‹ Œuvres de Bossuet. Tome III, SermonsChapitre 183 sur 273 · SAINTE CATHERINE · texte numérisé non relu

SAINTE CATHERINE

Abui quR IM homme* font de la «clenee. Iji Itonne vie, l’édlflcalioti de* Ames, le triomphe de U vérilé, lin h laquelle doit ^Ire rapportée toute la KieiK% du djii&llariisme.

Dtdil itli scienliam snncloram.

Il lui a donné la acîenee des saints. Sap. x , fo.

Encore que l’ennemi de notre salut ne se désiste jamais de la folle et téméraire entreprise de renverser l'Église de Dieu , toutefois noua voyons par les Écritures qu'il n'agit pas toujours par la force ouverte. Souvent il parait en tyran, il persécute les fldèles; mais souvent, dit Saint Augustin', il fait le docteur, et il se mêle de les enseigner ; de sorte qu'il ne suffit pas que Dieu ait opposé à ses violences la victorieuse armée des martyrs , dont le courage invincible a épuisé la cruauté de tous les supplices; mais il est également nécessaire qu'il éclaire aussi des docteurs, pour combattre les dangereuses maximes par lesquelles son ennemi Uche de corrompre ia simplicité de la foi , et de détruire la vérité de son Évangile.

C'est un grand miracle, messieurs, qu'une lille de dix-huit ans ait osé marcher sous les étendards de cette armée laborieuse et entreprenante, dont la discipline est si dure, qu'elle ne doit l'emporter sur ses ennemis qu’en ies lassant par sa patience ; mais je ne crains point d'assurer que c’est quelque chose encore de plus admirable, qu'elle tienne rang parmi les docteurs; et que Dieu unissant en elle, si je puis parler de la sorte, toute la force de son Saint-Esprit, elle ait été aussi éclairée pour annoncer la vérité , qu’elle a paru déterminée à mourir pour elle. L'n tel prodige, messieurs, n'est pas proposé en vain à l'Église ; et nous en tirerons de grandes lumières pour la conduite de notre vie, si Dieu, fléchi par la sainte Vierge, dont nous implorons le secours, daigne diriger nos pensées, et bénir nos intentions. Disons donc avant toutes choses , Ave.

Je n'ignore pas , chrétiens , que la science ne soit un présent du ciel , et qu'elle n’apporte au inonde de grands avantages ; je sais qu'elle est lu lumière de l’entendement , la guide de la vo-

* Quoique la Légende de sainte Catberine qu*a suivie Bossuet dans ce dUcours, n’aU point d'autbrotidté, comme les ciilkpjM en convlenoentf cela ne nuit en rien à la solidité des InstracUons que le prédicateur en a tirées. {Édit, de /VrmitUa. )

‘ tmar. in P$nl. itiix , n* l , t. IT , cul. 3M.

lonté, la nourrice ne la vertu, l'âme de la vérité, la compagne de la sagesse, la mère des bons conseils; en un mot, l'âme de l’esprit, et la maîtresse de la vie humaine. Mais comme il est naturel à l’homme de corrompre les meilleures choses, cette science, qui a mérité de si grands éloges , se gâte le plus souvent en nos mains par l'usage que nous en faisons. C'est elle qui s’est élevée contre la science de Dieu : c’est elle qui , promettant de nous éclaircir, nous aveugle plutôt par l’orgueil ; c'est elle qui nous fait adorer nos propres pensées sous le nom auguste de la vérité; qui, sous prétexte de nourrir l’esprit, étouffe les bonnes affections, et enfin qui fait succéder à la recherche du bien véritable, une curiosité vague et infinie, source inépuisable d’erreurs et d’égarements très-pernicieux.

Mais je n’aurais jamais fait, messieurs, si .Je voulais raconter les maux que fait naître l'amour des sciences , et vous dire tous les périls dans lesquels II engage les enfants d'Adam, qu’uu aveugle désir de savoir a rendu avec sa race, justement maudite , le jouet de la vanité, aussi bien que le théâtre de la misère. Un docteur inspiré de Dieu , et qui a puisé sa science dans l'oraison , en réduit tous les abus à trois chefs. Trois sortes d'hommes, dit saint Bernard', recherchent la science désordonnément. « Il y en a qui

• veulent savoir, mais seulement pour savoir; et « c’est une mauvaise curiosité : • Quidam scire volunl, ul sciant; et turpis curiositas est. ■ Il

• y en a qui veulent savoir, mais qui se proposent

• pour but de leurs grandes et vastes connais-

• sances , de se faire connaître eux-mêmes , et de

• se rendre célèbres; et c'est une vanité dange- « reuse: • Quidam scire votant, utscianluripsi ; et turpis vanitas est. « Enfin il y en a qui veulent « savoir, mais qui ne désirent avoir de science « que pour en faire trafic, et pour amasser des « richesses: et c'est une honteuse avarice : ■ Quidam scire votant , ut scienliam suam vendant; et turpis quœstus est. Il y en a donc, comme vous voyez, à qui la science ne sert que d’un vain spectacle; d’autre â qui elle sert pour la montre et pour l’appareil ; d’autres à qui elle ne sert que pour le trafic, si je puis parler de la sorte. Tous trois corrompent la science, tous trois sont corrompus par la science. La science étant regardée en ces trois manières, qu'est-ce autre chose, mes frères, • qu’une très-mauvaise

• occupation qui travaille les enfants des hom-

• mes, . comme parle l’Ecclésiaste? Pessimam hanc occupationem dédit Deus filiis hominum, utoccuparenturin ea *.

• In Ctint. 5prm. xnvi, n*j

J * Ecch». 1 , |:l. I

iwok\

PA^^GYniOUR

Cnrieux , qui vous rrpalssoz d'une sp<-<'ulation stérile et oisive, sneliez que cette vive lumière, qui vous charme dans la seienee, ne lui est pas donnée seulement pour réjouir votre vue, mais pour conduire vos pas , et régler vos volonti's. Esprits vains, qui faites trophée de votre doctrine avec tant de pompe , pour attirer des louantes , sachez que ce talent glorieux ne vous a pas été confié pour vous faire valoir vous-mêmes, mais pour faire triompher la vérité. Ames Idehes et intéressées, qui ii'eroployez la science que pour gagner lesbiens de la terre, méditez sérieusement qu'un trésor si divin n'est pas fait pour cet indigne trafic; et que s'il entre dans le commerce, c'est d'une manière plus haute, et pour une fin plus sublime , c'est-à-dire , pour négocier le salut des Ames. C’est ainsi que la glorieuse sainte Catherine , que nous honorons , a usé de ce don du ciel. Elle a contemplé au dedans la lumière de la science, non pour contenter son esprit, mais pour diriger ses affections : elle l'a répandue au dehors au milieu des philosophes et des grands du monde, non pour établir sa réputation , mais pour faire triompher l'Évangile : enfin elle l'a fait profiter, et l'a mise dans le commerce, non pour acquérir des biens temporels, mais pour gagner des Ames à Jésus-Christ ; c’est par ou Je me propose de vous faire entendre qu'elle possède la science des saints et c'est tout le sujet de ce discours.

PBEVIIEB ?OMT.

Je ne suis pas fort surpris que les seiences profanes soient considérées comme un divertissement de l'esprit : elles ont si peu de solidité, que l'on peut, sans grande injure, n'en faire qu'un Jeu. Mais que l'on regarde Jésus-Christ comme un sujet de recherches curieuses, et que tant d'hommes se persuadent d'étre bien savants dans les mystères de son royaume, quaud ils ont trouvé dans son Évangile de quoi exercer leur esprit par des questions délicates, on de quoi l'amuser par des méditations agréables; c'est ce qui ne se peut souffrir à des chrétiens. Pareeque Jésus-Christ est une lumière, ils s’imaginent peut-être qu'il suffit de la contempler et de se réjouir à sa vue; mais ils devraient penser nu contraire que cette lumière n’éclaire que ceux qui la suivent, et non simplement ceux qui la regardeut. • (jui me suit , nous dit-il , et non qui ' me voit, ne marche point dans les ténèbres : > Qui sequilur me, non amhulat in tenebri.i’. Par où il nous fait entendre que qui le voit sans le suivre, n'en marche pas moins dans In nuit

■ Joan. Vlii, 13.

et dans les ombres de la mort. Ainsi « celai qui t SC vante de le connaître, et qui ne îiarde pas « ses commandements, est un menteur, dit saint " Jean , et la vérité n'est pas en lui : » Qu dicit se nosse Deum , ci mandata ejus non custodd^ mendaxest, clin hoc veritas non est*. Pourquoi ne connalt-il point Jésus-Christ? parce qu'il ne lu connaît point tel qu'il est : je veux dire qu'il le connaît comme la vérité; mais il ne le connaît pas comme la voie; et Jesus-Chrisl, comme vous savez , est Ti:n et l'autre. « Je suis, dit'i) , la >oie et la vérité . Lgo sum via et veritas'; vérité qui doit être méditée par une scrieuse contemplation ; mais voie ou il faut entrer par de pieuses pratiques *.

* CeU paraît par une belle distinctioQ , que ooas apprenons de i’ÊTaogiie. Il y a le Icnpa de voir : alors l'esprït sera Sdlisrail dans toulcssescurioailéa^iaoiuiables. «Nous n verrous lace à face : » Fade ad /aciem. Maintenant ce n’est pas le temps, « nous ne voyons qu’en ériigme : > Sj>ecutum In eniçmafe^. Atosl ü oc faut pas penser eo celte rie k repaître la cmiosité et le déair de Mvoir : c’est pourquoi, • lieureuv ccuv qui ont le cœur pur, parce qu ils

• verront Dieu : • licafi mundo corde, guontam iJrum

ridrbunt*. Videfrun/, ils verront. Alors ce sera le leiniis de satisfaire l’esprit; maintenant c'est le temps de purtfier le l'/pur. Aussi voyons-nous que te Fils de Dieu nous a donné des lumières, non autant qu’il en faut pour nous satisfaire, mais autant qu'il en faut |H.»ur nous amiluire. Qaiid au milieu de la nuit on présente une laiiqw* k un homme, ce n'est pas pcMir réjouir sa vue |iar la i>eauté <)e ta lumière : le jour est «iestiné pour cela. Alors on volt le soleil qui anime louti'S k‘t> couleurs, et qui.r^oulapar une liimièro vive et é’clalante toute la face de la natun\ CcUe petite lumière qu’on vous met en attendant devant les yeuv, n’ejtt de.slinéeqiie pour vous comluire. Aiusi en a-t-on fait auv hommes; et ce n'est )>as moi qui le dis, c'e&t l’Kcrilure eile-niéme ipii couqiare la saine doctrine « à une n lauqH' allumée (Ai'itdaiil In nuit : » Quasi lucrrntr tuernh in ralajinoso loço^. Voici le temps de l’obscurité : témV Ines de toutes |tarls. Ce|>eft4laut , de |teur <|uc nous ne tvous lietirlions, ■ Dieu allmiie devant nos yeux un petit iiimi* « uaire : <• /.umuiarc tnintix, ut praesset Il y a

le prantl luminaire qui préside au jour : c’est la Imuière de gloire que mms vernms. 11 en faut maintenant un moindre pour pn’sider k la nuit; c’est la «loctrine de rKTan^ile au milieu «h^ ténèbres qui nous environnent. « L'n petit « rayon de clarté nous tr;iCA> im senliiT étroit par où nous •< itouvon.s marcher sûrement , jusqu’à ce que le Jour ar-

• rive, et que le soleil se lève en nos oeurs : » l.ueerna tn caliginosn loco, donre dtes iUitcescaf, et iuet/rr oriatur in cordibtu nostris. Ne vous arrêtez pas k celte lumière, M'ulemciit |M>nr la c<mlempler. Si vous voulez jouir pleinement du spectacle de la lumière, attendez le jour; cep«uidanl nrarchez et avanc»*z à la faveur «le celte limiièn^.qiiivonsesl donnée pour vous conduire : Inspire et foc secundutn exemplar quod tihi tn monte moustratum cstT. Le namheau allumé devant vous, a de la

* 1 . JnoH. Il, 4.

» ibid. XIV, 0.

* I. Cor. XIII, 13.

‘ Afrt/L V, 8.

» II. Petr. I, r.».

* <.VHeJ- I, IG.

1 Exod XXV , 40.

DE SAINTE CATUERINE.

C’cstdonc nne maxime infaillible, que la science du christianisme tend à la pratique et i'action , et qu'elie n’iliuminc que pour échauffer la connaissance, que pour exciter les affections. Mais nous i'entendrons beaucoup mieux , si nous réduisons les choses an premier principe et A la source de cette science. Cette source, ce premier principe de la science des saints, c'est la foi , de laquelle il nous importe aujourd'hui de bien entendre la nature , afin de connaître aussi son usage , et celui de toutes les connaissances qui en dépendent.

l’our cela nous remarquerons qne toute la vie clirétienne nous étant représentée dans les Écritures comme un édifice spirituel , ces mêmes Écritures nous disent aussi que la foi en est le fondement. Saint IMerrc ne parait dans l'Évangile comme le fondement de l'Église, qu’àcause qu'en reconnaissant Jésus-Christ, il a pose la première pierre , et établi le fondement de la foi. L’apdtre enseigne aux Colossiens, que « nous ■ sommes fondés sur la fui, et que c'est la fermeté

• de ce fondement qni nous rend immobiles et - inébranlables dans l'espérance de l’Évangile : » In fide fundatiy et tlabiles, et immobiles a spe Evangelii'. Et ensuite le même saint Paul définit la foi , • l’appui et le fondement des choses

• qu'il faut espérer’. • C'est pourquoi le saint concile de T rente , suivant les traces de cette doctrine , nous décrit aussi la fui en ces termes ; Humttnœ salutis initium , fundamentum et radix iotius justificationis^ : • Le commencement du

lumière; mais il a encore plus d’ardonr. Jésus-Christ dit de saint Jean . qui a commencé 5 f.ûre hriller la lumière île l'Évangile et la science du salut, t ces paroles im)>orlanles ; Itte erat Iwrrna ardrns rt tticens; et rotuistix ad horam exultare in luce ejas Voila nos curions qui veulent se réjouir 5 la lumière. Pourquoi divisent-ils le flambeau , en admirant son éclat , et nréprisanl son ardeur? il fallait joindn' Pun S ranire , el se laisser jiliitot emlïr.iser : car encore qne ce llamlieau ait de ta lumière, il a beaucoup plus d'ardeur. La lumière est cimuiu- cachée , T/rexmiri scientirr nhscondtti ranieur de la charité s’y dérouvre de toutes paris : Appanùt humnnitas et 5enignitas Jésus-Christ nous montre quelque étincelle de la hiinière de vérité é travers des nuages el des paraliotes : il n’y a que la charilé qui esl étalér- à découvert. Pour la première quelques paroles ; jaïur la sr-r-onde tout son sang, l’oiiripioi , sinon pour nous faire entendre qu’il veut luire , mais qu’il veut encore plus écliaulTer et embraser lea emurs |iar son saint amour ?

Boasuet a supprimé ce morceau , en revoyant son discours. Kosu Pavofss laissé en note, parce qu’il y renvoie dans le Panégyrique de saint François de Sales, couune on Pa remorqué d-dessus. t Edit, de Fersaittex.)

• CoL 1 , 23.

• Heb. XI, I.

• Sea. VI , cap. 8.

• Lue. 1 , 77.

’ Joan. T, 33.

• Cot. Il, 3.

' rir. ni , 4.

« salut de l'homme , la racine rt le fondement du • toute la justice chrétienne. >

Celte qualité de fondement ; attribuée h la foi par le Saint-Esprit , met , ce me semble , dans un grand jour la vérité quej’annonce;etil est maintenant bien aisé d’entendre que la foi n’est pas destinée pour attirer des regards curieux , mais pour fonder une conduite constante et réglé-e. Car qui ne sait, chrétiens, qu’on ne cherclfe pas la curiosité dans le fondement que l’on eache en terre, mais la solidité et ta consistance? Ainsi la foi chrétienne n'est pas un spectacle pour les yeux, mais un appni pour les mœurs. Ce fondement est mis dans l'obscurité ; mais ce fondement est établi avec certitude. Telle est la nature de la fol, laquelle, comme vous voyei , ne pouvant avoir l’évidence qui satisfait la curiosité, mais seulement la fermeté et la certitude capable de soutenir la conduite , ii est aisé de comprendre qu’elle déploie toulesa vertu à nous appliquer A l'action, et non à noos arrêter à la connaissance.

Sainte Catherine , messieurs, surmontant par la grandeur Je son génie la faiblesse ordinaire de son sexe, avait appris, dès sa tendre enfance, ton tes les sciences curieuses qui peuvent ou égayer ,

- ou polir, ou enfin illuminer un esprit bien fait. Mais le maître, qui l'enseignait au dedans, avait rempli son esprit de connaissanees bien plus pi'-nétrantes : Aussi le chaste amour qu’elle avait pour elles l’avait tellement touchée, qne méprisant tout le reste, elle rappelait de toutes parts ses autres pensées pour les réduire à la foi , pour les appuyer sur ce fondement, pour ensuite les appliquer de toute sa force aux saintes et bienheureuses pratiques de la piété chrétienne.

Si je ne me trompe, messieurs , souvent elle méditait le raisonnement, etjeneine trompe pas; car quiconque est rempli de l'esprit de Dieu , s’il ne le fait pas dans la même forme que j'ai dessein de le proposer, il ne laisse pas toutefois d’être persuadé de son efficace. Voici donc le raisonnement de la sainte que nous honorons, ou plutAt le raisonnement du vrai chrétien , que chacun do nous doit faire en soi-même ; J’ai eru à la parole du Fils de Dieu ; j'ai reçu la doctrine de son Évangile; j'ai posé par ce moyen un bon fondement,

I .tssuré et inébranlable , contre lequel les portes de l'enfer nu prévaudront pas : c’est le fondement de la foi , capable de soutenir immuablement la conduite de la vie présente, et l'espérance de la vie future. Mais qui dit fondement , dit le commencement de quelque édifice ; et qui dit fondement, dit le soutien de quelque chose. Que si la foi n'est encore qu'un commencement , Il faut donc achever l'ouvrage ; et si la foi doit être un soutien , c'est une nécessité de bétir dessus. No-

PANÉGYBIQUE

Ire snintc volt si clairement dans une lumière céleste cette conséquence importante , qu’elle n’a point de repos jusqu'à ee qu'elle aitbâti snriafol, et réduit sa connaissance en pratique. Mais un commencement aussi beau qu’est celui de la foi en Notpe-Seigneur, demande pour y répondre, un bâtiment magniilquc; et un soutien aussi ferme, aussi solide, attend quelque structure hardie, et quelque miracle d’architecture, si je puis parler de la sorte. Remplie de cette pensée, elle ne médite pius rien qui soit ordinaire; elle n’a plus dans l’esprit que des choses qui surpassent toute la nature; le martyre, la virginité: celui-là capable de nous faire vaincre toute la fureur des démons , de nous élever au-dessus de la violence des hommes; celle-ci donnée pour nous égaler à la pureté des esprits célestes.

Et plût à Dieu , chrétiens , que nous eussions aujourd’hui compris , à i'exemple de cette sainte , que quelque grande que soit la foi , quelque lumineuse que soit la science qui est appuyée sur ces principes , tout cela n’est encore qu’un commencement de l’œuvre qui se prépare ! Peut-être que nous rougirions de nous arrêter dés le premier pas , et que nous craindrions de nous attirer ce reproche de l’Évangile ; Hic homo cospil ædificare’ ; voilà cet homme inconsidéré, ce fou, cet insensé, qui fait un grand amas de matériaux, et qui ayant posé tous les fondements d’un édifice superbe et royal , tout d’un coup a quitté l’ouvrage , et laissé tous ses desseins imparfaits. Quelle légèreté, ou quelle imprudence!

Mais pensons à nous , chrétiens ; c’est nousmêmes qui sommes cet homme insensé. Nous avons commencé un grand bâtiment, nous avons déjà établi la foi qui en est le fondement immuable, qui rend présentes les choses qu’on espère : Sperandarum subslantia rerum, ditl’apêtre*. Pour poser ce fondement de la foi , quel effort at-il fallu faire? Le fonds destiné pour le bâtiment était plus mouvantque le sable : car est il rien de moins fixe que l'esprit humain , toujours variable en ses pensées , vague en ses désirs , chancelant dans ses résolutions? Il a fallu l’affermir ; que de miracles, que de souffrances, que de prophéties, que d'enseignements, que d’inspirations, que de grâces ont été nécessaires pour servir d’appui ! Il y avait d'un cêté des hauteurs superbes qui s’élevaient contre Dieu , i’opiniâtreté et la présomption; ilafallulesabattreet les aplanir : de l’autre, des précipices affreux, l’erreur, l’ignorance, l’irrésolution qui menaçait de mine; il a fallu les combler. Enfin , que n’a-t-il pas fallu entrepren-

• Ihbr. M, I.

dre, pour poser ce fondement de la foi? Et après de si grands efforts et tant de préparatifs extraordinaires, on abandonne toute l’entreprise, et on met des fondements sur lesquels on ne bâtit rien : peut on voir une pareille folle? Insensés, ne voyons-nous pas que ce fondement attend l’édifice , que ce commencement de la foi demande sa perfection par la bonne vie, et que ces murailles à demi élevées , qui se minent parce qu’on néglige de les achever, rendent hautement témoignage contre notre toile et téméraire conduite? Hic homo capil adificare, et non poluil conswnmare.

Mais poussons encore plus loin, et par le même principe, disons, insistons toujours : Quelles choses devons-nous bâtir sur ce fondement de la foi? Quelles autres choses? Messieurs, il est bien aisé de l’entendre : des choses proportionnées an fondement même , des œuvres dignes de la foi que nous professons. Car un architecte avisé, qui conduit son entreprise avec art , proportionne de telle sorte le fondement avec l’édifice, qu’on mesure et qu'on découvre déjà l’étendue, l’ordre, les hauteurs de tout le palais, en voyant la profondeur, les alignements , la solidité des fondations. Ne doutez pas qu'il n'en soit de mênne, messieurs, de l’édifice dont noos parlons , qui est la vie chrétienne et spirituelle. Que cet édifice est bien entendu I Que l’architecte est habile, qui en a posé le fondement I Mais de peur que vous en doutiez , écoutez l’apôtre saint Paul : • J’ai dit- ■ il, établi le fondement, ainsi qu'un sage archi- « tecte ; > Ut sapiens architeclus fundamenium posai'. Mais peut-être s’est-il trompé. A Dieu ne plaise, messieurs I car il n’agit pas, dit-il, de lui-même : • il agit selon la grâce qui lui est don-

• née ; > il bâtit suivant les lumières qu’il areçues : Secundum gratiam quts data est mihi. Il a donc gardé toutes les mesures; et il ne pouvait se tromper, parce qu’il ne faisait que suivre le plan qui lui avait été envoyé d’en haut. Secundum gratiam quæ data est mihi. Que s’il a conduit toute l’entreprise suivant les instructions et les règles d’nne architecture céleste, qui doute qu'il n’ait gardé toutes les mesures ; et ainsi que le bâtiment et l’ordre de l’édifice ne doivent répondre au fondement qu’a posé ce sage entrepreneur?

C’est pour cela, chrétiens, qu’il n’y a rien de plus grand, ni de plus magnifique que cet édifice, parce qu’il n’y a rien de plus précieux, ni de plus solide que ce fondement. Car dites-noos, ô grand Paul, quel fondement avez-vous posé? N’entendez-vous pas sa réponse? « On ne peut

• point, dit-il, poser d’antre fondement, sinon

' 1 Cor. Ml, 10.

DE SAl^iTE CATHERINE.

• celui que J'ai mis, qui est Jesus-Clirist? ■ Fundamentum aliud nemo polest poncrc prœtcr id quod positu/n est, quod est Christus Jésus’. 0 le merveilleux fondement, qui est établi en nous par la foi ! et que saint Paul a raison de nous avertir de prendre garde avec soin à ce que nous aurons à bdtir dessus! Lnusquisque videat quomodo svperœdificet'. Certainement, chrétiens, sur un fondement si divin , il ne faut rien élever qui ne suit auguste : si bien que toute la science des saints consiste à connaître ce fondement , et toute la pratique de la sainteté à savoir ériger dessus deschoses qui lui conviennent, des œuvres qui sentent son esprit, des mœurs tirées sur ses exemples, une vie toute formée sur ses préceptes , sur sa doctrine.

Ainsi sainte Catherine ayant établi ce fondement, plus elle en connaissait la dignité par la science des saints , pluselle s'étudiait à bétir dessus un édiflee proportionné ; et il est aisé de l'entendre. Un Dieu s'est humilié et anéanti; voilà, messieurs, le fondement. Qu'est-ce que notre sainte a bâti dessus? Un mépris de son rang et de sa noblesse , pour se couvrir tout entière des opprobres de Jésus-Christ, et de la glorieuse infamie de son Évangile. Un Dieu est né d'une vierge : voilà le fondement du christianisme; et Catherine érige dessus, quoi? l'amour immortel et incorruptible de la pureté virginale. Un Dieu a comparu , dit le saint apâtre ^ , devant le tribunal de Ponce-Pilate, pour y rendre un témoignage lldèle ; voilà le fondement de la foi , et je vois sainte Catherine , qui , pour bâtir sur ce fondement, marche au trône des empereurs, pour y rendre un témoignage semblable, et y soutient invinciblement la vérité de l'Évangile. Si Jésus , est étendu sur la croix , Catherine se présente ^ aussi pour être étendue sur une roue ; si Jésus I donne tout son sang, Catherine lui rend tout le > sien : et enfin , en toute manière, il n’y a rien de ! plus convenable que ce fondement et cet édifice. |

Chrétiens, Il est véritable ; le même fondement est posé en nous par la grâce du saint baptême , et par la profession du christianisme. Mais que l'édifice est différent , que le reste de la structure est disseniblable I Est-ce vous, 6 divin Jésus, qui êtes le fondement de notre foi? Pourquoi donc ce mélange Indigne de nos désirs criminels avec ce divin fondement? O foi et science des chrétiens I ô vie et pratique des chrétiens I Est-il rien de plus opposé , ni de plus discordant que vous êtes? Voyez la bizarrerie. Un fondement d'or et de pierres précieuses : un bâtiment de

' I. Cor. 10, 11.

’ Jb$d. 10.

* I. Tim. n, 13. ‘

DOSSLET — TOME III.

I bols et de paille. Jeparlc avec l'apAtrc ' , qui nous î représente parla les péchés, matière vraiment combustible, et propre à exciter et entretenir le feu de la vengeance divine. 0 fol, que vous êtes purel ô vie, que vous êtes corrompue! Quels yeux ne seraient pas choqués d'une si haute inégalité , si on la regardait avec attention? et faut-il autre chose que la sainteté de ce fondement, pour convaincre l'extravagance criminelle de ceux qui ont élevé cet édifice?

Éveillons-nous donc , chrétiens ; et que ce mélange prodigieux de Jésus-Christ et du monde, commençant à offenser notre vue , nous presse a nous accorder avec nos propres connaissances. Car comment nous pouvons-nous supporter nousmêmes, en croyant de si grands mystères, et les déshonorant tout ensemble par un mépris si outrageux? .Ne porterons -nous doqc le nom de > chrétiens, que pour déshonorer Jésus-Christ? • Dicuntur christiani oui contumeliam CAristi '. Quelle crainte vous peut empêcher de bâtir sur ces fondements ? Ce qu'on vous prêche est grand , je le sais : se bair sol-méme, dompter ses passions, se contraindre, se mortifier, vaincre ses plaisirs, mépriser non-seulement scs biens , mais sa vie , pour la gloire de Jésus-Christ ; J'avoue que l'entreprise est hardie : mais voyez aussi , chrétiens, combien ce fondement est inébranlable. Quoi! vous n’appuyez dessus qu’en tremblant, comme s’il était douteux et mal affermi : vous marchez dessus d'un pas incertain , vous n'osez y mettre qu'un pied , et tenez l'autre posé sur la terre, comme si elle était plus ferme I Et pourquoi chancelez- vous si longtemps entre Jésus-Christ et le monde? Que vous sert de connaître les vérités saintes, si vous n'allez point après la lumière qu'elles allument devant vos yeux?

0 Jésus, ô divin Jésus, nous allons changer aujourd'hui par votre grâce une conduite si déréglée ; nous ne voulons plus de lumières que pour les réduire en pratique. Nous ne désirons de croître eu science, que pour nous affermir dans la piété : nous ferons céder au désir de faire, la curiosité de connaître ; et nous fortifierons notre volonté par la modération de notre esprit. Ainsi ayant appris saintement à profiter au dedans de notre science , nous pourrons la produire ensuite dans le même esprit que notre sainte , pour glorifier la vérité par un témoignage fidèle : c'est ma seconde partie.

SECOND POINT

La vérité est un bien commun : quiconque la possède, la doit à ses frères, selon les occasions

‘ t. Ctyr. III. H.

* Stilv. dt fîi/fr. Dfi , llb. vm, II* 3.

Si

PANÉr.YRiQUK

r. sn

<|iir Dion lui pr^snitc : et • (|ui(H)iiqnc sn veut

rcmlrc propr» re liicn public <le la nature rai-

• suniiable , mérite bien de le perdre , et d'étre

• réduit, dit saint Aupaistin, à ce qui est véritnble- " ment le propre de l’esprit de l'homme, c’est- « a-dire, le mensonge et l'erreur : • Quisquis suum vull esse quod omnium est, a communi pmpellilur ad sua, id est, a veritate ad mendarium

Par ce principe , messieurs , celui que Dieu a honoré du don de science est obligé d’éclairer les autres. Mais comme en faisant connaître la vérité, il se fait paraître lui-méme, et que ceux qui sont instruits par son entremise, lui rendent ordinairement des louanges , comme une juste reconnaissance d’un si grand bienfait; il est A craindre qu’il ne se corrompe par les marques de la faveur publique, et quil ne perde sa récompense par un désir empressé de la recevoir.

Que si les têtes les plus fortes sont souvent émues d’un encens si délicat et si pénétrant, combien plus celle d’une jeune fille, en qui l'opinion de science est d’autant plus applaudie, qu’elle est plus extraordinaire en son sexe? C’est ici le miracle de la main de Dieu dans la sainte (|uc nous honorons; et quoique ce soit un grand pnxlige de voir Catherine savante, c’est encore {[uelque chose de plus surprenant de voir Catheri ne modeste , et ne se servir de cette science que |M)ur faire régner Jésus-Christ. I

Les dames modestes et chrétiennes voudront bien entendre en ce lien les vérités de leur sexe. Leur plus grand malheur, chrétiens, c’est qn’or- i dinairement le désir de plaire est leur passion do- | minante ; et comme pour le malheur des hommes ‘ elles n’y réussissent que trop facilement , il ne faut pas s’étonner si leur vanité est souvent extrême , étant nourrie et fortiliée par une complai-

s. incc presque universelle. Qui ne voit avec quelle (Kimpe elles étalent cette beauté qui ne fait que colorer la superficie? Que si elles se sentent dans l’esprit quelques avantages plus considérables, combien les voit-on empressées A les faire éclater dans leurs entretiens? et quel parait leur triomphe, lorsqu’elles s’imaginent charmer tout le monde ? C’est la raison principale pour laquelle, si je ne me trompe , on les exclut des sciences; [Kirce que quand elles pourraient les acquérir, elles auraient trop de peine A les porter ; de sorte que si on leur défend cette application , ce n’est pas t-mt , A mon avis, dans la crainte d’engager leur esprit A une entreprise trop haute , que dans celle d’exposer leur humilité A une épreuve trop dangereuse.

» r' lib XII . r.il». XXV i I- 1, rot ïï'il t

Pour guérir en elles cette maladie, l'Kglise leur proixise sainte Catherine nu milieu d’une assemblée de philosophes, également victorieuse de leurs flatteries et de leurs vaines subtilités, et se démêlant d’une même force des pièges qu’ils tendent A son esprit , et des embûches qu’ils d ressent A sa modestie : A laqueo linguœ iniquœ, et a labiis operantium mendacium C'est qu’elle sait, chrétiens, que ce beau talent de science ne Ini a pas été confié pour en tirer avantage , et lors même que Dieu nous le donne , qu’il n’est pas A nous, pour deux raisons. Premièrement il n’est pas A nous, non plus qne les autres dons de la grâce , parce qu’il nous est élargi d’en haut. Mais outre cette raison générale, qui est que ce don ne vient pas en nous de nous-mêmes, il B ceci de particulier, qu’il ne nous est pas donné pour nous-mêmes. Car la théologie n’ignore pas et je le dirai en passant, quels science n’est pas de ces grâces qui nous rendent plus agréables A la divine majesté; mais de cette autre espèce de grâce qui sont communiquées pour le bien des autres, tel qu’est, comme chacun sait, le don des miracles. Comme donc nous ne sommes pas plus saints ni plus justes pour être éclairés par la science, je ne crains point de vous dire que ce n’est pas un avantage particulier : car c’est une espèce de trésor public, auquel ceux qui le possèdent peuvent bien prendre leur part pour leur instruction, comme les autres enfants de l’Église ; nuis dont ils ne peuvent se donner la gloire, non plus qne s’attribuer la propriété, sans une espèce de vol sacrilège. Car si l'on nous défend de nous glorifier de ce qui nous est donné pour nous-mêmes, combien moins le devons-nous fiiire de ce qui nous est donné pour les autres, pour toute l’Église I

Ainsi la science chrétienne ne se doit jamais produire au dehors, pour se faire admirer ellemême. Elle a un plus digne office , dont elle se doit tenir aHez glorieuse , c’est de faire paraître Jésus-Christ ; et la raison en est évidente. Quand on présente an miroir quelque beau visage , dites-le-moi , chrétiens, n’est-ce pas pour faire paraître , non la glace , mais le visage? et tout l’honneur du miroir , si je puis parler de la aorte , n’est que dans une fidèle représentation. La science du christianisme , qu’est-ce autre chose qu’un miroir fidèle et céleste , dans lequel Jésus-Christ se représente? Quand Jésus-Christ donne A ses fidèles la science de ses vérités , que fait-il antre chose en eux , sinon de poser dans leur esprit un miroir céleste de ses propres perfections? Ne vous persuadez pas , A vous qui êtes ornés de eette science , que vous deviez la faire paraître avec

• Eccli. U , î-

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