MADAME LAVALLIERE.

esprit (le raillerie inconsidérée , qui nnit parmi l'enjouement des conversations. (Juiconque en est possédé croit que toute la vie n’est qu’un jeu : on ne veut que se divertir; et la face de la raison, si je puis parler de la sorte , parait trop sérieuse et trop chagrine.

Mais à quoi est-ce que je m’étudie ? à chercher des causes secrétes du dégoût que vous donne la piété? Il y en a de plus grossières et de plus palpables : on sait quelles sont les pensées qui arrêtent le monde ordinairement. On n’aime point la piété véritahle; parce que, contente des hiens éternels, elle ne clonne point d’etablissement sur la terre, elle ne fait point Infortune de ceux qui la suivent. C’est l’objection ordinaire que font à Dieu les hommes du monde : mais il y a répondu , d’une manière digne de lui, par la bouche du prophète Malaehie '. • Vos paroles se sont élevées

■ contre moi , dit le Seigneur, et vous avez ré-

- pondu ; Quelles paroles avons-nous proférées

• contre vous? Vous avez dit : Celui qui sert

• Dieu se tourmente en vain. Quel bien nous est- « il revenu d'avoir gardé ses commandements,

■ et d’avoir marché tristement devant sa face?

• Les hommes superbes et entreprenants sont

- Iieurcux ; car ils se sont établis en vivant dans

• l’impiété ; et ils ont tenté Dieu en songeant à

- se faire heureu.x malgré scs lois, et ils ont fait

■ leurs affaires. >

Voilà l’objection des impies, proposée dans toute sa force par le Saint- Esprit. • A ces mots,

■ poursuit le prophète , les gens de bien étonnés

• se sont parlé secrètement les uns aux autres.'* Personne sur la terre n’ose entreprendre , ce semble, de répondre aux impies qui attaquent Dieu avec une audace si insensée ; mais Dieu répondra lui-inéme. * Le Seigneur a prêté l’oreille à

> ecs choses, dit le proplièlc , et il les a ouïes : il a •• fait un livre ou il écrit les noms de ceux qui le . servent; et en ce jour où j’agis, dit le Seigneur i des armées, c’est-à-dire , en ce dernier jour où

• j'ncbèvetous mes ouvrages, où je déploie ma

• miséricorde et ma justice ; en ce jour, dit-il ,

• les gens do bien seront ma possession particu-

• hère; je les traiterai comme un bon père traite

> un lils obéissant. Alors vous vous retournerez ,

■ A impies! vous verrez de loin leur félicité , dont

• vous serez exclus pour jamais ; et vous verrez

• alors quelle différence il y a entre le juste et

• l'impie, entre celui qui sert Dieu et celui qui « méprise ses lois. > C'est ainsi que Dieu répond aux objections des impies. V ous n'avez pas voulu croire (]ue ceux qui me servent puissent être heureux ; vous n’en avez cru ni ma parole, ni l'expérience des autres; votre expérience vous en

Mal. III , 13 cl Kqq-

convaincra; vous les verrez heureux, et vous vous verrez misérables : Hœc dicil üominus faciens hœc : « C'est ce (pie dit le Seigneur; il l'eu • faut croire ; car lui-même qui le dit, c'est lui « qui le fait ; > et c’est ainsi qu’il fait taire les superbes et les incrédules.

Serez-vous assez heureux pour proiUer de cet avis, et pour prévenir sa colère? Allez, messieurs, et pensez-y : ne songez point au pri-dieatcur qui vous a parlé, ni s’il a Ûcn dit, ni s’il a mal dit : qu’importe qu'ait dit un homme mortel? Il y a un prédicateur invisible qui prêche dans le fond des cœurs ; c'est celui-là que les prédicateurs et les auditeurs doivent écouter. C'est lui qui parle intérieurement à celui qui parle au dehors, et c'est lui que doivent entendre au dedans du cœur tous ceux qui prêtent l'oreille aux discours sacrés. Le prédicateur, qui parle au dehors , ne fait qu'un seul sermon pour tout un grand peuple : mais 1e prédicateur du dedans, je veux direie Saint-Esprit, fait autant de prédications différentes qu’il y a de personnes dans un auditoire; car il parle à chacun en particulier, et lui applique selon ses besoins la parole de la V ie étemelle. Écoutez- le donc , chrétiens ; laissezlui remuer au fond de vos cœurs ce secret principe de l'amour de Dieu.

Esprit saint, Esprit pacifique, je vous ai préparé les voies en prêchant votre parole. Ma voix a été semblable peut-être à ce brait impétueux qui a prévenu votre descente : descendez maintenant, A feu invisible; et <pie ces discours enflammés, que vous ferez au dedans des cœurs, les remplissent d'une ardeur céleste. Faites-leur goûter la vie éternelle, qui consiste a coonaitre et à aimer Dieu ; donnez-leur un essai de la vision, dans la foi; un avant-goût de la possession, dans l'espérance ; une goutte de ce torreut de délices qui enivre les bienheureux, dans les transports célestes de l’amour divin.

Et vous , ma sœur, qui avez commencé à goûter ces chastes délices , descendez , allez à l'autel; victime de la pénitence , allez achever votre sacriflee : le feu est allumé, l'encens est prêt, le glaive est tiré : le glaive, c'est la parole qui sépare l’àme d'avec elle-même , pour l'attacher uuiquement à son Dieu. Le sacré pontife vous attend' avec ce voile mystérieux que vous demandez. Enveloppez-vous dans ce voile : vivez cachée à vous-même, aussi bien qu'à tout ie monde; et connue de Dieu, échappez-vous à vous-même , sortez de vous-même , et prenez un si noble essor, ({ue vous ne trouviez de repos que dans l'essence du Père , du Fils et du Saint- Esprit.

' M. rarcbevéqae de ParU.

PANÉGYRIQUES

DE

SAliNT SULPICE,

l'KÊaiÉ DEVANT LA REINE MÈRE.

Troii Rrlm dans l’Êgliie, pour iunnontrr la monde <1 MNtvaniU'a: cm trois grAcvaréunU PORainlSulplrr. Innocrnoe de IA vie A lA cour : ses vertus dans rêpfscopat ; sa retraite avant sa mort, pour régler ses comptes avK lalusUcedivliie. Kscpitentes te^os qu'il fournit , dans ces difrêreals états , aui eorlésiasUques et à tous tel chrétiens.

,V« aulrm non spirilum hujiti mundi accfpimu.r, sed tpiritiim qui ex fleo ut; ut sciamus quir Dro donota tunt notls.

Pour noos , nous n'avons pas reçu l’esprit rie ir monde , mais un esprit qui vient de Dieu , pour connaître les choses qu'U uous a données. I. Cor. ii , 19.

Chtique compagnie a ses lois, ses coutumes, scs maximes et sou esprit ; et iorsque nos empiois nu nos dignités nous donnent place dons quelque corps, aussitôt ou nous avertit de prendre l'esprit de la compagnie dans laquelle nous sommes entrés. Cette grande société, que l’Écriture appelle le monde, a son esprit qui lui est propre ; et c’est ce que l'apôtre saint Paul appelle , dans notre texte , l'esprit du monde. Mais comme la grâce du christianisme est répandue en nos cteurs , pour nous séparer du monde et nous dépouiller de son esprit; un autre esprit nous est donné , d’autres maximes ',nons sont proposées : et c’est pourquoi le mime saint Paul , parlant de la société des cnfants.de Dieu , a dit cos belles paroles : •> Nous n’avons pas reçu l'esprit de ce

• monde; mais un esprit qui est de Dieu , pour

• connaître les dons de sa grâce : » f/l sciamus qmr a Deo donata sunt nobis.

Si le saint que nous honorons , et dont Je dois prononcer l’éloge , avait eu l'esprit de ce monde, il aurait été rempli des idées du monde , et il aurait marché, comme les autres, dans la grande voie, courant après les délices et les vanités: mais étant plein au contraire de l’esprit de Dieu, il a connu parfaitement les biens qu’il nous donne ; un trésor qui ne se perd pas , une vie qui ne finit pas, l'héritage de Jésns-Christ , la communieation de sa gloire, la société de son trône. Ces grandes et nobles idées ayant effacé de son cteur les idées du monde. In cour ne l’a point corrompu par scs faveur.s , ni engagé par ses at-

traits, ni trompé par ses espérances; et II nous enseigne , par ses saints exemples , à nous défaire entièrement de l’esprit du monde , pour recevoir l’esprit du christianisme. Venez donc apprendre aujourd'hui , [de ce grand serviteur de Dieu , le mépris que vous devez faire du monde, de ses plaisirs et de toutes ses vanités].

Jésns-Christ, ce glorieux conquérant, a eu à combattre le ciel , la terre et Ica enfers; Je venx dire, la Justice de Dieu , In rage et la ftirie des démons, des persécutions inouïes de la part du monde ; toujours grand , toujours invincible, il a triomphé dans tous ces combats; tout l’univers publie ses victoires. Mais celle dont il se glorllle avec plus de magnillcenee, c’est celle qu’il a gn- ^ée sur le monde; et Je ne lis rien dans son Évangile , qu’il ait dit avec plus de force, que cette belle parole : . Prenez courage , j’ai vaincu • le monde ; ■ Confidile , ego rici mundutn ■ .

Il l’a vaincu en effet , lorsque, crucifié sur le Calvaire, il a rouvert, pour ainsi dire, la face du monde de toute l'horreur de sa croix , de toute l’ignominie de son supplice. Non content de l'avoir vaincu par lui-même , il le surmonte tous les Jours par scs serviteurs. 11 est sorti de ses plaies un esprit victorieux du monde , qui , animant le corps de l’Église , la rend saintement féconde, pour engendrer tous les Jours une raee spirituelle, née pour triompher glorieusement de la pompe, des vanités et des délices mondaines.

^ Cette grâce victorieuse des attraits du monde n'agit pas de la même sorte dans tous les fidèles. Il y a de saints solitaires qui se sont tout ù fait retirés du monde; il y en a d’autres, non moins illustres , lesquels y vivant sans en être, l’ont, pour ainsi dire, vaincu dans son propre champ de bataille. Ceux-là, entièrement détachés , semblent désormais n’user plus du monde; ceux-ci, non moins généreux, en usent comme n’en usant pas, selon le précepte de l'apôtre* : ceux-là, s’en arraehant tout à coup, n’ont plus rien à démêler avec lui ; ceux-ci sont toujours aux mains , et gagnent de Jour en Jour, par un long combat, ce que les autres emportent tout à une fols par la seule fuite : car ici la fuite même est une victoire ; parce qu’elle ne vient ni de surprl.se ni de lâcheté , mais d'une

' Joan. XVI, M.

* I. (or. Vil, Si.

PANÉGYRIQUE

ardenr de courage qui rompt ses liens, force sa prison , et assure sa liberté par une retraite glorieuse.

Ce n’est pas assez, chrétiens, et il y a dans l’Église, une grâee plus excellente; je veux dire, une foree céleste et divine , qui nous fait non-seulement surmonter le monde, par la fuite ou par le combat , mais qui en doit inspirer le mépris aux autres. C'est la grilce de l’ordre ecclésiastique : car, comme on voit dans le monde uue eflicace d'erreur, qui fait passer de l’un à l’autre, par une espèce de contagion , l’amour des vanités de la terre; il a plu au Saint-Esprit de mettre dans ses ministres une efficace de sa vérité, pour détacher tous les cœurs de l’esprit du monde, pour prévenir la contagion qui empoisonne les âmes , et rompre les enchantements par lesquels il les tient captives.

Voilà donc trois grâces qui sont dans l’Église , pour surmonter le monde et ses vanités ; la première, de s’en séparer tout à fait, et de s’éloigner de son- commerce; la seconde, de s’y conserver sans corruption , et de résister à ses attraits ; la troisième, plus éminente, est d’en imprimer le dégoût aux autres , et d'en empêcher la contagion. Ces trois grâces sont dans l’Église; mais U est rare de les voir unies dans une même personne, et c’est ce qui me fait admirer la vie du grand saint Sulpice. 11 l’a commencée à la cour, il l'a finie dans la solitude ; le milieu en a été occupé dans les fonctions ecclésiastiques. Courtisan, il a vécu dans le monde sans être pris de scs charmes : évêque, il en a détaché ses frères : solitaire , il a désiré de finir ses jours dans une entière retraite. Ainsi successivement, dans les trois états de sa vie, nous lui verrons surmonter le monde, de toutes les manières dont on le peut vaincre : car il s'est opposé généreusement à scs faveurs dans la cour, au cours de sa malignité dans l'épiscopat, à la douceur de son commerce dans la solitude : trois points de ce discours.

PBEMIBR POINT.

Quoique les hommes soient partagés en mnt de conditions différentes ; toutefois, selon l’Écriture, il n’y a que deux genres d’hommes , dont les uns composent le monde , et les autres la société des enfants de Dieu. Cette solennelle division est venue, dit saint Augustin' , de ce que l'homme n’a que deux parties principales; la partie animale , et la raisonnable; et c'est par là quo nous distinguons deux espèces d’hommes, parce que les uns suivent la chair, et les autres sont gouvernés par l’esprit . Ces deux races d’hom-

' /if t ir Dri. lU). Jiv , cap. iv , t. vu , cul. SSJ.

mes ont paru d'abord en figure, dès l’origine des siècles, en la personne et dans la famille de Caïn et de Seth; les enfants de celui-ci étant toqjours appelés les enfants de Dieu , et au contraire ceux de Caïn étant nommés constamment les enfants des hommes; afin que nous distinguions qu’il y en a qui vivent comme nés de Dieu, selon les mouvements de l'esprit; et les autres comme nés des hommes, selon les inclinations de la nature.

De là ces deux cités renommées, dont il est parlé si souvent dans les saintes Lettres ; Babyione chamelle et cerrestre; Jérusalem divine et spirituelle, dont l’une est posée sur les fleuves, c'est-à-dire , dan^ une éternelle agitation ; Super aquas muUas, dit l'Apocalypse* ; ce qui a fait dire an psalmiste : « .Assis sur les fleuves de Ba- < by lone ' ; » et l'autre est bâtie sur une montagne, c’est-à-dirc , dans une consistance immuable. C'est pourquoi le même a chanté : • Celui « qui se confie en Dieu est comme in montagne « de Sion ; celui qui habite en Jérusalem ne sera

• jamais ébranlé : > Qui confidunt in Domino sicui mens Sion h Or, encore que ces deux elles soient mêlées de corps, elles sont, dit saint Aaigustin*, infiniment éloignées d’esprit et de mœurs ; ce qui nous est encore représenté des le commencement des choses , en ce que les enfants de Dieu s’étant alliés, par les mariages, avec la race des hommes; ayant trouvé, dit l’Ecritureleurs filles belles, ayant aimé leurs plaisirs et leurs vanités; Dieu, irrité de cette alliance, résolut, en sa juste indignation, d’ensevelir tout le monde dans le déluge : afin que nous entendions que les véritables enfants de Dieu doivent fuir entièrement le commerce et l'alliance du monde ; de peur de communiquer, comme dit l’apêtre*’, à scs œuvres infructueuses.

C’est pourquoi le sauveur Jésus , • l’Illumina-

• teur des antiquités, > lUuminator antiquitatumT, parlant de ses véritables disciples, dont les noms sont écrits au ciel : « Ils ne sont pas du « monde, dit-il', comme je ne suis pas du mou-

• de ; • et quiconque veut être du monde , il s’exclut volontairement de la société de ses prières, et de la communion de son sacrifice, Jésus- Christ ayant dit décisivement : • Je ne prie pas « pour le monde’. •

' Jpoc. XTII, I

Page 1