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(lul étant élevées dans un certain esprit de ^ran- , deut, et bâtissant toujours sur les honneurs de { leur naaison et de leurs ancêtres , se persuadent ! facilement qu'il n'y a rien A quoi ils ne puissent I prétendre.
Figurez-vous maintenant le jeune Bernard , nourri en homme de condition, qui avait la civilité comme naturelle , l'esprit poli par les bonnes lettres, la représentation belle et aimable, l’humeur accommodante , les moeurs douces et agréables : ah I que de puissants liens pour demeurer attaché A la terre I Chacun pousse de telles personnes ; on les vante , on les loue ; on pense leur donner du courage , et on leur inspire l’ambition. Je sais que sa pieuse mère i’entretenait souvent du mépris du monde; mais disons la vérité , cet âge ordinairement indiscret n'est pas capable de ces bons conseils. Les avis de leurs compagnons et de leurs égaux , qui ne croient rien de si sage qu'eux , l’emportent par-dessus ceux des parents.
Triomphez, Seigneur, triomphez de tous les attraits de ce monde trompeur; et faites voir au jeune Bernard, comme vous le fîtes voir A saint Paul ' , ce qu’il faut qu’il endure pour votre service. DéjA vous lui avez inspire, avec une tendre dévotion pour Marie, un généreux amour de la pureté : déjà il a méprisé des caresses les plus dangereuses , dans des rencontres que l'honnéteté ne me permet pas de dire en cette audience : dejh votre grâce lui a fait chercher un bain et un rafraîchissement salutaire dans les neiges et dans les étangs glacés , où son intégrité attaquée s'est fait un rempart contre les molles délices du siècle. Son regard imprime de la modestie ; il retient Jusqu'à ses yeux , parce qu'il a appris de votre Évangile ’ et de votre apôtre’, qu’il y a des yeux adultères. Dans un courage qui passe l'homme, on lui voit peintes sur le visage la honte et la retenue d’une fille honnête et pudique. Mais, Seigneur, achevez en la personne de ce saint jeune homme le grand ouvrage de votre grâce.
Et en effet, le voyez-vous, chrétiens, comme il est rêveur et pensif ; de quelle sorte il fuit le grand monde , devenn extraordinairement amoureux du secret et de la solitude? Là II s’entretient doucement de telles ou de semblables pensées : Bernard , que prétends-tu dans le monde? Y voistu quelque chose qui te satisfasse? Les fausses voluptés, après lesquelles les mortels Ignorants courent d’une telle fureur, qu’ont-ellesapréstout, qu’une illusion de peu de durée? Sitôt que cette première ardeur, qui leur donne tout leur agré-
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ment, a été un peu ralentie par le temps, leurs plus violents sectateurs s'étonnent le plus souvent de s’être si fort travaillés pour rien. L’âge et l’expérience nous font voir combien sont vaines les choses que nous avions le plus désirées ; et encore ces plaisirs tels quels , combien sont-ils rares dans la vie? Quelle joie peut-on ressentir, où la douleur ne se jette comme à la traverse? Et s’il nous fallait retrancher do nos jours tous ceux que nous avons mal passés, même selon les maximes du monde , pourrions-nous bien trouver en toute la vie de quoi faire trois ou quatre mois? Mais accordons aux fols amateurs du siècle, que ce qu’ils aiment est considérable ; combien dure cette félicité? Elle fuit , elle fuit comme un fantôme, qui , nous ayant donné quelque espèce de contentement pendant qu'il demeure avec nous, ne nous laisse en nous quittant que du trouble.
Bernard , Bernard , disait-il , cette verte jeunesse ne durera pas toujours : nette heure fatale viendra, qui tranchera toutes les espérances trompeuses par une irrévocable sentence : la vie nous manquera, comme un faux ami, an milieu de nos entreprises. LA tous nos beaux desseins tomberont par terre ; là s'évanouiront tontes nos pensées. Les riches de la terre, qui durant cette vie jouissant de la tromperie d’un songe agréable , s’imaginent avoir de grands biens, s’éveillant tout A coup dans ce grand jour de l’éternité , seront tout étonnés de se trouver les mains vides. La mort, cette fatale ennemie, entraînera avec elle tous nos plaisirs et tous nos honneurs dans l’oubli et dans le néant. Hélas I on ne parle que de passer le temps. Le temps passe en effet , et nous passons avec lui ; et ce qui passe A mon égard , par le moyen du temps qui s’écoule , entre dans l’éternité qui ne passe pas ; et tout se ramasse dans le trésor de la science divine qui subsiste toujours. O Dieu éternel, quel sera notre étonnement lorsque le juge sévère , qui préside dans l’autre siècle, où celui-ci nous conduit malgré nous , nous représentant en un instant toute notre vie, nous dira d’une voix terrible : Insensés que vous êtes, qui avez tant estimé les plaisirs qui passent, et qui n’avez pas considéré la suite, qui ne passe pas!
Allons, concluait Bernard; et puisque notre vie est toujours emportée par le temps qui ne cesse de nous échapper, tâchons d’y attacher quelque chose qui nous demeure : puis retournant A son grand livre, qu’il étudiait continuellement avec une douceur incroyable , je veux dire , A la croix de Jésus, il se rassasiait de son sang, et avec cette divine liqueur il humait le mépris du monde. Je viens, disait-il,ômonMa!tre , je viens me crucifier avec vous. Je vois que ces veux si
DE SAINT BERNAUD.
(loin , dont un seul regard a fait fondre saint Pierre en larmes, ne rendent plus de lumières : je tiendrai les miens fermés àjamais à la pompe du sicde; ils n'auront plus de lumières pour les vanités. Cette bouche divine, de laquelle découlaient des fleuves de cette eau vive, qui rejaillit jusqu'à la vie éternelle , je vois que la mort l'a fermée : je condamnerai la mienne au silence , et ne l'ouvrirai que pour confesser mes péchés et votre miséricorde. Mon cœur sera de glace pour les vains plaisirs ; et comme je ne vois sur tout votre corps aucune partie entière, je veux porter de tous cètéssur moi-méme les marques de vos souffrances, afin d'etre un jour entièrement revêtu de votre glorieuse résurrection. Enfin je me jetterai à corps perdu sur vous , ô aimable mort , et je mourrai avec vous;jc m'envelopperai avec vous dans votre drap mortuaire : aussi bien j'apprends de l'apôtre ' que nous'sommes ensevelis avec vous dans le saint baptême.
Ainsi le pieux Bernard s'enflamme au mépris du monde, comme il est aisé de le recueillir de ses livres. Il ne songe plus qu’à chercher un lieu de retraite et de pénitence : mais comme il ne désire que la rigueur et l'humilitc , il ne se jette point dans ces fameux monastères, que leur rtV putation ou leur abondance rend illustres par toute la terre. En ce temps-là un petit nombre de religieux vivaientàCiteaux, sous l'obbè Étienne. L'austérité qui s’y pratiquait, les empêchait de s’attirer des imitateurs : mais autant que leur vie était inconnue aux hommes , autant elle était en admiration devant les saints anges. Ils ne se relâchaient pas pour cela , jugeant plus à propos de pei-sistcr dans leur institut pour l'amour de Dieu , que d’y rien changer pour l'amour des hommes. Cette abbaye , maintenant si célèbre , était pour lora inconnue et sans nom. Le bienheureux Bernard , à qui le voisinage donnait quelque connaissance de la vertu de ces saints personnages, embrasse leur règle et leur discipline, ravi d'avoir trouve tout ensemble la sainteté de vie, l'cxlrémc rigueur de la pénitence, et l’obscurité. La il commença du vivre de telle sorte, qu'il fut bientôt en admiration , même à ces anges terrestres ; et comme ils le voyaient toujours croître en vertu, ilnefut pas longtemps parmi eux, que, tout jeune qu'il était alors , ils le jugèrent capable de former les autres. Je laisse les actions éclatantes de ce grand homme ; et pour la confusion de notre mollesse , à la louange de la grâce de Dieu , je vous ferai un tableau de sa pénitence, tiré de scs paroles et de ses écrits.
Il avait accoutumé de dire qu’un novice, entrant dans le mon:istèrc , devait laisser son corps
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à la porte ; et le saint homme en usait ainsi '. Ses sens étaient tellement mortifiés, qu’il ne voyait plus ce qui se pnisenlait à scs yeux. La longue habitude de mépriser le plaisir du goût avait éteint en lui toute la pointe de la saveur. Il mangeait de toutes choses sans choix ; il buvait de l’eau ou de l'huile indifféremment , selon qu’il les avait à la main. A ceux qui s’eflVnyaient de la solitude , il leur représentailt l'horreur des ténèbres extérieures, et ce grincement de dents éternel. Si quelqu’un trouvait trop rude ce long et horrible silence , il les avertissait que , s’ils considéraient attentivement l’examen rigoureux que le grand Juge fera des paroles , ils n'auraient pas beaucoup de peine à se taire. Il avait peu de soin de la santé de son corps, et blâmait fort eu ce point la grande délicatesse des hommes , qui voudraient se rendre immortels, tant le désir qu’ils ont de la vie est désordonné : pour lui , il mettait ses infirmités parmi les exercices de la pénitence. Pour contrecarrer la mollesse du monde, il choisissait d’ordinaire pour sa demeure, un air humide et malsain , afin d’être non tant malade que faible ; et il estimait qu’un religieux était sain , quand il se portait assez bien pour chanter et psalmodier. Épicure nous apprend , disait-il , à nourrir le corps parmi les plaisirs , et Hippocrate promet de le conserver en bonne santé : pour moi , je suis disciple de Jésus-Christ , qui m'enseigne à mépriser l’un et l’autre. Il voulait qtie les moines excitassent l’appétit de manger, non par les viandes, mais par les jeûnes; non par la délicatesse de la table, mais par le travail des mains. Le pain dont II usait était si amer, que l'on voyait bien que sa plus grande appréhension était de donner quelque contentement à son corps : cependant, pour n’êtrc pas tout à fait dégoûté de son pain d’avoine et de ses légumes. Il attendait que la faim les rendit un peu supportables. Il couchait sur la dure ; mais pour y dormir, disait-il , il attirait le sommeil par les veilles, par la psalmodie de la nuit , et par le travail de la joumét^ ; de sorte que dans cet homme les fonctions même naturelles étaient exercées, non tant par la nature que par lu vertu. (Juel homme a jamais pu dire avec plus juste raison ce que disait l’apôtre saint Paul' ; ■ Le monde m’est crucifié, et mol "je suis crucifié au monde : - Mihi mumhis crucijixus csl, et ego mundo
Ah! que l’admirable saint Chrysostôme fait une excellente réflexion sur ces beaux mots de saint Paul ! Ce ne lui était pas assez , remarque ce saint évêque*, d’avoir dit que le monde était mort
' nt. s. Dt rn. lib. i, cap. iv, n” üi), t. ii, cu|. I07u.
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pour lui, il faut qu'il ajoute que lui-tnème est mort au monde. Certes, poursuit ce savant interprète, i’apAtre considérait que Don-seulement les vivants ont quelques sentiments les uns pour les autres, mais qu'il leur reste encore quelque affection pour les morts; qu’ils eu conservent le souvenir, et rendent du moins à leurs corps les honneurs de la sépulture. Tellement que saint Paul , pour nous faire entendre jusqu'à quelle extrémité le fidèle doit so dégager des plaisirs du siècle : Ce n'est pas assez, dit-il, que le commerce soit rompu entre le monde et le chrétien , comme il l'est entre les vivants et les morts ; car il peut y rester quelque petite alliance : mais tel qu'est un mort à l’égard d’un mort, tels doivent être l'un à l'autre le monde et le chrétien.
O terrible raisonnement pour nous autres lâches et efféminés, et qui ne sommes chrétiens que de nom : mais le grand saint Bernard l'avait fortement gravé en son coeur. Car ce qui nous fait vivre au monde, c’est l'inclination pour le monde; ce qui fait vivre le monde pour nous, c'est un certain éclat qui nous charme dans les biens sensibles. La mort éteint les inclinations, la mort ternit le lustre de toutes choses. Voyez le plus beau corps du monde : sitAt que l'âme s'est retirée, bien que les linéaments soient presque les mêmes, cette fleur de beauté s’efface, et cette bonne grâce s'évanouit. Ainsi le monde n'ayant plus d'appas pour Bernard, et Bernard n'ayant plus aucun sentiment pour le monde, le monde est mort pour lui , et lui il est mort au monde.
Chrétiens, quel sacrifice le pieux Bernard offre à Dieu parses continuelles mortifications! Son corps est une victime que la charité lui consacre : en l'immolant elle le conserve , afin de le pouvoir toujours immoler. Que peut-il présenter de plus agiéable au sauveur Jésus , qu'une âme dégoûtée de tout autre chose que de Jésus même ; qui se plaît si fort en Jésus, qu’elle craint de se plaire en autre chose qu'en lui ; qui veut être toujours affligée, jusqu'à ce qu'elle le possède parfaitement? Pour Jésus le pieux Bernard se dépouille de toutes choses , et même , si je l'ose dire , pour Jésus il se dépouille de ses bonnes oeuvres.
Et en effet , fidèles, comme les bonnes œuvres n’ont de mérite qu'autant qu'elles viennent de Jésus-Christ; elles perdent leur prix , sitût que nous nous les attribuons à nous-mêmes. Il les faut rendre à celui qui les donne ; et c'est encore ce que l'humble Bernard avait appris an pied de la croix. Combien belle, combien chrétienne fut cette parole de l'humble Bernard, lorsqu'étant entré dans de vives appréhensions du terrible jugement de Dieu : Je sais , je sais, dit-il ' , que je
• f it. S. Bern. lib- 1, cap- ui , l. ii . col. I09i.
ne mérite point le royanme des blenhenreux ; mais Jésus mon Sauveur le possède par deux raisons : Il lui appartient par nature et par ses travaux , comme son héritage et comme sa conquête. Ce bon Maître se contente du premier titre , et me cède libéralement le second. O sentence digne d'un chrétien! Non, vous ne serez pas confondu, A pieux Bernard ! puisque vous appuyez votre espérance sur le fondement de la croix.
Mais, A Dieu ! comment ne tremblons-nous pas, misérables pécheurs|que nous sommes, entendant une telle parole ? Bernard, consommé en vertus , croit n’avoir rien fait pour le ciel ; et nous, nous présumons do nous-mêmes, nous croyons avoir beaucoup fait , quand nous nous sommes légèrement acquittés de quelque petit devoir d'une dévotion superficielle. Cependant , A douleur ! l’amour du monde régné en nos cœurs, le seul mot de mortification nous fait horreur. C'est en vain que la justice divine nous frappe , et nous menace encore de plus grands malheurs , nous ne laissons pas de courir après les plaisirs , comme s'il nous était possible d'être heureux en ce monde et en l'autre. Mes frères, que pensez-vous faire, quand vous louez les vertus du grand saint Bernard ? En faisant son éloge, ne prononcez- vous pas votre condamnation?
Certes , il n'avait pas un corps de fer ni d'airain : il était sensible aux douleurs , et d'une complexion délicate ; pour nous apprendre que ce n’est pas le corps qui nous manque , mais plutAt le courage et la foi. Pour condamner tous les âges en sa personne. Dieu a voulu que sa pénitence commençât dès sa tendre jeunesse, et que sa vieillesse la plus décrépite jamais ne la vit relâchee. 'Vous vous excusez sur vos grands emplois : Bernard était accablé des affaires, non-seulement de son ordre , mais presque de toute i’Église. Il prêchait, il écrivait, il traitait les affaires des papes et des évêques, des rois et des princes : il négociait pour les grands et pour les petits , ouvrant à tout le monde les entrailles de sa charité; et |>armi tant de diverses occupations , il ne modérait point ses austérités , afin que la mollesse de toutes les conditions et de tous les âges fût éternellement condamnée par l'exemple de ce saint homme.
Vous me direz peut-être qu'il n'est pas nécessaire que tout le monde vive comme lui. Mais du moins faut-il considérer, chrétiens , qu’entre les disciples du même Evangile il doit y avoir quelque ressemblance. Si nous prétendons au même paradis où Bernard est maintenant glorieux, commentse peut-il fairequ'il y ait une telle inégalité, une telleeontrariété entre ses actions et les nAtres? Par des routes si opposées, espérons -nous parvenir à la même fin , et arriver par les voluptés