‹ Œuvres de Bossuet. Tome III, SermonsChapitre 188 sur 273 · DE SAIM ANDRÉ, APOTRE · texte numérisé non relu

DE SAIM ANDRÉ, APOTRE

Pasce oves meas. C'en est assez pour leur rendre la paix et relever leur courage. Rassurés désormais par sa parole , fortiflés par son esprit , rien ne les étonnera, rien ne sera capabie de les troubler : ni le sentiment de leur faiblesse, ni la vue des obstacles, ni la grandeur du projet, ni ie défaut des ressources humaines, rien ne saurait les ébranler dans la résolution d’exécuter tout ce que leur maître leur a prescrit. Armés d'iinc ferme conflance dans le secours qui leur est promis, ioin d’hésiter, iis s’affermissent par les oppositions mêmes qu’ils éprouvent j loin de craindre, ils ressentent une joie indicible au milieu des menaces et des mauvais traitements, que ia seule idée du dessein qu’ils ont forme leur attire; et déjà espérant contre toute espérance, ils se regardent comme assurés de la révolution qu'ils méditent. Quel étrange changement dans ces esprits grossiers ! Queile folie présomption , ou quelle sublime et céleste inspiration les anime I

En effet , considérez , je vous prie , l'entreprise de ces pécheurs. Jamais prince, jamais empire, jamais république n’a conçu un dessein si haut. Sans aucune apparence de secours humain. Ils partagent le monde entre eux pour le conquérir. Ils se sont mis dans l'esprit de changer par tout l’univers les religions étahiies, et les fausses et la véritable, et parmi les Gentils, et parmi les Juifs. Ils veulent établir un nouveau culte, un nouveau sacriHce, une loi nouvelle; parce que, disent-ils , un homme qu’on a crucifié en Jérusalem l'a enseigné de la sorte. Cet homme est ressuscité, il est monte aux deux où il est le Tout- Puissant. Nulle grâce que par scs mains , nul acris à Dieu qu’m son nom. En sa croix est établie la gloire de Dieu ; en sa mort, le salut et la vie des hommes.

Mais voyons par quels artifices ils se concilieront les esprits. Venez, disent-ils, servir Jésus- Christ : quiconque se donne à lui sera heureux quand il sera mort; en attendant, il faudra souffrir les dernières extrémités. Voilà leur doctrine' et voilà leurs preuves; voilà leurs Qns, voilà leurs moyens.

Dans une si étrange entreprise, je ne dis pas, avoir réussi comme ils ont fait, mais avoir osé rsp»-rcr, c’est une marque Invincibic de ia vérité. Il n’y a que la vérité ou la vraisemblance qui puisse faire espérer les hommes. Qu'un homme soit avisé , qu'il soit téméraire , s'il espère, il n'y a point de miiieu : ou ia vérité le presse , ou la vraisemblance le flatte; ou la force de celle-là le convainc, ou l’apparence de celle-ci le trompe. Ici tout ce qui se voit, étonne ; tout ce qui se prévoit, est contraire; tout ce qui est humain , est Impossible. Donc, où il n'y a nulle vraisem-

blance, Il faut conclure nécessairement que c’est la seule vérité qui soutient l’ouvrage. Que le monde se moque tant qu’il voudra : encore fautil que la plus forte persuasion qui ait jamais paru sur la terre , et dans la chose la plus incroyable , et parmi les épreuves les plus difficiles, et dans les hommes les plus incrédules et les plus timides, dont le plus hardi a renié lâchement son maître, ait une cause apparente. La feinte ne va pas si loin , la surprise ne dure pas si longtemps, la folie n’est pas si réglée.

Car enfin, poussons à bout le raisonnement des incrédules et des libertins. Qu’est-ce qu'ils veulent penser de nos saints pécheurs? Quoi? qu'ils avaient inventé une belle fable, qu’ils se plaisaient d'annoncer au monde? mais ils l'auraient faite pius vraisembiable. Que e’étaient des insensés et des imbéciles, qui ne s'entendaient pas eux-mêmes? mais leur vie, mais leurs écrits, mais leurs lois et la sainte discipline qu'ils ont établie, et enfin l’événement même prouvent le contraire. C’est une chose inouie , ou que la finesse invente si mal , ou que la folie exécute si heureusement : ni le projet n’annonee des hommes rusés; ni le succès, des hommes dépourvus de sens. Ce ne sont pas ici des hommes prévenus , qui meurent pour des sentiments qu’ils ont sucés avec le lait. Ce ne sont pas ici des spéculatifs et des curieux, qui ayant rêvé dans leur cabinet sur des choses imperceptibles , sur des mystères éloignés des sens, font leurs idoles de leurs opinions , et les défendent jusqu’à mourir. Ceux-ci ne nous disent pas ; Nous avons pensé, nous avons médité, nous avons conclu. Leurs pensées pourraient être fausses, leurs méditations mal fondées , leurs conséquences mal prises et défectueuses. Ils nous disent : Nous avons vu , nous avons oui, nous avons touché de nos mains, et souvent , et longtemps , et plusieurs ensemble , ce Jèsus^hrist ressuscité des morts. S'ils disent la vérité, que reste-t -il à répondre ? S'ils inventent, que prétendent-ils? Quel avantage, quelle récompense, quel prix de tous leurs travaux? S'ils attendaient quelque chose, c’était ou dans cette vie , ou après leur mort. D'espérer pendant cette vie, ni la haine, ni la puissance, ni le nombre de leurs ennemis , ni leur propre faiblesse ne le souffre pas. Les voilà donc réduits aux siècles futurs; et alors, ou iis attendent de Dieu la félicité de leurs âmes, ou ils attendent des hommes la gloire et l’immortalité de leur nom. S'ils attendent la félicité que promet le Dieu véritable. Il est clair qu'ils ne pensent pas à tromper le monde ; et si le monde veut s’imaginer que le désir de se signaler dans l'histoire, ait été flatter ces esprits grossiers jusque dans leurs bateaux de ps'chcurs,

PANÉGYBIQUE

je dirai seulement ce mot : Si un Pierre , si un André, si un Jean, parmi tant d'opprobres et tant de persécutions , ont pu prévoir de si inin la gloire du christianisme , et celle que nous leur donnons, je ne veux rien de plus fort pour convaincre tous les esprits raisonnables que c'étaient des hommes divins, auxquels et l'Esprit de Dieu, et la force toujours invincible de la vérité , faisaient voir, dans l'extrémité de l'oppression , la victoire très-assurée de la bonne cause.

Voilà ce que fait voir la vocation des pécheurs ; elle montre que l'Église est un édifice tiré du néant, une création , l'œuvre d'une main toutepuissante. V oyez la structure, rien de plus grand : le fondement, c’est le néant même ; Vocaf ea guœ non sunt '. Si le néant y parait, c'est donc une véritable création : on y voit quelques parties brutes , pour montrer ce que l’art a opéré. Si c'est Dieu , bâtissons dessus , ne craignons pas. I jùssons-nous prendre ; et , tant de fois pris par les vanités, laissons-nous prendre une fuis à ces pécheurs d'hommes et aux filets de l’Évangile, « qui ne tuent point ce qu’ils prennent, mais qui

• le conservent; qui font passer à la lumière ceux

• qu'ils tirent du fond de l'abime , et transpor-

• tent de la terre au ciel ceux qui s’agitent dans ■ cettefange : • AposloUca intirumenlapiscandi relia sunt, quae non copias perimunt, sed réservant; et de profundo ad lumen extrahunt, fluctuantes de injimis ad supema tradueunl *.

Laissons-nous tirer de cette mer, dont la face est toujours changeante , qui cède à tout vent, et qui est toujours agitée de quelque tempête. Écoutez ce grand bruit du monde, ce tumulte, ce trouble étemel ; voyez ce mouvement, cette agitation , ces flots vainement émus qui crèvent tout à coup, et ne laissent que de l'écume. Ces ondes impétueuses qui se roulent les unes contre les autres, qui s’entrechoquent avec grand éclat, et s’effacent mutuellement, sont une vive image du monde et des passions , qui causent toutes les agitations de la vie humaine ; • où les hommes , «comme des poissons, se dévorent mntuelie- « ment ; > libi se invicem homines quasi pisces dévorant Voyez encore ces gran^ poissons , ces monstres marins , qui fendent les eaux avec grand tumulte: il ne reste ù la fin aucun vestige de leur passage. Ainsi passent dans le monde ces grandes puissances, qui font si grand bruit, qui paraissent avec tant d'ostentation. Ont-elles passe , il n'y parait plus , tout est efface, il n'en reste aucune apparence.

Il vaut donc beaucoup mieux être enfermé

' Rom. IV , 17.

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dans ces rets qui nous conduiront au rivage, que de nager et se perdre , dans une eau si vaste , en se flattant d’une fausse image de liberté. La parole est le ret qui prend les âmes. Mais on travaille vainement, si Jésus-Christ ne parle pas : /» verbo tuo laxabo rele : • Sur votre parole,

• Seigneur, je jetterai le filet. ■ C'est ce qui donne efllcace.

Saintes Hiles, vous êtes renfermées dans ce filet : la parole qui vous a prises, c'est cet oracle ai touchant de la vérité : Quid prodesi homini si mundum universum lueretur, animer vero sua detrimenlum patiatur • ? • Que sert à « l’homme de gagner le monde entier, s’il perd « son âme ? • Dès lors pénétrées, par l’efllcace de cette parole, du néant et des dangers d’un monde trompeur , vous avez voulu donner toutes vos affections à ces biens véritables, seuls dignes d'attirer vos cœurs; et pour vous mettre plus en état de les acquérir, vous vous êtes empressées de vous séparer de tous les objets qui auraient pu, par des illusions funestes, égarer vos désirs, et détourner votre application de cet unique nécessaire. Persévérez dans ces bienhenreux filets qui vous ont mises à couvert des périls de cette mer orageuse , et gardez-vous d'imiter ceux qui , par les différentes ouvertures qu'ils ont cherché dans leur inquiétude à faire aux rets salutaires qui les enserraient, n’ont travailié qu’à se procurer une liberté plus déplorable que le plus honteux esclavage.

SIC08D POIKT.

Saint André est un des plus illustres de ces divins pécheurs , et i’un de ceux à qui Dieu a donné le plus grand succès dans cette pêche mystérieuse. C'est lui qui a pris son frère Simon, le prince de tous les pécheurs spirituels : Veni , et vide ’. C'est ce qui donne lieu à Uésychius , prêtre de Jérusalem, de lui donner cet éloge’ : André , le premier-né des apétres, la colonne premièrement établie , Pierre devant Pierre, fondement du fondement même, qui a appelé avant qu’on appelât, qui amène des disciples à Jésus avant que d'y avoir été amené lui-même. • Il

• rend ainsi au Verbe ceux qu'il prend par sa

• parole : > Quos in verbo capit, Verbo reddit *. Car toute la gloire des conquêtes des apétres est due à Jésus-Christ : c’est en s'appuyant sur ses promesses qu'ils les entreprennent : /n verbo tun laxabo rele « Aussi ne sommes-nous pas appe-

• lés pétriens , mais chrétiens , « Aon petrianos,

• .VaUh. XTi,

> JiMt». 1,46.

> iiibi. Phut. OkI . 200.

' S. 4mbr, IN Lur. Iil>. iv . n' 7H, l. l, odI I3nV

* Lhc- »,

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