DE SAINT BERNARD
Comment cela, direz-vous? Ah! voici ie (;rand conseil de notre bon Dieu, et ia grande consolation des fidèles : c’est que ce Verbe éternel , comme vous savez , s’est fait homme dans la plénitude des temps ; il s’est uni è notre nature, il n pris l’humanité dans les entrailles de In bienheureuse Marie, et c’est cette miraculeuse union qui nous n donné Jésus-Christ , Dieu et homme, notre maître et notre sauveur.
Par conséquent la sainte humanité de J csus étant unie au Verbe divin , elle est régie et gouvernée par le même Verbe. Car de même que la raison humaine gouverne les appétits du corps qui lui est uni, tellement que la partie même inférieure participe en quelque sorte à la raison , en tant qu’elle s’y soumet et lui obéit : de même le Verbe divin gouverne l'humanité dont il s’est revêtu ; et comme il l’a rendue sienne d’une façon extraordinaire, il la régit aussi, il la meut et il l’anime avec un soin et d’une maniéré ineffable ; si bien que toutes les actions de cette nature bumaine , que le Verbe divin s’est appropriée, sont toutes pleines de cette sagesse incréée, qui est le Fils de Dieu , et sont dignes du Verbe étemel auquel elle est divinement unie , et par lequel elle est singulièrement gouvernée. De là vient que les anciens Pères parlant des actions de cet Homme-Dieu, les ont appelées opérations théandriques, c’est-à-dire, opérations mêlées du divin et de l’humain , opérations divines et humaines tout ensemble ; humaines par leur nature, divines par leur principe : d’autant que le Dieu Verbe s’étant rendu propre la sainte humanité de Jésus , il en considère les actions comme siennes, et ne cesse d’y faire couler une inOuence toute divine de grâces et de sagesse, qui les anime, et qui les relève au delà de ce que nous pouvons concevoir. '
Notre doctrine étant ainsi supposée, il ne nous sera pas difficile de l’appliquer aux paroles du saint apAtre , qui servent de fondement à tout ce discours. Je donc que l’humanité de Jésus touchant de si près au Verbe divin , et lui appartenant par une espèce d’union si intime , il était obligé , pour l’intérêt de sa gloire , de la conduire par sa sagesse : d’où il résulte que toutes les actions de Jésus venaient d’un principe divin , et d’un fond de sagesse infinie. Partant si nous voulons reconnaître quelle estime nous devons faire des choses qui se présentent à nous, nous n’avons qu’à considérer le choix ou le mépris qu’en a fait le sauveur Jésus pendant qu’il a vécu sur la terre. Comme il est la parole substantielle du Père, toutes ses actions parlent, et toutes scs oeuvres instruisent.
On nous a toujours fait entendre que la meil-
leure façou d’enseigner, c’est de faire. L’action , en effet , a je ne sais quoi de plus vif et de plus pressant que les paroles les plus éloquentes. C’est aussi pour cela que le Fils de Dieu , ce divin précepteur que Dieu nous a envoyé du ciel , a choisi cette nohie manière de noos enseigner par ses actions; et cette instruction est d’autant plus persuasive et plus forte, cpi’étant réglée par la sagesse même de Dieu , nous sommes assurés qu’il ne peut manquer. Bonté incroyable de notre Dieu , Voyant que nous étions contraints d’aller puiser en divers endroits les ondes salutaires de 1a vérité , non sans un grand travail et un péril éminent de nous égarer dans une recherche si difficile , il nous a proposé son cher Fils , dons lequel il a ramassé toutes les vérités qui nous sont utiles, comme dans un saint et mystérieux abrégé; et ayant pitié de nos ignorances et de nos irrésolutions, il a tellement disposé sa vie , que par elle toutes les choses nécessaires pour la conduite des mœurs sont très-évidemment décidées : d’où vient que l’apAtre saint Paul nous assure • qu’en Jé- « sus-Christ sont cachés tous les trésors de la " scienee et de la sagesse • : In quo sunl otnnes thesauri sapientke et scientiœ abseondili ■. C’est pourquoi , dit le même saint Paul ‘ , je ne cherche pas la bonne doctrine dans les écrits curieux, ni dans les raisonnements incertains des philosophes et des orateurs enflés de leur vaine éloquence; seulement j’étudie le sauveur Jésus, et en lui je vois toutes choses. De cette sorte , fidèles , Jésus n’est pas seulement notre maître , mais il est encore l’ohjet do nos connaissances : il n’est pas seulement la lumière qui nous guide à la vérité, mais il est lui-même la vérité dont nous désirons la science ; et c’est pourquoi nous sommes appelés chrétiens, non-seulement parce que nous professons de ne suivre point d’autre maître que Jésus-Christ, mais encore parce que noos faisons gloire de ne savoir autre chose que Jésus- Christ. Et certes, ce serait en vain que nous rechercherions d’autres instructions, puisque per le Verbe fait homme la science elle-même nous a parlé ; et que la sagesse , pour nous enseigner, a fuit devant nous ce qu’il fallait faire , et que la vérité même s’est manifestée à nos esprits, et s’est rendue sensible à nos yeux.
Voilà dequeile sorte Jésus-Christ, notre grand pontife, a porté sur lui- même la doctrine et la vérité. Mais d’autant que c’est à la croix qu’il a paiticulièrement exercé sa charge de souverain prêtre , c’est là , c’est là , mes frères , que malgré la fureur de ses ennemis et la honte de sa nudité ignominieuse, il nous a paru le mieux revêtu de
' Cotosf. Il, a.
* I- Cor. Il , I et 9«qq-
PANÉG^TIIQLE
res beaux ornements de doctrine et de vérité. Jésus était le livre où Dieu a écrit notre instruction; mais c'est à la croix que ce grand livTe s'est le mieux ouvert, par ses bras étendus et par scs cruelles blessures, et par sa chair percée de toutes parts : car, après une si belle leçon , que noos reste-t-il è apprendre? Fidèles, ce qui noos abuse , ce qui nous empêche de reconnaître le souverain bien , qui est la seule science profitable , c'est l'attachement et l'aveugle estime que nous avons pour les biens sensibles. C'est ce qui a obligé le sauveur Jésus A choisir volontairement les injures, les tourments et la mort. Bien plus, il a choisi de toutes les injures les plus sensibles , et de tous les supplices le plus infâme, et de toutes les morts la plus douloureuse ; afin de nous faire voir combien sont méprisables les choses que les mortels abusés appellent des biens , et qu'en quelque extrémité de misère, de pauvreté, de douleurs que l'homme puisse être réduit, il sera toujours puissant, abondant, bienheureux, pourvu que Dieu lui demeure.
Ce sont ces vérités, chrétiens, que le grand ]K>ntifc Jésus nous montre écrites sur son corps déchiré , et c'est ce qu'il nous crie par autant de bouches qu'il a de plaies : de sorte que sa croix n'est pas seulement le sanctuaire d'un pontife et l'autel d'une victime, mais la chaire d'un maître et le trône d'un législateur. De là vient que l'apôtre saint Paul, après avoir dit qu'il ne sait autre chose que Jésus-Christ , ajoute aussitôt , et Jésus-Christ crucifié; parce que si ces vérités chrétiennes nous sont montré dans la vie de Jésus, nous les lisons encore bien plus efficacement dans sa mort, scellées et confirmées par son sang : tellement que Jésus crucifié , qui a été le scandale du monde, et qui a paru ignorance et folie aux philosophes du siècle , pour confondre l'arrogance humaine est devenu le plus haut point de notre sagesse.
AhI que l'admirable Bernard s’était avancé dans cette sagesse! Il était toiyours au pied de la croix , lisant , contemplant et étudiant ce grand livre. Ce livre fut son premier alphabet dans sa 'tendre enfance : ce même livre fut tout son conseil danssn sage et vénérable vieillesse. Il en baisait les sacrés caractères ; je veux dire , ces aimables blessures , qu'il cousidérait comme étant encore toutes fridcbes et toutes vermeilles, et teintes de ce sang précieux qui est notre prix et notre breuvage. Il disait avec l'apôtre saint Paul ■ : | Que les sages du monde se glorifient, les uns de | la connaissance des astres , et les autres des éléments ; ceux-là de l’histoire ancienne et moderne, '
et ceux-ci de la politique ; qu'ils se vantent, tant qu'il leur plaira, de leurs inutiles curiosités : pour mol , si Dieu permet que je sache Jésus crucifié, ma science sera parfaite, et mes désirs seront accomplis. C'est tout ce que savait saint Bernard ; et comme l'on ne prêche que ce que l'on sait , lui , qui ne savait que la croix , ne prêchait aussi que la croix.
La science de la croix fait les chrétiens ; la prédication de la croix produit les apôtres : c'est poun^oi saint Paul , qui se glorifie de ne savoir que Jésus crucifié, publie ailleurs hautement qu’il ne prêche que Jésus crucifié Ainsi fiiisait le dévot saint ^mard. Je vous le ferai voir en particulier et dans sa cellule étudiant la croix de Jésus, afin que vous respectiez la vertu de ce bon et parfait chrétien ; mais après, je vous le représenterai dans les chaires et dans les fonctions ecclésiastiques, prêchant et annonçant la croix de Jésus , afin que vous glorifiiez Dieu , qui nous a envoyé cet a|^tre. Vous verrez donc , mes frères, la vie chrétienne et la vie apostolique de saint Bernard, fondées l'une et l’autre sur la science de notre Maître crucifié : c’est le sujet de cet entretien. Il est simple , je vous l'avoue ; mais je bénirai cette simplicité, si, dans la croix de Jésus, je puis vous montrer l'origine des admirables qualités du pieux Bernard : c'est ce que j’attends de la grâce du Saint-Esprit, si vous vous rendez soumis et attentifs à sa sainte parole. Commençons avec l'assistance divine , et entrons dans la première partie.
PBEUIER POINT.
Si j'ai été assez heureux pour vous faire entendre ce que je viens de vous dire, vous devra avoir remarqué que le Sauveur, pendu à la croix, nous enseigne le mépris du monde d'une manié re très-puissante et très-efficace. Car si Jésus crucifié est le Fils et les délices du Père, s’il est son unique et son bien-aimé, et le seul objet de sa complaisance ; si d'ailleurs, selon notre façon de juger des choses , il est de tous les mortels le plus abandonné et le plus misérable; le plu grand selon Dieu, et le plus méprisable selon les hommes : qui ne volt combien nous sommes trompés dans l'estime que nous faisons des biens et des maux ; et que les choses qui ont parmi nous l'applaudissement et la vogue, sont les dernières et les plus abjectes ? et c'est ce qui inspire , jusqu'au fond de l'âme , le mépris du monde et des vauiles à ceux qui sont savants dons la croix du sauveur Jésus, où la pompe et les fausses voluptés de la terre ont été éternellement condamnées. C’est pourquoi l'apôtre saint Paul , considérant
' I. Cor. I, ÎJ.
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