XV, Q
quoique vous ne le soyez pus par la nature , il faut que vous le deveniez par l'affection. Mais comment s’accomplira un si grand ouvrage? Où prendra-t-il ce cœur paternel , si la nature ne le lui donne pas? Ces Inclinations peuvent-elles s’acquérir par choix , et ne craindrons-nous pas en ce lieu ces mouvements empruntés et ces affections artiflcielles , que nous venons de reprendre tout à l’heure? Non, mes frères; ne le craignons pas. Un cœur qui cherche Dieu en simplicité, est une terre molle et humide , qui reçoit la forme qu’il lui veut donner; ce que Dieu veut lui passe en nature. Si donc c’est la volonté du Père céleste que Joseph tienne sa place en ce inonde , et qu’il serve de père â son Fils , il ressentira , n’en dou tez pas, pour ce saint et divin Enfant , cette inclination naturelle , toutes ces douces émotions , tous ces tendres empressements d’un cœur paternel.
En effet, durant ces trois jours que le Fils de Dieu s’était dérobé , pour demeurer dans le temple avec les docteurs , il est aussi touché que la mère même , et elle le sait bien reconnaître : Pater tuus et ego dolentes queerebamus te';’ Votre > père et moi étions arâigés. > Voyez cpi’elle le joint avec elle dans la société des douleurs. Je ne crains pas de l’appeler ici votre père , et Je ne prétends pas faire tort à la pureté de votre naissance ; il s'agit de soins et d’inquiétudes ; et c’est par là que je puis dire qu’il est votre père , puisqu’il a vraiment des inquiétudes paternelles. Voyez, messieurs , comme ce saint homme prend simplement , et de botme foi , les sentiments que Dieu lui ordonne. Mais aimant Jésus-Christ comme son fils, se pourra-t-il faire, mes sœurs, qu’il le révère comme son Dieu? Sans doute, et il n’y aurait rien de plus difficile, si fa sainte simplicité n’avait rendu son esprit docile , pour céder sans peine aux ordres divins.
Voici , chrétiens , le dernier effort de la simplicité du juste Joseph , dans la pureté de sa foi. Le grand mystère de notre foi , c’est de croire un Dieu dans la faiblesse. Mais afin de bien comprendre, mes sœurs, combien est parfaite la foi de Joseph, il faut, s’il vous plaît, remarquer que la faiblesse de Jésus-Christ peut être considérée en deux états ; ou comme étant soutenue par quelque effet de puissance , ou comme étant délaissée et abandonnée à elle-même. Dans les dernières années de la vie de notre Sauveur, quoique l’infirmité de sa chair fût visible par ses souffrances, sa toute-puissance divine ne l'était pas moins par ses miracles. Il est vrai qu'il paraissait homme; mais cet homme disait deschoses qu’aucun homme
' Lu»; Il . iA.
PANEGYKIQUK
n'avait jamais dites ; mais cet liuminc faisait des elioses qu'aucun homme n'avait jamais faites. Alors la faiblesse étant soutenue, je ne m'étonne l)as que dans cet état Jésus ait attiré des adorateurs, les marques de sa puissance pouvant donner lieu déjuger que l'inllrmité était volontaire; et la foi n'était pas d'un si grand mérite. Mais en l'éUit que l'a vu Joseph , j’ai quelque peine a eomprendre comment il a cru si Ddelement; parce que jamais la faiblesse n’a paru plus abandonnée, non pas même, je le dis sans crainte, dans l'ignominie de la croix. Car c’était cette heure importante pour laquelle il était venu : son Père l'avait délaissé; il était d’accord avec lui qu’il le délaisserait en ce jour : lui-même s'abandonnait volontairement, pour être livré aux mains des bourreaux. Si durant ces jours d'abaudounement la puissance de ses ennemis a été fort grande , ils ne doivent pas s'en glorifler; parce que tes ayant renversés d'abord par une seule de ses paroles , il leur a bien ftdt connaître qu'il ne leur cédait que par une faiblesse volontaire : A’on haberes potestatem adversum me aUam, nùi tibi daium esset desuper ' : ■ Vous n'auriez aucun
• pouvoir sur moi , s'il ne vous était donné d'en - haut. Mais eu l’état dont je parle , et dans lequel le voit saint Joseph , la faiblesse est d’autant plus grande, qu'elle semble en quelque sorte forcée.
Car enfin, mon divin Sauveur, quelle est en cette rencontre la conduite de votre Père céleste? Il veut sauver les raageSi^i vous sont venus adorer, et il les fait échapper par une autre voie. Je ne l'invente pas , chrétiens , je ne fais que suivre l'histoire sainte. Il veut vous sauver vousmême, et il semble qu’il ait peine à l’exécuter. Un ange vient du ciel éveiller, pour ainsi dire, Joseph en sursaut , et lui dire , comme pressé par un péril imprévu : ■ Fuyez vite , partez cette nuit ■ avec la Hère et l'Enfant, et sauvez-vous en
• Égypte » Fuyez : 6 quelle parole ! Encore s'il avait dit : Retirez-vous I Mais ; fbyez pendant la nuit : A précaution de faiblesse 1 Quoi donc, le Dieu d'Israël ne se sauve qu'à la faveur des ténèbres I Et qui le dit ? C'est un ange qui arrive soudainement à Joseph, comme un messager effrayé ; • de sorte , dit un ancien ^ , qu'il semble
• que tout le ciel soit alarmé, et que la terreur ^ s’y soit répandue avant même de passer à la " terre :• VI videaturcœlum timor ante ienuisse tfuam terram. Mais voyons lasuitede cette aventure. Joseph se sauve en Égypte , et le même ange revient à lui : - Retourne , dit-il ‘ , en Judée; car
* Joan. XTi , 11.
* Mntih. II. 13.
* S. Peir. Chry$ol. Srrm ril-
* XaUh. Il , 2t».
• ceux-là sont morts , qui cherchaient l'Ame ne
• l'Enfant. > Et quoil s'ils étaient vivants, un Dieu ne serait pas en sûreté? O faiblesse délaissée et abandonnée ! Voilà l'état du divin Jésus; et en cet état saint Joseph l’adore avec la même soumission que s'il avait vu ses plus grands miracles.
Il reconnaît le mystère de ce miraculeux délaissement , tl sait que la vertu de la foi , c'est de soutenir l'espérance sans aucun sujet d'espérance : In spem contra spem \ Il s’abandonne à Dieu en simplicité, et exécute, sans s'enquérir, tout ce qu'il commande. En effet , l’obéissance est trop curieuse , qui examine les causes du commandement : elle ne doit avoir des yeux que pour considérer son devoir, et eiie doit chérir son aveuglement , qui la fait marcher en sûreté. Mais cette obéissance de saint Joseph venait de ce qu’il croyait en simplicité , et que son esprit , ne chancelant pas entre la raison et la fol , suivait avec une intention droite les lumières qui venaient d'en haut. O foi vive, A foi simple et droite, que le Sauveur a raison de dire qu'il ne te trouvera plus sur la terre*! Car, mes frères, comment croyons-nous? Qui nous donnera aujourd'hui de pénétrer au fond de nous-mêmes , pour voirsi ces actes de foi , que nous faisons quelquefois , sont véritablement dans le cteur, ou si ce n’est pas la coutume qui les y amène du dehors?
Que si nous ne pouvons pas lire dans nos cœurs, interrogeons nos œuvres, et connaissons notre peu de foi. Une marque de sa faiblesse, c'est que nous n'osons entreprendre de bâtir dessus ; nous n’osons nous y confier, ni établir sur ce fondement l'espérance de notre bonheur. Démentez-moi , messieurs , si je ne dis pas la vérité. Lorsrjue nous flottons incertains entre la vie chrétienne et la vie du monde , n'est-ce pas un doute secret qui nous dit dans le fond du cœur : Mais cette immortalité que l'on nous promet, est-ce une chose assurée? et n'est-ce pas trop hasarder son repos, son bonheur, que de quitter ce qu'on voit, pour suivre ce qu'on ne voit pas? Nous ne croyons donc pas en simplicité , nous ne sommes pas chrétiens de bonne foi.
Mais je croirais, direz- vous, si je voyais un ange , comme saint Joseph. O homme, désabusez-vous : Jonas a disputé contre Dieu , quoiqu'il fût instruit de ses volontés par une vision manifeste; et Job a été fidèle, quoiqu’il n'eût point encore été confirmé par des apparitions eItrao^ dinaires. Ce ne sont pas les voies extraordinaires qui font fléebirnotre cœur; mais la sainte simplicité, et la pureté d'intention que produit la ebo-
' Ar/ni. lu.
* /-HC. tvill , h.
DE SAINT JOSEPH
rite véritable , qui attache aisément notre esprit à Dieu, en le détachant des créatures. C’est, mes sœurs , ce détachement qui fera notre seconde partie.
SECOND POINT
Dieu, qui a établi son Évangile sur des contrariétés mystérieuses , ne se donne qu’à ceux qui se coutenteut de lui , et se détaehent des autres biens. Il faut qu’ Abraham quitte sa maisonet tous les attachements de la terre, avant que Dieu lui dise : Je suis ton Dieu. Il faut abandouner tout ce qui se voit, pour mériter ce qui ne se voit pas ; et nul ne peut posséder ce grand tout , s’il n’est au monde comme n’ayant rien : Tanquam nihil habentes SI jamais il y eut un homme à qui Dieu se soit douné de bon cœur, c’est sans doute le juste Joseph , qui le tient dans sa maison et entre ses mains, et à qui il est présent à toutes les heures , beaucoup plus dans le cœur que devant les yeux. Voilà un homme qui a trouve Dieu d’une façon bien particulière : aussi s’est-il rendu digne d’ùn si grand trésor par un détachement sans réserve, puisqu’il est détaché de ses passions, détaché de son intérêt et de son propre repos.
Deux sortes de passions ont accoutumé de nous émouvoir; je veux dire les passions douces et ies passions violentes. Desquelles des deux , mes sœurs , est-il plus difllcile de se rendre maître? il n’est pas aisé de le décider. J’al appris du grand saint Thomas que celles-là sont à craindre par la durée , celles-ci par la promptitude et par l’impétuosité de leur mouvement : celles-là nous flattent , celles-ci nous poussent par force; celles-là nous gagnent, cellcsci nous entraînent. Mais , quoique par des voies différentes, les unes et les autres renversent le sens , les unes et les autres engagent le cœur. O pauvre cœur humain ! de combien d’ennemis es-tu la proie? de combien de tempêtes es-tu 1e jouet? de combien d’illusions es-tu le théâtre?
Mais apprenons , chrétiens , par l'exemple de saint Joseph , à vaincre ces douceurs qui noos charment, et ces violences qui nous emportent. Voyez comme il est détaché de ses passions; puisqu'il a pu surmonter sans résistance , parmi les douces la plus flatteuse , parmi les violentes la plus farouche; je veux dire l’amour et la jalousie. Son épouse est sa sœur. Il n’est touché , si je le puis dire , que de la virginité de Marie ; mais il l’aime pour la conserver en sa chaste épouse , et ensuite pour l'imprimer en soi-meme par une entière unité de cœur. La fidélité de ce
> II. Cor. VI, IC.
mariage consiste à se garder l’un à l'autre la parfaite intégrité qu’ils se sont promise. Voilà les promesses qui les assemblent , voilà le traité qui les lie. Ce sont deux virginités qui s’unissent , pour se conserver l’une l’autre éternellement par une chaste correspondance de désirs pudiques ; et il me semble que je vois deux astres, qui n’entrent ensemble en conjonction qu’à cause que leurs lumières s’allient. Tel est le nœud de ce mariage , d’autant plus ferme , dit saint Augustin ' , que les promesses qu'ils se sont données doivent être plus inviolables, en cela même qu'elles sont plus saintes.
Mais la jalousie , chrétiens , a pensé rompre le sacré lien de cette amitié conjugaie. Joseph , encore ignorant des mystères dont sa chère épouse était rendue digne, ne sait que penser de sa grossesse. Je laisse aux peintres et aux poètes de représenter à vos yeux les horreurs de la Jalousie , le venin de ce serpent, et les cent yeux de ce monstre ; il me suffit de vous dire que c’est une espèce de complication des passions les plus furieuses. C’est là qu'un amour outragé pousse la douleur jusqu'au désespoir, et 1a haine jusqu'à la furie; et c’est peut-être pour cette raison que le Saint-Esprit nous a dit : Dura sicu! infemut æmulalio ’ : ■ La jalousie est dure comme l’en- • fer, » parce qu’elle ramasse en effet les deux choses les plus cruelles que l’enfer ait, la rage et le désespoir.
Mais ce monstre si furieux ne peut rien contre le juste Joseph. Car admirez sa modération envers sa sainte et divine Épouse. Il sent le mal tel, qu’il ne peut la défendre; et il ne veut pas la condamner tout à fait. Il prend un conseil tempéré. Réduit par l'autorité de la loi à l’éloigner de sa compagnie , il évite du moins de la diffamer, il demeure dans les bornes de la justice; et bien loin d’exiger le châtiment, il lui épargne même la honte. Voilà une résolution bien modérée : maisencore ne presse-t-il pas l'exécution. Il veut attendre la nuit, cette sage conseillère dans nos ennuis, dans nos promptitudes, dans nos précipitations dangereuses. Et en effet, cette nuit lui découvrira le mystère, un ange viendra éclaircir ses doutes; et j’ose dire, messieurs , que Dieu devait ce secours au juste Joseph. Car, puisque la raison humaine, soutenue de la grâce, s’était élevée à son plus haut point , il fallait que le ciel achevât le reste; et celui-là était digue de savoir la vérité , qui , sans l’avoir reconnue, n’avait pas laissé néanmoins de pratiquer Injustice : SIerito responsum suOvenii mon
’ IJ<- Kup. ri CiDicvp. lib. I , n* Il , I. X , col. 2se.
> r mit. Mil , c.
«6 PANÉGYBIQÜE
divinum, eui humano déficiente consilio justitia non de/e cil'.
Certainement saint Jean-CbrysostAme a raison d'admirer ici la phiiosophie de Joseph *. C’était, dit-il, un grand philosophe, parfaitement détaché de ses passions, puisque nous lui voyons surmonter la plus tyrannique de toutes. Combien est maître de ses mouvements un homme , qui en cet état est capable de prendre conseil, et un conseil modéré; et qui, l’ayant pris si sage, peut encore en suspendre l’exécution , et dormir, parmi ces pensées , d’un sommeil tranquille? Si son âme n’eât été calme, croyez que les lumières d'en haut n’y seraient pas sitôt descendues. Il est donc indubitable , mes frères, qu’il était bien détaché de ses passions, tant de celles qui charment par leur douceur, que de celles qui entraînent par leur violence.
Plusieurs jugeront peut-être qu’étant si détaché de scs passions , c’est un discours superflu de vous dire qu’il l’est aussi de ses intérêts. Mais Je ne sais pas, chrétiens, si cette' conséquence est bien assurée. Car cet attachement à notre intérêt est plutôt un vice qu’une passion; parce que les passions ont leur cours, et consistent dans une certaine ardeur que les emplois changent , que l’âme modère , que le temps emporte , qui se .consume cnOn elle-même ; au lieu que rattachement à l’intérêt s’enracine de plus en plus par le temps ; parce que, dit saint Thomas venant de faiblesse, il se fortifle tous les jours, à mesure que tout le reste se débilite et s’épuise. iMais quoi qu’il en soit, clirétiens, il n’est rien de plus dégagé de cct intérêt que l'âme du juste Joseph. Iteprésentez-vous un pauvre artisan qui ii'a point d’héritage que ses mains, point de fonds que sa boutique, point de ressource que son travail ; qui donne d’une main ce qu’il vient de recevoir de l'autre, et se voit tous les jours au bout de sou fonds ; obi igé néanmoins à de grands voyages, qui lui ôtent toutes ses pratiques (car il faut parler de la sorte du père de Jésus-Christ) , sans que l'ange tpi’on lui envoie lui dise jamais un mut de sa subsistance. Il n’a pas eu honte de souffrir ee (pie nous avons honte de dire ; humiliez-vous, ô grandeurs bumainesi II va néanmoins, sans s’inquiéter, toujours errant, toujours vagabond , seulement parce cpi’il est avec Jésus- Christ ; trop heureux de le posséder â ce prix. Il s’estime encore trop riche , et il fait tous les jours de nouveaux efforts pour vider son cœur, afin que Dieu y étende ses possessions et y dilate son règne ; abondant , parce qu’il n’a rien ; possédant
* S. Prtr. Chrytol. Serm.cxxxr.
* Ih .Vntih. Hom tr, n” 4 . t. vii , p. 63.
* 3?. Queest. WYIII , ari. i , ad 4.
tout, parce que tout lui manque; heureux , tranquille , assuré , parce qu’il ne rencontre ni repos , ni demeure , ni consistance.
C’est ici le dernier effet du détachement de Joseph , et celui que nous devons remarquer avec une réflexion plus sérieuse. Car notre vice le plus commua et le plus opposé au christianisme , c’est une malheureuse inclination de nous établir sur la terre ; au lieu que nous devons toujours avancer, et ne nous arrêter jamais nulle part. Saint Paul, dans la divine Épitre aux Hébreux, nous enseigne que Dieu nous a bâti une cité ; • Et c’est ■ pourcela, dit-il, qu'il ne rougit pas de s’appeler " notre Dieu; • Jdeononcon/undiliir Deus vocari Deus eorum : paravit enim illis cicitatem Et en effet, chrétiens, comme le nom de Dieu est un nom de Père , il aurait honte , avec raison , de s’appeler notre Dieu, s'il ne pourvoyait à nos besoins. Il a donc songé , ce bon Père, à pourvoir soigneusement ses enfants : il leur a préparé une cité qui a des fondements, dit saint Paul, Fundamenta habenlem cicilalem', c’est-à-dire, qui est solide et inébranlable. S’il a honte de n’y pas pourvoir, quelle honte de ne l’accepter pas ! Quelle injure faites-vous à votre patrie, si vous vous trouvez bien dans i’cxii I Quel mépris faites-vous de Sion , si vous êtes à votre aise dans Baby lone I Allez et marchez toujours , et n'ayez jamais de demeure fixe. C’est ainsi qu’a vécu le juste Joseph. A-t-il jamais goûté un moment de joie , depuis qu’il a eu Jésus-Christ en garde? Cet Enfant ne laisse pas les siens en repos ; il les inquiète toujours dans ce qu’ils possèdent, et toujours il leur suscite quelque nouveau trouble.
Il nous veut apprendre, mes sœurs , que c’est un conseil de la miséricorde de mêler de l’amertume dans toutes nus joies. Car nous sommes des voyageurs , exposés peudant le voyage à l'intempérie de l’air et à l’irrégularité des saisons.
Parmi les fatigues d’un si long voyage, l’âme, épuisée par le travail , cherche queltfue lien pour se délasser. L’un met son divertissement dans un emploi ; l’autre a sa eonsolation dans sa femme , dans son mari , dans sa famille ; l’autre , son espérance en son fils. Ainsi chacun se partage, et cherche quelque appui sur la terre. L’Evangile ne blâme pas ces affections ; mais comme le cœur humain est précipité dans ses mouvements, et qu'il lui est difflcile de modérer ses désirs , ce qui lui était donné pour se relâcher, peu à pen il s’y repose , et enfin il s’y attache. Ce n’était qu'un bâton pour le soutenir pendant le travail du voyage, il s’en fait un lit pour s’y endormir ;
' Hebr. XI, l«.
* Ibid. lu.
DE SAINT JOSEPH
et U demenre , il s'arrête , il ne se souvient plus lie Siou. Universum stratum ejus versasti in infirmitate ejus ■ : Dieu lui renverse ce lit où il l'endormait parmi les félicités temporelles; et par une plaie salutaire , il fait sentir à ce cœur combien ce repos était dangereux. Vivons donc en ce monde comme détachés. Si nous y sommes comme n’ayant rien , nous y serons en effet comme possesseurs de tout : si nous nous détachons des créatures, nous y gagnerons le Créateur; et il ne noos restera plus que de nous cacher avec Joseph , pour en Jouir dans la retraite et la solitude ; c'est notre dernière partie.
TBOisiÈUB pomr.
la justice chrétienne est une affaire particulière de Dieu avec l'homme, et de l'homme avec Dieu; c'est un mystère entre eux deux, qu'on profane quand on le divulgue, et qui ne peut être caché avec trop de religion è ceux qui ne sont pas du secret. C'est pourquoi le Fils de Dieu nous ordonne, lorsque nous avons dessein de prier (et le même doit s'entendre de toutes les vertus chrétiennes) , il nous ordonne, dis-je, de nous retirer en particulier, et de fermer la porte sur nous ’.
- Fermez , dit-il , la porte sur vous, et célébrez
- votre mystère avec Dieu tout seul , sans y ad- « mettre personne que ceux qu'il lui plaira d’ap- « peler : » Solo pectoris contentus arcano orationem tuam fac esse mysterium ’. Ainsi la vie chrétienne doit être une vie cachée , et le chrétien véritable doit désirer ardemment de demeurer couvert sous l'aile de Dieu, sans avoir d'autre spectateur.
Mais ici toute la nature réclame , et ne petit souffrir cette obscurité, dont voici la raison, si je ne me trompe : c'est que la nature répugne à la mort; et vivre caché et inconnu, c’est être comme mort dans l'esprit des hommes. Car, comme la vie est dans l'action , celui qui cesse d’agir semble avoir aussi cessé de vivre. Or, mes sceurs, les hommes du monde, accoutumés au tumulte et aux empressements , ne savent pas ce que c’est qu’une action paisible et intérieure, et ils croient qu'ils n'agissent pas s’ils ne s’agitent , et qn'ils ne se remuent pas s'ils ne font du bruit ; de sorte qu'ils considèrent la retraite et l'obscurité comme une extinction de la vie ; au contraire, ils mettent tellement la vie dans cet éclat du monde, et dans ce bruit tumnitueux, qu'ils osent bien se persuader qu'ils ne seront pas tout à fait morts , tant que. leur nom fera du bruit sur la terre. C'est pourquoi la réputation leur pa-
' Pial. JL, 1.
> MaUh. Tl , 0.
* S. Çhrtfwt. If» MaUh. Hom. xix , n* 3, t. vil , p. 218-
ralt comme une seconde vie : ils comptent pour beaucoup de survivre dans la mémoire des hommes; et peu s'en faut qu'ils ne croient qu’ils sortiront en secret de leurs tombeaux , pour entendre ce qu’on dira d’eux : tant ils sont persuadés que vivre, c’est faire du bruit, et remuer encore les choses humaines, parcequ’lls mettent la vie dans le bruit. Voilà l’étemité que promet le siècle, éternité par les titres, immortalité par la renom mée : Qualem potest prœstare sœculum de tituUs tetemitatem, de fama immortalitatem Vaine et ftagile immortalité, mais dont ces anciens conquérants faisaient tant d’état C'est cette fausse imagination qui fait que l’obscurité semble une mort aux amateurs du monde, et même , si je l’ose dire, quelque chose de plus dur que la mort , puisque, selon leur opinion, vivre caché et inconnu , c’Kt s’ensevelir tout vivant , et s’enterrer, pour ainsi dire, au milieu du monde.
Notre-Seigneur Jésus-Christ étant venu pour mourir et s’immoler, il a voulu mourir et s’immoler pour noos en toutes manières : de sorte qu’il ne s’est point contenté , mes sœurs , de mourir de la mort naturelle, ni de la mort la plus cruelle et la plus violente; mais il a encore voulu y qjouter la mort civile et politique. Et comme cette mort civile vient par deux moyens , ou par l’infamie, ou par l’oubli, il a voulu subir l’une et l'autre. Victime pour l'orgueil humain , il a voulu se sacrifier par tous les genres d’humiliations; et il a donné à cette mort d’oubli les trente premières années de sa vie. Pour mourir avec Jésus- Christ, il nous faut mourir de cette mort, afin de pouvoir dire avec saint Paul : Mihi mundus crucijixus est, et ego mundo ’ ; • Le monde est cru- • cifié pour moi, et jesuis crucifié pour Icmonde. •
Le grand pape saint Grégoire donne à ce passage de l'apétre une belle interprétation : Ix monde , dit-il ^ , est mort pour nous , quand nous le quittons; mais , ajoute-t-il , ce n'est pas assez ; il faut, pour arriver à la perfection, que nous soyons morts pour lui , et qu'il nous quitte ; c'està-dire, que nous devons nous mettre en tel état, que nous ne plaisions plus au monde , qu'il nous tienne pour morts , et qu'il ne nous compte plu pour être de ses parties ctdcseslntrigues,niméme de ses entretiens et de scs discours. C'est 1a haute perfection du christianisme, c'est là que l'on trouve la vie; parce que l'on apprend à jouir du Dieu , qui n'habite pas dans le tourbillon ni dan le tumulte du siècle ; mais dans la paix de la soi» tude et de la retraite.
Ainsi était mort le juste Joseph : enseveli avc<
' Tertult. Scorp. D* 6-
* Gai. Tl, 14.
* Mvr. in Job. ÜL. v, cap. iti ,1.1, CSp. 140.
PANÉGYRIQUE
Jésus-Christ et la divine Marie, il ne s’ennuyait pas de cette mort, qui le faisait vivre avec le Sauveur. Au contraire, il ne craint rien tant, que ie bruit et in vie du siècie viennent troubler ou interrompre ce repos caché et intérieur. Mystère admirable, mes sœurs : Joseph a dans sa maison de quoi attirer les yeux de toute la terre , et le monde ne le connaît pas : Il possède un Dieu- Homme, et il n’en dit mot : il est témoin d'un si grand mystère, et il le goûte en secret, sans le divulguer. Les mages et les pasteurs viennent adorer Jésus-Christ, Siméon et Anne publient ses grandeurs : nul autre ne pouvait rendre meilleur témoignage du mystère de J ésus-Christ , que celui qui en était le dépositaire , qui savait le miracle de sa naissance, que l’ange avait si bien instruit de sa dignité et du sujet de son envoi. Quel père ne parlerait pas d’un fils si aimable? Et cependant l'ardeur de tant d’âmes saintes qui s’épanchent devant lui avec tant de zèle, pour célébrer les louanges de Jésus-Christ, n’est pas capable d'ouvrir sa bouche pour leur découvrir le secret de Dieu, qui loi a été confié. Emnt mirantes, dit l’évangéliste ’ : ils paraissaient étonnés, il semblait qu'ils ne savaient rien ; ils écoutaient parler tous les autres , et ils gardaient le silence avec tant de religion, qu’on dit encore dans leur ville, au bout de trente ans : N'est-ce pas leflisde Joseph ’? sans qu’on ait rien appris durant tant d’années du mystère de sa conception virginale. C’est qu’ils savaient l’un et l'autre, que, pour jouir de Dieu en vérité, il fallait se faire une solitude ; qu’il fallait rappeler en soi-même tant de désirs qui errent deçà et delà, et tant de pensées qui s’égarent; qu’il fallait se retirer avec Dieu, et se contenter de sa vue.
Mais, chrétiens, où trouverons-nous ces hommes spirituels et intérieurs, dans un siècle qui donne tout à l’éclat? Quand je considère les hommes, leurs emplois, leurs occupations , leurs empressements , je trouve tous les jours plus véritable ce qu’a dit saint Jean-Chrysostôme que si nous rentrons en nous-mêmes , nous trouverons que nos actions se font toutes par des vues humaines. Car, pour ne point parler en ce lieu de ces âmes prostituées , qui ne tâchent que de plaire nu monde, combien pourrons-nous en trouver qui ne se détournent pas de la droite voie, s’ils rencontrent en leur chemin les puissances ; qui ne se relâchent du moins, s’ils ne se ralentissent pas tout à fait ; qui ne tâchent de se ménager entre la justice et la faveur, entre le devoir et la complaisance? Combien en trouverons-nous à qui
> Luc. Il, XI.
1 Joon. VI, 43.
• In Mallh. Uim. Iiv. l. I- vil. P 211-
le préjugé des opinions, In tyrannie de la coutume , la crainte de choquer le monde , ne fassent pas chercher du moins des tempéraments pour accorder Jésus-Christ avec Bélial, et l’Évangile avec le siècle? Que s’il y en a quelques-uns en qui les égards humains n’étouffent ni ne resserrent les sentimenta de la vertu, y en aura-t-il quelqu’un qui ne se lasse pas d’attendre sa couronne en l'autre vie , et qui ne veuille pas en tirer toujours quelque fruit par avance, dans les louanges des hommes? C’est la peste de la vertu chrétienne. Et comme j’ai l'honneur de parler en présence d’nne grande reine, qui écoute tous les jours les justes applaudissements de ses peuples, il me sera permis d’appuyer un peu sur cette morale.
La vertu est comme une plante qui peut mourir en deux sortes ; quand on l’arrache, ou quand on la dessèche. Il viendra un ravage d’eaux qui la déracinera et la portera par terre; ou bien, sans y employer tant de violence, il arrivera quelque intempérie qui la fera sécher sur son tronc ; elle paraîtra encore vivante; mais elle aura cependant la mort dans le sein. H en est de même de la vertu. Vous aimez l’équité et la justice : quelque grand intérêt se présente à vous, ou quelque passion violente qui pousse impétueusement dans votre cœur cet amour que vous avez pour la justice : s’il se laisse emporter à cette tempête , ce sera un ravage d’eaux qui déracinera la justice. Vous soupirez quelque temps sur l'affaiblissement que vous éprouvez; mais enfin vous laissez arracher cet amour de votre cœur. Tout le monde est étonné de voir que vous avez perdu la justice , que vous cultiviez avec tant de soin.
Mais quand vous aurez résisté à ces efforts violents, ne prétendezq>as pour cela de l’avoir sauvée, si vous ne la gardez d'un autre péril; j'entends celui des louangis. Le vice contraire la déracine , l'amour des louanges la dessèche. Il semble qu’elle se tienne en état; elle parait se bien soutenir, et elle trompe, en quelque sorte, les yeux des hommes. Mais la racine est séchée , elle ne tire plus de nourriture, elle n’est plus bonne que pour le feu. C’est cette herbe des toits dont parie David, qui se sèche d’elle-même avant qu'on l'arrache ; Quod priusquam evellatur exaruit'. Qu'il serait à désirer, chrétiens, qu’elle ne fut pas née dans un lieu si haut, et qu’elle durât plus longtemps dans quelque vallée déserte ! Qu’il serait à désirer, pour cette vertu , qu’elle ne fût pas exposée dans une place si éudueiite , et qu'elle se nourrit dans quelque coin par l’humilité chretieune !
‘ Pf- CVXVIII.G.
DK SAINT JOSEPH.
Qur si e'rst une nécessité qu'il faille mener une vie publique, et entendre les louanges des hommes , voici ce qu'il faut penser. Quand ce que l'on dit n'est pas au dedans, craignons un plus grand jugement. Si les louanges sont véritables, craignons de perdre notre récompense. Pour éviter ce dernier malheur, madame, voici un sage conseil que vous donne un grand pape ; c'est saint Giv-goire le Grand ' ; il mérite que Votre Majesté lui donne audience. Ne cachez jamais la vertu comme une chose dont vous ayez honte : il faut qu'elle luise devant les hommes, afln qu’ils glorifient le Père céleste’. Elle doit luire principalement dans la personne des souverains ; afin que les mœurs dépravées soient non-seulement réprimées par l’autorité de leurs lois , mais encore confondues par la lumière de leurs exemples. Mais, pour dérober quelque chose aux hommes, je propose à Votre Meyesté un artifice innocent Outre les vertus qui doivent l'exemple, < mettez toujours quelque chose dans l’intérieur • que le monde ne connaisse pas ; > faites-vous un trésor caché, que vous réserviez pour les yeux de Dieu ; ou , comme dit Tertullien : Mentirt aliquid ex his quœ intus sunt, ut soit Deo exhibeas verilatem
Maoame,
Ce sera de là que sortira votre grande gloire. Joseph a mérité les plus grands honneurs, parce qu'il n'a jamais été touché de l'honneur : l'Église n'a rien de plus illustre, parce qu’elle n'a rien de plus caché. Je rends grâces au roi , d'avoir voulu honorer sa sainte mémoire avec une nouvelle solennité. Fasse le Dieu tout-puissant que toujours il révère ainsi la vertu cachée; mois qu’il ne se contente pas de l'honorerdans le ciel, qu'il la chérisse aussi sjir la terre ; qu'à l'exemple des rois pieu.\ , il aille quelquefois la forcer dans sa retraite ; et qu'il puisse bien entendre cette vérité , que la vertu qui s'empresse avec plus d'ardeur à paraître au grand jour que fait sa présence, n'est pas toujours le plus à l'épreuve. Si Votre Majesté, madame, lui inspire ces sages pensées, elle aura pour sa récompense la félicité éternelle, que, etc. Amen.
• Grtg. Mag. Moral, lib. xxil, cap. VIII, t. I', col. 7Ci7.
• MaWt. I, le.
t Dr yirg, rrt. n“ le.
PANEGYRIQUE
DB