‹ Œuvres de Bossuet. Tome III, SermonsChapitre 184 sur 273 · DE SAINTE CATHERINE · texte numérisé non relu

DE SAINTE CATHERINE

soin, mais seulement Jésus -Christ, dont elle montre au naturel les perfections. C'est pourquoi, dit le saint apôtre, nous ne nous prêchons pas nous-mêmes, mais Jésus-Christ Notre-Sei^neur : nous ne montrons le miroir, que pour faire voir le visage; nous ne produisons la science, que pour faire connaître Jésus-Christ. liest vrai qu’il a plu à Dieu de répandre sur nous scs lumières : « le même Dieu qui a commandé que la lu-

• mière sortit des ténèbres, a fait luire sa clarté

• dans nos cœurs : > Qui dixil de tenebris lumen splendescere , ipse iUuxit in cordibus nostris >. Mais ce n'est pas pour nous donner un vain éclat, à nous qui n'étions que ténèbres; c'est qu'il a voulu imprimer dans la science qu'il nous a donnée, comme dans une glace unie, l'image de son Fils notre Sauveur, afin que tout le monde admirêt sa face , et fût ravi de ses beautés immortelles : /pse iUuxil t'n eonübw noslrit, ad illuminalionem seientiœ claritalU Dei in fade CAristi Jesu.

Catherine, voyant reluire en son âme l'image de la vérité dans eelle de Jésus-Christ, la trouve si belle et si accomplie, qu'elle veut l’exposer dans le plus grand Jour : elle n'emploie sa science que pour faire connaître la vérité ; mais afin qu'elle paraisse comme triomphante, elle met A ses pieds la philosophie, qui est son ennemie capitale. Pour confondre la philosophie , elle s’était instruite de tous ses détours ; et afin d’assurer le triomphe de la vérité sur cette rivale , elle fait deux choses admirables ; elle la désarme et la dépouille. Elle la désarme, comment? Elle détruit les erreurs qu’elle a établies ; c'est ainsi qu'elle la désarme. Elle la dépouille, en quelle manière? Elle lui Ate les vérités qu'elle a usurpées ; c’est ainsi qu’elle la dépouille. Voici, messieurs, un beau combat, et qui mérite vos attentions.

Encore que les philosophes soient les protecteurs de l’erreur, toutefois ils ont découvert quelques rayons de la vérité. • Quelquefois , dit Ter-

• tullien, ils ont frappé à sa porte ; » Verilatis fores puisant'. S’ils ne sont pas entrés dans son sanctuaire, s’ils n’ont pas eu le bonheur de la voir et de l’adorer dans son temple, ils se sont quelquefois présentés à scs portiques , et lui ont rendu de loin quelque hommage. Soit que dans ee grand débris des connaissances humaines. Dieu en ait voulu conserver quelque petit reste, comme des vestiges de notre première institution ; soit , comme dit Tertullicn , que - cette lon- ■ gue et terrible tempête d’opinions et d'erreurs

• les ait quelquefois jetés au port par aventure et ' par un heureux égarement : > Nonnunquam

• II. Cor. IT, 6.

* üc uuim. ofiiM. I.

et in procella, confiais vesligiis cæli etfreti, aliguis portas offenditur, prospero errorc-, soit que la Providence divine ait voulu faire éclater sur eux quelque rayon de lumière pour la conviction de leurs erreurs : il est assuré, chrétiens, qu'au milieu de tant de ténèbres, ils ont entrevu quelque Jour, et reconnu confusément quelques vérités. Mais le grand Paul leur reproche qu’ils les ont injustement détenues captives’ ; et en voici la raison. C’est qu’ils voyaient le principe, et ils ne voulaient pas ouvrir les yeux pour en reconnaitre les conséquences nécessaires. Par exemple , l'ordre visible du monde leur découvrait manifestement les invisibles perfections de son Créateur ; et quoique la suite de cette doctrine fût de lui rendre l'hommage qu'une telle majesté exige de nous. Ils refusaient de servir celui qu’ils reconnaissaient pour leur souverain. Ainsi la vérité gémissait captive sous une telle contrainte, et souffrait violence en eux, parce qu’elle n'agissait pas dans toute sa force ; de sorte qu'il la fallait délivrer du pouvoir de ces violents usurpateurs, et la remettre, comme une vierge honnête et pudique, entre les mains du christianisme, qui seul la conserve dans sa pureté.

Cest ce que fait aujourd’hui sainte Catherine : elle fait paraître Jésus-Christ avec tant d’éclat , que les erreurs que soutenait la philosophie sont dissipées par sa présence; et les vérités qu'elle avait enlevées violemment, viennent se rendre à lui comme à leur maître , ou plutôt se réunir en lui comme dans leur centre ; ainsi ta philosophie est forcée de rendre les armes. Mais quoiqu’elle soit vaincue et persuadée , elle a peine A déposer son premier orgueil , et elle parait encore étonnée d’être devenue chrétienne. Mais enfin les raisonnements de Catherine l’amènent captive au pied de la croix : elle ne rougit plus de ses fers; au contraire elle s’en trouve honorée, et II semble qu’elle prend plaisir de céder à uue sagesse glus haute.

.Apprenons d’un si saint exemple à rendre témoignage A la vérité, A la faire triompher du monde , A faire servir toutes nos lumières A un si Juste devoir qu’elle nous impose. O sainte vérité ! Je vous dois trois sortes de témoignages : Je vous dois le témoignage de ma parole ; Je vous dois le témoignage de ma vie; Je vous dois le témoignage de mon sang. Je vous dois le témoignage de ma parole : ô vérité , vous étiez caehée dans le sein du Père étemel, et vous avez daigné, par miséricorde, vous manifester A nos yeux. Pour honorer cette charitable manifestation , Je vous dois manifester nu dehors par le témoignage

* De Agiota, n* 3.

* Hom. I. IH.

panégyriqt:e

de ma parole. Périssent tous mes discours, disait . le prophète et que ma lan^e soit éternelle- | ment attachée à mon palais , si je t'oublie jamais 6 vérité, et si je ne te rends témoignage I

Mais, chrétiens, il ne surfit pas de lui donner celui de la voix, qui n'est qu'un son inutile j et notre zèle est trop languissant, s'il ne consacre que des paroles à la vérité, qui ne peut être assez honorée que par des effets dignes d'elle. Car sa solidité immuable n'est pas suffisamment reconnue par nos discours, qui ne sont que des ombres de nos pensées ; et il faut qu’elle soit gravée en nos mœurs par des marques effectives de notre affection. Ne donner que la parole à la vérité , c'est donner l'ombre pour le corps , et une image imparfaite pour l'original. Il faut honorer la vérité par la vérité, en la faisant paraître en nous-mêmes par des effets dignes d'elle.

Mais outre le témoignage des œuvres , nous devons encore i la vérité le témoignage du sang. Car la vérité c'est Dieu même : il lui faut un sacrifice complet , pour lui rendre tout le culte qui lui est dê , et pour honorer dignement l'étemelle consistance de sa vérité. Nous devons nous préparer tous les jours à nous détmire pour elle, si jamais elle exige de nous ce sacrifice. Ainsi a fait Catiierine , qui , étant remplie si abondamment de la science des saints , pour en rendre ses actions de grâce à la vérité, l'a gloriCéc devant tout le monde par le témoignage de sa parole , 1 qu'elle a soutenu par celui de sa vie, et enfin scellé et conflrmé par celui de son sang : de sorte qu'il no faut pas s'étonner si une science, si bien employée au service de la vérité , a fait un si grand profit dans ce commerce spirituel , et a gagné tant d'âmes à Jésus-Christ; c'est ce qui me reste â vous expliquer dons la troisième partie.

TBOISIÈME POINT.

C'est un Indigne spectacle, que de voir les dons de l'esprit servir aux intérêts temporels. Je ne vois rien de plus servile que ces âmes basses , qui regrettent toutes leurs veilles, qui murmurent contre leur science, et l'appellent stérile et infruclueuse, quand elle ne fait pas leur fortune. Mais que les sciences humaines s'oublient de leur dignité , jusqu’à n’avoir plus d'usage que dans le commerce; ce n'est pas à moi , chrétiens, de le déplorer dans cette chaire. Faut-il^ sainte fille du ciel, source des conseils désintéressés, auguste science du christianisme , faut-il que je vous voie en nos jours si indignement ravilic , que de vous rendre esclave de l’avarice? Un tel opprobre, messieurs, que font à Jésus-Christ et à l'Évangile les ouvriers mercenaires, mérite bien , ce me

* Pi CS11V1 , S.

semble , que nous établissions Ici des maximes fortes pour épurer les intentions; et la science de notre sainte, consacrée uniquement au salut des âmes, nous en donnera l’ouverture.

Vous croirez aisément , messieurs , que les lumières de son esprit et la vaste étendue de ses connaissances , soutenue de l’éclat d’une jeunesse üori.ssante et de l'appui d'une race illustre dont elle était l'ornement, lui donnaient de grands avantages pour s'établir dans le monde. En effet , ses historiens nous apprennent que l'empereur et toute sa cour l'avaient regardée comme la merveille do son siècle. Mais elle n’a garde de rabaisser les lumières de l'Esprit de Dieu, jusqu’à les faire servir à la fortune , surtout dans une cour infidèle ; elle fait valoir ce talent dans un commerce plus haut ; elle l'emploie à négocier le salut des âmes.

Et en effet, chrétiens, ce glorieux talent de science est destiné sans doute pour quelque commerce. J ésus-Christ en le confiant à ses serviteurs : « Négociez, leur a-t-il dit, jusqu'à ce que je ■ vienne : • IS'egoliamini donec venio’. Mais c’est un commerce divin , où le monde ne peut avoir part , et deux raisons invincibles nous le persuadent. La première se tire de la dignité de ce c*elestc dépêt; la seconde, de celui qui nous l'a commis , et qui s'en est toujours réservé le fonds. Mettons ces deux raisons dans un plus grand jour; et premièrement , chrétiens , pour apprendre à n’avilir pas le talent de la science chrétienne, considérons sa valeur et sa dignité.

La matière dont est composée cette céleste monnaie, c’est l’Évaiigile et tous ses mystères. Maisquel le image admirabley vois-je empreinte? Ctÿus estimago heee ’î Je l’ai déjà dit, chrétiens, l’image qui est imprimée sur notre science, c'est l’image de Jésus- Christ, roi des rois. O que la marque d’un si grand prince rehausse le prix de ce talent, et que sa valeur est inestimable!

Que faites-vous, âmes mercenaires, lorsque vous n'avez autre but que d’en trafiquer avec le monde , pour acquérir des biens temporels ? Le commerce se fait par échange; l'échange est fondé sur l'égalité : quelle égalité trouvez-vous entre la science de Dieu, qui comprend en ellemême les trésors célestes, et ces malheureux avantages dont la fortune dispose?

Le premier homme , messieurs , qui a osé mettre de l égalité entre des choses aussi dissemblables que l'argent et les dons de Dieu , c'est cet infâme Simon le Magicien , qui a mérité pour ce crime la malédiction des apôtres, et ensuite est devenu l’exécration de tous les siècles suivants.

■ Luc. XII , 11.

• MaU. XXII, 9V.

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