‹ Œuvres de Bossuet. Tome III, SermonsChapitre 180 sur 273 · SAINTE THÉRÈSE · texte numérisé non relu

SAINTE THÉRÈSE

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TroU AcUon» »!«■ U chihtê . r«p*ran« , l« drtln Ardent» , le» louIfrAiloe», par lea<|urllea lAinte Tliér*»* enflammée de l'Aoinur de ion Ulru l'efloite de l'unir à lui , en rampant tuuj lei Urus.

Nosira outem eonversatio in calis a I.

Notre lociétd est dans le» deux. Phitipp. ni, 10

Dieu a tant d'amour pour les hommes, et sa nature est si libérale , qu’on peut dire qu'il semble qu’il se fasse quelque violence quand il retient pour un temps ses bienfaits , et qu'il les empêche de couler sur nous avec- une entière profusion. C'est ce que vous pouve2 aisément comprendre, par le texte que j’ai rapporté de l'incomparable docteur des Gentils. Car encore qu'il ait plu au Père céleste de ne recevoir scs lidèles en son étemel sanctuaire , qu’après qu'ils auront fini cette vie; néanmoins il semble qu’il se repente de les avoir remis à un si long terme , puisque le grand Paul nous enseigne qu’il [leur ouvre son paradis par avance : et comme s’il ne pouvait arrêter le cours de sa muniflcence infinie, il laisse quelquefois tomber sur leurs âmes tant de lumières et tant de douceurs, et il les elève de telle sorte par la grêce de son Saint-Esprit, qu’étant encore dans ce corps mortel ils peuvent dire avec l’apôtre que leur demeure est au ciel, et leur société avéc le» anges : A’oifro autem convenatio in calis est.

C’est ce que j’espère vous faire paraître en la vie de sainte Thérèse ; et c’est, madame, à ce grand spectacle que l'Église Invite Votre Majesté. Elle verra une créature , qui a vécu sur la terrre , comme si elle eût été dans le ciel ; et qui étant composée de matière ne s'est guère moins appliquée A Dieu que ces pures Intelligences qui brillent toujours devant lui par la lumière d'une charité étemelle, et ehantent perpétuellement ses louanges. Mais , avant que de traiter de si grands secrets, allons tousensemble puiser des lumières daoslasourcedc la vérité ; prions la sainte Vierge de nous y conduire; et pour apprendre à louer un ange terrestre, joignons-nous avec un ange du ciel. Aoe.

Vous avez écouté , mes frères , ce'que nous a dit le divin apôtre : qu'encore que nous vivions sur la terre dans la compagnie des hommes mortels, néanmoins il ne laisse pas d'être véritable

que > notre demeure est au ciel , > et notre société avec les anges : Nostra autem convenatio in calis est. C'est une vérité importante, pleine de consolation pour tous les fidèles ; et comme je me propose aujourd'hui de vous en montrer la pratique dans la vie admirable de sainte Thérèse, je tâcherai avant toutes choses de rechercher jusqu’au principe cette excellente doctrine. Et pour cela , je vous prie d’entendre : qu’encore que l’Église qui règne an ciel et celle qui gémit sur la terre, semblent être entièrement séparées ; Il y a néanmoins un lien sacré, par lequel elles sont unies. Ce lien , messieurs, c’est la charité, qui se trouve dans ce lieu d’exil aussi bien que dans la céleste patrie; qui réjouit les saints qui triomphent, et anime ceux qui combattent ; qui se répandant du ciel en la terre , et des anges sur les mortels , fait que la terre devient un ciel , et que les hommes deviennent des anges.

Car, ô sainte Jérusalem, heureuse Église des premiers-nés dont les noms sont écrits au ciel ; quoique l’Église votre chère sœur, qui vit et qui combat sur la terre, n’ose pas se comparer a vous, elle ne laisse pas d’assurer qu’un saint amour vous unit ensemble. 11 est vrai qu’elle cherche, et que vous possédez; qu’elle travaille, et que vous vous reposez ; qu’elle espère , et que vous jouissez. Mais parmi tant de différences, par lesquelles vous êtes si fort éloignées , il y a du moins ceci de commun ; que ce qu’aiment les esprits bienheureux, c’est ce qu’aiment aussi les hommes mortels. Jésus est leur vie, Jésus est la nôtre ; et parmi leurs chants d’allégresse , et nos tristes gémissements, on entend résonner partout ces paroles du sacré Psalmiste : H/iAi autem adharen Deo bonum est: • Mon bien est dem’unira Dieu. • C’est ce que disent les saints dans le ciel , c’est ce que les fidèles répondent en terre : si bien que s’unissant saintement avec ces esprits immortels; par cet admirable cantique que l’amour de Dieu leur inspire, ils se mêlent dte cette vie à la troupe des bienheureux , et ils peuvent dire avec l’apôtre ; « Notre conversation est dans les cieux : • Nostra eonversatio in calis est. Telle est la force de la charité, qu’elle fait que le saint apôtre ne craint pas de nous établir dans le paradis , même durant ce pèlerinage , et ose bien placer des mortels dans le séjour d’immortalité. Car il faut ici remarquer une merveilleuse doctrine, qui fera le sujet de tout ce discours, c’est, mes frères, que cet Elsprit saint qui est l’auteur de la charité, qui la fait descendre du ciel en la terre, a voulu aussi lui donner des ailes pour retourner an lieu de son origine.

En effet , il est véritable , le mouvement de la charité c’est de tendre toujours aux choses cé-

DK SAINTE THÉRÈSE.

testes : ni le poids de ce corps mortel, ni les liens de la chair et du sang , ne sont pas capables de la retenir ; elle a trop de moyens de s’en détacher et de s’élever au-dessus. Elle a premièrement l’espérance , elle a secondement des désirs ardents , elle a troisièmement l’amour des souffrances. « Mab qui pourra entendre ces choses? > Quis sapiens, et intelliget hœc ' ? Qui pourra comprendre CCS trois mouvements, par lesquels une ime enflammée et touchée de l’amour de Dieu se déprend de ce corps de mort? Elle se voit au milieudes biens périssables, mais elle passe bientAt au-dessus par la force de son espérance : " es-

• pérance si ferme et si vigoureuse, qu’elle s'a- > vance, dit saint Paul ’, au dedans do voile : • spem incedentemüsque ad infen'ora velaminis; c’est-à-dire , qu’elle perce les deux pour pénétrer jusqu'au sanctuaire, où • Jésus notre avant-cou-

• reur est entré pour nous : • Prœcursor pro nobis introivil Jésus

Voyez, mes frères, le vol de celte âme que l'amour de Dieu a blessée : elle est déjà au ciel par son espérance ; mais, hélas I elle n’y est pas encore en effet , les liens de ce corps.l’arrêtent. C’est alors qne la charité lui inspire des désirs pressants, par lesquels elle s’efforce de rompre ses chaînes en disant avec saint Paul ; Cupio dissolvi, et esse eum Chrisio * ; • Hal que ne

• suis-je bientôt délivrée, afin d’étreavec Jésus- •> Christ! > Ce n’est pas assez des désirs ; et la charité , qui les pousse , étant irritée contre cette chair, qui la tient si longtemps captive , semble la vouloir détruire elle-même par un généreux amour des souffrances. C’est par ces trois divins mouvements , que Thérèse s’élève au-dessus du monde. Ils sont grands , ils sont relevés ; et peutêtre auriez-vous peine de les retenir, ou d'en bien comprendre la connexion , si je ne les répétais encore une fois en les appliquant à notre sainte. Enflammée de l'amour de Dieu , elle le cherche par son espérance ; c’est le premier pas qu’elle fait : que si l’espérance est trop lente, elle y court, elle s’y élance par des désirs ardents et impétueux ; tel est son second mouvement : et enfin son dernier effort c’est que les désirs ne sufllsant pas pour briser les liens de sa chair mortelle, elle lui livre une sainte guerre; elle tâche, ce semble, de s'en décharger par de longues mortifications , et par de continuelles souffrances, afin qu'étant libre et dégagée, et ne tenant presque plus au corps , elle puisse dire avec vérité ces paroles du saint apôtre ; IS'ostra aulem conversatio in calis

'* llr. lu.

• Htbr. Yl, IV.

• fhil. I.

est : • Notre conversation est dans les cieux. - Ce sont, messieurs, ces trois actions de la charité de Thérèse , qui partageront ce discours. Je commence à vous faire voir quelle est la force de son espérance. Vous comprenez bien , je m'assure , qne, dans une matière si haute , j’ai besoin d’une attention fort exacte ; mais il ne faut rien méditer de bas quand on parle de sainte Thérèse, et qu’on a l'honneur, madame, d’entretenir Votre Majesté.

PaXHIEB POINT.

L’espérance que je vous prêche , celle que le Fils de Dieu nous enseigne , et qui élève si fort l’âme de Thérèse, n’est pas semblable à ces espérances par lesquelles le monde trompeur sur- , prend l’imprudence des hommes, ou abuse leur crédulité. L’espérance dont le monde parle, n'est autre chose, à le bien entendre , qu'une illusion agréable; et ce philosophe l’avait biA compris, lorsque ses amis le priant de leur défloir l’espérance, il leur répondit en un mot ; C’est un

• songe de personnes qui veillent : » Somnium vigilantium '. Considérez en effet, messieurs, ce que c’est qu’un homme enflé d’espérance. \ quels honneurs n’aspire-t-il pas? quels emplois, quelles dignités ne se donne-t-il pas à lui-même?

Il nage déjà parmi les délices , et il admire sa grandeur future. Rien ne lui parait impo.ssible : mais lorsque, s’avançant ardemment dans la carrière qu'il s’est proposée, il volt naître de toutes parts des difficultés qui l’arrêtent à chaque pas , lorsque la vie lui manque, comme un faux ami, au milieu de ses entreprises, ou que , forcé par la rencontre des choses, il revient à son sens rassis, et ne trouve rien en ses ^ains de toute cette haute fortune , dont il embrassait une vaine image; que peut-il juger de lui-même, sinon qu'une espérance trompeuse le faisait jouir pour un temps de la douceur d'un songe agréable ? et ensuite ne doit-il pas dire, selon la pensée de ce philosophe, que l'espérance peut être appelée • la

• rêverie d’un homme qui veille : • Somnium vigilantium ? Mais , ô espérance du siècle , source infinie de soins inutiles et de folles prétentions , vieille idole de toutes les cours, dont tout le monde se moque , et que tout le monde poursuit, ce n’est pas de toi que je parle; l’espérance des enfants de Dieu, que je dois aujourd’hui prêcher, et que nous devons tous admirer en sainte Thérèse, n’a rien de commun avec tes erreurs.

Apprenezaujourd’hui,mes frères, à remarquer la différence de l’une et de l'autre , afin que vous puissiez dire avec connaissance : • Ah 1 vraiment

> Âpué 5. XIV, n*f, t. ni, p. 93

l>Ai\EOyKIQlJE

I 11 est meilleur d'espérer en Dieu , que de se con-

• fier aux grands de la terre : • ISonum est confidere in Domino, quam confiderc in homine Mais pénétrons profondément cette vérité, et disons, s'il se peut, en peu de paroles, que cette différence consiste en ce point, que l'espérance du monde laisse la possession toujours incertaine, et encore beaucoup éloignée, au lieu que l’espérance des enfants de Dieu est si ferme et si immuable , que je ne crains point de vous assurer ((u'clle nous met par avance en possession du bonheur que l'on nous propose, et qu'elle fait un commencement de la jouissance. Prouvons-lc solidement par les Écritures; et parmi un nombre infini d’exemples par lesquels elles nous confirmeut cette vérité , je vous prie d’en remarquer

’ seulement un seul qui n'est ignoré de personne.

Dieu avait promis Jésus-Christ au monde; et Isaïe voyant en esprit cette grande et mémorable journée en laquelle devait naître son libérateur, il s'écrie transporté de joie : • Un petit enfant nous « est né, un fils nous est donné : > Parvulus natus estnobis, elfilius dalus est nobis‘. Chrétiens, il écrivait cette prophétie plusieurs siècles avant sa naissance ; néanmoins il le voit déjà , il soutient qu’il nous est donné , seulement à cause qu'il sait qu'il nous est promis , et que , comme dit le grand Augustin , • toutes les choses que Dieu a promi-

• ses, selon l'ordre de ses conseils sont déjà en

• quelque sorte accomplies , parce quelles sont « assurées: » Quœventuraerant,jam inDei prœdestinatione veluifacta erant, quiacertaeranO. Vous voyez par là, chrétiens, que, selon les Écritures sacrées, la promesse que Dieu nous donne , à cause de sa certitude , est infaillible.

Notre incomparable Thérèse a imité ce divin prophète. Se sentant appelée, par la Providence, a procurer la réformation de l'ordre ancien du Carmel , si renommé par toute l'Église , elle croit déjà l’ouvrage achevé, parce que c'est Dieu qui lui a ordonné de l'entreprendre. C’est un miracle incroyable de voir comment cette fille a bâti ses monastères. Représentez-vous une femme, qui, pauvre et destituée de tout secours, a pu bâtir tous les monastères dans lesquels elle a fait revivre une si parfaite régularité ; elle n'avait ni fonds pour leur subsistance , ni crédit pour en avancer l'établissement. Tontes les puissances s'unissaient contre elle , j'entends et les ecclesiastiques et les séculières, avec une telle opiniâtreté, qu'elle paraissait invïncible.Tuulcsles|>crsoimes zélées que Dieu employait a cette œuvre, et même ses serviteurs les plus fldeles, désespéraient du

■ Pt. CVVII , 8.

• /j. It . 6.

* IP Ont nfi.'lih, VTII, rap. \vm, t. v|i, rot. VSI.

succès, et le disaient ouverUment à la sainte mère. Elle seule demeure constante dans la ruine apparente de tous ses desseins; aussi ferme que le fidèle Abraham, • elle fortifie son espé- " rance contre toute espérance : ■ Jn spem contra spem, dit le grand apôtre '; c’est-à-dire, qu'ou manquait l’espérance humaine, accabirâ sous les ruines de son entreprise , là une espérance divine commeni;ait à lever la tête au milieu de tant de débris. Animée de cette espérance, lorsque tout l'édiûce semblait abattu, elle le croyait déjà établi. Et cela pour quelle raison, si ce n'est qu’il est bon d’espérer en Dieu, et non pas d'espérer aux hommes : parce qu'aiiisi que je l'ai déjà dit, l'espérance que l'on a aux hommes ne nous montre que de fort loin la possession , n'est qu’un amusement inutile qui substitue un fantôme au lieu de la chose ; et au contraire l'espérance que l'on met en Dieu est un commencement de la jouissance ?

Mais, mes frères, ce n'est pas assez d'avoir établi celte vérité sur des exemples si clairs : afin que vous soyez convaincus combien il est licau d'espérer en Dieu , il faut vous montrer la raison de cette excellente doctrine. Je vous prie de vous y rendre attentifs, elle est tirée d'un trè.shaut principe; c'est l’immobilité des conseils de Dieu , et sa consistance toujours immuable. • Je « suis Dieu, dit le Seigneur, et je ne change ja- « mais ’ ; > et de là s’ensuit une conséquence que je ne puis vous exprimer mieux que par ces beaux mots de Tertullien, qui sont tous faits pour notre sqjet : « Il est digne de Dieu , dit-il , « de tenir pour fait tout ce qu'il ordonne, soit

• pour le présent, soit pour le futur ; parce que " son éternité , qui l'élève au-dessus des temps,

• le rend maître absolu de l'un et de l’autre : • Divinitati competit, quœcumgue decreverit, ut perfecta reputare; quia non sit apvd iHam dijferentia temporis, apud quam uniformem statum temporum dirigit «ternitas ipsa ’.

Voilà, messieurs, de grandes paroles que nous trouverons pleines d'un sens admirable , si nous le savons bien développer. Il veut dire qu'il y a graude différence entre les promesses des hommes et les promesses de Dieu. Quand vous promettez, ô mortels, de quelque crédit que vous vous vantiez, et fussiez-vous, s'il se peut , plus grands que les rois dont la puissance fait trembler le monde, l'événement est toujours douteux : parce que toutes vos promesses ne regardent que l'avenir, et cet avenir n'est pas en vos mains : un nuage é;>ais le couvre à vos yeux , et > ous en

• Rnm. IV, 13.

> Malarh. Ili . 0.

* À'ivr'rt. .V'fp'jon. hb- lil, n*

DE SAINTE TUÉHESE.

Ate la connaissance. C'est pourquoi l'espérance humaine, chancelante, timide, douteuse, sans appui et sans fondement , ne peut mettre l’esprit en repos, parce qu'elle le tient toujours en suspens sur un avenir incertain. Mais ce grand Dieu, ce grand Roi des siècles , dont nous révérons les promesses, étant éternel , immuable, seul arbitre de tous les temps, il les a toujours présents à ses yeux, et lui seul en a mesuré le cours. Comme donc le temps à venir n’est pas moins à lui que le présent, il s’ensuit que ce qu’il promet n'est pas moins certain que ce qu'il donne. I.e ciel et la terre passeront , mais ses paroles ne passeront pas ' ; et puisqu’il se trouve toujours véritable, soit qu'il donne, soit qu’il promette, le chrétien ne se trouve pas moins assuré lorsqu’il espère, que lorsqu’il jouit.

Et c’est à quoi regarde le divin apdtre, lorsqu’il dit que notre demeure est aux deux. Éveillezvous , mortels misérables , ne vous imaginez pas être en terre ; croyez que votre demeure est au ciel , où vous êtes transportés par votre espérance. Vous en êtes éloignés par votre nature , mais « il

• vous a tendu sa main du plus haut des deux'; ■ Misit manum suam de coelo; c’est-ù-dire, il vous a donné sa promesse par laquelle il vous invite ù sa gloire. Non-seuiement il a promis, mais encore il a juré, dit l’apAtre, et ' il a juré par iui-

• même : > Juravit per semelipsum ’ ; et >• pour < faire connaître aux hommes la résolution im-

• muable de son conseil éternel, il a pris sa vérité

• à témoin que le ciel est notre héritage : Volent oslendere pollicUationis hœredibus immobililalem consilü tui, Me rposuit j usjurandum^. Après cette promesse fidèle, aprèsce serment inviolable par lequel Dieu s’engage ù nous, le chrétien peutil être en doute? Non , mes frères , Je ne le crois pas. Une promesse si sûre , si bien confirmée me vaut un commencement de l’exécution ; et si la promesse divine est un commencement de l'exécution, n’ai-je pas eu raison de vous dire que l'espérance qui s’y attache est un commencement de la jouissance? C’est pourquoi l’apûtre saint Paui dit, qu'elle est l’ancrede notre âme; Qmm sicut anchoram habemus animœ tutam et firmam*. Qu’est-ce à dire, que l’espérance est l’ancre de l'âme? Représentez-vous un navire, qui, loin du rivage et du port , vogue dans une mer inconnue. Si la tem^te l'agite, si les nuages couvrent le soleil , alors le pilote incertain , craignant que la violence des vents et des flots irrités ne le pousse contre des écueils, commande aussi-

• Matth, xxîv.

* Htb. VI , 13.

» /6ift 17.

4 Ibid. 19.

âlO

tôt que Ton jette raocre^ et cette aucre lui fait trouver la consistance parmi les flots , de peur que le vaisseau ne soit emporté ; la terre au milieu des ondes est comme un port parmi les orages.

C'est ainsi , A enfants de Dieu ; et pour retourner à notre sqjet après cette digression nécessaire, c'est ainsi, divine Thérèse, que votre âme s’établit au ciel. Battue de l’orage et des vents qui agitent la vie humaine comme un océan plein d'écueils , et ne pouvant encore arriver au ciel , vous y jetez cette ancre sacrée; je veux dire, votre espérance ; par laquelle étant attachée dans cette bienheureuse terre des vivants , vous trouvez la patrie mêmedans l'exil, la consistance dans l’agitation, la tranquillité dans la tourmente ; et mêlee avec les esprits célestes , auxquels votre esprit est uni, vous pouvez dire avec i'apAtre : ISostra autem conversalio in coeUs est : • Notre conver- > sation est aux cieux. - Ne parlez donc plus A Thérèse de toutes les prétentions de la terre. Accoutumée ù une autre vie, elle n'entend plus ce langage; et son âme, élevée au ciel par la lorce de son espérance , n'a plus de goût ni de sentiment que pour les chastes voluptés des anges. Que 1e monde s’irrite contre elle, qu’il contredise ses pieux desseins, qu'il la déchire par ses calomnies, qu’on la traîne â l’inquisition comme une femme qui donne ia vogue à des visions dangereuses; qu’elle entende même les prédicateurs tonner publiquement contre sa conduite ; car cela lui est arrivé, sa compagne en tremblant d’effroi ; et figurez-vous, clircticus, quelle devait être sou émotion , se voyant ainsi attaquée dans une célèbre audience : toutefoiselle ne sent pas cet orage; toutes ces ondes, qui tombent sur elle, ne sont pas capables de l’ébranler. Son esprit demeure tranquille , comme dans une grande bonace, au milieu de cette tempête ; et cela , pour quelle raison? parce qu’il est solidement établi sur cette ancre immobile de son espérance.

Chrétiens, profltonsdece grand exemple. Parmi tous les troubles qui nous tourmentent, parmi tant de différentes agitations, dans les morts cruelles et précipitées de nos proches et de nos amis, jetons au ciel cette ancre sacrée, je veux dire notre espérance. Ah ! si nous étions appuyés sur cette espérance immuable; les maladies , 1rs pertes de biens et les afflictions ne seraient pas capables de nous submerger! Toutes ces ondes, qui tombent sur nous , feraient flotter légèrement ce vaisseau fragile ; mais elles ne pourraient pas l’emporter bien loin , parce qu'il serait appuyé sur cette ancre de l'espérance.

Et vous , princes et grands de la terre , pourquoi offrez- vous A Thércsi' des richesses ? Écoutez ctim'uc clic parle à ces saintes tilles (|u'une corn-

PANEGYRIQUE

mune cspéraoce nuit avec elle : Soyons pauvres, mes chers sœurs , soyons pauvres dans nos maisons et dans nos habits : Elle ne veut lien dans ses monastères qui ne sente la pauvreté de Jésus ; elle veut toujours être pauvre : parce que ce n’est pas ici le temps de jouir, mais c’est seulement le temps d'espérer. Soyons chrétiennes , mes sœurs , leur dit-elle. E3le craint de rien posséder, sachant que le vrai chrétien ne possède pas , mais qu’ii cherche; qu’il ne s’arrête pas, mais qu’il passe comme un voyageur pressé ; qu'il ne bâtit pas sur la terre , parce que sa cité n’est pas de ce inonde , et qu’une loi bienheureuse lui est imposée de ne se réjouir que par espérance : Spe gaudentet'.

Mais, chrétiens , si vous voulez voir jusqu’où la sainte espérance a élevé l’âme de Thérèse , méditez ce sacré cantique que l’amour divin iui met ù la bouche. Je vis, dit-elle, sans vivre en moi; et j’espère une vie si hante , que je meurs de ne mourir pas. Qu’entends-je, et que dites-vous, divine 'Thérèse? Je vis, dit-elle, sans vivre en moi. SI vous n’êtes plus en vous-même , quelle force vous a enlevée sinon celle de votre espérance? O transports inconnus an monde, mais que Dieu fait sentir aux saints avec des douceurs ravissantes ! Thérèse n’est donc plus sur la terre , elle vit avec les anges ; elle croit être avec son Époux. Et ne vous en étonnez pas : l’espérance a pu faire un si grand miracle. Car comme les personnes agiles, pourvu qu’elles puissent appuyer la main, porteront après aisément le corps ; ainsi l’espérance , qui est la main de l'âme , par laquelle elle s’étend aux objets , sitât qu’elle s’est appuyé sur Dieu , elle est si forte et si vigoureuse , qu’elle y enlève après l’âme tout entière. Vivez done heureuse, é Thérèse , vivez avec cet époux céleste , qui seul a pu gagner votre cœur. Si vous ne pouvez encore le joindre , envoyez votre espérance après lui ; et enrichie par cette espérance, méprisez hardiment tous lesbiensdu monde. Car quelle possession se peut égaler à une espérance si belle, et quels biens présents ne céderaient pas à ce bienheureux avenir I

Où courez-vous, mortels abusés, et pourquoi allez-vous errants de vanités en vanités , toujours attirés et togjours trompés par des espérances nouvelles? Si vous recherchez des biens eR'ectife, pourquoi poursuivez -vous ceux du monde, qui passent légèrement comme un songe? Et si vous vous repaissez d'espérances , que n’en choisissezvous qui soient assurées? Dieu vous promet ; pourquoi doutez-vous? Dieu vous parle ; que ne suivez-vous ? 1 1 vaut mieux espérer de lui , que de recevoir les faveurs des mitres ; et les bieus qu’il

* iii , 12.

promet sont plus assurés que tous ceux que le monde donne. Espérez donc avec Thérèse ; et pour voir manifestement combien est grand le bien qu’elle cherche , regardez de quelle ardeur elle y court, et par quels désirs elle s’y élance : c’est ma deuxième partie.

SECOXD POINT.

C’est une loi de la Providence , que la jouissance succède aux désirs ; et le chrétien ne mérité pas de se réjouir dans le ciel , s'il n’a auparavant appris à gémir dans ce lieu de pèlerinage. Car pour être vrai chrétien, il faut sentir qu’on est voy ageu r ; et vous m’avouerez aisément que celuilà ne la connaît pas , qui ne soupire point après sa patrie. C’est pourquoi saint Augustin a dit ces beaux mots, qui méritent bien d’être médités : Qui non gémit peregrinus, non gaudebü civis' : ’ Celui qui ne gémit pas comme voyageur, ne

• se réjouira pas comme citoyen; • c’est-à-dire, si nous l'entendons , il ne sera jamais habitant du ciel , parce qu’il a voulu l’être de la terre : puisqu'il refuse le travail du voyage , il n’aura pas le repos de la patrie ; et s’arrêtant où il faut marcher, il n’arrivera pas où il faut parvenir ; Qui non gémit peregrinus , non gaudebit civis. Ceux au contraire qui déploreront leur exil, seront habitants du ciel; parce qu’ils ne veulent pas l’être de ce monde , et qu’ils tendent par de saints désirs à la Jérusalem bienheureuse. Il faut donc, mes frères, que nous gémissions. C’est à vous, heureux citoyens de la céleste Jérusalem, c’est à vous qu’appartient la joie ; mais pendant que nous languissons eu ce lieu d’exil, les pleurs et les désirs font notre partage. Et Itevid a exprimé nos vrais sentiments, quand il a chanté d’une voix plaintive : Super ftumina Babylonis, iUicsedimus; etflevimus, dum recordaremur Sion' :

• Assis sur les fleuves de Babylone , nous avons < gémi et pleuré en nous souvenant de Sion. >

Remarquez ici, chrétiens, les deux causes de la douleur que ressent une âme pieuse , qui attend avec l’apêtre l'adoption des enfants de Dieu’. Pour quelle cause soupirez-vous donc , âme sainte, âme gémissante, et quel est le sqjet de vos plaintes? Le prophète en rapporte deux; c'est le souvenir de Sion, et les fleuves de Babylone. Pouquoi ne voulez- vous pas qu’elle pleure, éloigoiv ^ ce qu’elle cherche, et ex posée au milieu de ce qu’elle fuit? Elle aime la paix de Sion , et elle se sent reléguée dans les troubles de Babylone ou elle ne voit que des eaux courantes ; c’est-à- dire, des plaisirs qui passent : Super flumina Babylo-

« ^MâP. t» CXLUI, D* 4, t If I CuL

» P$. cxxxxi.

> Rom. MU, 21.

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