‹ Œuvres de Bossuet. Tome III, SermonsChapitre 179 sur 273 · PRÉCIS · texte numérisé non relu

PRÉCIS

D’UN autre panégyrique

ne «esE SAisT.

fhrun- (tu Mcrlàcr, le tnnp« le plu» proprp pour c^lrbtrr IM louangr» d'un inurlyr. A»re quelle constance sainl (àiruon a turuionlê le» caresses et les menaces du mirnde. Vains effort» du tyran contre lui : grands biens qu il lui a procuré».

Omne qmd nalun ejr Deo, vineil mundum; et ntec

est viclurla guœ vincil mundum, fidc-t noilra.

Tout ce qui est né de Dieu , sormonto le monde; et U victoire qui surmonte le monde, c’est notre foi. /. Joan.

Il n’est point de temps ni d’heure plus propre à faire l’éloge des saints martyrs, que celui du sacrifice adorable pour lequel vous êtes ici assemblés. C’est , mes frères , de ce sacrifice que les martyrs ont tiré toute leur force , et c’est aussi dans ce sacrifice qu’ils ont pris leur instruction. C’est 1a nourriture céleste que l’on nous donne à ces saints autels, qui les a affermis et fortifiés contre toutes les terreurs du monde ; et le sang que l’on y reçoIL les a animés a verser le leur pour la gloire de l’Évangile. Et n’est-ce pas dans ce sacrifice que voyant Jésus-Christ s’offrir à son Père, ils ont appris à s’offrir eux-mêmes en Jésus- Christ et par Jésus-Christ ? et cette innocente victime , qui s’immole tous les jours pour nous , leur a inspiré le dessein de s’immoler pour l’amour de lui. Saint Ambroise, après avoir découvert les corps des martyrs de Milan , les mit dans les mêmes autels sur lesquels il célébrait le saint sacrifice; et il en rend cette raison à son peuple : Succédant, dit ce grand évêque avec son éloquence ordinaire ' , succédant viclimœ trium phales in locum ubi Christus hoslia est : « 1! • est juste , il est raisonnable que ces triomphantes » £/»'«/. ixii, n” 13,1. ii.col-f»??.

• victimes soient placées dans le même lieu ou . Jésus-Christ est immole tous les jours ; » et si ce sont des victimes, on ne peut les mettre que sur les autels.

Ne croyez donc pas , chrétiens , que l’action du sacriflcc soit interrompue par les discours que j’ai à vous faire du martyre de saint Gorgon. Vous quittez un sacrifice pour un sacrifice ; c’est un sacrifice mystique que la foi nous fait voirsur ces saints autels ; et c’est aussi un sacrifice que je dois vous représenter en cette chaire. Jésus-Christ est immolé dans l’un et dans l’autre ; là il est mystiquement immolé sous les espèces sanctifiées ; et ici il sera Immolé en la personne d’un de ses martyrs ; là U renouvelle le souvenir de sa passion douloureuse; ici il accomplit en ses membres ce qui manquait à sa passion , comme parle le divin apôtre'. L’un et l’autre de ces sacrifices se fait par l’opération de l’Esprit de Dieu ; et pour profiter de l’un et de l’autre nous avons besoin de sa grflec, que je lui demande humblement par les prières de la sainte Vierge. Ave.

Pour entrer d’abord en matière , je suppose que vous savez que nous sommes enrôlés par le saint baptême dans une milice spirituelle , en laquelle nous avons le monde à combattre. Cette vérité est connue ; mais il importe que vous remarquiez «pie cette admirable milice a ceci de singulier : que le prince qui nous fait combattre sous scs glorieux étendards , vous entendez bien , chrétiens , que c’est Jésus leSauveur des âmes, nous ordonne non-seulement de combattre , mais encore nous commande de vaincre. La raison en est évidente ; car dans les guerres que font les hommes tout l’événement ne dépend pas du courage ni de la résolution des soldats : je veux dire qu’on n’emporte pas tout ce qu’on attaque avec vigueur. Quelquefois la nature des lieux , qui souvent sont Inaccessibles; quelquefois les hasards divers, qui se rencontrent dans les combats, rendent Inutiles les efforts des assaillants; quclfiefois même la résistance est si opiniâtre, que l’attaque la plus hardie n’est pas capable de la surmonter : de là vient que le général ne répond pas toujours des événements; et enfin toutes les hUtoircs sont pleines de ces braves Infortunés, qui ont eu la gloire de bien combattre sans avoir le plaMr de triompher ; qui ont rentporté de la bataille la réputation de bons soldats , sans avoir pu obtenir le titre de victorieux.

Mais il n’en est pas de la sorte dans les guerres j que nous fa isons sous Jésus-Christ notre capitaine. Ijs armes (fu’on nous donne sont invincibles . le seul nom de notre Sauveur, sous lequel nous

avons l’honneur de combattre , met nos ennemis en désordre: tellement que, si le courage ne nous mancpiepas, l’événement n’est pasincertainnila victoire douteuse C’est pourquoi je vous disais, chrétiens , et j’avais raison de le dire , que dans la milice ou nous servons , dans l’armée où nous sommes enrôlés , il n’y a pas seulement ordre de combattre ; mais encore que nous sommes obligés de vaincre ; et vous le pouvez avoir remarqué par les paroles que j’al alléguées du disi'lple bien-aimé de notre Sauveur : Omne guod nalum est ex Deo , vincil mundum ; • Tout ce qui est » né de Dieu , surmonte le. monde. > Ou est l’armée où l’on puisse dire que tous les combattants sont victorieux? Ici vous voyez comme il parle ;

« Tout ce qui est né de Dieu, tout ce qui est enrôlé par le baptême , guod nutum est ex Deo , ce sont autant de victorieux. Cette milice remporte nécessairement la victoire; et s’il y a des vaincus , c’est qu’ils n’ont pas voulu combattre , c’est que ce sont des déserteurs. Il est écrit dans les prophètes : Eiecti met non laborabunt frustra • : Mes éJus « ne travailleront point en « vain, ■ c’est-à-dire que dans cette armée il n’y a point de vertus malheureuses; la valeur n’a jamais de mauvais succès ; et tous ceux qui combattent bien , seront infailliblement couronnés : Omne guod naium est ex Deo, vincit mundum.

Venez donc , venez chrétiens, à cette glorieuse milice. 11 y a des travaux à souffrir, mais aussi la victoire est indubitable : ayez la résolution de combattre, vous aurez l’assurance de vaincre. Que si les paroles ne suffisent pas, s’il faut des exemples pour vous animer; en voici un illustre que je vous présente, dans le martyre du grand saint Gorgon. Oui , mes frères, il a comliattu ; c’est pourquoi lia triomphé. Vous lui verrez surmonter le monde, c’est-à-dire, dit saint Augustin', toutes ses erreurs , toutes ses terreurs , et les attraits de ses fausses amours : c’est ma première partie. Mais , mes frères , ce n’est pas assez que vous lui voyiez répandre son sang, il faut que ce sang échauffe le nôtre ; il faut que ses bienheureuses blessures, que l’àmourde Jésus-Christ a ouvertes, fassent impression sur nos cœurs : il y aurait pour nous trop de honte , d’étre lâches et inutiles spectateurs de cette glorieuse bataille. Jetons-nous, mes frères , dans cette mêlée, forlilions-nous par les mêmes armes , soutenons le même combat ; et nous remporterons la même victoire , et nous chanterons tous ensemble : Et hœc est rietoria gum vineit mundum : • Et la victoire qui sur- ■ monte le monde , c’est notre foi. •

Ce n’est pas à moi , chrétiens , à entreprendi*

« Iti. I,XV,23.

» Dt Otrrritt. et V.rfit. cap Xli , îl5 , . col.

PANÉGVniQLE

t Colo*» 1 , 24-

DE SAINT OORGON.

de vous faire voir queile est lu gloire des saints abandonne l'imniortalité; le faible supporte cous martyrs; il faut que j'emprunte les sentimcntsdu tamiueiit la mort ; la puissanec succombe , et l'in

plus illuminé de tous les docteurs : vous sentez que je veux nommer saiut Augustin. Ce grand homme, pour nous faire entendre combien la grdee de Jésus-Christ est puissante dans les saints martyrs, se sert de cette belle pensée : d'un côté, il nous moutre Adam dans le repos du paradis; de l'autre, il représente un martyr au milieu des roues et des chevalets et de tout l'appareil horrible des tourments dont on le menace. Trouvez bon, je vous prie, mes frères, que j'expose ici à vos yeux ces deux objets différents. Dans Adam la charité régne comme une souveraine paisible , sans aucune résistance des passions ; dans le martyr la charité régne , mais elle est troublée par les passions, et chargée du poids d'un corps corruptible ; elle règne sur les passions, comme une reine a la vérité, mais sur des sujets rebelles, et qui ne portent le joug qu'à regret. Adam ést dans les délices ; on en offre aussi aux martyrs ; mais avec cette différence, que les délices dont jouit Adam sont pour l’inviter à bien vivre , et les plaisirs qu’on offre an martyr lui sont présentés pour l'cn détourner. Dieu promet des biens à Adam , et il en promet au martyr; mais Adam tient déjà ce que Dieu promet , et le martyr n’a que l'espérance, et cependant II gémit parmi les douleurs. Adam n'a rien à craindre , sinon de pécher : le martyr a tout à craindre , s’il ne pèche pas. Dieu dit a Adam ; Turoourras, si tu pèches; et d'autre part il dit au martyr ; Meurs , allii que tu nu pèches pas; mais meurs cruellement, inhumainement. \ Adam : La mort sera la punition de ton manquement de persévérance ; a celui ri : Ta persévérance sera suivie d’une mort cruelle. On retient celui-là comme par force : on précipite celui<i avec violence. Cependant , ô merveille I dit saint Augustin' ; nhl c’est notre malheur : « Au

• milieu d'une si grande félicité , avec une facilité

• si étounantc de ne point pécher, Adam ne dc-

• meure point ferme dans son devoir : » Non stelit in tanta felicitate, intanta non prccandifacilitate; et le martyr, quoique le monde le flatte d'abord, le menace, frémisse ensuite, écume de rage, toiuiantavecfureur contre lui, il rejette tout ce qui attire, méprisé tout cequi menace, surmonte tout ce qui tourmente. D’une main il repousse ceux qui le flattent, qui l'embrassent et qui le caressent ; de l'autre il soutient les efforts de ceux qui lui arrachent, pour ainsi dire, la vie goutte | à goutte. O Jésus, Dieu infirme , c’est votre ou-

V rage. Il est bien vrai , il divin Sauveur, que vous nous avez réparés avec une grâce bien plus abondante, que vous lie nous aviez établis. I.c fori

V Lncotupni fif.

flrmitéest victorieuse : Virtusin injirmitateperficitur'. Plus de force, plusd'inlirmité; plus de gloire et plus de bassesse , c'est le mystère de Jésus-Christ fait chair : la force éclate dans la faiblesse ; IJnile fioc, nisi douante itlo a quo mitericordiam consecuti sunt ut Jideles essent ■'/

• D'où cela vient-il, si ce n'est de celui qui ne leur

• a pas donné un esprit de crainte pour céder aux " persécuteurs, mais de force, dedilection, de

• sobriété : sobriété, pour s’abstenir des dou-

• eeurs ; force, pour ne pass’effray er des menaces ;

• charité, pour supporter les tourments, > plutôt que do se séparer de Jésus-Christ, et pour dire avec l'apôtre : Quix ergo nos separabil a chahlate C.hristi^'l

N’cst-ce pas, mes frères, cet esprit qui a agi dans saint Gorgon? Il faut que je vous le représente dans la cour des empereurs. Vous savez quel crédit avaient auprès d’eux les domestiques qui'les approchaient, la confiance dont ils les ho auraient , les biens dont ils les comblaient, l'influence qu'ils avaient dans toutes les affaires : de là cette magnificence qui 1rs environnait, que Jésus-Christ avait en vue lorsqu'il a dit : ■ Ce

• sont ceux qui habitent les palais des rois , qui ■ sont vêtus mollement : > Ecce qui moUibits vestiunlur, indomibus regum sunt^. Et par res paroles iedivin Sauveur nous retrace tout le luxe , la mollesse, les délices des cours. Or on sait combien In cour des empereurs romains était superbe et fastueuse. Quel devait donc être l'éclat de leurs favoris , et en particulier de saint Gorgon ; car Eusèhe deCésarée, qui a vécu dans son siècle, dit de lui et des compagnons de son martyre, que l'empereur les aimait comme ses propres enfants ; Æqiie ac germant fitii chari eranl *, et qu'ils étaient montés au suprême degré des honneurs 1 Avoir de si belles espérances et cependant vouloir être, quoi? le plus misérable des hommes; en un mot, chrétien ! il faut, certes , que la vue d’un objet bien effrayant ait fait de vives et fortes impressions sur un cœur. Quels étaient alors les chrétiens , et a quoi s'exposaient-ils? Au mépris et a la haine, qui étaient l’un et l'autre portés aux dernières extrémités. Lequel des deux est le plus sensible? Il y en a que le mépris met à couvert de la haine, et l'on liait bien souvent ce qu’on craint ; et ce qu'on craint , on ne le méprise pas. Mais tout s'unissait contre les chrétiens, le mépris et la haine. Ceux qui les cxcusaieul les fai-

' II. O-r. XII. V

» S. Aug. ubi tuprtt.

> Htm. ^iit, AV.

^ MatiH.

» Ilufor. ti fUs lüj. \ III . caj*. vi .

PANEGYRIQUE

salent passer pour des esprits faibles, superstitieux, indignes de tous les honneurs, qu'il fallait déelarer infâmes. La bninc succédant au mépris, éclatait par la manière dont on les menait au supplice, sans garder aucune forme, ni suivre aucune procédure. Cela était bon pour les voleurs et pour les meurtriers; mais pour les chrétiens, on les conduisait aux gibets comme on mènerait des agneaux à la boucherie. Chrétien , Iiomme de néant, tu ne mérites aucun égard; et ton sang, aussi vil que celui des animaux, doit être répandu avecaussipeude ménagement. Ainsi,dans l'excès de fureur dont les esprits étaient animés contre eux, on les poursuivait de toutes parts ; et les prisons étaient tellement pleines de martyrs , qu'il n'y avait plus de place pour les malfaiteurs '. S'il y avait quelque bataille perdue, s’il arrivaitquelque inondation ou quelque sécheresse , on les chai^eait de la haine de toutes les calamites publiques. Chrétiens innocents , on vous maudit et vous bénissez ; vous souffrez sans révolte , et même sans murmure : vous ne faites point de bruit sur la terre : on vous accuse de remuer tous les éléments, et de troubler l'ordre de la nature! Tel était l’effet de la haine qu’on portait au nom chrétien.

A quoi donc pensaitsaint Gorgon , de descendre d’une si haute faveur à une telle bassesse ? Considéré d’abord par tout l’empire , il consent de devenir l’exécration de tout l’empire ; Hœc est mcloria guœ vincit mundum. Et quel courage ne fallait-il pas pour exécuter cette généreuse résolution sous Dioclétien, où la persécution était la plus furieuse ; ou le diable , sentant approcher peut-être la gloire que Dieu voulait donner & l’Église sous l’empire de Constantin, vomissait tout son venin et toute sa rage contre elle, et faisait ses derniers eG'orts pour la renverser? Dioclétien s’en vantait, et se glorifiait d’avoir de tous c6lés dévoilé et confondu la superstition des chrétiens:... superstitione christianorum ubique détecta. Vraie marque de sa fùreur, et en même temps marque sensible de son impuissance ; El hœc est Victoria qua vincit rntmifum. Saint Gorgon lui résiste; et le tyran, pour l’abattre, fait exercer sur son corps toute la violence que la cruauté la plus barbare peut inspirer. Ah I qui viendra essayer ce sang dont il est couvert, et laver ces blessures que le saint martyr endure pour Jésus-Christ? ^nt Paul en avait reçu , et le geôlier même de la prison où il est renfermé love ses plaies avec un grand respect : mais ici les tyrans ne permettent pas qu’on procure le moindre adoucissement à saint Gorgon ; et son pauvre corps écorché , à qui les onguents les plus

' TtrluU. ad ya(. Ub. I, O'" P.

doux, les plus innocents, auraient causé d’insupportables douleurs, est frotté de sel et de vinaigre.

C’est ainsi qu’il dev ient conforme à son modèle , qui fait deux plaintes sur les traitements qu'il souffre dans sa passion. Uisplagalus sum'x < Voilà les blessures que j’ai reçues; > mais» ils » ont encore ajouté de nouvelles cruautés aux « premières douleurs de mes plaies : > Super dolorem vulnerum meorum addiderunt Ilsm'ont mis une couronne d’épines; voilà le sang qui en coule : Hisplagatussvm ; mais ils l’ont enfoncée par des coups de canne : Super dolorem vulnerum meorum addiderunt. Ilsm’ont dépouillé pour me déchirer de coups de fouet : Uis ptagatus sum ; mais ils m’ont remis mes habits, et, me les ôtant de nouveau pour m’attacher nu à la croix , ils ont rouvert toutes mes blessures : 5kper dolorem vulnerum meorum addiderunt. Ils ont percé mes mains et mes pieds ; et ayant épuisé mes veines de sang, la sécheresse de mes entrailles me causait une soif ardente qui me dévorait la poitrine : voilà le mal qu’ils m'ont fait : Bis plagatus sum; m^s lorsque je leur ai demandé à boire avec un grand cri , ils m'ont abrenvé en ma soif de fiel et de vinaigre ; Super dolorem vulnerum meorum addiderunt. C’est ce que peut dire saint Gorgon : Us ont déchiré ma peau , ils ont dépouillé tous mes nerfs, ils ont entr’ouvert mes entrailles : Bis plagatus sum ; mais après cette cruauté, ils ont frotté noa chair écorchée avec du vinaigre et du sel pour aigrir la douleur de mes plaies : Super dolorem vulnerum meorum addiderunt.

Mais ils ont encore passé bien plus loin, et leur bmtalitén’est pas assouvie. Ils couchent le saint martyr sur un gril de fer, devenu tout rouge par la violence de la chaleur; ô spectacle horrible I et cependant au milieu de ces exhalaisons Infectes qui sortaient de la graisse de son corps rôti , Gorgon ne cessait de louer Jésus-Christ. prières qu’il faisait monter au ciel changeaient cette fumée noire en encens : Et hœc est Victoria qum vincit mundum.

Mois en quoi a nui à saint Gorgon tout le mal qu’il a souffert ?» Tout ce temps de peines et de » souffrances est passé comme un songe : > Transierunt lempora laboriosa; temps de fatigues, temps de travail , qui l’a conduit au véritable repos, à la paix parfaite , et c’est ce que le prophèteroi exprime si bien par ces paroles qu'il a dites au nom de tous les martyrs ; » Nous avons passé » par l’eau et par le feu ; mais vous nous avez • fait entrer dans un lieu de rafraichissement ; •

» Zar.h. XIII,

» Pi. LXXIII, 27

DE SAINT FRANÇOIS D’ASSISE

Transivimus per ignem et aquatn , et eduxisti nosin refrigerium *. Dieu aessuyé tous les pleurs: il a ordonné A saint Gorgon de se reposer de tous scs travaux. On a cru lui Ater tout son bien et même la vie; et on ne lui ôte que la mortalité : IM est, mors, Victoria tua ■ ? « O mort, où est

• ta victoire? • Tu n'as Até nu saint martyr que des choses superflues; car tout ce qui n'est pas nécessaire est superflu. • Or une seule chose est

• nécessaire : • Porro unum est necessarium *. Dieu est cet unique nécessaire ; tout le reste est superflu. Les honneurs sont-ils nécessaires ? Cumhien d’hommes vivent en repos, quoique oubliés du monde ! Tout cela est hors de nous, et par conséquent ne peut contribuer A notre félicité. Il en est de même des richesses , qui ne sauraient remplir notre cœur ; et c’est pourquoi « ayant de quoi ■ nous nourrir et nous vêtir, nous devons être con- « tents ; • Habentes vietum et vestitum, contenu sumus *. Tout le reste est superflu ; la santé, • la

• vie même, qui doit être regardée comme un

• bien superflu par celui qui considère la vie éter-

• nelle qui lui est promise : » Ipsa vita, cogitantibus œtemam vitam, inter superflua repu, tanda est elle ne nous est utile, qu’autant que nous l’avons prodiguée pour Dieu. Ainsi tout ce qu’on ravit A saint Gorgon lui était superflu , puisqu’étant dépouillé de toutes ces choses il se trouve bienheureux. Qu’a donc fait le tyran par tous les eRorts de sa cruauté? « En vain sa lan- > gne a-t-elle concerté les moyens de nuire , et

• a-t-elle voulu, par ses tromperies, trancher

• comme un rasoir bien afflié : > Sicut novacula acuta fecisti dolum Qne de peines on prend pour aiguiser un rasoir, que de soins pour l’affller : combien de fois le faut-il passer sur la pierre ! ce n’est , au reste, que pour raser du poil , c’est-Adire un excrément inutile. Que ne font pas les méchants! en combien de soins sont -ils partagés pour dresser des embûches A l’homme de bien ! Que n’a pas fait le tyran pour abattre notre martyr I il se travaillait A trouver de nouveaux artifices pour le séduire, de nouveaux supplices pour l’épouvanter. Quid/acturusjusto, nisisuperjlua rasurus ’? Mais que fera-t-il contre le Juste? il ne lui a rien été que de superflu. Qu'estce que l'Ame a besoin d’un corps qui la charge et la rend pesante? I-a mort ne lui a rien Até que la mortalité : eteeux qui ont vouiu conserver la vie l’ont perdue; et ils vivent, les misérables, ils vi-

' Pt. IIV, U.

■ !. Cvr. XV, w.

^ Luc. n.

• |. Ttm. VI, H.

5 S. /tug. Serm. L\ll, n* M , 1. V , cul. 363.

6 Pm. m , 4.

’ S. Jug. Emir, m Pt. u , a" 9, t. ir . col. ISO.

vent poursouffrir éternellement. Parce que saint Gorgon l’a prodiguée, il l’a mise entre les mains de Dieu, où rien ne se perd, et il la conservera pour jamais.

Ainsi le moyen de surmonter le monde, c’est de tout abandonner A Dieu ; autrement tout périt et tout passe avec le monde qui passe lui-même, et enveloppe tout dans sa ruine : c’est pourquoi il faut tout donner A Dieu. Saint Paul possédé de cette pensée disait : ■ Je donnerai tout : . pgo autem impendam. Ce n'est pas assez; aussi a joutct-il : « Et je me livrerai mui-méme (lour le salut « de vos Ames : • Super impendar ipse pro animabus vestris '.

PANÉGYRIQUE

SAINT FRANÇOIS D’ASSISE

folie •nlilime et otlale de ulnl F raoeoU . qui lui [ail elahllr tn riclieiwi dai» la pauvreté, déliera daiia Ira aoûtfraoas , e( m gtolre dao» la ba&Mwc.

videtur inlrr txts sapiens esse in Aw sfrnt/o, sfu//us Jiaf tt( sit sapiens.

S’il y a quelqu’un parmi vous qui parais^se sage selon le si^^lê, qu’ü devienne fuu aliii d'ètre sage. /. Cor. III P 18.

Le sauveur Jésus , chrétiens, a donné un ample sujet de discourir, mais d’une manière bien différente, A quatre sortes de personnes, aux Juifs , aux Gentils , aux hérétiques et aux fidèles. Les Juifs, qui étaient préoccupés de cette opinion si mal fondée ; que le Messie viendrait au monde avec une pompe royale ; prévenus de cette fausse croyance, se sont approchés du Sauveur : ils ont vu qu’il était réduit dans un entier dépouillement de tout ce qui peut frapper les sens , un homme pauvre , un homme sans faste et sans éclat; ils l’ont méprisé : • Jésus leur a été un . scandale : • Judæis guidein scandalum , dit le grand apAtre ’. Les Gentils, d'autre part, qui se croyaient les auteurs et les maîtres de la bonne philosophie, et qui depuis plusieurs siècles avaient vu hriller au milieu d'eux les esprits les plus crlébresdumonde,ontvonluexaminer Jésus-Chrhst selon les maximes reçues parmi les savants de la terre ; mais aussitAt qu'ilsout oui parler d'un Die\i fait homme, qui avait vécu misérablement, qui était mort attaché A une croix , ils en ont fait un sujet de rist’C : • Jésus a été pour eux une fo- • lie, • Genlibus autem stuUitüm, poursuitsaint l’aul.

' II. Cor. vu, 16.

’ 1. Cor. 1 . 23.

Digitizou uy

PA^ÊGVRIQUE

Après eux sont venus d'autres lionimes que l'on appelait dans l'Église Manichéens et Marcionites, tous feignant d'ètre chrétiens; qui trop énaus des invectives sanglantes des Gentils contre le Fils de Dieu , l’ont voulu mettre à couvert des moqueries de ees idolâtres, mais d’une manière tout à fait contraire aux desseins de la bonté divine sur nous. Ces faiblesses de notre Dieu , puiitlitates Dei, comme les appelait un ancien < , leur ont semblé trop honteuses pour les avouer franchement : au lieu que les Gentils ies exagéraient pour en faire une pièce de raillerie, ceux-ci au contraire tâchaient de les dissimuler, travaillant vainement à diminuer quelque chose des opprobres de l’Évangile, si utiles pour notre salut, ils ont cru , avec les Gentils et les Juifs , qu’il était indigned’un Dieu de prendre une chair comme la nôtre, et de se soumettre à tant de souffrances; et pour excuser ces bassesses, ils ont soutenu que son corps était imaginaire, et par conséquent que sa nativité , et ensuite sa passion et sa mort étaient fantastiques et lilusoires : en un mot , â les en croire , toute sa vie n’était qu’une rcpri>s«mtation sans réalité. Sansdoute les vérités de Jésus ont été un scandale à ces hérétiques, puisqu’ils ont fait un fantôme du sujet de notre espérance; ils ont voulu être trop sages, et par ce moyen ont détruit, selon leur pouvoir, le déshonneur nécessaire de notre foi : IVecessarium dedecusfidei , dit le grave Tertuliien ’.

Mais les vrais serviteurs de Jésus-Christ n’ont point eu de ces délicatesses, ni de ces vaines complaisances. Ils se sont bien gardés de croire les choses à demi, ni de rougir de l’ignominie de leur Maître ; ils n’ont point craint de faire éclater par toute la terre le scandale et la folie de la croix dans toute leur étendue : ils ont prédit aux Gentils que cette folie détruirait leur sagesse. Et quant à ces grandes absurdités que les païens trouvaient dans notre doctrine , nos pères ont répondu que les vérités évangéliques leur semblaient d’autant plus eroyables, que selon la philosophie humaine elles paraissaient tout à fait impossibles : Prorsus credibi/e est, quia ineptum est;.... cerlum est, quia impossibile est, disait autrefois Tertuliien ^ Ainsi notre foi se ploit d’étourdir la sagesse humaine par des propositions hardies, où elle ne peut rien comprendre.

Depuis ce tcmps-lù, mes frères, la folie est devenue une qualité honorable; et l'apôtre saint Paul a publié, de ia part de Dieu , cet édit que j’ai récité dans mon texte : « Si quelqu’un veut

' TertuU. adv. Marcion. Ub. Il, n“ 27.

* Df cttrM Chr. n" 5.

« étresage, il faut nécessairement qu’il soit fou ,> stultusfial utsit sapiens. C’est pourquoi ne vous étonnez pas si ayant entrepris aujourd’hui le panégyrique de saint François je.ne fais autre chose que vous montrer sa folie, beaucoup plus estimable que toute la prudence du monde. Mais d’autant que la première et la plus grande folie , c’est-à-dire, la plus haute et la plus divine sagesse que l’Évangile nous prêche , c’est l’incarnation du Sauveur, il ne stTa pas hors de propos , pour preudre déjà quelque idée de ce que j’ai à vous dire, que vous fassiez réflexion sur cet auguste mystère , pendant que nous réciterons les paroles que l’ange adressa à Marie lorsqu'il lui en apporta les nouvelles. Implorons donc l’assistance du Saint-Esprit par l’intercession de la sainte Vierge. Ave.

Cette orgueilleuse sagesse du siècle, qui, ne pouvant comprendre la j ustice dos voies de Dieu , emploie toutes ses fausses lumières à les contredire, se trouve merveilleusement confondue par la doctrine de l’Évangile , et par les très-saints mystères du sauveur Jésus. Déjà la toute-puissance divine avait commencé à lui faire sentir sa faiblesse dès l’origine de l’univers , en lui proposant des énigmes indissolubles dans tous les ordres des créatures, et lui présentant le monde comme un sujet étemel de questions inutiles , qui ne seront jamais terminées par aucunes décisions. Et certes il était vraisemblable que ces grands et impénétrables secrets, qui bornent et resserrent si fort les connaissances de l’esprit humain, donneraient en même temps des limites à son orgueii. Toutefois, à notre malheur, il n’en est pas arrivé de la sorte , et en voici la cause qui me semble la plus apparente : c’est que la raison humaine , toujours téméraire et présomptueuse , ayant entrevu quelque petit jour dans les ouvrages de la nature, s’est imaginé découvrir quelque grande et merveilleuse lumière ; au lieu d’adorer son Créateur, elle s’est admirée elle-même. L’orgueil, comme vous savez, chrétiens, a cela de propre, qu'il prend son accroissement de luimême, si petits que puissent être ses commencements, parce qu’il enchérit toujours sur ses premières complaisances par ses flatteuses réflexions.

Ainsi l’homme s’étant trop plu dans ces belles conceptions , s’est persuadé que tout l’ordre du monde devait aller selon ses maximes. Il s'est enfin lassé de suivre la conduite que Dieu lui avait prescrite , afin de le ramener à lui comme à son principe. Au contraire, il a voulu que la divinité se réglât selon ses idées; il s'est fait des dieux à sa mode , il a adoré ses ouvrages et ses

DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE

fantaisies : et s'étant évanoui , comme dit l’apAtre ‘ , dans i'incerlitude de ses pensées ; lorsqu'il a cru se voir élevé au comble de la sa;resse , il s’est précipité dans une extrême folle : IHcentes j enim se esse sapientes , stuliifacti sunt

C'est pourquoi cette sagesse étemelle qui prend plaisir de guérir ou de confondre la sagesse humaine , s'est sentie obligée de former de nouveaux desseins et de commencer un nouvel ordre de choses par Notre-Seigneor Jésus-Christ ; et admires, s'il vous plaît, la profondeurdeses jugements. Dans le premier ouvrage que Dieu nous avait proposé, qui est cette belie fabrique du monde, notre esprit y voyait d'abord des traits de sagesse Infinie. Dans le second ouvrage , qui comprend la doctrine et la vie de notre Maître crucifié , il n’y découvre au premier aspect que folie et extravagance. Dans le premier , nous vous disions tout à l’heure que la raison humaine y avait compris quelque chose ; et en étant devenue insolente , elle n'a pas voulu reconnaître celui qui lui donnait ses lumières. Dans le second dessein , qui est d'une tout autre excellence, toutes ses connaissances se perdent , elle ne sait du tout où st! prendre ; et par fù il faudra nécessairement , ou bien qu'elle se soumette à une raison plus haute , ou bien qu'elle soit confondue : et de façon ou d’autre , la victoire demeurera à la sagesse divine.

Et c’est ce que nous apprenons par ce docte raisonnement de l’apétre. Notre Dieu, dit ce grand personnage, avait introduit l'homme dans ce bel édifice du monde, aOn qu'en admirant l'artifice, il en adorit l’architecte. Cependant l'homme ne s’est pas servi de la sagesse que Dieu lui donnait , pour reconnaître son Créateur par les ouvrages de sa sagesse , ainsi que l'apétre nous le déclare ; C^ia in Dei sapientia non cognovil munilus per sapientiam Oeum^. Ué bien, qu’en arrivera-t-il , saint apétre ? Pour cela , continuet-il , Dieu a posé cette loi éternelle , que dorénavant les croyants ne pussent être sauvés que par la folie de la prédication : Placuil Deo perstultiliam pradicationis salvos facerc eredentes *. A quoi te résoudras-tu donc, é aveugle raison humaine? Te voilà vivement pressée par cette sagesse profonde, qui parait ù tes yeux sous une folie apparente. Je te vois , ce me semble , réduite à de merveilleuses extrémités , parce que de c6té ou d’autre la folie t'est inévitable : cor dons la croix de Notre-Seigneur, et dans toute la conduite de l'Évangile , les pensé-es de Dieu et les tiennes sont opposées entre elles avec une telle contra-

• Eam. I, 21.

■ lOid. 23.

• 1. Cor. 1, 3(.

• JM.

riété, que, si les unes sont sages, il fout par nécessité que les autres soient extravagantes.

Qrie ferons-nous ici , chrétiens? Si nous cédons j à l'Évangile, toutes les maximes de prudence humaine nous déclarent fous et de la plus haute folie. Si nous osons accuser de folie la sagesse incompréhensible de Dieu , il faudra que nous soyons nous-mêmes des furieux et des démons. Ab ! plutêt démentons toutes nos maximes , désavouons toutes nos conséquences, plions sous le joug de la foi ; et dépouillant cette fausse sagesse dont nous sommes vainement enflés , devenons heureusement insensés pour l’amour de notre Sauveur, qui , étant la sagesse du Père , n’a pas dédaigné de passer pour fou en ce monde , afin de nous enseignerune prudence céleste ; en un mot, s'il y a quelqu'un parmi nous qui prétende à In véritable sagesse , qu’il soit fou afin d’être sage , stultusfiat ut sil sapiens, dit le grand apAire.

Iji voilà, la voilà, chrétiens, cette illustre, cette généreuse, cette sage et triomphante folie du christianisme, qui dompte tout ce qui s'oppose à la science de Dieu , qui rend humble ou qui renverse invinciblement la raison humaine , et toujours en remporte une glorieuse victoire. La voilà, cette belle folie, qui doit être le seul ornement du panégyrique de saint François, selon que je vous l'ai promis, et qui fera aujourd'hui son éloge. Pour cela vous remarquerez , s'il vous plaît , qu'il y a une convenance nécessaire entre les moeurs des chrétiens et la doctrine du christianisme. Cette folie apparente, qui est dans la parole du Fils de Dieu , doit passer par imitation dons la vie de ses serviteurs. Ils sont un Évangile vivant : l'Évangile qui est écrit dans nos livres, et celui que le Saint-Ésprlt daigne écrire dans i'àme des saints, que l'on peut lire dans leurs actions comme dans de beaux caractères , déplaisent également à la fausse prudence du monde.

Figurez-vous donc que François ayant considéré ces grands et vastes chemins du monde , qui mènent à la perdition , s'est résolu de suivre des routes entièrement opposées. I.e plus ordinaire conseil que nous donne la sogesse humaine, c'est d'amasser beaucoup de richesses, de faire valoir ses biens , d'en acquérir de nouveaux : c'est à quoi on rêve dans tous les cabinets , c'est de quoi on s'entretient dans toutes les compagnies, c'esi le sujet le plus ordinaire de toutes les délibérations. I II y a pourtant d'autres personnes qui se croient plus raffinées , qui vous diront que ces richesses sont des biens étrangers à la luiturc; qu'il vaut bien mieux jouir de la douceur de la vie , et temj pérer parles voluptéssesamertumesconlinuelles, I c'est une autre espèce de sages. Mais encore y en

Diç

PANÉGYRIQUE

iuG

a-t-il d’autres, qui reprendront peut-itre ces MOtuteurs trop anlents des richesses et des délices. Pour nous, diront-ils, nous (aisous profession d'honneur, nous ne recherchons rien avec tant de soin que la réputation et la gloire. Si vous pénétrez dans leurs consciences, vous trouverez qu'ils s'estiment les seuls honnêtes gens dans le monde ; ils consument leur esprit de veilles et d'inquiétudes pour acquérir du crédit, pour être élevés aux honneurs. Ce sont, à mon avis, les trois choses qui font toutes les affaires du monde , qui nouent toutes les intrigues , qui enflamment toutes les passions , qui causent tous les empressements.

Ah I que notre admirable François a bien reconnu l'illusion de tous ces biens imaginaires! Il dit que les richesses captivent le cœur, que les honneurs l'emportent , que les plaisirs l’amollissent ; que pour lui , il veut établir ses richesses dans la pauvreté, ses delicesdans les souffrances, etsa gloire dans In bassesM. O ignorance! A foliel hé Dieu, que pense-t-il faire? O le plus insensé des hommes Mion la sagesse du siècle , mais le plus sage , le plus intelligent , le plus avisé Mion la sagesse de Dieu I C'est ce que je têchcrai de vous faire voir dans la suite de ce discours.

PBEMIEB POINT.

Quand je me suis proposé de vous entretenir aujourd'hui des trois victoires de saint François sur les richesses du monde, sur ses plaisirs et sur ses honneurs, je m'étais persuadé que je pourrais les représenter les unes après les autres; mais je vois bien maintenant que c'est une entreprise impossible , et qn’ayant à commencer par la profession généreuse qu’il a faite de la pauvreté. Je suis obligé de vous dire que , par cette muIc résolution, il s'est mis infiniment au-dessus des honneurs et des opprobres , des incommodités et des agréments , et de tout ce que l'on appelle bien et mal dans le monde : car enfin ce Mrait mal connaître la nature de la pauvreté, que de la considérer comme un mal séparé des autres. Je pense pour moi, chrétiens, que, lorsqu'on a inventé ce nom, on a voulu exprimer non point un mal particulier , mais un nbime de tous les maux, et l'asseniblage de tontes les misères qui affligent la vie humaine. Et certes, j’oserais quasi assurer que c'est quelque mauvais démon , qui , voulant rendre la pauvreté tout è fait insupportable , a trouvé le moyen d’attacher aux richesses tout ce qu’il y a d'honorable et de plaisant dans le monde : c'est pourquoi notre langage ordinaire les nomme biens d'un nom général, (larce qu'elles sont l'instrument commun pour acquérir tous les autres. De sorte ({uc nous pour-

rions, au contraire, appeler la pauvreté un mal général , parce que les richesses ayant tiré de leur cêté la joie , l'affluence , l'applaudisMment , la faveur. Il ne reste à la pauvreté que la tristesse et le désespoir, et l'extrême nécessité, et, ce qui est plus insupportable , le mépris et la servitude : et c’est ce qui fait dire au Sage que la pauvreté entrait en une maison tout ainsi qu’un soldat armé : Pauperie* quasi vir armatus L’étrange comparaison!

Vous dirai-je ici, chrétiens, combien est effroyable en une pauvre maison une garnison de soldats? plût à Dieu que vous fussiez en état de l'apprendre seulement de ma bouche! Mais, hélas! nos campagnes déMrtcs, et nos bourgs misérablement désolés , nous disent assez que c’est cette seule terreur qui a dissipé deçè et delà tous leurs habitants. Jugez , jugez par là combien la pauvreté est terrible ; puistine la guerre , l'horreur du genre humain , le monstre le plus crnel que l'enfer ait jamais vomi pour la ruine des hommes , n’a presque rien de plus effroyable que cette désolation , cette indigence , cette pauvreté qu'elle traîne nécessairement avec elle. Mois du moins n’est-ce pas assez que la pauvreté soit accablée de tant de douleurs, sans qu'on la charge encore d’opprobre et d'ignominie? Les fièvres , les maladies, qui sont presque nos pins grands maux, encore ont-elles cela de bon qu'elles ne font de honte à personne. Dans toutes les autres disgrâces, nous voyons que chacun prend plaisir de conter ses maux et ses infortnnes : la seule pauvreté a cela de commun avec le vice , qu'elle nous fait rougir, de même que si être pauvre, c’était être extrêmement criminel.

En effet combien y a-t-il de personnes qui se privent des contentements, et même des nécessités de la vie , afin de soutenir une pauvreté honorable! Combien d'autres en voyons-nous qui se font efléctivement pauvres, tâchant de satisfaire à je ne sais quel point d’honneur , par une dépense qui les consume! Et d'où vient cela, chrétiens, sinon que, dans l'estime des hommes, qui dit pauvre , dit le rebut du monde? Pour ecla , le prophète David, après avoir décrit les diverses misères des pauvres , conclut enfin par cette excellente parole qu’il adresse à Dieu ; Tibidcretictus est pauper ■ : • Seigneur, dit-il , on vous aban- • donne le pauvre ; > et voyons-nous rien de plus commun dans le monde? Quand les panvres s'adresMnt A nous , afin qnc nous soulagions leurs nécessités, n’est-il pas vrai que In faveur la plus ordinaire que nous ieur faisons , c'est desouliniter que Dieu les ossiste ? Dieu soit à votre aide ! leur

' Cnu-. Y(, II.

' /’• Il , 34.

DE SAINT FRANÇOIS D' ASSISE

disons-noas ; mais de contribuer de notre part vous avoir habillé, il semble vous demander à quelque chose pour les secourir, c'est la moindre son tour que vous rhabilliez à votre façon ; il se de IMS pensées. Nous nous en déchargeons sur la couvre d’un habit de pauvre , aOn d'ôtre semblamiséricorde divine , ne considérant pas que c'est ble à vous.

par nos mains et par notre ministère , que Dieu Et dans ce merveilleux appareil , d’autant plus

a résolu de leur faire cette miséricorde que nous magniOque qu’il était abject, suivons-le, s'il vous leur souhaitons : tant il est vrai que personne ne plaît , mes chers frères , nous verrons une action se met en peine des pauvres! Chacun s’inquiète, qui sans doute sera surprenante. Il s’en va à chacun s’empresse à servir les grands ; et il n’y a l’Église de Dieu, à la mémoire des apAtres saint que Dieu seul è qui les pauvres ne soient point à Pierre et saint Paul , ces deux pauvres illustres charge : Tibi derelictus est! qui ont vu les empereurs prosternés devant leurs

Cela étant ainsi , comme l’expérience nous le tombeaux : là , sans considérer qu’il pourrait être fait voir ; quand un homme accommodé, dans le aisément connu , et vous savez que le commerce siècle , comme saint François, prend la résolu- donne toujours beaucoup d’habitudes, il se mélo tion de se plaire dans les bassesses de la pauvreté, parmi les pauvres qui sait être les frères et les ne faut-il pas que ce soit une âme extrêmement biens-aimésdu Sauveur; il fait son apprentissage touchée du mépris de tous ces biens ûnaginaires , de cette pauvreté généreuse à laquel le mon Midqui remportent parmi nous un si grand applau- tre l’appelle; il goûte à longs traits la honte et dissement? Le voyez- vous, chrétiens; François, l’ignominie qui lui a été si agréable; il se durcit ce riche marchand d’ Assise, que son père a en- le front contre cette molle et lâche pudeur du voyé à Rome pour les affaires de son négoce, le siècle , qui ne peut souffrir les opprobres , bien voyez-vous qui s’entretient avec un pauvre au qu’ils aient été consacrés en la personne du Fils milieu des rues? Hé Dieu! qu’a de commun le de Dieu. Ha! quMI commence bien à faire pronégoce avec cette sorte de gens? Quel marché fèssion de la folie de la croix , et de la pauvreté veut-il foire avec ce pauvre homme? Ah! l’admi- évangélique!

rable trafic , le riche et précieux échange! il veut Mais avant que de passer outre à ses antres avoir l'habit de ce pauvre, et pour cela il lui actions, fidèles, il est nécessaire, afin que nous donne le sien ; et aprte, ravi d'avoir fait un si bel en connaissions mieux le prix , que nous tâchions échange, d’un habit honnête contre un autre tout de nous détromper de cette folle admiration des déchiré , il parait tout joyeux habillé en pauvre , richesses dans laquelle on nous a élevés : il faut pendant que le pauvre a peine à se reconnaître que je vous fasse voir, par des raisonnements sous son habit de bourgeois. I invincibles, les grandeurs de la pauvreté selon

Jésus , mon Sauveur, qui dites que l’on vous i les maximes de l’Évangile ; d’où il vous sera aisé habillequand on couvre la nuditéde vos pauvres, | de conclure combien est Injuste le mépris des pourrais- je bien ici exprimer combien cette ac- pauvres , que je vous représentais tout à l’heure, tion vous fut agréable? L’histoire ecclésiastique . Mais, afin de le faire avec plus de firuit, laissons, m’apprend que saint Martin , votre serviteur, laissons , s’ii vous plaît , aux orateurs du monde ayant donné la moitié de son manteau à un pau- la pompe et la majesté du style panégyrique; ils vre qui lui demandait l’aumêne, vous lui ap- ne se mettent point en peine que l’on les entende, parûtes lanuit dans une vision merveilleuse, paré pourvu qu’ils reconnaissent que l’on les admire, superbement de cette moitié de manteau, vous ' Pour nous qui sommes ici dans In chaire du saugloriflant en la présence de vos saints anges que veur Jésus, ornons notre discours de In simpli- Martin , encore catéchumène, vous avait donné cité de son Évangile, et repaissons nos âmes de cet habit. Me permettrez- vous, 6 mon Maître, vérités solides et intelligibles, une parole familière , que j’ose ici avancer ensuite Je dis donc , 6 riches du siècle , que vous avez de ce que vous dites vous-même? S’il est vrai que tort de traiter les pauvres avec un mépris si invous estimiez qu’on vous donne lorsqu’on fait jurieux : afin que vous le sachiez , si nous voulargessc à vos pauvres ■ , combien vous glorifie- lions monter à l’origine des choses, nous trouverez-vous du don que vous fait François! Ce n’est rions peubêtre qu’ils n’auraient pas moins de pas de son manteau seulement qu’il se dépouille droit que vous aux biens que vous possédez. La pour l’amour de vous : il veut vous revêtir tout j nature ou plutêt, pour parler plus chrélienncciitler; il vous fait présent d’un habit complet. I ment. Dieu, le Père commun des hommes, a Rien plus : ayant appris de votre Évangile que , donné dès le commencement un droit égal à tous lorsque vous étiez sur la terre, vous vous étiez > sesenfantssurtoutcsleschosesdontflsontbesaiii toqjours plu dans la pauvreté , non content de pour la conservation de leur vie. Aucun de nous

ne sc peut vanter d’être plus avantagé que les

• Vo/ZA. xxr, 36

PAiNÉGYRIQUE

autres par la nature; mais l’insatiable désir d'amasser n'a pas permis que cette belle fraternité pût durer longtemps dans le monde. Il a fallu venir au partage et à la propriété, qui a produit toutes les querelles et tous les procès : de là est né ce mot de mien et de tien , cette parole si froide , dit l'admirable saint Jcan-Chrysostûme' ; de là cette grande diversité de conditions, les uns vivant dans l'affluence de toutes choses , les autres languissant dans une extrême indigence. C’est pourquoi plusieurs des saints Pères ayant eu égard, et a l'origine des choses, et à cette libéralité générale de la nature envers tous les hommes, n'ont pas fait de difflculté d'assurer que c'était en quelque sorte frustrer les pauvres de leur propre bien , que de leur dénier celui qui nous est superflu.

Je ne veux pas dire par là, mes frères , que vous ne soyez que les dispensateurs des richesses que vous avez ; ce n’est pas ce que je prétends. Car ce partage de biens s'étant fait d'un commun consentement de toutes les nations, et ayant été autorisé par la loi divine , vous êtes les maîtres et les propriétaires de la portion qui vous est échue ; mais sachez que , si vous en êtes les véritables propriétaires selon la Justice des hommes, vous ne devez vous considérer que comme dispensateurs devant la justice de Dieu, qui vous en fera rendre compte. Ne vous persuadez pas qu’il ait abandonné le soin des pauvres : encore que vous les voyiez destitués de toutes choses , gardez-vous bien de croire qu'iis aient tout a fait perdu ce droit si naturei qu’ils ont de prendre dans In masse commune tout ce qui leur est nécessaire. Non, non, 6 riches du siècle, ce n'est pas pour vous seuls que Dieu fait lever son soleil . ni qu'il arrose la terre, ni qu’ii fait profiter dans son sein une si grande diversité de semences ; les |>auvres y ont leur part aussi bien que vous. J’avoue que Dieu ne leur a donné aucun fonds en propriété; mais il leur a assigne leur subsistance sur les biens que vous possédez, tout autant que vous êtes de I iches. Ce n'est pas qu'ii n'eût bien le moyen de les entretenir d'une autre manière , lui sous le règne duquel les animaux, même les plus vils, ne manquent d’aucunes des choses convenables à leur subsistance : ni sa main n’est point raccourcie, ni scs trésors ne sont point épuisés; maisil a voululque vous eussiez l'honneur de faire vivre vos semblables. Quelle gloire en vérité, chrétiens, si nous la savions bien comprendre! Par conséquent, bien loin de mépriser les pauvres, vous les devriez respecter, les considérant comme des personnes que Dieu vous adresse et vous recommande.

• //‘nn. 5. PAi7**7, n* I, I. I , p.

Car enfin mépriscz-lcs , traitez-Ies indignement tant qu'il vous plaira , il faut néanmoins qu'ils vivent à vos dépens , si vous ne voulez encourir l'indignation de celui qui parmi ces noms si augustes d’Éternel et de Dieu des armées , se glorifie encore de se dire le Père des pauvres. Vive Dieu , dit le Seigneur, c’est jurer par moi-même, le ciel et la terre et tout ce qu’ils enferment est à moi : vous êtes obligés de me rendre la redevance de tous les biens que vous possédez. Mais certes pour moi je n’ai que faire ni de vos offrandes ni de vos richesses : je'suis votre Dieu , et n'ai pas besoin de vos biens. Je ne peux souffrir de nécessité qu'en la personne des pauvres, que j'avoue pour mes enfants; c'est a eux que j'ordonne que vous payiez fidèlement le tribut que vous me devez. Voyez-vous , mes frères ; ces pauvres que vous méprisez tant. Dieu les établit ses trésoriers et sis receveurs généraux : il veut que l'on consigne en leurs mains tout l'argent qui doit entrer dans scs coffres. Il ne leur donne ici-bas aucun droit qu'ils puissent exiger par une justice étroite; mais il leur permet de lever sur tous ceux qu'il a enrichis un impAt volontaire, non par contrainte , mais par charité. Que si on les refuse, si on les maltraite, il n’entend pas qu'ils portedt leur plainte par-devant des juges mortels; lui-même il écoutera leurs cris du plut haut des deux ; comme ce qui est dû aux pauvres ce sont scs. propres deniers, il en a réservé la connaissance à son tribunal. C'est moi qui les vengerai , dit-il : je ferai miséricorde à qui leur fera miséricorde , je serai impitoyable à qui sera impitoyable pour eux. Merveilleuse dignité des pauvres 1 la grâce, la miséricorde, le pardon est entre leurs mains; et il y a des personnes assez insensées pour les mépriser : mais encore n’estcc pas là par où saint François les considère le plus.

Ce petit enfant de Bethléem , c'est ainsi qu'il appelle mon Maître, ce Jésus • qui étant si ri- » che s'est fait pauvre pour l’amour de nous, • afin de nous enrichirpar son indigence, • comme dit l’apôtre saint Paul ' ; ce roi pauvre , qui ve nant au monde n’y trouve point d'habit plus digne de sa grandeur que celui de la pauvreté, c’est là ce qui touche son ême. Ma chère pauvreté , disait-il , si basse que soit ton extraction , selon le jugement des hommes , je ne puis que je ne t’estime depuis que mon Maître t’a épousée. Et certes il avait raison , chrétiens. Si un roi épouse une fille de basse extraction, elle devient reine : on en murmure quelque temps ; mais enfin un la reconnaît ; elle est anoblie par le mari.nge du prinee ; sa noblesse pnsseàsa maison, scs pa-

' Il t'nr. VIII , 9

DE SAINT FRANÇOIS D ASSISE

rentsnrdinniremcnt sont appelés aux plus belles charges, et ses enfants sont les héritiers du rosaumv. Alnsiapres que lu Fils de Dieu aépousé la pauvreté ; bien qu'on y résiste , bien qu'on en murmure , elle est noble et considérable par cette alliance. Les pauvres, depuis ce temps-là, sont les confidents du Sauveur, et les premiers ministres de ce royaume spirituel qu'il est venu établir sur la terre. Jésus même , dans cet admirable discours qu'il fait a un grand auditoire sur cette mystérieuse montagne , ne daignant parler aux riches, sinon pour foudroyer leur orgueil , adresse la parole aux pauvres, ses bons amis, et leur dit avec une incroyable consolation de son âme : ■ O • pauvres , que vous êtes heureux , parce qu'à - vous appartient le royaume de Dieu I . Ueati pauprres, quia veslrum est regnum Dci > !

Heureux donc mille et mille fuis le pauvre François, le plus ardent, le plus transporté, et, si j'ose parler de la sorte, le plus désesi)éré amateur de la pauvreté qui ait peut-être été dans l'Église. Avec quel excès de xèle ne l'a-t-il point embrassée! combien belle, combien généreuse, cumbicu digne d'être consacrée n la mémoire étemelle de la postérité, fut cette réponse qu'il lit à son père lorsqu’il le pressait , en présence de l’évêque d’ Assise, de renoncer à ses biens! il accusait son fils d’être Icplus exces.sif en dépense, qui filt dans tout le pays. Il ne saurait, disait-il, refuser un («luvre : il ne peut souffrir qu’il y ait dans la ville des familles né-cessiteuses. Il vend toutes mes marchandises, et leur en distribue le nrix. Et en effet, chrétiens, à voir comme F’rancois en usait, on eût dit qu’il avait engagé son bien aux pauvres de la province , et que l'aumône qu’il leur faisait était moins un bienfait qu’une dette. Et parce que tout son patrimoine ne pouvait suflire a payer ces dettes infinies d'une charité immense et sans bornes, son père soutenait qu'il était obligéà faire cession de biens j d’autant plus, disait-il, qu’il étaitincorrigible, et qu’il n’y avait aucune apparence qu’il devint meilleur ménager.

(jue répondra François à des accusations si pressantes, faites avec toute la véhémence de l’autorité paternelle? O Dieu éternel, que vous inspirez de belles réponses à vos serviteurs quand ils se laissent conduire à votre Esprit saint! Tenez, dit François animé d’un instinct céleste, tenez , 6 mon père, je vous donne plus que vous ne voulez; et dans le même moment , jetant à ses pieds ses habits : Jusqu’ici, poursuit-il , je vous avais appelé mon père; maintenant que je n’attendrai plus aucun bien de vous, j’en dirai plus hardiment et avec une confiance plus pleine ;

* Luc. ti ,

Notre Père, qui êtes aux deux. Quelle éloquence assez forte, quels raisonnementsassezmagniflques pourraient ici égaler la majesté de cette parole? O la belle banqueroute que fait aujourd'hui ce marchand ! O homme, non tant incapable d’avoir des richesses , que digne de n’en avoir pas, digne d’étre écrit dans le livre des pauvres évangéliques, et de vivre dorénavant sur le fonds de la Providence I Enfin il a rencontré cette pauvreté si ardemment désirée , en laquelle il avait rais son trésor : plus on lui ôte, plus on l'enrichit Que l’on a bien fait de le dépouiller entièrement de ses biens; puisqu'aussi bien on voulait lui ravir ce qu'il estimait de plus beau dans toutes ces possessions, qui était le pouvoir de les répandre abondamment sur les pauvres! Il a trouvé un Père qui ne l’empêchera pas de donner, ni ce qu’il gagnera par le travail de ses mains, ni ce qu’il pourra obtenir de la charité des fldeles. Heureux , de n'avoir plus rien dans le siècle, son habit même lui venant d’aumône ! Heureux , do n’avoir d’autre bien que Dieu, de n’attendre rien que de lui , de ne recevoir rien que pour l’amour de lui! Grâce à la miséricorde divine, il n’a plus aucune affaire que de servir Dieu : toute sa nourriture est de faire sa volonté. Que son état est different de celui des riches! vous le verrez dans ma seconde partie.

SECOND POINT

Quand je vous considère, ô riches du siècle, vous me semblez bien pauvres en comparaison de François. Vous ne sauriez avoir tant de richesses, que vos passions déréglées n’en consument encore davantage. Il vous en faut pour la nécessité, pour la vanité, pour le luxe, pour les plaisirs, pour la pompe, pour la parade, pour mille superfluités. François, au contraire, ne saurait avoir ni un habillement si sordide , ni une nourriture si modique, qu’il ne soit parfaitement satisfait; tout prêt même à mourir de faim , si telle est la volonté de son Père. Il s'en va tantôt dans une sombre forêt , tantôt sur le haut d’une montagne, admirant les ouvrages de Dieu, invitant toutes les créatures à le louer et à le bénir, leur prêtant pour cela sou intelligence et sa voix, passant les jours et les nuits à prononcer, à méditer, à goûter cette pieuse parole ; « Notre Père , qui êtes aux • deux; > et cetteautre : • Mon Dieu et mon tout, > qu’il avait sans cesse à la bouche , Dtus meus et omnia. Il court par toutes les villes, par toutes les bourgades , par tous les hameaux : il lève hautement l'étendard de la pouvreté ; il commence à exercer un nouveau genre de négoce , il établit le plus beau et le plus riche commerce dont on se puisse Jamais aviser. O vous, disait-il, vous

PANÉGYRIQUE

qui désirez acquérir cette perle unique de l'Évangiie, venez, associons-nous, afin de tratlquer dans le ciel : vendez tous vos biens, donnez tout aux pauvres, venez avec moi, libres de tous soins séculiers : venez , nous ferons pénitence ; venez , nous louerons et servirons notre Dieu en simplicité et en pauvreté.

O sainte compagnie , qui commencez à vous assembler sous la conduite de saint François, puissiez-vous , en vous étendant de toutes parts, inspirer ù tous les hommes du monde un généreux mépris des richesses, et porter tous les peuples à l’exercice de la pénitence I Mais que prétendezvous faire avec ces habits d'une forme si singulière, si pesants en été, si peu propres à vous garantir des rigueurs du froid? pourquoi n’avez- .vous plus d'égard à la nécessité ou à la faiblesse de la chair? Fidèles, le pauvreFrançois, qui leur a donné ce conseil , ne comprend pas ce discours : il est prévenu d’autres maximes plus miles et plus élevées. Il se souviait de ces feuilles de figuier (pii couvrirent, dans le paradis, la nudité de nus premiers parents, sitôt que leur désobéissance la leur eut fhit connaître. Il songe que l’homme a été nu , tant qu’il a été innocent ; et par (xinséquent que ce n’est pas la nécessité , mais le péché et la honte qui ont fait les premiers habits. Que si c’est le péché qui a habillé la nature corrompue, il juge qu’il sera bienséant que la pénitence l’habille après qu’elle a été réparée.

Mais pourquoi vous exténuez-vous par tant de jeûnes? pourcpioi vous consumez-vous par tant do veilles? pourquoi vous jetez-vous sur ces neiges? pourquoi vois-je ce cilice inséparable de votre corps , <pie l’on pourrait prendre pour une autre peau qui se serait formée sur la première? Répondez, François, répondez : vos sentiments sont si chrétiens que je croirais diminuer quelque chose de leur générosité , si je ne vous les faisais exposer à vous-mème. Qui êtes -vous dira-t-il, vous qui me faites cette question ? Ignorez-vous que le nom de chréticD signifie un homme souffrant? Ne vous souvenez-vous pas de ces deux braves athlètes, Paul et Bamabé, qui allaient confirmant et consolant les Églises? et que leur disaient-ils pour les consoler? • Qu’Il

• fallait par de longs travaux , et une grande

• suite de tribulations , parvenir au royaume des

• deux : . Quia per multos anjustias et tribulationes oporlet pervenire ad regnum Dei '. &chez, poursuivra-t-il ; et pardonnez-moi, chrétiens, si je prends plaisir aujourd’hui à vous faire parler si souvent ce merveilleux personnage : sachez donc, dira-t-il, que nous autres chrétiens • nous avons un corps et une âme qui

' .4ct. HT, 81.

• doivent être exposés à toute sorte d’incommo-

• dités : ■ Ipsam animam ipsumque corpus expositum omnibus ad injuriam gerimus '. Et c’est ainsi que pour suivre le commandement de l’apôtre ■ , afin de ne point courir en vain , • je

• travaille à dompter mon corps, et à réduire en « servitude l’appétit de ces voluptés qui , par leur

• délicatesse, rendent molle et efféminée cette

• mâle vertu de la foi : . Discutiendœ sunt delicia, quorum moUitia et fluxu ftdei virtus e{jeminari potest Après tout « quelles plus gran- ■ des délices à un chrétien, que le dégoût des " délices? . Qua major voluptas, quam fastidium ipsius voluptalis *7 . Quoi! ne pourrons-

• nous pas vivre sans plaisir, nous qui devons « mourir avec plaisir? ■> fVon possumus vivere sine voluptaie, qui mon eum votuptale debemus ‘? Ce sont les' paroles du grave Tertullien, qu’il prêtera volontiers aux sentiments de François, si dignes de cette première vigueur et fermeté des mœurs chrétiennes.

Sévère mais évangélique doctrine, dures mais indubitables vérités , qui faites frémir tous nos sens, et paraissez si folles à notre aveugle sagesse : c’est vous qui avez rendu l’inimitable François si heureusement insensé; c’est vous qui l’avez enflammé d’un violent désir du martyre, <pii lui fait chercher de toutes parts <]uelqueinfldèlequi ait soif deson sang. Et certesilest véritable, encore que tous nos sens y répugnent, qu’un clirétien qui est blessé de l’amour de notre Sauveur n’a pas de plus grand plaisir que de répandre son sang pour lui. C’est là, peut-être, le seul avantage que nous pouvons remporter sur lo anges. Ils peuvent bien être les compagnons de la gloire de Notre-Seigneur,jnais ils ne peuvent pasêtre les compagnonsde sa mort. Ces bienheureuses intelligences peuvent bien paraître devant la facede Dieu commedes victimes brûlantes d une charité éternelle, mais leur nature impossible ne leur permet pas de faire une généreuse épreuve de leur affection parmi les souffrances, et de recevoir cet honneur, si doux à celui qui aime, d’aimer jusqu’à mourir , et même de mourir par amour. Pour nous, au contraire, nous jouissons de ce précieux avantage : car des deux sortes de vies qu’il a plu à Dieu nous donner, l’une , immortelle et incorruptible , fera durer notre amour éternellement dans le ciel ; et pour I autre , qui est périssable , nous la lui pouvons immoler pour signaler cet amour sur la terre. Et c’est, comme je vous disais tout à l’heure, ce

* Terttül. de Patient, d* fl.

* I. Cor. II. jfl, 27.

* TertuU. de CuttHjem%n. n* IS.

* Idem de Spect. o* 29.

^ Ibid, n* 2H.

DE SAI?»T FRANÇOIS D’ASSISE

(|iii peut arriver de plus doux à une éme vraiment percée des traits de l’amour divin.

Ne voyei-vous pas, clirétiens , que le sauveur Jésus durant le cours de sa vie mortelle n'a point eu de plus délicieuse pensée, que celle qui lui représentait la mort qu'il devait endurer pour l'amour de nous? et d'ou lui venait ce goût, ce plaisir incirable qu'il ressentait dans la considération de maux si pénibles et si étranges? C'est (larce qu'il nous aimait d'une charité immense, dont nous ne saurions janaais nous former qu'une très-faible idée. C'est pourquoi il brûle d'impatience de voir bientût luire au monde cette pAque si mémorable', qu’il devait sanctifier par sa mort. Il soupire sans cesse après ce baptême de sang' et après cette heure dernière, qu'il appelait aussi son heure par excellence^, comme étant celle où son amour devait triompher. Lorsque Jean-Baptiste , son saint précurseur, voit reposer le Saint- Esprit sur sa téte<, que le ciel s’entr’ouvre sur lui, que le Père le reconnaît publiquement pour son Fils; ce n’est pas là, chrétiens, ce qu'il appelle son heure. Cette heure, qui est la sienne, selon sa façon de parler ordinaire, et selon la phrase de l’Écriture, c'est celle à laquelle, portant nos iniquités sur le bois, il se doit Immoler pour nous par un sacrifice de charité.

Que si le Créateur trouve une joie si parfaite u mourir pour sa créature, quel contentement doit éprouver la créature de mourir pour son Créateur ! Et c'est ici où l'âme Adèle ressent de merveilleux transports dans la contemplation de notre Maître cruciAé. Ce sang précieux, qui ruissèlc de toutes parts de ses veines cruellement déchirées , devient pour elle comme un Oeuve de flammes, qui l’embrase d’une ardeur invincible de se consumer pour lui. Et pourrions-nous voir notre brave et victorieux capitaine verser son sang pour notre salut avec une si grande joie, sans que le nûtre s'échauffât en nous-mêmes par ce spectacle d'amour? I.cs médecins nous apprennent que ce sont certains esprits chauds, et par conséquent actifs et vigoureux , cpii se mêlant parmi notre sang le font sortir ordinairement avec une grande impétuosité sitôt que la veine est ouverte. Ah ! que le sang de Jésus-Christ, qui est coulé dans nos veines par la vertu de ses sacrements, anime le sang des martyrs d'une sainte et divine chaleur, qui le fait jaillir d'ici-bas jusque sur le trône de Dieu , lorsqu'une épée inAdèle l'épanche pour la confession de la foi I Regardez ces bienheureux soldats du Sauveur, avec quelle

* tue. XXII. II.

* Ibid, XII , &0.

) Jnan. XIII . I.

« Mütth. III, 10. t7.

contenance ils allaient se présenter au supplice. Une sainte et divine joie éclatait dans leurs yeux et sur leurs visages , par je ne sais quelle ardeur plus qu’humaine qui étonnait tous les spectateurs. C'estqu'ilsconsidéraicnten esprit ces torrents du sang de Jésus, qui se débordaient sur ieurs âmes par une inondation merveilleuse.

Je ne m’étonne donc plus si i'incomparable François désire si ardemment ie martyre , lui qui ne perdait jamais de vue le Sauveur attaché à la croix , et qui attirait continuellement , de ses adorables blessures, cette eau céleste de l'amour de Dieu , qui jailiit jusqu'à ia vie étemelle. Enivré de ce divin breuvage, il court au martyre comme un insensé : ni les fleuves , ni les montagnes , ni les vastes espaces des mers ne peuvent arrêter son ardeur. Il passe en Asie , en Afrique , partout où ii pense que ia haine soit la plus échauffée contre le nom de Jésus. Il prêche hautement à ces peuples la gloire de l’Evangile ; il découvre les impostures de Mahomet, leur faux prophète. Quoi ! ces reproches si véhéments n’animent pas ces barbares contre le généreux François? au contraire Ils admirent son zèle infatigable , sa fermeté invincible, ce prodigieux mépris de toutes les choses du monde : ils lui rendent mille sortes d'honneurs. François indigné de se voir ainsi respecté par les ennemis de son Maître , recommence ses invectives contre leur religion monstrueuse : mais, étrange et merveilleuse Insensibilité! iis ne lui témoignent pas mobis dedéférence; et le brave athlète de Jésus-Christ, voyant qu’il ne pouvait mériter qu’il lui donnassent la mort : Sortons d'ici, mon frère, disait-il à son compagnon ; fuyons , fùyons bien loin de ces barbares trop humains pour nous, puisque nous ne les pouvons obliger ni à adorer notre Maître, ni à nous persécuter, nous qui sommes ses serviteurs. O Dieu ! quand mériterons-nous le triomphe du martyre, si nous trouvons des honneurs même parmi les peuples les plus infldèles? Puistpie Dieu ne nous juge pas dignes de la grâce du martyre, ni de participer à ses glorieux opprobres , allonsnous-en , mon frère , allons achever notre vie dans le martyre de la pénitence ; ou cherchons quelque endroit de la terre , où nous puissions boire à longs traits l’ignominie de la croix.

Ce serait en cet endroit , chréUens , qu’il serait beau de vous représenter le dernier trait de folie du sage et admirable François. Que vous seriez ravis, de lui voir établir sa gloire sur le mépris des honneurs ! Quelles louanges ne donneriez-vous pas à la na'ive enfance de son innocente simplicité , et à cette humilité si profonde , par laquelle il se considérait comme le plus grand des pécheurs; et à cette confiance Adèle, qui lui

PANKGYIUQUE

faisait fonder tout l'appui de son espérance sur les mérites du Fils de Dieu ; et u cette crainte si humble qu'il avait de faire paraître ces sacres caractères de la passion du Sauveur, que Jésus crucilié, par une miséricorde iiiefTable, avait imprimés sur sa chair ! Mais combien seriez-vous étonnés quand je vous dirais que François, F'rançois , cet admirable personnage , qui a mené une vie plus angélique qu'humaine, refuse la sainte prêtrise, estimant cette dignité trop’pesante pour scs épaules! Hélas! quelque imparfaits que nous soyons, nous y courons souvent sans y être appelés , avec une hai-diesse , une précipitation qui fait frémir la religion : téméraires, qui ne comprenons pas la hauteur des mystcces de Dieu et la vertu qu'ils exigent dans ceux qui prétendent en être les dispensateurs. Kt F'rançois au contraire , cet ange terrestre , après tant d'actions héroïques, et Un si long exercice d’une vertu consommée, bien que tout l'ordre ecclésiastique lui tende les bras comme à un homme qui devait être Un de ses plus beaux luminaires, tremble et frémit au seul nom de prêtre, et n'ose, malgré la vocation la plus légitime , regarder que de loin une dignité si redoutable ! Mais certes , si je commençais à vous raconter ces merveilles , j’entreprendrais un nouveau discours; et sur la fin de ma course, je m’ouvrirais une carrière immense. Puis donc que nous faisons dans l’Église les panégyriques des saints, moins pour célébrer leurs vertus, qui sont déjà couronnées, que pour nous en proposer l'exemple ; il vaut mieux que nous retranchions quelque chose des éloges de saint François, afin de nous réserver plus de temps pour tirer quelque utilité de sa vie.

Que choisirons-nous , chrétiens , dans les actions de saint François, pour y trouver notre instruction? Ce serait peut-être une entreprise trop téméraire , que de rechercher curieusement celle de scs vertus qui serait la plus éminente : il n'appartient qu'à celui qui les donne, d’en faire l’estimation. Que chacun prenne donc pour sot ce qu'il sent en sa conscience lui devoir être le plus utile ; et moi , pour l’édification de l'Église , je vous proposerai ce qui me semble le plus profitable au salut de tous : et je ne sais quel sentiment me dit nu fond’de mon cœur que ce doit être le mépris des richesses , auxquelles il est tout visible que nous sommes trop attachés. L'apêtre parlant à Timothée, instruit en sa personne les prédicateurs comment ils doivent exhorter les riches : • Commandez, dit-il , aux riches du siè-

• de, qu'ils se gardent d'être hautains, et de

• mettre leur espérance dans l’incertitude des rl-

• diesscs : • Divitibus hujus sœcuti prmcijye non sublime supere, neque sperare in incerlo diii-

linrum'. C’est ce que dit l’apôtre saint Paul, où il touche fort à propos les deux principales maladies des riches : la première, ce grand attachement à leurs biens ; la seconde , cette grande estime qu’ils font ordinairement de leurs personnes : parce qu’ils voient que leurs richesses les mettent en considération dans le monde.

Or, mes frères, quand je ne ferais ici que le personnage d’un philosophe , je ne manquerais pas de raisons pour vous faire voir que c’est une grande folie de faire tant d'état de ces biens qui nous peuvent être ravis par une infinité d'accidents , et dont la mort enfin nous dépouillera sans ressource , après que nous aurons pris beaucoup de peine à les sauver des autres embûches que leur dressera la fortune. Que si la philosophie a si bien reconnu la vanité des richesses , nous autres chrétiens combien les devons-nous mépriser; nous, dis-je, qui établissons ce mépris non sur des raisonnements humains, mais sur des vériti^ que le Fils du Père éternel a scellées et confirmées par son sang! S’il est donc vrai que l'héritage céleste , que Uieu nous a préparé par son F'ils unique, soit l'unique objet de nos espérances, nous ne devons par conséquent estimer les choses que selon qu’elles nous y conduisent, et nous devons détester an contraire tout ce qui s’oppose à un si grand bonheur. Mais de tous les obstacles que le diable met à notre salut , il n'y en a aucun ni plus grand ni plus redoutable que les richesses. Pourquoi? Je n'eu alléguerai aucune raison ; je me contenterai d'employer un mot de notre Sauveur, plus puissant que toutes les raisons. Il est rapporté par trois évangélistes, mais particulièrement par saint Marc avec une merveilleuse énergie.

Mes enfants bicn-aimés, dit notre Maître à ses chers disciples; après les avoir longtemps regardés , afin de leur faire entendre que ce (ju’il avait à leur enseigner était d'une importance extraordinaire : « mes enfants bien-aimés, ô qu’il est « difficile que les riches puissent être sauvés! Je • vous dis en vérité, qu’il est plus aisé de faire ■< passer un câble ou un chameau par l'ouverture « d'une aiguille ’. • Ne vous étonnez pas de cette façon de parler, qui nous parait extraordinaire. C’était un proverbe parmi les Hébreux, par lequel ils exprimaient ordinal rement leschoses qu'ils croyaient impossibles ; comme qui dirait parmi nous : Plutôt le ciel tomberait , ou quelque antre semblable expression. Mais ce n'est pas là où il faut s'arrêter : voyez , voyez seulement en quel rang le Sauveur a mis le salut des riches. Vous me direz peut-être que c'est une exagération : sans

' I. Tint. > I , n * * Mttrt'. \ , 2t.

DE SAINT FRANÇOIS D’ASSISE

doote TOUS vous flatterez de cette pensée; et moi je soutiens au contraire, qu'il faut entendre cette parole h la lettre. J’espère vous le prouver par la suite de l’Évangile : rendez-vous attentifs ; c'est le Sauveur qui parle : il est question d’entendre sa parole, qui est la vie éternelle.

Quand un homme parle avec exagération, cela se remarque ordinairement à son action , à sa contenance , et surtout au sentiment que son discours imprime sur l’esprit de ses auditeurs. Par exemple , s’il m'était arrivé de dire quelque chose de cette sorte ; vous le connaîtriez beaucoup mieux et vous en seriez meilleurs Juges, que ceux qui ne m’ont pas entendu ; rien de plus constant que cette vérité. Or qui sont ceux qui ont écouté le Sauveur ? ce sont les bienheureux apôtres. Quel sentiment ont-ils eu de son discours? ont-ils cru que cette sentence fût prononcée avec exagération? Jugez-en vous-mêmes par leur étonnement et par leur réponse. A ces paroles du Sauveur, dit l’évangéliste, ils demeurent entièrement interdits, admirant sons doute la véhémence extraordinaire avec laquelle leur maître avait avancé cette terrible proposition. Faisant ensuite réflexion en eux-mémes sur l’amour désordonné des richesses , qui règne presque partout , ils se disent les uns aux autres : « Et qui ■ pourra donc être sauvé J ‘Et quispotest salvus fieri '? Ha! qu’il est bien visible, par cette réponse, qu’ils avaient pris à la lettre cette parole du Fils de Dieu! car il est très-certain qu’une exagération ne les aurait pas si fort émus. Mais Jésus n’en demeure pas là ; au contraire, les voyant étonnés ; bien loin de leur lever ce scrupule, comme les riches ie souhaiteraient, il appuie encore davantage. Vous dites , ô mes disciples , que , si cela est ainsi , le salut est donc impossible : aussi est-il impossible aux hommes, mais à Dieu il n’est pas impossible ; et il en ajoute la raison : parce que, dit-il, tout est possible à Dieu.

Que vous dirai-jc ici, chrétiens? il pourrait sembler d’abord que le Fils de Dieu se serait beaucoup relâché de sa première rigueur. Mais certes ce serait mal entendre la force de scs paroles; expliquons-les par d’autres endroits. Je remarque dans les Écritures , que cette façon de parler n’y est Jamais employée que dans une prodigieuse et invincible difflculté. C’est alors en effet, quand toutes les raisons humaines défaillent, qu’il semble absolument nécessaire d’alléguer, pour dernière raison , la toute-puissance divine. C’est ce que l’ange pratique A l'égard de la sainte Vierge, lorsque, lui voulant faire entendre qu'elle pourrait enfanter et demeurer

* ,Varr. x .

vierge, il lui apporte l'exemple d’une stérile qui a conçu ; parce qu’cniln , poursuit-il , devant Dieu rien n’est impossible. Faites comparaison de ces choses. Une vierge peut concevoir, une stérile peut enfanter, un riche peut être sauvé; ce sont trois miracles dont les saintes Lettres ne nous rendent point d'autre raison, sinon que Dieu est tout-puissant. Donc il est vrai, ô riche du siècle, que ton salut n’est point un ouvrage médiocre; donc il serait impossible , si Dieu n’était pas tout-puissant ; donc cette difficulté passe de bien loin nos pens^, puisqu’il làat, pour la surmonter, une puissance infinie.

Et ne me dites pas que cette parole ne vous touche point, parce que peut-être vous n’êtes pas riches. Si vous n’êtes pas riches, vous avez envie de le devenir, et ces malédictions des richesses doivent tomber non tant sur les riches , que sur ceux qui désirent de l'être. C'est de ceuxlà que l’apôtre prononce ' , qu'ils s’engagent dans le piège du diable , et dans beaucoup de mauvais désirs, qui précipitent l’homme dans la perdition. Le Fils de Dieu , dans le texte que Je vous citais tout à l’heure , ne parle pas seulement des riches , mais de ceux • qui se (lent aux richesses ; • confidentes in pecuniis. Or le désir et l’espérance étant inséparables, il est impossible de les désirer sans y mettre son espérance.

Vous raconterai-Je ici tous les maux que ce maudit désir des richesses a apportés au genre humain? les fraudes, les voleries,les usures, les injustices, les oppressions, les Inimitiés, les parjures, les perfidies, c’est le désir des richesses qui les a ordinairement amenés sur la terre Aussi l’apôtre a-t-il raison de dire , que « le désir - des richesses est la racine de tous les maux ; > Radix omnium malorum est cupiditas >. Pourquoi l’avaricieux , mettant sa Joie et son espérance dans quelque mauvaise année et dans la disette publique , prépare et agrandit-il ses greniers , afin d'y engloutir toute la substance du pauvre, qu’il lui fera acheter au prix de son sang, lorsqu’il sera réduit aux abois? Pourquoi le marehand trompeur prononce-t-il plus de mensonges , plus de faux serments qu'il ne débite de marchandises? Pourquoi le laboureur impatient maudit-il si souvent son travail et la Providence divine? Pourquoi le soldat impitoyable exercet-il une rapine si cruelle? Pourquoi le Juge corrompu vend et livre-t-il son âme a Satan? N’estee pas le désir des richesses?

Âlais surtout que ceux qui les possèdent veillent soigneusement à leur àme : elles ont des liens invisibles, dont nos coeurs ne se peuvent

• !. Tim >1, fl » Ibid. lu.

iMjisiuTr — Tvnt ut

il 4 PANEGVRIOUK

di'prendre. Là ou est notre trésor, là est notre tibles , sitàt qu clics ont passé dans les leurs. Ils cecur : or un cœur qui aime autre chose que sont plus puissants que les rois. Les rois, par Dieu ne peut être eapabic d’aimer Dieu. ■ O si leurs edits, donnent quelque prix aux monnaies :

• nous aimions Dieu comme il fiiul, dit l'admi- les pauvres les rehaussent de prix Jusqu'à une

• râble saint Augustin , nous n'aimerions point vnieur infinie , sitêt qu'ils y appliquent leur mar-

« du tont l’argent : » O si Deum digne amemus, que. Faili>s-vous donc des trésors qui ne perisnumtnos omnino non amabimus'. Partant si sent jamais, thésaurisez, pour le siècle futur, nous aimons l’argent, il sera impossible que nous un trésor inépuisable : mettez vos richesses à aimions Dieu. couvert dans le ciel contre les guerres, contre

Tirez maintenant cette conséquence ; les hom- les rapines, contre toute sorte d'événements; mes qui ont beaucoup de richesses , il est près- déposez-les entre les mains de Dieu. Faites- vous que impossible qu’ils ne les aiment; quand ils par vos auménes, de bons amis sur la terre , qui le voudraient nier, cela parait trop évidemment vous recevront, après voire mort, dans ces éterpar la crainte qu’ils ont de les perdre. Qui aime ncis tabernacles où le Père|, le Fils, et le Saintsi fort les richesses , il est impossible qu’il aime Esprit , seul Dieu vivant et immortel , est glorifié Dieu : qui n’aime pas Dieu , il est impossible qu’il dans tous les siècles des siècles. Amen. soit sauvé. « O Dieu, qu’il est difficile que ceux - qui ont de grands biens parviennent au roj'aume

. du ciell » Quam difficile qui pecunias possi- AUTRE EXORDE

dent, possunt pervenire ad regnum Dei.'

Si les richesses sont donc si dangereuses, avi- SUR LE MÊME SUJET.

sez, mes frères, à ce que vous en devez faire.

Dieu ne vous les a pas données pour les enfer- ^ ^

mer dans des coffres, ni pour les employer à tant stulim/Uit ut sit sapiens.

de dépen^ superflues , pour ne pas dire perni- ^ , quelqu’un parmi vous qui paraisse sage selon le cleuses. Elles vous sont données pour sustenter «ècle,qu*ildeTictuit!foaaûDd’é(reftaLge./. Cor. m,is. Jésus-Christ, qui languit en la personne des

pauvres; elles vous sont données jiour racheter | Que pensez-vous , mes révérends pères, que je vos iniquités, et pour amasser des trésors éter- I vcuHle faire anjourd hni dans cette chaire sacrée; nels. Jetez, jetez les yeux sur tant de familles I Vous avez assemblé vos amis et vos illustres pronécessiteuses qui n’osent vous exposer leur mi- pour rendre leurs respects à votre saint

sère ; sur les v ierges de Jésus , que l’on voit pies- ! pateiorcl'èi et moi je ne prétends autre chose que que défaillir dans leurs cloîtres faute de moyens passer pour un insensé : je ne veux

pour subsister; sur tant de pauvres religieux , raconter que scs folies; c est I cli^e que je lui qui sous une mine riante cachent souvent une destine, c est le panégyrique que je lui prépare, grande indigence. Un peu de courage , mes fre- Uavid ayant fait le fou en présence du roi .\chis res, faites quelques efforts pour l’amour de Dieu. ; ce prince le fit éloigner : mais I insensé que je Voyez avec quelle nlxmdance il a élargi ses mains ' vous présente mérite qu on le regarde ; et David sur nous par la fertilité de cette année : élargis- ! avant prononcé : - Bienheureux celui

sons les nfttrcs snr les misères de nos pauvres | " *1®' ®® regarde pas les folies trompeuses , • gui frères; que personne ne s’en dispense. IVe vous respexitin vanilaleset insanias/nlsas ’,a excusez pas sur la modicité de vos facultés; Je- i reconnu tacitement qu’il y avait une folie sublime sus mettra en ligne de compte jusqu’au moindre I ®t ®él‘’stc, qui avait son fond dans la vérité, présent que vous lui ferez avec un cœur plein C’est de cette divine folie que François était posdc charité : un verre d’eau même , offert dans *®^'^ i ® ®*t ®®*'® fl®® j® dois aujourd hui vous recet esprit, peut vous mériter la vie éternelle. , présenter. Donnez-moi pour cela, 6 divin Fjprit,

C’est ainsi que les biens, qui sont ordinaire- ^®* P^®*^®* délicates, ni un raisonnement ment un poison, se convertiront pour vous en s®>'’li mais de saints égarements et une sage remède salutaire. Loin de perdre vos richesses extravagance, etc.

en les distribuant ; vous les posséderez d'autant * ^® ®m®d® ovcc la sagesse humaine n ayant plus silrement, que vous les aurez plus sainte- " P»*®®®®® Dieu par les ouvrages de sa sagesse, ment prodigtirés. Les pauvres vous les rendront " ‘'.® P'“ * Dieu de sauver par la folie de In préd’une qualité bien plus excellente, car elles cban- “ dication ceux qui croiraient en lui : ■ /» ûet gent de nature en leurs mains. Dans les vûtres sapientia non cognovil mundus per sapientiam elles sont périssables ; elles deviennent incorrup- , i ,i

* /»» TViîff. XI-, n* 10, 1. III , pari. Il, col. 5«9. l ^ Pt. xwix, h.

Digiii^tîu uy vjuOgIt

DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE

Deum ; placuit Deo per slultitiam pnedicntionia satvos faeere credentes Dieu donc indigne contre la raison humaine, qui ne i'avait pns \ouiu connaître par les ouvrages de sa sagesse, ne veut plus désormais qu'il y ait de salut pour elle que par la folie. Ainsi deux desseins et deux ouvrages de Dieu forment toute la suite de son leuvre dans le monde. Ces deux ouvrages seinhlent diamétralement opposés entre eux : car l'iinest un ouvrage desagesse ; l'autre, un ouvrage de folie. L'univers est celui de la sagesse. 'V at-il rien de mieux entendu que eet édifice, rien de mieux pourvu que cette famille , rien de mieux gouverné que cet empire? Dieu avait dessein de satisfaire la raison humaine; mais elle l'a méprisé, elle a méconnu son auteur : Vive Dieu, dit le Seigneur, je ne songerai jamais à la satisfaire ; mais • je m'appliquerai à la perdre et à la eon- • fondre : • Perdam sapientiam sapientium Et delà ce second ouvrage, qui est la réparation par la folie de la croix : c'est pourquoi il ne garde plus aucune mesure; et en voici la raison : dans le premier ouvrage. Dieu se contentait de se montrer; et pour cela la proportion y était nécessaire, comme devant être une image de sa sagesse et de sa beauté immortelle : c'est pourquoi ■ tout y est avec mesure, avec nombre, avec - poids : • Omnia in numéro, pondéré et mensura ^ : il a étendu son cordeau , dit l'Écriture '* ; il a pris au juste ses alignements pour composer, |)Our ordonner, pour placer tous les éléments : ici, non content de se montrer. Il veut s'unir h sa créature; c'est-à-dire, l'inlini avec le fini. Il n'y a plus de proportion ni de mesure a garder : il ne s'avance plus que par des démarches insensées; il saute les montagnes et les collines, du ciel a la creche , de la crèche par divers bonds sur la croix , de la croix au tombeau et au fond des enfers, et de la au plus haut des deux. Tout est sans ordre, tout est sans mesure.

Par les mêmes démarchés que l'inlini s'est joint au fitii , par les mêmes le Hni doit s'élever à l'infini : il doit se libérer et s'affranchir de toutes les réglés de prudence qui le resserrent en luiinéme,arin de se perdre dans l'infini; et celte |ierte dans l'infini , parce qu'elle met au-dessus de toutes les règles, parait un égarement. Telle est la folie de François.

Ijt perte de la raison fait perdre trois chosis : Premièrement, tes insensés perdent les biens : ils Il 'en connaissent plus la valeur, ils les répandent , ils les prodiguent. Secondement, ils perdent la

SIS

honte : louanges ou opprobres, tout leur estégal; ils s'exposent sans en être émus à la dérision publique. Troisièmement, ils se perdent eux-mémes : ils ne connaissent pas l'inégalité des saisons, ni les excès du froid et du chaud ; ils ne craignent pas les périls , et s'y jettent à l'abandon avec joie. François a perdu la raison, non point par faiblesse; mais il l'a perdue lieureusement dans les ténèbres de la foi ; ensuite il a perdu les biens, le honte et soi-méme. Non seulement il néglige les biens, mais il a une avidité de les perdre; non-seulement il méprise les opprobres, mais il ambitionne d'en être couvert; non-seulement il s'expose aux périls, mais il les recherche et les poursuit. O le. plus insensé des hommes , selon les maximes du monde; mais le plus sage, le plus prudent , le plus avisé' selon les maximes du ciel !

L'ime qui possède Dieu, ne veut que lui. • J'entrerai dans les puissances du Seigneur : « Seigneur, je ne me souviendrai que de votre « justice ; • Iniroibo in polenlias Domini : Domine, memorabor jusliliœ tuœ soUut'. Quand on veut entrer dans les grandeurs et dans >es puissances du monde , on tombe nécessairement dans la multiplicité des désirs : ntais quand on pénètre dans les puissances du Seigneur, aussitôt on oublie toutle reste; onnes'occupc que des moyens de croître dans la justice , pour s'assurer la possession d'un si grand bien : Domine, memorabor juslitiœ iuœ solius. C'est ce que l'Évangile conllrmc en nous exhortant à chercher d'abord le royaume de Dieu et sa justice : Quœrite primum rcfjnum Dei cijusliliam ejut ’. Le règne, c'est potentias Domini; c'est pourquoi on travaille a acquérir la justice pour y parvenir : memorabor justitiœ Iuœ solius.

Ce n'est pas ici le temps des honneurs ; il faut porter la confusion d'a\oir méprisé notre Roi. Nous avons dégradé Dieu et sa royauté : Jésus- Christ n'est plus notre Roi ; nous avons transgressé ses lois, violé son autorité, fouléaux pieds sa majesté sjiintc ; c'est pouiquoi il ifa plus de

couronne, qu'une couronne d'épini's;et sa royauté devient le jouet des soldats, etc.

■ Pi. i.s» . in.

' iVallS. M.Xl.

' I. Cnr. I, SI.

> ibiU. V).

* Stip tl, SI.

• Job. x&xvin , 6.

PANÉGYRIQUE

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PANÉGYRIQUK

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