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pelait notre corps. Ce corps en effet , clirctiens, n'est qu'une masse de boue , que l'on parc d'un léger ornement , & cause de l'éme qui y demeure. Car de même que si un roi était contraint par quelque accident de loger en une cabane, on tâcherait de l'orner, et l'on y verrait quelque petit rayon de la nangniüceuce royale : mais c'est toujours une maison de village, à qui cet honneur passager, dont elle serait bientôt dépouillée, ne fait point perdre sa qualité. Ainsi cette ordure de notre corps est revêtue de (luelque vain éclat , en faveur de l'éme qui doit y habiter quelque temps : toutefois c'est toujours de l'ordure, qui, au bout d'un terme bien court , retombera dans la première bassesse de sa naturelle corruption. Avoir tant de soin de si peu de chose, et négliger pour elle cette âme faite à l'image de Dieu , d'une nature immortelle et divine, li'cst-ce pas une extrême fureur? Ab I la sœur du pieux Bernard est touchée au vif de cette pensée : elle court aussitôt aux jeûnes , A la retraite, au sac, au monastère, é la pénitence. Cette femme orgueilleuse, domptée par une parole de saint Bernard, suit l'étendard de Jésus avec une fermeté invincible.
Mais comment vous ferai-je voir le comble de la joie do saint homme, et sa dernière conquête dans sa famille? Son bon père, le vieux Tesselin , qui était seul demeuré dans le monde , vient rejoindre ses enfants é Clairvaux. O Dieu étemel I quelle joie I quelles larmes du père et du fils ! Il n'est pas croyable avec quelle constance ce bon homme avait perdu ses enfants, l'honneur de sa maison, et le support de son âge caduc. Par leur retraite, il voyait son nom éteint sur la terre; mais il se réjonuisait que sa sainte famille allait s'éterniser dans le eiel : et voici que touebé de l'Esprit de Dieu , afin que toute la maison lui fût consacrée, ce bon vieiBard, sur le déclin de sa vie, devientenfanten>otre-^igneur Jésus-Christ sous la conduite de son cher fils, qu'il reconnaît désormais pour son père. N'épargnez pas vos soins, ô parents, A élever en In crainte de Dieu les enfants que Dieu vous a confiés : vous ne savez pas quelle récompense cette bonté infinie vous réserve. Ce pieux Tesselin,qui avait si bien nourri les siens dans la piété, en reçoit sur la fin de ses jours une bénédiction abondante ; puisque par le moyen de son fils, après une longue vie, il meurt dans une bonne espérance, et, si je l'ose dire, dnnslapaixetdanslesembrassenientsduSauveur.
Ainsi vous voyez que le grand saint Bernard est l'apôtre de sa famille.
Voulez-vous que Je passe plus outre , et que je vous fasse voir comme il prêche la croix dans son nionastcre ; iHiniiiicn de sortes de gens venaient , Je Ions les endroits de la terre , faire pénitence
sous sa discipline? Il avait ordinairement sept cents anges, j'appelle ainsi ces hommes célestes qui servaient Dieu avec lui A Clairvaux , si recueillis, si mortifiés, que le vénérable Guillaume, abbé de Saint-Thierry , nous rapporte que lorsqu'il entrait dans cette abbaye , voyant cet ordre , ce silence , cette retenue , il n'était pas moins saisi de respect que s'il eût approché de nos redoutables autels. Bernard , qui par ses divines prédications les accoutumait A la douceur de la croix , les faisait vivre de telle manière, qu 'ils ne savaient non plus de nouvelles du monde , que si un océan immense les en eût séparés de bien loin : au reste, si ardents dans leurs exercices , si exacts dans leur pénitence, si rigoureux A eux-mêmes, qu'il était aisé déjuger qu'ils ne songeaient pas A vivre, mais A mourir. Cette société de ^nitence 1rs unissait entre eux comme frères, avec saint Bernard comme avec un bon père, et saint Bernard avec eux comme avec ses enfants bien-aimés, dans une si parfaite et si cordiale correspondanec , qu'il ne se voyait point dans le monde une image plus achevée de l’ancienne Église, qui n’avait qu'une ânae et qu’un cœur.
Quelle douleur A cet homme de Dieu , quand il lui fallait quitter scs enfants, qu’ii aimait si tendrement dans les entrailles de Jésus-Christ I Mais Dieu, qui i'avait séparé dès le ventre de sa mère pour renouveler en son temps l'esprit et la prédication des apôtres, le tirait de sa sofitude pour le salut des âmes qu’il voulait sauver par son ministère. C'est ici , c'est ici , chrétiens , où il paraissait véritablement un apôtre. I-es apôtres alaient par toute la terre, portant l'Evangile de Jésus-Christ jusque dans les nations les plus reculées : et quelle partie du monde n'a pas été éclairée de la prédication de Bernard? Les apôtres fondaient les Églises ; et dans ce grand schisme de Pierre Léon , combien d' Eglises rebelles , combien de trou|)caax séparés Bernard a-t-il ramenés A l'unité catholique, se rendant ainsi comme le second fondateur des Églises? L'apôtre compte parmi les fonctions de l'apostolat le soin de toutes les Églises ' ; et le pieux Bernard ne régissait-il pas presque toutes les Églises, par les salutaires conseils qu'on lui demandait de toutes les parties de la terre? Il semblait que Dieu ne voulait pas l'attacher A aucune Église en particulier, afin qu'il fût le père commun de toutes.
Ija signes et les prodiges suivaient la prédication des apôtres : que de prophéties, que de guérisons, que d’événements extraordinaires et surnaturels ont confirmé les prédications de saint Bernard I Saint Paul sc glorifie qu'il prêchait, non [K)int avec une elo<|uencc affectée , ni par dt->
' 11- Cor. XI, 3fi.
nE SAINT BERNARD.
discours de llattcric et de cotn|)lnisancc ' , mais seulement qu'il ornait ses sermons de la simplicité et de la vérité : qu’y n-t-il de plus ferme et de plus pénétrant que la simplicité de Bernard , qui captive tout entendement au service de la foi de Jésus? Lorsque les apAtres prêchaient Jésus- Christ, une ardeur céleste les transportait, et paraissait tout visiblement dans la véhémence de leur action; ce qui foit dire à l'apôtre saint Paul qu'il agissait hardiment en Notre-Seigneur*, et que sa prédication était accompagnée de la démonstration de l’Esprit K Ainsi paraissait le zélé Bernard , qui , prêchant aux Allemands dans une langue qui leur était inconnue, ne laissait pas de les émouvoir, à cause qu’il leur parlait comme un homme venu do ciel , jaloux de l'honneur de Jésus.
Une des choses qui était autant admirable dans les apôtres, c'était de voir en des personnes, si viles en apparence, cette autorité magistraie, cette censure généreuse qu'ils exerçaient sur les mœurs , cette puissance dont ils usaient pour édifler, non pour détruire. Cest pourquoi l’apôtre, formant 'Timothée au ministère de la parole : - Prends garde , lot dit-il , que personne ne te ■ méprise : » Nemo le contemnat*. Dieu avait Imprimé sur le front du vénérable Bernard une majesté si terrible pour les Impies, qu'enfln ils étaient contraints de fléchir, témoin ce violent prince d’Aquitaine et tant d’autres, dont ses seules paroles ont souvent désarmé la fureur.
Mais ce qui était de plus divin dans les saints apôtres, c’était cette charité pour ceux qu'ils prêchaient. Ils étaient pères pour la conduite, et mères pour la tendresse , et nourrices pour la douceur : saint Paul prend toutes ces qualités. Ils reprenaient, ils avertissaient opportunément, importunément , tantôt avec une sincère douceur, tantôt avec une sainte colère, avec des larmes, avec des reproches : ils prenaient mille formes différentes, et toujours la mèmecharitédominait ; ils bégayaient avec les enfants , ils parlaient avec les hommes. Juif aux Juifs, Gentil aux Gentils, . tout à tous, disait l’apôtrc saint Paul , afin de • les gagner tous : » Omnibtu omnia foetus sum , ufomnci/occremsafcos*. Voyez les écrits de l'admirable Bernard , vous y verrez les mêmes mouvements et In même charité apostolique. Quel homme a compati avec plus de tendresse aux faibles, et aux misérables, et aux ignorants? Il ne dédaignait ni les plus pauvres ni les plus abjects. Quel autre a repris plus hardiment les mœurs
■ II. Corl, n.
• I. T'A»!. Il, 3.
»l. Cor. II,!.
• I. Tim. IV, 13.
• l Cl». u.'Jl.
dépravées de son siècle? Il n'épargnait ni les princes, ni les poteutats, ni les évêques, ni les cardinaux, ni les papes. Autant qu'il respectait leur degré, autant a-t-il quelquefois repris leur personne , avec un si juste tempérament de charité , que sans être ni lâche , ni emporté , il avait toute la douceur de la complaisance et toute la vigueur d’une liberté vraiment chrétienne.
Bel exemple pour les réformateurs de ces derniers siècles ! Si leur arrogance insupportable et trop visible leur eût permis de traiter les choses avec une pareille modération , ils auraient blême les mauvaises mœurs sans rompre In communion, et réprimédes vices sans violer l’autorité légitime. Mais le nom de chef de parti les a trop flattés : poussés d’un vain désir de paraître , leur éloquence s'est débordée en invectives sanglantes ; elle n’a que du flcl et de la colère. Ils n’ont pas été vigoureux, mais fiers, emportés et méprisants : de là vient qu’ils ont fait le schisme , et n’ont pas apporté la réformation. Il fallait , pour un tel dessein , le courage et l’humilité de Bernard.JII était vénérable ô tous, ê cause qu'on le voyait et libre et modeste , également ferme et respectueux ; c'est ce qui lui donnait une si grande autorité dans le monde. S'élevait-il quelque schisme ou quelque doctrine suspecte , les évêques déféraient^tout à l'autorité de Bernard. Y avait-il des querelles parmi les princes Bernard était aussitôt le médiateur.
Puissante ville de Metz , son entremise t'a été autrefois extrêmement favorable. O belle et noble citéi il y a longtemps que tu as été enviée. Ta situation trop importante t’a presque toujours exposée en proie ; souvent tu as été réduite è In dernière extrémité de misères ; mais Dieu , de temps en temps , t’a envoyé de bons protecteurs. Les princes tes voisins avalent conjuré ta ruine; tes tons citoyens avaient élé défaits dans une grande bataille * ; tes ennemis étaient enflés do leur bon succès , et toi enflammée du désir do vengeance: toutseprcparaitèune guerre cruelle, si le bon llillln, archevêque de Trêves, n’eût cherché un charitable pacillcateur. Ce fut le pieux Bernard, qui, épuisé de forces par ses longues austérités et ses travaux sans nombre , attendait la dernière heure à Clairvaux. Mais quelle faiblesse eût été capable de ralentir l’ardeur de sa charité? Il surmonte la maladie pour se rendre promptement dans tes murs; mais il ne pouvait
* O fut m lisSque m donna celte liaUiUe. I»cs MmhIim Inülgnéa do ravagea que commettatnit hur leur lerrllrdre Ira aeit'nrara voisins , dont le chef élnll Renaud 11 , comte de R»r. forlirent a leur rmoonlre. l.e C4>mliat se livra à Thircy près «le Pont-a-MouaBOn. Les hahItaiiUile Mi‘t2,quoh|U«plui nomhreus , fumd drf.vilv, et il en pi rit envirou dctit millr , qui furent tuiV ihi noviVi dans la M»jarlle.
pa:ségyrique
surtnonter ranlmosité des esprits, extraordinairement échauffés. Chacun courait aux armes avec une fureur incroyable : les armées étaient en vue, et prêtes de donner. La charité , qui ne se désespère jamais, presse le vénérable Bernard : il parle, il prie, il conjure qu’on épargne le sang chrétien, et le prix du sang de Jésus. Ces âmes de fer se laissent fléchir; les ennemis deviennent des frères; tous détestent leur aveugle fureur, et d’un commun accord ils vénèrent l’auteur d'un si grand miracle.
O ville si fidèle et si bonne I ne veux-tu pas honorer ton libérateur? Mais, fidèles, quels honneurs lui pourrons-nous rendre? Certes, on ne saurait honorer les saints, sinon en imitant leurs vertus: sanscela nos louanges leur sont à charge, et nous sont pernicieuses à nous-mêmes. Fidèles, que pensons-nous faire , quand nous louons les vertus du grand saint Bernard ?
O Dieu de nos cœurs! quelle indignité I Cet Innocent a fait une pénitence si longue , et nous criminels, nous ne voulons pas la faire, fji pénitence autrefois tenait un grand rang dans l'Église : je ne sais dans quel coin du monde elle s’est maintenant retirée. Autrefois ceux qui scandalisaient l’Église par leurs désordres étaient tenus comme des Gentils et des publicains : maintenant tout le monde leur applaudit. On ne les eût autrefois reçus à la communion des mystères qu’après une longue satisfaction et une grande épreuve de pénitence; maintenant ils entrent jusqu’au sanctuaire. Autrefois ceux qui par des péchés mortels avaient foulé aux pieds le sang de Jésus, n’osaient même regarder les autels où on le distribue aux fidèles, si auparavant ils ne s’étalent purgés par des larmes, par des jeûnes et par des aumônes. Us croyaient être obligés de venger eux-mêmes leur ingratitude, de peur que Dieu ne la vengeât dans son implacable fureur : apres avoir pris des plaisirs Illicites, ils ne pensaient pas pouvoir obtenir miséric.irdc , s’ils ne se privaient de ceux qui nous sont permis.
Ainsi vivaient nos pères, tlans le temps où la piété fiorissalt dans l’Église de Dieu. Pensonsnous que les flammes de l’enfer aient perdu depuis ce temps-là leur intolérable ardeur, à cause que notre froideur a contraint l Église de relâcher l’ancienne rigueur de sa discipline, à cause que la vigueur ecclesiastique est énervée? pensonsnous que ce Dieu jaloux , qui punit si rudement les péchés, en soit pour cela moins sévère, ou qu’il nous soit plus doux, parce que les iniquités se sont augmentées? 'Vous voyez combien ce sentiment serait ridiculg. Toutefois , comme si nous en étions persuadés , au lieu de songer à la pénitence, nous ne songeons à autre chose nu’ù nous
enrichir. C'est déjà une dangereuse pensée; car l'apêtre avertit Timothée , « que le désir des ri-
• chesses est la radnede tous les maux ; > Radix omnium tnalorum est cupidilas ’ : encore songeons-nous à nous enrichir par des voies injustes , par des rapines , par des usures , par des vuleries. Nous n'avons pas un cœur de chrétiens , parce qu'il estdur à la misère des pauvres. Notre charité est languissante, et nos haines sont irréconciliables. C'est en vain que la justice divine nous frappe, et nous menace encore de plusieurs malheurs : nous ne laissons pas de nous donner toujours tout entiers aux folles joies de ce monde. I.e seul mot de mortification nous fait horreur ; nous aimons la débauche, la bonne chère, la vie commode et voluptueuse ; et après cela nous voulons encore être appelés chrétiens. Nous n’apprehendons pas cette terrible sentence du Fils de Dieu : • Malheur à vous qui riez , ear vous pleu-
• rerez’ I • et cette autre : • Le ris est mêle de < douleur , et les pleurs suivent la joie de bien ■ près’;» et celle-ci:* Ils passent leur vie dans les
• biens , et en un moment ils descendront dans
• les enfers*. •
Retournons donc , fidèles , retournons à Dieu de tout notre cœur. La pénitence n’est amère que pour un temps ; après , toute son amertume se tourne en une incroyable douceur. Elle mortifie les appétits déréglés , elle fait goûter les plaisirs célestes, elle donne une bonne espérance, elle ouvre les portes du ciel. On attend la miséricorde divine avec une grande consolation , quand on tâche detoutson pouvoir d’apaiser la justice par la pénitence.
O pieux Bernard! 6 saint pénitent 1 impétreznous par vos saintes intercessions les larmes de la pénitence, qui vous donnaient une si sainte joie ; et afin qu’ellesoit renouvelée dans le monde, priez Dieu qu’il enflamme les prédicateurs de l’esprit apostolique qui vous animait. Nous vous de mandons encore votre secours et votre médialiou au milieu des troubles qui nous agitent. O vous! qui avez tant de fois désarmé les princes qui se préparaient à la guerre , vous voyez que depuis tant d’années tous les fleuves sont teints, et que toutes les campagnes fument de toutes parts du sang chrétien ! Les chrétiens , qui devraient être des enfants de paix, sont devenus des loups in satiables de sang. La fraternité chrétienne est rompue; et ce qui est de plus pitoyable, c’est que la licence des armes ne cesse d’enrichir l’enfer. Priez Dieu qu’il nous donne la paix , qu’il
> I. rim. VI, 10.
' Lhc, VI, 2S.
» Pror. XIV, 13.
* Job. XX1 1 13.
DiQiii^tx