‹ Œuvres de Bossuet. Tome III, SermonsChapitre 178 sur 273 · SAINT GORGON · texte numérisé non relu

SAINT GORGON

PftÿlCBé k METZ.

G^n^ro«Ué du «ilol martyr dans ri^change qu'il faU d«^ Krandmrs humaines dont il pouvait Jouir, pour le mépris et les humiliations attachés au nota chrétien. Son courage Invincible au milieu des plus cruels supplia». Senlimeiib dont Il était animé. Comment nous devoiu imiter sa fui.

Quorum tnhtenUs ejciium conversationis,inu(amini Jidem.

En regardaot la hn de leur coaTersation , imitez leur fui.

Htb. XIII, 7.

Apres que les bienheureux martyrs avaient rendu l’âme , les fidèles avalent soin de ramasser , au péril de leur vie , ce qui restait de leurs corps; et l’Église conservait si chèrement ce sacré dépôt, que les tyrans, pour leur ôter les honneurs qu’on leur rendait, étalent contraintt de faire jeter dans la rivière leurs saintes reliques : que si elle pouvait les dérober A cette dernière cruauté, elle célébrait leurs funérailles avec des cantiques d’actions de grâces, élevant ou ciel son cœur et ses yeux pour louer Dieu de les avoir rendus dignes d’un si grand honneur. .Au reste , elle ne voulait point qu’on appelât des tombeaux les lieux où elle renfermait leur sainte dépouille : elle les nommait d’un nom plus auguste, les mémoires des martyrs. Et si les tombeaux des hommes ordinaires sontdesmarquesqu’ilsont succombé aux attaques de la mort, elle témoignait au contraire que les tombeaux des martyrs étaient des trophées qu’elle érigeait à leur nom , pour être un monument étemel de la victoire qu’ils ont remportée gloriensement sur la mort.

Mais parmi tout cela les chrétiens ne croyaient point leur pouvoir rendrede plus grand < rr specis , qu’en se les proposant pour exemple. Tout ainsi, dit saint Basile ' , que les abeilles sortent de leur ruche quand elles voient le beau temps et, parcourant les fleurs de quelque belle campagne, s’en retournent chargée de cette douce liqueur que le ciel y verse tous les matins avec la rosée : de même aux jours illustres par la solennité de martyrs, noos accourons en foule à leurs mémoires, pour

* tfuvi//. will, n* I , t. U. pis. ■<>

y recueillir comme on don céleste l’exemple de leurs vertus.

Voilà, messieurs, ce qui nous assemble anjourd’Jiui. Saint Gorgon en mourant a laissé une certaine odeur desainteté,qucrÉglisenemanque point de rafraichirtouslesans; c’est là sans doute ce qui nous eu est demeuré de meilleur. Nous ne pouvons pas appeler ces précieux restes les reliques de son corps; mais nous ne nous éloignerons pas de la raison , quand nous lesnommerons les reliques de sa sainteté. Conservez-les dans vos cœurs comme dans un saint reliquaire, et faites en sorte que toutes vos affections s’en ressentent. Quelle joie vous sera-ce , lorsque vous ressusciterez avec saint Gorgon , de reconnaître en cette bienheureuse entrevue les endroits de son corps que vous aurez baisés sur la terre et les vertus que vous y aurez imitées? Je n’ai que faire de vous demander ni silence, ni attention ; vous devez le silence à la majesté de ce lieu ; vous devez vos attentions au récit d’une histoire si mémorable, que je vous ferai simplement et brièvement.

Mokseioxedb*,

Si nonsne devions ce jonrtoutentieràla gloire de saint Gorgon, ou si j’étais en un lieu où je pusse vous témoigner la joie que toute la ville a reçue de votre arrivée , je vous dépeindrais si bien et avec tant de naïveté les sentiments de ce peuple qu'il a plu à Dieu de commettre à votre garde , que mes auditeurs ne pourraient s’empêcher de donner sur ce sujet à mon discours une approbation publique. Mais outre que votre vertu a paru su rudiment par vos grands emplois , et que votre science a été assez reconnue dans la plus célèbre compagnie de savants qui soit dans le monde; la dignité de cette chaire , ce temple auguste que Dieu remplit de sa gloire , ces sacrés autels où l’on va célébrer le saint sacrifice , demandent de moi une telle retenue, qu’il faut que je m’abstienne de dire la vérité, pour qu’il ne paraisse dans mon discours aucune apparence defiatterie. Seulement je vous dirai que l’honneur Imprévu de votre présence est pour moi une rencontre si favorable , que je ne puis vous en dissimuler mon ressentiment. Vous venez d’entendre le sujet que je dois traiterdevant vous : plus il est important, plus j’ai besoin des lumières d’en haut pour le faire dignement , et d’une manière qui puisse tourner à l’édification de cet auditoire. Prosternons- nous tous ensemble devant le trône de Dieu , pour lui demander sa grâce ; et si nous n’osons approcher une grandeur si terrible, la sainte Vierge, que nous allons saluer par les paroles

. U marMtal de ScItonUierf.

PANÉGVRIQÜE

(le ronge, aurn assez de bonté pour se rendre notre iivocatc auprès do son fils. .4tr.

{je n est pas sans raison que fapôtre nous exhorte à être toujours sous Icsarmes ' , puisque nous apprenons par lesoracles divins que notre vie est une guerre continuelle’. L’Esprit de Dieu, que. nous avons reçu par le saint baptême , remplit nos âmes de l'idée, du souverain bien , pour nous faire regarder avec mépris les mouvements éternels qui agitent la vie humaine. Mais vous le savez, messieurs, il n’y a point de grande entreprise qui ne trouve de grands obstaeles. Le monde entier s'efforce de combattre ce dessein : il est tout en armes pour en empêcher l'exécution : Adversum nos omnis mundus armatur. Il orne de faux appas toutes les créatures qu'il comprend dans son eneeinte , pour tâcher de nous surprendre par ce vain éclat. Que si nous sommes assez généreux pour dédaigner ses faveurs , il nous représente un grand appareil de peines et de supplices, pour nous émouvoir ; tellement qu’il faut que le serviteur de Dieu soit également sans crainte et sans espérance en la terre , qu’il se rende de tous côtés immobile et inexorable.

Voilà donc les deux batteries que le monde dresse contre nous. D veut l'emporter de gré ou de force : s’il ne peut se faire aimer, il tâche dese faire craindre ; et quoiqu'il semble que la crainte doive avoir un effet plus prompt. J'estime néanmoins que les complaisances du monde sont pour nous plus dangereuses, parce que nous nous trouvons portés d'inclination à nous y laisser entraîner ; ce qn'il nous sera facile de conclure , si nous comprenons la différence de l'amour et de la crainte, que saint Augustin nous représente si doctement en divers lieux

Toute la force de la crainte consiste à retenir ou à troubler l’âme, mais il n’est pas possible qu'elle en change jamais les dispositions. Rencontrez-vous, par exemple, des voleurs qui vous voient en état de leur résister; ou ils se retirent, ou s’ils vous abordent, c’est avec beaucoup de civilité. Ds n’en sont pas pour cela ni moins voleurs , ni moins avides de carnage et de larcins, mais la crainte les oblige à dissimuler. Vous voyez donc bien qu’elle réprime les sentiments de l'âme, mais qu’elle ne les détruit pas. L'amour seul peut opérer ce changement ; c’est lui qui, pour ainsi dire, tient la clef de l'âme, qui l'ouvre et qui la dilate pour y faire entrer les objets. Os nostnim patel ad vos, o Corinthii! cornostrum dUatatum est: • L’amour que j'ai pour vous, ô

■ Bpkn. Tl, II.

* Job. VII, I.

^ Serm. cumx . n” lO, I. t, ool. 8&3.

• Corinthiens , ouvre ma bouche et mon coeur, • dit le grand apôtre', qui veut leur témoigner la tendresse de son affection. Et c'est pour cela que selon la doctrine du même apôtre , la loi ancienne qui était une loi de crainte, • a été écrite '• au dehors sur des tables de pierre. > Forinsecus in labUlis lapideis ; parce que la crainte ne pénètre pas jusqu’au fond de l'âme pour la transformer : au lieu quels loi nouvelle, qui est gravée dans le fond du coeur. In tabulis cordis carnalibtts', opère en elle sa conversion, parce que c'est la loi d’amour. D'où l'on voit qu’il est bien plus difllcilc de vaincre un mauvais amour qu'une mauvaise crainte; attendu que l’amour tenant dans l’âme la place principale, il faut, pour le chasser, produire une plus grande révolution : et partant, ceux que le monde a gagnés par inclination sont bien plus captifs que ceux qu'il abat par la frayeur des supplices. D'après ces observations , vous pouvez connaître quelle est la nature de la guerre que le monde vous a déclarée, et combien il faut que le soldat de Jésus- Christ soit armédetous côtés. Cardu reste, il importe peu à la gloire de saint Gorgon de savoir laquelle des deux entreprises est la plus difllcilc, puisqu’il a égalementtriomphédu monde en l'une et en l’autre : c’est le partage de mon discours.

'Vous le concevrez encore davantage, en considérant, messieurs, ce qui a animé lespuissances de la terre contre les défenseurs de la foi. Ces âmes héroïques n’ont pu plaire au monde, et le monde ne leur a pu plaire ; voilà la cause de leurs contrariétés. Le monde ne leur a pas plu ; c'est pourquoi ils l’ont méprisé : ils n'ont pas plu au monde , de là vient que le monde a pris plaisir d'affliger ce qui n’était pas à lui ; et le tout est a^ rivé par un ordre secret de la Providence, afin d’accomplir cette parole mémorable de notre divin Sauveur : « Je ne suis pas venu pour donner

• la paix, mais pour allumer la guerre : « Aon veni paeem miûere, sed gladiutn^.

Vous voyez bien par là en quoi consiste le courage d’un véritable martyr. Je vous ai promis de I vous en faire voir une idée excellente en la per- ! sonne de notre saint : c’est ce que je ferai , s'il ! platt à Dieu , dans la suite de ce discours. Je vais j tâcher de vous mettre devant les yeux le portrait d'une âme héroïque et d’un courage inflexible, que l’espoir des grandeurs n'a point amolli , que la crainte des supplices n’a point ébranlé. Plaise seulement à oet esprit, qui souffle où U veut, de graver dans nos cœurs l'image de tant de vertus; afin que nous tous , qui sommes assemblés dans

* II. Cor. VI, II.

* Ibid. III , 3.

> VfJMA. X,M-

, .. ..île

DE SAINT GOUÜON.

ce temple a» nom au Seigneur, nous soyons tellement animés (i un si bel exemple, que nous ne vivions et ne respirions plus que pour Jésus- Clirist.

PBEXIKB POIBT.

Saint Gorgon vivait à la cour des empereurs Dioclétien et Maximien , et avait une charge tresconsidérable dans leur maison. Chacun sait eombien l'on estime ces sortes d'emplois eliez les princes, et combien les font valoir ceux qui les possèdent. Quiconque a tant soit peu lu l’histoire romaine , y a pu remarquer quel crédit les empereurs donnaient ordinairement à leurs domestiques, que leurs offices appelaient plus souvent près de leu rs personnes. Mais , sans m’amuser à des conjectures , je n’ai qu’à vous produire le témoignage d’Eusèbe, évêque de Césarée, qui a vécu dans le siècle de notre saint; personnage grave et reeommandable Ajamais, pour noos avoir donné en si beau style l’histoire des premiers temps de l’Eglise. Voici donc ce qu’il dit de saint Gorgon et des compagnons de son martyre. Ils étaient montés au suprême degré d’honneur auprès de leurs maitres , et leur éuient aussi chers que s’ils eussent été leurs enfants. Certes, il ne pouvait nous représenter d’une manière plus sensible, le crédit singulier dont ils jouissaient à la cour impériale. Remarquez bien que ces paroles nous font entendre, non-seulementqu’ils étaient en trèsgrande faveur auprès de leurs maîtres , que les empereurs avaient de grands desseins pour les avancer ; mais encore qu’ils avalent pour eux une tendresse très-particulière , que notre historien n’a pu exprimer qu’en disant qu’ils les aimaient comme leurs propres enfants ; Iis œque ac gertnaiii Jilii cliari eranl'. Mais ce n’est pas mon dessein de vous exagérer beaucoup leur pouvoir : je vous prie seulement de considérer quelle était l’opposition de ces deux qualités , de favoris des empereurs etde disciples de Jésus-Christ. L’une les faisait respecter partout où s’étendait l’empire romain, c’est-à-dire, partout le monde: l’autre les exptrâait àla risée , à la haine, aux exécrations de toute la terre. Et pour vous faire concevoir combien eette haine était alors violente et aveugle , il est à propos de vousdépeindre quelle était l’estime que l’on avait encestemps du christianisme : par la vous connaîtrez mieux jusqu’à quel point Gorgon a méprisé les honneurs du monde.

Les chrétiens étaient à tout l’univers un objet de mépris et de raillerie : chacun les foutait aux pieds, et les rejetait « comme les ordures et les • excréments de la terre, > Tanquam purga-

* Ui*k*r. £ccte$. lib. vm , cap. ri , pag. tMi.

menla hiijiis muiiili, ainsi que parie l’aiWltre ■. On eût dit que les prisons n'étaient faites que pour eux : aussi étalent-elles tellement remplies de ces innocents coupables , qu’il ne restait plus de place dans les cachots pour les malfaiteurs. Dans les crimes les plus énormes , les lois ont ordonné de la qualité du supplice; il n’est pas permis de l’étendre au delà de ce qu’elles prescrivent . Cest ainsi qu’elles ont voulu donner des iKirnes même à la justice , de peur de lâcher la bride à la cruauté. I.es chrétiens seuls étaient une espc<T de criminels, à l’égard desquels on n’appréhendait d’excéder qu’en les épargnant ; il fallait donner toute licence à la barbarie, et leur arracher la vie par tout ce qu’une ingénieuse cruauté peut inventer de plus Inhumain , Per atroriora ingénia panarum, dit le grave Tertullien ■. Quelle fureur! mais ce n’est encore rien. Donner un chrétien aux bêtes farouches , c’était le divertissement ordinaire du peuple romain, quand il était lasdes sanglants spcctaclesdcs gladiateurs; de là ces clameurs si cruelles, dont on a oui si souvent résonner les amphithéâtres : Christinni ad bestias, Christian» ad bestias! - Que l’on donne • les chrétiens aux bêtes farouches I • Après cela est-il étonnant qu’on n’observât contre eux ni formes ni procédures? Cela était bon pour les voleurs et les meurtriers; mais pour les chrétiens, ils ne méritaient pas qu’on prit tant de précautions. Aussi les tralnait-on aux gibets , comme on mène de pauvres agneaux à la boucherie, sans qu’ils ouvrissent la bouche ni aux plaintes ni aux murmures. Et qu’ auraient-ils dit , pour leur justification , qui pùt être écouté? c’étaient des incestueux, des magiciens, des parricides, qui mangeaient leurs propres enfants dans des sacrifices nocturnes. S’il se trouvait quelqu’un qui voulût les défendre de ces horribles reproches, c’était en les faisant passer pour de pauvres insensés, pour des esprits faibles, qui s’amusaient à de vaines superstitions; de sorte qu’on ne les excusait qu’en les chargeant de nouvelles calomnies. Et voilà , messieurs , sans feinte et sans exagération , quelle était l’estime que l’on avait dans le monde , des premiers chrétiens.

Ne vous en étonnez pas , mes frères : Jésus Christ devait être tout ensemble un signe de paix et un signe de contradiction. ÏJ» vérité était étrangère en ce monde ; il n’est pas surprenant qu’elle n’y trouvât point d’appui. Mais voyez par là ce que le zèle du christianisme a fait quitter à Gorgon , et ce qu’il lui a fait embrasser. Combien ces reproches et cette ignominie doivent-ils être Insupportables aux âmes les plus communes, et

■ I. Cor. IV, la.

• Üt kerurr. cam. n'

PANÉGYRIQUE

bien pins encore aux hommes généreux , nourris comme notre saint dans la cour et dans le grand monde , qui peuvent espérer d'y faire une si belle fortune? En vérité, messieurs, n'eussions-nous pas craint de choquer l'empereur, et de faire tort à notre réputation? Griccé la Providence divine, qui nous a fait naître dans un siècle et dans un royaume où le nom de chrétien est une qualité honorable I Le peu de soin que nous avons de la gloire de notre Maître, cette lâcheté qui nous fait ahandouner chaque jour son service pour de si légères considérations, la honte que nous avons de remplir les obligations que la religion noos impose , nous fait assez connaître que nous sommes redevables aux circonstances où nous sommes nés, de cc que nous ne rougissons pas do christianisme. Ah I si nous eussions vécu dans ces premiers temps, où être chrétien c'était un crime d'Ëtat, nous eussions bien épargné aux tyrans la peine de nous tourmenter.

Car enfla, que peut-on présumer autre chose des dérèglements de notre vie , sinon que nous eussions sans peine renoncé an nom de chrétien; puisque nous ne craignons point de renoncer pour si peu de chose aux plus saints devoirs du christianisme? Je tremble pour moi, quand je considère à combien peu il tient que nous ne devenions infldèles. Ah I race de tant de millions de martyrs, qui nous ont engendrés en Jésus-Christ par leur sang , jamais la vertu de ceux qui nous ont précédés dans la foi ne réveillera-t-elle en nos CŒursIes mouvements généreux du christianisme? Jusqu'à quand porterons-nous en vain le titre de chrétiens, pour faire blasphémer par les impies le saint nom de Dieu, qui a été invoqué sur nous? Que notre esprit , que nos mœurs sont opposés à ceux des saints martyrs, qui faisant profession du christianisme, dans un tempsoù il était odieux à toute la terre, l'ont rendu illustre par la gloire de leurs belles actions I Et nous qui l'avons embrassé depuis qu'il est devenu vénérable parmi tous les peuples, nous à qui il serait si facile de suivre ses préceptes , de régler notre conduite sur ses maximes, nous ne cessons de le déshonorer par nos dissolutions. Ohsecro vos, Fralres, per misericordiam Dei, ul digne ambuietis vocatione qua voccUi estis ' : « Je vous conjure, mes « frères, par les entrailles de la miséricorde de

• Dieu, de vous conduire d'une manière convena-

• ble à votre vocation. > Relevons un peu notre courage , osons du moins mépriser les faveurs du monde , puisque nous ne sommes plus obligés de passer par l'épreuve des tourments.

Saint Gorgon n'a pas été traité avec tant d'indulgence. Qu'il lui en a coûté pour conserver le

don de la fol qu’il avait reçu ! il n’a pas suffi qu'il méprisât les grandeurs humaines. L'empereur, indigné de sa fermeté , sut se venger cruellement de l'injure que l'indifférence du saint martyr semblait faire à l'amitié dont il l'avait honoré. Outre la haine qu'il avait généralement pour tous les chrétiens, haine si violente qu'il quitta l’empire, désespéré de n’en pouvoir éteindre la race; il était encore rongé d’un secret dépit d’avoir nourri en sa maison un ennemi de l'empire, et même de lui avoir donné part en sa conflance. Il se promet donc d'en faire un exemple , qui pourra Inspirer de la terreur aux plus déterminés ; et voici par où il commence l'exécution de son dessein. D'abord il comtminde au saint martyr de sacrifier aux idoles : mais Gorgon le refuse généreusement, disant qu'il n’a garde de rendra cet honneur à un métal insensible ; qu’il avait appris dans l’école de Jésus-Christ à adorer en esprit et en vérité un seul Dieu , créateur du ciel et de la terre; dont la beauté pure ne pouvait être vue par ces yeux mortels , ni représentée sui une matière vile et fragile. Le peuple ignorant, à qui Dieu n’avait point fait entendre dans le cœur ces vérités précieuses, prit pour un blasphème cette céleste philosophie, et s’écria qu’il fallait punir l'ennemi des dieux. Aussitét on Ir dépouille , on l’élève avec des cordes pour le faire voir à toute la ville, qui était accourue à ce spectacle ; on le bat ensuite de verges si cruellement , qu’en peu de temps il ne resta plus sur son corps aucune partie entière. Déjà le sang ruisselait de tons cétés sur la face des bourreaux ; . les nerfi

• et les os étalent découverts; et la peau étant

• toute déchirée, cc n'était plus ses membres,

• mais ses plaies que l’on tourmentait : • //np(n compnge viscerum, torguebanlur in sert-o Iki nonjam membra, sed vulnera'. Cependant Gorgon , glorieux de confesser par tant de bouches la vérité , se réjouit avec l'apÂtre de voir qu’il n’y a aucun endroit sur son corps où la passion de son Maître crucifié ne soit imprimée *. Et en effet , il était de tous côtés tellement meurtri, la douleur l'avait réduit dans un état si pitoyable, qu'on ne pouvait lui donner un plus grand soulagement, que de le laisser ainsi suspendu dans le lien de son supplice. O funeste extrémité ! et néanmoins on lui reAise cc cruel adoucissement. Le tyran ordonne qu'on le descende; et ce pauvre corps tout déchiré , à qui les plus doux onguents eussent causé des douleurs insupportables, est frotté de sel et de vinaigre. Il reçoit ce nouveau supplice comme une nouvelle grâce que Dieu lui faisait, pour accomplir en sa personne, aussi bien

* S. CypriaH. ad Htartyr. ti Confen. Kpui.ruit P&K- 14- » Valal. \i. 17.

nK SAINT GORfiON.

qu'en Jésus-Christ, cette prophétie du psalmistc: Super tlolorein vulnerum tneorum addiderunl ' :

• Ils ont ajouté d’autres tourments à la douleur

• de mes plaies. »

Mais ce n’est pas tout : la cruauté, furieuse de son impuissance , cherche quelques autres supplices pour l’abattre; et si elle ne peut le vaincre par la grandeur des tourments, clIeUche an moins de l’étonner par la nouveauté de ses inventions. Ce sel et ce vinaigre n’ont fait , pour ainsi dire, que lui éveiller l’appétit : il lui faut pour le rassasier quelque assaisonnement plus barbare. Le tyran fait coucher le saint martyr sur un gril de fer, déjà tout rouge par la véhémence de la chaleur, qui aussitàt rétrécit ses nerfs dépouillés , avec une douleur que je ne puis vous exprimer. Quel horrible spectacle ! Gorgon étendu sur un lit de charbons ardents, son corps fondant de tous côtés par la force du feu, et nourrissant de ses entrailles la flamme qui le dévorait. Autour de lui s’élevait une vapeur noire, produite |>ar l’exhalait son des graisses de sa chair, qui le suffoquait , et que le tyran humait pour assouvir sa fureur insatiable. Mais enlln rebuté de la constance du saint martyr, et ne pouvant plus ni supporter ses reproches, ni écouter les louanges qu’il donnait a Jésus-Christ d’une voix mourante, il lui fit promptement arracher les restes d’une vie qui s’éteignait. C’est ainsi qu’en achevant de rompre ses liens, il lui procura une parfaite délivrance, et envoya sa belle âme jouir à jamais des embras. sements de son bien-aimé. Voilà, messieurs, quelle a été la fin de notre martyr, qui a méprisé le monde dans ses promesses et dans scs menaces , dans ses délices et dans ses tourments, laissant par sa mort un reproche éternel à la mollesse et au peu de foi de ces derniers siècles.

Après cela, puis-je mieux faire que de con- I lure, comme j’ai commencé, par les paroles de l’apôtre ; • Imitez la foi de ce généreux martyr,

• dontvousvenezd’admirer lafin glorieuse : . Quorum intuentes exilum imitamini Jidem. 'Vous avez vu en esprit quelle a été la constance de Gorgon , sa fidélité jusqu’à la mort , dont il a goûté à longs traits toute l’amertume : que restet-il maintenant, si ce n'est que vous imitiez sa foi, cette fol ardente qui lui a fait préférer à tous les honneurs l’opprobre de Jésus-Christ, et qui a rendu son esprit ferme et inébranlable, pendant que son corps s’en allait pièce à pièce comme une vieille masure?

SECoxn poixT.

SI , après avoir vu quelles impressions la dou-

Piolm. tJKTin, 27.

fioSSIFT. — Towr fil.

leur a fait sur son corps, une louable curiosité vous porte à savoir ce que Dieu opinait Invisiblement dans son âme , et d’où lui venait parmi une telle agitation une si grande tranquillité : en un mot, si vous désirez connaître quelles étaient les pensées dont s’entretenait un chrétien souffrant, je vous les exposerai en peu de mots pour votre édification; et je tâcherai, avec la lumière de l’Esprit saint, de pénétrer dans le coeur du saint martjT, pour vous découvrir tous les sentiments dont il était animé parmi des tourments si excessifs.

Les martyrs, mes frères, étaient bien éloignés des dispositions de ces âmes basses, qui se croient à l’instant délaissées de Dieu , aussitôt qu’elles ressentent quelque affliction. Rien au contraire n’affermissait si bien leur espérance que la considération de leurs supplices : car • la tribulation ■ produit la souffrance, et la souffrance fait l’é-

• preuve , • comme dit l’apôtre '. Or il est évident que quand on prend quelqu’un pour le mettre à l’épreuve , c’est une marque que l’on a dessein de s’en servir. Ainsi les martyrs, que Dieu avait instruits du secret de sa conduite, se persuadaient, par une confiance très-salutaire, que Dieu les ri-servaità quelque chose de grand, puisqu’il voulait bien avoir la bonté de les éprouver ; et c’est, a mon avis, la raison pour laquelle l’apôtre ajoute,

• que l’épreuve produit l’espérance : • Prohatio vero spem.

Saint Cyprien, dans le livre qu’il a fait de l'Exhortation des martyrs, nous en fournit encore cette belle raison. Notre Sauveur, dit-il ■ , prophétise , en plusieurs endroits , que la vie de ceux qui écouteront sa parole sera continuellement traversée, mais aussi il leur promet, après leurs travaux ; un soulagement étemel. Et voyez comment le Saint-Esprit se sert de toutes choses , pour relever nos courages. C’est pourquoi le saint martyr fait entendre à ses frères, par un discours digne de lui , que Dieu , dont on ne peut compter les miséricordes, n’est pas moins fidèle dans les biens qu’il promet que dans les maux qu’il annonce, et que l’accomplissement de la moitié de la prophétie leur est un témoignage indubitable de la vérité de l’autre. Aussi prenaientils leur disgrâce présente pour un gage certain de leur future félicité; et mesurant leurs consolations à venir sur leurs peines présentes , ils croyaient qu’elles ne leur étaient pas tant envoyées pour les tourmenter dans le temps , que pour leur donner de nouvelles assurances d’un bonheur sans fin.

Ces pensées ne sont-elles pas pleines d’une

* Rom V, 41.

* Exfv>r1. .Vrtrfyr. 283.

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PAPîÉGYRIQUE

4 as

gronde consolation? Mois leur esprit, nourri depuis longtemps de la parole divine, en concevait encore de bien plus sublimes. Comme ils ne jugeaient pas des choses par i’exterieur, ils considéraient que l’homme n'était pas ce qu’il nous paraît; mais que Dieu , pour le former, avait fait sortir de sa bouche uu esprit de vie , qu'ii avait caché comme un trésor céleste dans cette niasse du corps; que cet esprit, quoiqu’il fût d'une race divine, comme ie dit si bien l’apâtre au milieu de i'Aréopage ' , quoiqu'il portât imprimé sur soi l'image de son Créateur, était néanmoins accablé d'un amas de pourriture, où il contractait par nécessité quelque chose de mortel et de terrestre , dégénérant de la pureté de son origine. Dans cette pensée, ils croyaient que les tourments ne faisaient qu'en détacher ee qu'il y avait d'étranger, • tout ainsi que le feu sépare de l'or

• ce qui s'y mêle d’impur : -> Tanquam auntm in fomace ’. En effet , on eût dit , à les voir, qu’à mesure qu’on ieur emportait quelque lambeau de leur chair, leur âme s’en serait trouvée beaucoup allégée , comme si on les eût dréhai^ d’un pesant fardeau ; et ils espéraient qu’à force d'arracher leur chair pièce à pièce, elle resterait toute pure et tonte céleste , et en cet état serait présentée au nom de Jésus-Christ devant le trûne de Dieu.

Dans ces considérations , vous les eussiez vus, d'un cœur brûlant de charité , s'animer eux-mémes contre leurs supplices. Tantût ils se plaignaient de ce qu’ils étaient trop lents , ne souhaitant rien tant que de voir hientût abattue cette masure ruineuse de leur corps, qui ies séparait de leur Maître, et s'écriant avec l'apûtre ; • Je

• désire d'étre dégagé des lien.s du corps, pour

• vivre avec Jésus-Christ: » Cupio dissoivi , et esse cum Christo'. Tantût ravis d’une certaine douceur, que ressentent les grands courages lorsqu’il s’agit de souffrir pour ce qu’ils aiment, ils se réjouissaient de se voir enveloppés d’une chair mortelie, qui pût fournir matière à la craauté des bourreaux. De telles et semblables réflexions consolaient les martyrs, en attendant avec patience qu’il plût à Dieu de les appeler à lui ; et saint Gorgon sut si bien prendre ces sentiments de ceux qui l'avaient précédé, qu’il devint lui-méme pour la postérité un exemple digne il'étre proposé à In piété des fldeles.

C'est vous particulièrement, messieurs, que cet exemple regarde, puisque vous avez pris saint Gorgon pour votre patron. Vous n’étes pas obligés de souffrir les mêmes peines ; mais comme

' 4d. *Ml, 29.

* Sap. Ul, fi.

» Phtl. I. 23,

vous participez à la même foi , vous devez eotrer dans les mêmes sentiments. Il faut que votre paroisse, illustre par tant de titres, mais surtout pour être sous la protection d'un si grand martyr, SC rende encore plus recommandable en imitant sa fui, après avoir considéré sa mort si attentivement.

Or, il en est des martyrs comme d’un excellent original , dont chaque peintre cherche à copier quelques traits pour embellir son ouvrage. >'ous voyons dans leurs actions la vie de notre Sauveur si bien exprimée, qu’il n'y s presque rien qui ne nous y doive servir d'exemple : mais dans un si grand éclat de vertus , il nous faut choisir celles qui nous sont plus nécessaires, selon les occurrences ou nous nous trouvons.

Martyr et témoin , c'est la même chose. On appelle martyrs de Jésus-Christ ceux qui, souffrant pour la fui , en ont témoigné la vérité par leur patience , et l'ont scellée de leur sang. Maintenant il n’y a plus de tyrans qui nous persécutent ; mais nous sommes instruits par l’Ëvangile que Dieu , qui est notre père, distribue à ses enfants les biens et les maux selon les conseils de sa providence '. Ainsi, quand nous sommes affligés, si nous prenons nos afflictions de la main de Dieu avec humilité, ne déclarons-nous pas, par cette soumission , qu'il y a une intelligence première et universelle , qui par des raisons secrètes, mais équitables, nous rend iei-bas heureux ou malheureux? Et n'est-ce pas alors nous montrer les témoins ou les martyrs de la Providence?

Nous vivons, messieurs, dans untempsctdans une ville où nous avons sujet de mériter cet honneur. Il y a près de vingt ans qu’elle porte presque tout le fardeau de la guerre : sa situation trop importante semble ne lui avoir servi que pour l'exposer en proie à tous ceux qui l’avoisinent : Diripuerunl eam omnes Iranseunles viam ’ ;,ct comme si ce n’était pas assez de tant de misères. Dieu, cette année, ayant trompé l'espérance de nos moissons, a frappé la terre de stérilité : car il ne faut point douter que tous ces maux ne soient arrivéspar sonordre.il punitpar la guerre celle que nous lui faisons tous les jours. La terre, par son commandement, nous refuse le fruit de nos travaux , parce que nos âmes ne lui en rapportent aucun, quoiqu'il les ait si soigneusement cultivées. Ah t messieurs, humilions-nous sous la puissante main de Dieu, de peur qu'après avoir tout perdu , nous ne perdions encore le fruit de l'affliction que nos calamités nous causent, au lieu de la faire profiter à notre salut.

' Vallh. V, *5.

* Pt 4i.

DE SAl.NT GORGON.

n ne faut point nous flatter : nous voyons assez de personnes qui plaignent les malheurs du temps; mais qui sont ceux qui travail lent sérieusement à faire cesser In vraie cause de tous ces maux ? Le ciel ne nous a fait encore que les premières menaces; et déjà le pauvre tâche d’amasser de quoi vivre par des tromperies, se défiant de la Providence, pendant que le riche prépare scs greniers pour engloutir la nourriture du pauvre, qu’il lui fera acheter bien cher en son extrême indigence. Les plus sages pensent à pourvoir à la nécessité du pays : leur zèle est louable ; mais nous n'avançons rien par ces soins. S’il est vrai que Dieu soit irrité contre nous, conune il nous le fait paraître par les fléaux qu’il nous envoie, pensons-nous pouvoir arrêter le torrent de sa colère par de vaines précautions? Si tu montes jusqu’au ciel , dit le ^igneur ■ , je t’en saurai bien tirer, et ma colère t’ira trouver jusqu’au plus profond des abîmes. Il fàut aller à la source du mal, puisque aussi bien nos prévoyances toujours incertaines ne peuvent rien contre ses ordres inévitables.

Mais si , reconnaissant nos péchés, nous confessons qu’ils ont justemeut attiré son indignation sur nos têtes, qu’attendons-nous à foire pénitence? Que ne prévenons-nous sa fureur par un sacrifice de larmes? que ne mettons-nous fin au long désordre de notre vie? que ne rachetonsnous nos iniquités par nos aumônes, ouvrant nos CŒurs'Sur la misère du pauvre? Ah! Seigneur, nous vous avons grandement offensé , nous ne sommes pas dignes d’être appelés vos enfants : détournez votre colère de dessus nous, de peur que nous ne disparaissions de devant votre face, comme la pondre qui est emportée par un tourbillon. Nous vous en prions par Jésus-Christ votre Fils , qui s’est offert pour nous en odeur de suavité.

C’est ainsi , messieurs , qu’il nous faut fléchir sa miséricorde : c’est par là qu’il nous faut obtenir cette paix que nous attendons il y a si longtemps. Il semble à tout moment que Dieu veuille nous la donner; et si elle a été retardée, n’attribuons ce délai à aucune raison humaine : c’est lui qui attend de nous que nous commencions de bonne foi à satisfaire à sa justice. La paix qu’il nous prépare semble être prête à descendre vers nous; on dirait qu’il dispose tontes choses à son établissement : arrachons-la-lui par la ferveur de nos prières; et surtout, si nous voulons qu’il nous fasse miséricorde, ayons compassion de nos pauvres frères , que la misère du temps réduira peutrêtre à d’étranges extrémités. Ainsi pussionsnous recevoir abondamment les faveurs du ciel ■ ».

et mériter que Dieu rende le premier lustreàcetlc ville, autrefois si florissante ; qu’il rétablisse les campagnes désolées, qu'il fasse revivre partout aux environs le repos et la douceur d’une paix bien affermie. Mais ne bornons pas la nos vœux ; et pour voir régner une concorde étemelle entre ses citoyens , désirons qu’il ramène à l’union de la sainte Église ceux qui s’en sont séparés par le prétexte d’une réformation Illusoire : afin que les forces du chrlsUanisme étant réunies, nous chantions d’une même voix les grandeurs de notre Dieu, et les bontés de notre Sauveur Jésus- Christ, par qui nous espérons triompher à jamais de tous nos ennemis, et jouir du repos étemel qui nous est promis. Amen.

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