M. XVII
* hphfi. V, 5.
> Ut IdoM n* t.
DE SAINT VICTOB.
notre Dieu, d'itre coupables de ce crime {norme ; et aflo de bien comprendre cette vérité , qui nous doit couvrir de confusion , faisons une réflexion sérieuse sur les causes et sur les effets de l'idoIAtrie : par là nous reconnaîtrons aisément qu’il y en a bien peu parmi nous qui soient tout à fait exempts de ce crime.
Le principe de l’idolétrie , ce qui la fait régner dans le genre humain , c'est que nous nous sommes éloignés de Dieu , et attachés à nous-mêmes -, et si nous savons entendre aujourd’hui ce que fait en nous cet éloignement , et ce qu’y produit cette attache, nous aurons découvert la cause évidente de tous les égarements des idolâtres. Quand je dis que nous nous sommes éloignés de Dieu , je ne prétends pas, chrétiens, que nous en oyons perdu toute idée. Il est vrai que si l’homme avait pu éteindre toute la connaissance de Dieu , la malignité de son cœur l’aurait porté à cet excès. Mais Dieu ne l’u pas permis : il se montre à nos esprits par trop d’endroits, il se grave en trop de manières dans nos cœurs : Non sine leslimonio semetipsum reliquit '. L’homme qui ne veut pas le connaître, ne peut le méconnaître entièrement ; et ect étrange combat de Dieu qui s’approche de l’homme, de l’homme qui s’éloigne de Dieu , a produit ce monstrueux assemblage que nous remarquons dans l’idnlfttrie. C’est Dieu , et ce n’est pas Dieu qu’on adore : c’est le nom de Dieu qu’on emploie, mais on en détruit la grandeur, < en communiquant à In créature ce • nom incommunicable , > Incommùnieabile nonien mais on en perd toute l'énergie, en répandant sur plusieurs ce qui n’a de majesté qu’en l’unité seule.
D’où est venu ce dessein à l'homme , sinon de l’instinct du serpent trompeur, qui a dit à nos premiers pères ; < Vous serez comme des dieu x ’ ? • Saint Basile de Séicucie dit que, proférant ces paroles, il jetait des l'origine du monde les fondements de l’idolâtrie *. Car dès lors il commençait d’inspirer à l'homme le désir d’attribuer à d’autres sujets ce qui était incommunicable , et l’audace de multiplier ce qui devait être toujours unique. Vous serez , voilà cette injuste communication; des dieux, voilà cette multiplication injurieuse : tout cela pour avilir la divinité. Car comme nul autre que Dieu ne peut soutenir ce grand nom ; le communiquer, c'est le détruire : et comme toute sa forée est dans l’unité ; le multiplier, c’est l’anéantir. C’est à quoi tendait l’impiété par tant de divisions et tant de partages,
' Xel. XIT, K.
* Sap. XIV, 31.
^ Grn. III, 5.
4 Orut. lit. ÛiOfiofA. Pair. Luyd. YIU, |vtg. 133.
de tourner enfln le nom de Dieu en dérision , ce nom auguste, si redoutable. C’est pourquoi, après avoir divisé la divinité, premièrement par scs attributs, secondementpar ses fonctions, ensuite par ies éléments et les autres parties du monde , dont l’on a fait un partage entre ies aînés et les cadets , comme d’une terre ou d’un héritage , ou en est venu à la tin à une multiplication sans ordre et sans bornes , jusqu’à reléguer plusieurs dieux aux foyers et aux cuisines; on en a mis trois à la seule porte. Aussi saint Augustin reproehc-t-il aux païens : qu’au lieu qu’il n’y a
• qu’un portier dans une maison, et qu'il suffit > parce quee’est un homme ; leshommesont voulu " qu’il y eût trois dieux : ■ Vnum quisque domui sua- ponit ostiarium ; et quia Itomo est , omaino sufficit : très deos isti posuerunt '. .A quel dessein tant de dieux , sinon pour dégrader ce grand nom , et en avilir la majesté? Ainsi vous voyez , chrétiens, que l’homme s’étant éloigné de Dieu, ce qu’il n’a pu entièrement abolir, je veux dii-c son nom et sa connaissance, il l’a obscurci par l’erreur, il l’n corrompu par le mélange, il l’a anéanti par le partage.
Mais passons encore plus loin, et remarquons maintenant que ce qui l’a poussé à ces erreurs c'est un désir caché qu’il a dans le cœur de se déifler soi-même. Car depuis qu’il eut avalé ce poison subtil de la flatterie infernale : > Vous se-
• rez comme des dieux ; > s’il avait pu ouvertementsedéclarerDieu,sonorguellscseraitcmporté jusqu’à cet excès. Mais se dire Dieu, chrétiens, et cependant se sentir mortel , l’arrogance la plus aveugle en aurait en honte. Et de là vient , messieurs , je vous prie d’observer ceci en passant , que nous lisons dans l’histoire sainte ’ que le roi INabuchodonosor exigeant de son peuple les honneurs divins n’osa les demander poursa personne, et ordonna qu’on les rendit à sa statue. Quel privilége avait cette image, pour mériter l’adoration plutût que l’original? Nul sans doute; mais II agis.valt ainsi par un certain sentiment que cette présence d’un homme mortel , incapable de soutenir les honneurs divins, démentirait trop visiblement sa prétention extravagante. L’homme donc étant empêché par sa misérable mortalité , conviction trop manifeste de sa faiblesse, de se porter lui-même pour Dieu, et tâchant néanmoins, autant qu’il pouvait, d’attacher In divinité à soi-même, Il luia donnépremlèrement une forme humaine ; ensuite II a adoré ses propres ou- \ rages ; après il a fait des dieux de ses passions ; il en a fait même de ses vices. Enlln ne pouvant s’égaler à Dieu, il a voulu mettre Dieu au-des-
' De Cil il. Ori. lib. IV, e«p. vui, t. VU col. 9»
[ * Van. ill , b.
PANEGYRIQUE
SOUS de lui , il a prodigué le nom de Dieu , jusqu'à le donner aux animaux et aux pius indignes reptiies. Et ceia pour queile raison , sinon pour secouer le joug de son Souverain; afln que la majesté de Dieu étant si étrangement avilie, et l'homme n'ayant plus devant les yeux ni l'autorité de son nom, ni les conduites de sa providence, ni la crainte de ses jugements , n'eût plus d'autre règle que sa volonté , plus d'autres guides que ses passions , et enfla plus d'autres dieux que lui-méme? c'est à quoi aboutissaient à la fin toutes les inventions de l'idolâtrie.
C'est ce qui a porté le grand saint Victor à renverser avec tant de zèle les idoles, par lesquelles les hommes ingrats tâchaient de renverser le trône de Dieu pour n'adorer que leurs fantaisies. Mais revenez , illustre martyr : d'autres idoles se sont élevées, d'autres idolâtres remplissent la terre; et sous la profession du christianisme , ils présentent de l'encens dans leur conscience à de fausses divinités. Et certainement, clirétiens, s'il est vrai, comme je l'ai dit, que l'aliénation d'avec Dieu et rattachement à nous-mêmes sont la cause de l'idolâtrie ; ai d'ailleurs nous reconnaissons en nous ces deux vices , et si fortement enracinés , comment pouvons-nous nous persuader que nous soyons exempts de ce crime, dont nous portons la source en nous-mêmes? Mon, non, mes frères , ne le croyons pas : l'idolâtrie n'est pas renversée; clic n'a fait que changer de forme, elle a pris seulement un autre visage.
Coeur humain , abîme infini , qui dans tes profondes retraites caches tant de pensées différentes , qui s'échappent souvent à tes propres yeux , si tu veux savoir ce que tu adores et à qui tu présentes de l'encens, regarde seulement où vont tes désirs : car c'est là l'encens que Dieu veut , c'est le seul parfum qui lui plaît. Où vont-ils donc ces désirs? de quel côté prennent-ils leur cours ? où se tourne leur mouvement? Tu le sais, je n'ose le dire ; mais de quelque côté qu'ils se portent , sache que c'est là ta divinité : Dieu n'a plus que le nom de Dieu; cette créature en reçoit l'hommage, puisqu'elle emporte l'amour que Dieu demande. Mais comme nous avons vu dans l'idolâtrie , que l'homme , s'étant une fois donné la licence de se faire des dieux à sa mode, les a multipliés sans aucune mesure, il nous en arrive tous les jours de même ; car quiconque s'éloigne de Dieu; l'indigence de la créature l'obligeant à partager sans lin scs affections, il ne se contente pas d'une seule idole. Où l'on a trouvé le plaisir, on n'y trouve pas Infortune ; ce qui satisfait l'avarice ne contente pas la vanité ; l'homme n des besoins infinis; et chaque créature étant bornée , ce (pic l'une ne donne pas il faut néces- ^
sairement l'emprunter de l'autre. Autant d'appuis que nous y cherchons , autant nous faisonsnous de maîtres ; et ces maîtres (]ue nous mettons sur nos têtes , craindrons-nous de les appeler nos divinités? Et ne sont-ils pas plus que nos dieux, si Je puis parler de la sorte , puisque nous les préférons à Dieu même?
Mais pour nous convaincre, messieurs, d'une idolâtrie plus criminelle, considérons, je vous prie, quelle idée nous avons de Dieu. Qui de nous oc lui donne pas une forme et une nature étrangère , lorsqu'ayant le cœur éloigné de lui , nous croyons néanmoins l'honorer par certaines prières réglées que nous faisons passer sur le bord des lèvres par un murmure inutile? et celui qui croit l'apaiser en lui présentant par aumônes quelque partie de ses rapines; et celui ({ui observant dans sa sainte loi ce qu'il trouve de plus conforme à son humeur, croit par là s'acquérir le droit de mépriser impunément tout le reste; et celui qui muitipliant tous Ica jours ses crimes , sans prendre aucun soin de se convertir, ne parle que de pardon , et ne prêche que miséricorde : en vérité , messieurs , se flgurc-t-il Dieu tel qu'il est? Eh quoi I le Dieu des chrétiens est-ce un Dieu (jui se paye de vaines grimaces, ou (jui SC laisse corrompre par les présents , ou qui souffre qu'on se partage entre lui et le monde , ou qui SC dépouille de sa justice pour laisser gouverner le monde par une bonté insensible et déraisonnable , sous laquelle les pécdiés seraient impunis? Est-ce là le Dieu des chrétiens? u'est-ce pas plutôt une idole formée à plaisir et au gré de nos passions?
Etd'où est né en nous ce dessein, de faire Dieu à notre mode ; sinon de ce vieux levain de l'idolâtrie, qui faisait crier autrefois à ce peuple ; • Faites-nous, faites-nous des dieux , > Fae nobis deos ' 1 Et pourquoi voulons-nous faire des dieux à plaisir, sinon pour dépouiller la divinité des attributs qui nous choquent, qui contraignent la liberté ou plutôt la licence immodérée que nous donnonsà nos passions; si bien (]ue nous ne drfl' gurons la divinité , qu'afln que le péché triomphe à son aise, et que nous ne connaissions plus d'autres dieux que nos vices, et nos fantaisies, et nos inclinations corrompues? Dans un aveuglement si étrange, combien faudrait-il de Victor* pour briser toutes les idoles par lesquelles nous excitons Dieu à jalousie ? Chrétiens, que chacun détruise les siennes : soit que ce soit Vénus et l'impureté , soit que ce soit Mammoiie et l'avarice, donnons-leur un coup de pied généreux qui les abatte devant Jésus-Christ; car à quoi nous
' ' tzixl. X5XI1. I.
DE SAINT VICTOR
aaralt servi de baiser ce pied vénérable, sacré dépôt de cette maison 7
O pied de l’illustre Vietor, c’est par vos coups puissants que l’idole est tombée par terre ; ce tyran , qui vous a coupé , a cru vous immoler à son Jupiter; mais il vous a consaerc à Jésus-Clirist, et n'a fait que signaler votre victoire! C’est l'honneur de saint Victor, qu’il lui ait coûté du sang pour faire triompher Jésus-Christ ; et il fallait pour sa gloire qu’en renversant un faux dieu, Il offrit un saeriflee au véritable. Mes frères, imitons cet exemple : mais portons encore plus loin noire zèle ; et après avoir appris de Victor à détruire les ennemis de Jésus-Christ, apprenons encore du même martyr à iui conserver ses serviteurs. Il a fait l’un et l’autre avec courage : il a renversé par terre les ennemis du Fils de Dieu ; voyons maintenant comment il travaille à lui conserver ses serviteurs : c’est ma deuxième partie.
SECOND POINT
C’est un secret de Dieu , de savoir Joindre ensemble l’affranchissement et la servitude , et saint Paul nous l’a expliqué, en la ptemière épttre aux Corinthiens , lorsqu’il a dit ces belles paroles: • Lefidélequicst libre, est serviteur de Jésus- • Christ : ■ Qui in Domino vocatus est servus, libertusesl Domini; simititerqui liber vocatus est, servus est Christi '. Ce tempérament merveilleux, qu’apporte le saint apôtre à la liberté par la contrainte , û la contrainte par fa liberté , est plein d’une sage conduite, et digne de l’Esprit de Dieu. Celui qui est libre , messieurs, a besoin qu’on le modère et qu’on le réprime ; et celui qui est dans la servitude a besoin qu'on le soutienne et qu'on le relève. Saint Paul a fait l’un et l'autre en disant à l’affranchi , qu’il est serviteur; et au serviteur, qu’il est affranchi. Par la première de ces paroles il donne comme un contre-poids à la liberté, de peur qu’elle ne s’emporte : il semble, par la seconde, qu’il lâche la main à la contrainte , de peur qu'elle ne se laisse accabler; et il nous apprend par toutes les deux cette vérité importante, que le chrétien doit mêler dans toutes ses actions et la liberté et la contrainte. Jamais tant de liberté, que nous n’y donnions toujours quelques bornes qui nous contraignent ; et jamais tant de contrainte , que nous ne nous sachions toujours conserver une saiute liberté d’esprit , et joindre par ce moyen la liberté et la servitude.
Mais cette liberté et cette contrainte, qui se trouvent jointes selon l'esprit dans tous les véri-
' I. Cor. VII , 22.
tables enfants de DIen , il a plu à la Providence qu’elles Rissent unies en notre martyr, même selon le corps , et en le prenant à la lettre. Son historien nous apprend une particularité remarquable; c’est qu’ayant été arrêté par l’ordre do l’empereur pour la cause de l’Évangile, il demeurait captif durant tout le jour; et qu’un ange le délivrait toutes les nuits : tellement que nous pouvons dire qu’il était prisonnier et libre. Mais ce qui fait le plus à notre sujet, c’est que , dans l’un et dans l’autre de ces deux états, il travaillait toujours au salut des âmes; puisqu’ainsi que nous lisons dans la même histoire , étant renfermé dans la prison il convertissjiit ses propres gardes, et qu’il « n’usait de sa liberté que pour affermir
• en Jésus-Christ l’esprit de ses frères , « ut chrislianorum pavenlia corda confirmaret.
Durant le temps des persécutions , deux spectacles de piété édifiaient les hommes et les anges ; les chrétiens en prison, et les chrétiens en liiierté qui semblaient en quelque sorte disputer ensemble à qui glorilierait le mieux Jésus-Christ , quoique par des voies différentes ; et il faut que je vous donne en peu de paroles une description de leurs exercices : mon sujet en sera éclairci , et votre piété , édifiée. Faisons donc , avant toutes choses , la peinture d’un chrétien en prison. O Dieu , que son visage est égal et que son action est hardie I mais que cette hardiesse est modeste, mais que cette modestie est généreuse I et qu’il est aisé de le distinguer de ceux que leurs crimes ont mis dans les fers ; qu’il sent bien qu’il souffre pour la bonne cause , et que la sérénité de ses regards rend un illustre témoignage à son innocence I Bien loin de se plaindre de sa prison, il regarde le monde au contraire comme une prison véritable. Non , il n’en connaît point de plus obscure , puisque tant de sortes d'erreurs y éteignent la lumière de la vérité; ni qui contienne plus de criminels, puisqu’il y en a presque autant que d’hommes; ni de fera plus durs que les siens, puisque les âmes mêmes en sont enchainées; ni de cachot plus rempli d'ordures, par l'infection de tant de péchés. Persuadé de cette pensée, • il croit que ceux qui l’arrachent du mi.
• lien du monde, en pensant le rendre captif, le " tirent d’une captivité plus insupportable , et no
• le jettent pas tant en prison qu’ils ne l’en déli-
• vrent réellement : » Si recogitemus ipsum mugis mundum carcerem esse, exisse vos e car cere, quam in carcerem introisse intelligemus
Ainsi dans ces prisons bienheureuses dans les' quelles les saints martyrs étaient renfermés , ni les plaintes , ni les murmures, ni l’impatiencei
* Tcrtni. ad ,\Sart. n" 2.
n'y paraissaient pas: elles devenaient des temples sacrés, qui résonnaient nuit et jour de pieux cantiques. Leurs gardes en étaient émus; et 11 arrivait, pour l'ordinaire, qu'en gardant les martyrs Ils devenaient chrétiens. Celui qui gardait saint Paul et Silas fut baptisé par l’autre ’ : les gardes de notre saint se donnèrent à Jésus-Christ par son entremise. C'est ainsi que ces bienheureux prisonniers avalent accoutumé de gagner leurs gardes ; et à peine en pouvait-on trouver d'assez durs pour être à l'épreuve de cette corruption innocente. Mais s'ils travaillaient à gagner leurs gardes, ce n'était pas pour forcer leurs prisons ; ils ne tâchaient , au contraire , de les attirer, que pour les rendre prisonniers avec eux , et en faire des compagnons de leurs chaînes. Longin, Alexandre et Félicien, qui étaient les gardes de saint Victor, les portèrent avec lui, et sont arrivés devant lui à la couronne du martyre. O gloire de nos prisonniers , qui , tout chargés qu'ils étaient de fers, se rendaient maîtres de leurs propres gardes, pour en faire des victimes de Jésus- Christ ! Voilà , messieurs , en peu de paroles , la première partie du tableau ; tels étaient les chrétiens en prison.
Mais jetez maintenant les yeux sur ceux que la fureur publique avait épargné : voici qucisétaient leurs sentiments. Ils avaient honte de leur liberté, et se la'reprochaient à eux-mêmes : mais ils entraient fortement dans cette pensée, que Dieu ne les ayant pas jugés dignes de la glorieuse qualité de ses prisonniers, il ne leur laissait leur liberté que pour servir ses martyrs. Prenez, mes frères, ces sentiments que doit vous inspirer l'esprit du christianisme, et faites avec moi cette réflexion importante. Dieu fait un partage dans son Eglise : quelques-uns de ses fidèles sont dans les souffrances; les autres parsa volonté viventà leur aise. Ce partage n'est pas sans raison, et voici sans doute le dessein de Dieu. Vous qu'il exerce par les afflictions, c'est qu'il veut vous faire porter ses marques ; vous qu'il laisse dans l'abondance , c'est qu'il vous réserve pour servir les autres. Donc, I 6 riches, 6 puissants du siècle, tirez cette conséquence , que si , selon l'ordre des lois du monde , ' les pauvres semblent n'être nés que pour vous I servir ; selon les lois du christianisme , vous êtes nés pour servir les pauvres et soulager leurs nécessités.
C'est ce que croyaient nos ancêtres , ces premiers fidèles ; et c'est pourquoi , comme j'ai dit , ceux qui étaient libres pensaient n'avoir cette liberté que pour servir leurs frères captifs, et ils leur en consacraient tout l'usage. C'est pourquoi,
messieurs , les prisons publiques étaient le commun rendez-vous de tous les fidèles ; nul obstacle , nulle appréhension , nulle raison humaine ne les arrêtait : iis y venaient admirer ces braves soldats, l'élite de l'armée chrétienne ; et les regardant avec fui comme destinés au martyre , martyres designati ', ils les voyaient tout resplendissants de l'éclat decette couronne qui pendait déjàsur leurs têtes , et qui allait blentdt y être appliquée. Ils les servaient humblement dans cette pensée, ils les encourageaient avec respect; ils pourvoyaient à tous leurs besoins avec une telie profusion , que souvent même les infidèles : chose que vous jngerez incroyable, et néanmoins très-bien avér^; souvent , dis-je , les Infidèles se mêlaient avec les martyrs , pour pouvoir goûter avec eux les fruits de la charité chrétienne : tant la charité était abondante, qu'elle faisait trou ver desdélices même dans l'horreur des prisons I Voilà, mes frères, les saints emplois qui partageaient les fidèles durant le temps des persécutions. Que vous étiez heureuse, 6 sainte Église, de voir deux si beaux spectacles : les uns souffraient pour la foi , les autres compatissaient par la charité ; les uns axeraient la patience , et les autres ta miséricorde; dignes certainement les uns et les autres d'une louange immortelle I Car à qui donnerons-nous l'avantage ; le travail des uns est plus glorieux , la fonction des autres est plus étendue ; ceux-là combattent les ennemis , ceux-ci soutiennent les combattants mêmes. Mais que sert de prononcer ici sur ce doute ; puisque ces deux emplois différents que Dieu partage entre ses élus , il lui a plu de les réunir en la personne de notre martyr? Il est prisonnier et libre, et il plaît à notre Sauveur qu'il remporte la gloire de ces deux états. Victor dteire ardemment l'honneur de porter les marques de Jésus-Christ. Voilà des chaînes , voilà des cachots , voilà une sombre prison ; c’est de quoi imprimer sur son corps les caractères du Fils de Dieu , et les livrées de sa glorieuse servitude. Mais Victor, accablé de fers , ne peut avoir la gloire d'animer ses frères. Allez , anges du Seigneur, et délivrez-le toutes les nuits, pour exercer cette fonction qu'il a coutume de remplir avec tant de fruit : faites tomber ces fers de ses mains ; Ûtez-Ini ces chaînes pesantes , qu'il se tient heureux de porter pour la gloire de l'Évangile. Ah ! qu'il les quitte à regret, ces chaînes chéries et bien-aim^! Mais c'est pour les reprendre bientût. Mais c'est trop de les perdre un moment ; n'importe , Victor obéit. Quoiqu'il chérisse sa prison , il est prêt de la quitter au premier ordre ; il n'a d'sttachemeut qu à la
* k>', JJ.
' Ttrtul. ad Hart, d* l.
DE SAINT VICTOR
volonté de son Maître : il est ce chrétien généreux dont parle Tertullien • : Christianus etiam extra carcerein sœculo renunliarit, in carcere etiam carceri : • Le chrétien , même hors de la « prison, renonce au siècle; et eu prison, il re- • nonce à la prison même. >
Vous jugerez peut-être que ce n’est pas une grande épreuve , de renoncer à une prison : mais les saints martyrs ont d'autres pensées ; et iis trouvent si honorable d’être prisonniers de Jésus- Christ , qu’iis ne se peuvent dépouiller sans peine de celte marque de leur servitude. Ce qui console Victor, c’est qu’il ne sort de ses fers que pour consoler les fidèles, pour rassurer leurs esprits flottants, pour les animer au martyre. Cest à quoi ii passe les nuits avec une ardeur infatigable ; et après un si utile travail il vient avec joie reprendre ses chaînes, il vient se reposerdans sa prison , et il se charge de nouveau de ce poids aimable que la foi de Jésus-Christ lui impose.
Mes frères, voilà notre exemple, telle doit être la liberté du christianisme. Qui nous donnera, ô Jésus, que nous nous rendions nous-mêmes captifs par l’amour de la sainte retraite, et que jamais nous ne soyons libres que pour courir aux offices de ia charité? Heureux mille et mille fois celui qui ne trouve l’usnge de sa liberté, que lorsque la charité rappelle ! Mais si nous voulons garder de la liberté pour les affaires du monde , gardons-en aussi pour celles de Dieu , et n’en perdons pas un si saint usage. O mains engourdies de l’avare , que oc rompez-vous ces liens de l’avarice , qui vous empêchent de vous ouvrir sur les misères du pauvre 1 que ne brisez-vous ces liens qui ne vous permettent pas d’aller au secours ou de l’innocent qu’on opprime, qu’une seule de vos paroles pourrait soutenir, ou du prisonnier qui languit, et que vos soins pourraient délivrer; ou de cette pauvre famille qui se désespère , et qui subsisterait largement du moindre retranchement de votre luxe ! Employez , messieurs, votre liberté dans ces usages chrétiens; consacrez-la au service des pauvres membres de Jésus-Christ. Ainsi, en prenant part à la croix des autres, vous vous élèverez à la fin é cette grande perfection du christianisme , qui consiste à s'immoler soi-même ; c’est ce qui nous reste à eonsid^r dans le martyre de saint Victor.
TBOISIÈMB POIXT.
Pour tirer de l’utilité de cette dernière partie, où je dois vous représenter le martyre de saint Victor, je vous demande, mes frères, que vous n’arrêtiez oas seulement la vue sur tant de peines
qu’il a endurées ; mais que , remontant en esprit à ces premiers temps où la foi s’établissait par tant de martyres, vous vous mettiez vous-mêmes a l’é preuve touchant l’amour de la croix , qui est la marque essentielle du chrétien. Trois circoiistan ces principales rendaient la persécution épouvan table. Premièrement , on méprisait les chrétiens; secondement , on les haïssait : Erilis odio omnibus ' ; enfin la haine passait jusqu'à la fureur ; pareequ'on les méprisait , on leseoudamnalt sans procédures ; parce qu’on les haïssait , on les faisait souffrir sans modération ; parce que la haine allait jusqu’à la fureur, on poussait la violence jusqu’au delà de la mort. Ainsi, la vengeance publique n’ayant ni formalité dans son exercice , ni mesure dans sa cruauté , ni bornes dans sa durée, nos pères en étaient réduits aux dernières extrémités. Mais pesons plus exactement ces trois circonstances pour la gloire de notre martyr, et In conviction de notre lâcheté.
J’ai dit premièrement, chrétiens, qu’on ne gardait avec nos ancêtres aucune formalité de justice parce qu'on les tenait pour des personnes viles, dont le sang n’était d’aucun prix : •> c’était « la balayure du monde, • omnium peripsema ■ ; ce qui a fait dire à Tertullien ; Christiani, destinalum morti genus Savez-vous ce que c'est que les chrétiens? C’est, dit-il, « un genre d’hom- « mes destiné à la mort. > Remarquez qu’il ne dit pas condamné, mais destiné à la mort ; parce qu’on ne les condamnait pas par les formes , mais plutôt qu’on les regardait comme dévoués au deniier supplice par le seul préjugé d’un nom , odieux : ores ocrisionis, comme dit l'apôtre
• des brebis de sacrifices, des agneaux de bou-
• cherie , « dont on versait le sang sans façon et sans procédures. Si le Tibre s'était débordé, si la pluie cessait d’arroser la terre, si les Barbares avaient ravagé quelque partie de l’empire , les chrétiens en répondaient de leurs têtes ; il avait passé en proverbe : Calum stelit, causa chrisliani^ . Pauvres chrétiens innocents, on ne sait que vous imputer, parce que vous ne vous mêlez de rien dans le monde, et on vous accuse de renverser tous les éléments , et de troubler tout l’ordre de la nature ; et sur cela on vous expose aux bêtes farouches, parce qu’il a plu au peuple romain de crier dans l’amphithéâtre ; Christianos ad leones » Qu’on donne les chrétiens aux > lions I > Il fallait cette victime aux dieux immortels, et ce divertissement au peuple irrité,
' Hatth. X , as.
* I. Cor. IV, 13.
^ DrSpfctac. n- I
* Rom. Tlll , M.
* Apotoij. n* vo.
e Ibid,
’ ii: J i:,
* Ad MarU n* 9.
PANÉGYniQL'E
peut-être pour le délasser des sanglants spectacles des gladiateurs par quelque objet plus agréable. Quoi donc, sans formalité immoler une si grande multitude! De quoi parlez-vous, de formalité? cela est bon pour les voleurs et les meurtriers ; mais il n’en faut pas pour les ebrétiens , âmes viles et méprisables, dont on ne peut assez prodiguer le sang.
Victor, généreux Victor, quoi ! ce sang illustre qui coule en vos veines , sera-t-il donc répandu avec moins de forme que celui du dernier esclave? Oui, messieurs, pour professer le christianisme il fallait avaler toute cette honte; mais voici quelque chose de bien plus terrible. Ordinairement ceux que l’on méprise, on ne lesjuge pas dignes de colère ; et ce foudre de l'indignation ne frappe que sur les lieux élevés. C’est pourquoi David disait à Saûl : Qui poursuivez- vous, A roi d'Israël? contre qui vous irritez-vous? - Quoi, un ■ si grand roi contre un ver de terre I • Canem tnorlttum persequeris et pulicetn unum '. Il ne trouve rien de plus efficace pour se mettre à couvert de la colère de ce prince , que de se représenter comme un objet tout à fait méprisable : et en effet on se défend de la fureur des grands par la bassesse de sa condition. I<es chrétiens toutefois, bien qu'ils soient le rebut du monde, n’en sont pas moins le sujet non-seulement de la haine, mais encore de l’indignation publique ; et malgré ce mépris qu’on a pour eux, ils ne peuvent obtenir qu’on les néglige. Tout le monde est armé contre leur faiblesse; et voici un effet étrange de cette colère furieuse. Dans les crimes les plus atroces, les lois ont ordonné de la qualité du supplice; il n’est pas permis de passer outre : elles ont bien voulu donner des bornes même à Injustice, de peur de lâcher la bride à la cruauté. Il n'y avait que les chrétiens sur lesquels on n’apprehendait point de faillir, si ce n'est en les épargnant : • il leur fallait arracher la vie par tontes « les inventions d'une cruauté raffinée , ■> per atrociora généra pœnarum, dit le grave Tertullien *.
Car considérez, je vous prie, ce qu’on n’a pas inventé contre saint Victor. On a soigneusement ramassé contre lui seul tout ce qu'il y a de force dans les hommes, dans les animaux, dans les machines les plus violentes. Qu'on l’attache sur le chevalet, et qu'il lasse durant trois jours des bourreaux qui s’épuisent en le flagellant, qu’un cheval fougueux et indompté le traîne à sa queue par toute la ville ou dans les revues de l’armée , au milieu de laquelle il a paru si souvent avec tant d’éclat; qu’il laisse par toutes les rues non-
' I. Heq. XXIV, 15.
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seulement des ruisseaux de sang, mais même des lambeaux de sa chair : encore n’cst-ce pas assez pour assouvir la haine de ses tyrans. Que veuton faire de cette meule? quel monstre veut-on écraser et réduire en poudre? Quoi! c’est l’innocent Victor qu'on veut accabler de ce poids, qu'on veut mettre en pièces par ce mouvement! Eh ! il ne faut pas tant de force contre un corps humain, que la nature a fait si tendre et si aisé à dissoudre. Mais In haine aveugle des infidèles ne pouvait rien inventer d’assez horrible ; et la foi ardente des chrétiens ne pouvait rien trouver d’assez dur. Inventecncore, s’il est possible, quelque machine inconnue, ô cruauté ingénieuse! si tu ne peux abattre Victor par la violence, tâche de l'étonner par l’horreur de tes supplices. Il est prêt à en supporter tout l’effort ; sa patience surmontera toutes tes attaques. > Il ne reçoit au- « cune blessure, qu’il ne couvre par une cou- ■ ronne ; il ne verse pas une goutte de sang , qui • ne lui mérite de nouvelles palmes; il remporte » plus de victoires, qu’il ne souffre de violen- « ces : • Corona premit minera, palma sanguinem obseurat, plus victoriarum est quam injuriarum '. Mais, enfin, la matière manque : quoique le courage ne diminue pas , il faut que le corps tombe sous les derniers coups. Que fera la rage des persécuteurs? Ce qu’elle a fait aux autres martyrs, dont elle poursuivait les corps mutilés jusque dans le sein de la mort, jusque dans l’asile de la sépulture. Elle en use de même contre notre, saint ; et lui enviant jusqu’à un tombeau, elle le fait jeter au fond de la mer : mais, par l’ordre du Tout-Puissant, la mer officieuse rend ce dépAt à la terre, et la terre nous a conservé ses os , afin qu’en baisant ces saintes reliques nous y pussions puiser l’amour des souffrances : car c’est ce qu’il faut apprendre des saints martyrs ; c’est le fruit qu’il faut remporter des discours que l’on consacre à leur gloire.
Mais , A croix , A tourments, A souffrances , 1rs chrétiens prêchent et publient que vous faites toute la gloire du christianisme : les chrétiens vous révèrent dans les saints mart}'rs , les chrétiens vous louent dans les autres ; et par une lâcheté sans égale, aucun ne vous veut pour soimême : et toutefois il est véritable que les souffrances font les chrétiens , et qu’on les reconnaît à cette épreuve. N’alléguons pas ici l’Écriture sainte , dont presque toutes les lignes nous enseignent cette doctrine; laissons tant de raisons excellentes que les saints Pères nous en ont données : convainquons-nous parexpéricncc de cette vérité fondamentale. Quand est-ce que l’Église a
* Ttrtul. Scorp. n. 8.
DE SAINT VICTOR
eu des enfants dignes d'cllc, cta porté des chrétiens dignes de ce nom? C'est lorsqu’elle était persécutée; c’est lorsqu'elle lisait à tous les poteaux des sentences éponvanUibles, prononcées contre elle ; qu’elle voyait dans tous les gibets, et dans toutes les places publiques , de ses enfants immolés pour la gloire de rÉvangile.
Dorant ce temps, messieurs, il y avait des chrétiens sur la terre , il y avait de ces hommes forts qui , étant nourris dans les proscriptions et dans les alarmes continuelles, s’étaient fait une glorieuse habitude de souffrir pour l’amour de Dieu. Ils croyaient que c’était trop de délicatesse, que de rechercher le plaisir et en ce monde et en l’autre : regardant la terre comme un exil, ils jugeaient qu’ils n’y avaient point de plus grande affaire que d’en sortir au plus tôt. Alors la piété était sincère, parce qu’elle n’était pas encore devenue un art : elle n’avait pas encore appris le secret de s’accommttder au monde , et de servir aux négoces des ténèbres. Simple et Innocente qu’elle était, elle ne regardait que le ciel auquel elle prouvait sa fidélité par une longue patience. Tels étalent les chrétiens de ces premiers temps; les voilà dans leur pureté, tels que les engendrait le sang des martyrs , tels que les formaient les persécutions. Maintenant la paix est venue, et la discipline s’est relâchée : le nombre des fidèles s’est augmenté, et l’ardeur de la fol s’est ralentie; et, comme disait eloquemment un ancien,
• l’on t’a vue , Ô Église catholique , affaiblie par > ta fécondité, diminuée par ton accroissement,
. et presque abattue par tes propres forces : • Factaque es, Ecclesia, pnfectu luœfmcunditatis injirmior, algue accessu relabens, et quasi viriOus minus valida '. D’où vient cet abattement des courages? C’est qu’ils ne sont plus exercés par les persécutions. I.e monde est entré dons l’Église , on a voulu joindre Jésus-Christ avec Bélial ; et de cet indigne mélange , quelle race enfin nous est née ?Une race mélée et corrompue, des demi-chrétiens, des chrétiens mondains et séculiers, une piété bâtarde et falsifiée, qui est toute dans les discours et dans un extérieur contrefait.
O piété A la mode , que je me moque de tes vanteries et des discours étudiés que tu débites à ton aise pendant que le monde te rit ! Viens qne je te mette à l’épreuve. Voici une tempête qui s’élève, voici une perte de biens, une insulte, une contrariété, une maladie : tu te laisses aller aux murmures, pauvre piété déconcertée; tu ne peux plus te soutenir, piété sans force et sans fondement. Va , tu n’étais qu’un vain simulacre de la piété chrétienne ; tu n’étais qu’un faux or qui brille an soleil , mais qui ne dure pas dans le feu ,
■ Salvian. adv. Âvar. Ub. i, pagr 2i^.
mats qui s’évanouit dans le creuset. La vertu chrétienne n’est pas faite de la sorte ; Aruittanquam testa virtus mea Elle ressemble à la terre d’argile , qui est toujours molle et sans consistance jusqu’à ce que le feu la cuise et la rende ferme : Aruit tanquam testa virtus mea. Et s’il est ainsi , chrétiens ; si les sonffranccs sont nécessaires pour soutenir l’esprit du christianisme : Seigneur, rendez-nous les tvrans, rendez-nous les Domitien et les Néron .
Mais modérons notre zèle , et ne faisons point de vœux indiscrets; n’envions pas à nos princes le bonheur d’étre chrétiens, et ne demandons pas des persécutions que notre lâcheté ne pourrait souffrir. Sans ramener les roues et les chevalets, sur lesquels on étendait nos ancêtres, la matière ne manquera pas à la patience. I-a nature a assez d’inllrmités , le monde a assez d’injustice , sa faveur assez d’inconstance , il y a assez de bizarrerie dans lejugement des hommes, et assez d’inégalité dons leurs humeurs contrariantes. Apprenons à goûter ces amertumes ; et quelque sorte d’afflictions que Dieu nous envoie , profitons de ces occasions précieuses et ménageons-en avec soin tous les moments.
Le ferons- nous, mes frères, le ferons-nous? nous réjouirons -nous dans les opprobres? nous plairons-nous dans les contrariétés? Ah! nous sommes trop délicats, et noire courage est trop mou. Nous aimerons toujours les plaisirs , nous ne pouvons durcrun moment avec Jésus-Christ sur la croix. Mais, mes frères, s’il est ainsi, pourquoi baisons-nous les os des martyrs? pourquoi célébrons-nous leur naissance ? pourquoi écoutonsnous leurs éloges? Quoi I serons-nous seulement spectateurs oisifs? quoi I verrons-nous le grand saint Victor boire A longs traits ce calice amer de sa passion , que le Fils de Dieu lui a mis en main ; et nous croirons que cet exemple ne nous regarde point, et nous n’en avalerons pas une seule goutte : comme si nous n’étions pas en&nts de la croix? Ah! mes firères, gardez-vous d’une si grande Insensibilité. Montrez que vous croyez ces paroles : • Bienheureux ceux qui souffrent persé- « cution* ; • et ces autres non moins convaincantes ; > Celui qui ne se hait pas soi-méme , et qui ne • porte pas sa croix tons les jours, n’est pas digne « de moi^. •
Ah ! nous les croyons, ô sauveur Jésus : c'est vous qui les avez proférées. Mais si vous les croyez, noos dit-il, prou vez-le- moi par vos œuvres. Ce sont les souffrances , ce sont les combats , c’est la peine , c’est le grand travail , qui justifient
* Ps. 1\I, 10.
* MtlUh. V, 10.
» Ibid. X, 3».
PANEGYRIQUE
la sincérité de la fol. Seigneur, tout ce que vous exigez de nous est l’équité même : donnez-nous la grâce de raccompUr ; car en vain entreprendrions-nous par nos propres forces de l'exécuter : bientàt nos efforts impuissants ne nous laisseraient que la confusion de notre superbe témérité. Soutenez donc , à Dieu lout-pulssant , notre faiblesse par votre Esprit saint ! Faites-nous des chrétiens véritables , c’est-à-dire , des chrétiens amis de la croix : accordez-nous cette grâce par les exemples et par les prières de Victor votre serviteur , dont nous honorons la mémoire; afin que t’indtation de sa patience nous mène à la participation de sa couronne. Amen,
PRÉCIS D’ÜN PANÉGYRIQUE