DE SAINT JEAN, AEOTRE
Je remarque dans Ira saintes l.etlres trois états divers dans les<iuels a passe le sauveur Jésus (lendant ira jours de sa eliair, et le eoursde son pèlerinage. Le premier, a été sa vie; le seeond, a été sa mort ; le troisième , a été mélé de mort et de vie , où Jésus n'a été ni mort ni vivant : ou plutôt il y a été tout ensemble et mort et vivant ; et c'est i'état où il se trouvait dans la célébration de sa sainte cène , lorsque mangeant avec ses disciples, il leur montrait qu'il était en vie; et voulant être mangé par ses disciples, ainsi qu'une V ictime immolée , il leur paraissait comme mort. Oriisacrant lui-méme son corps et son sang , Il faisait voir qu’il était vivant; et divisant mystiquement son corps de son sang , il se couvrait des signes de mort , et se dévouait à la croix par une destination particulière. Dans ces trois états, chrétiens , il m’est aisé de vous faire voir que Jean a toujours été le fidèle et le bien-nimé du Sauveur. Tant qu'il vécut avec les hommes , nul n’eut plus de part en sa confiance ; quand il rendit son âme à son Père , aucun des siens ne reçut de lui des marques d'un amour plus tendre ; ipiand il donna son corps â ses disciples, ils virent tous la place honorable qu'il lui fit prendre prt>s de sa personne dans cette sainte cérémonie.
Mais ce qui me fait connaître plus sensiblement la forte pente du coeur de Jésus sur le disciple dont nous parlons , ce sont trois présents qu'il lui fait dans ces trois états admirables où nous le voyons dans son Évangile. Je trouve en effet, chrétiens, qu’en sa vie il lui donne sa croix ; à sa mort, il lui donne sa mère ; à sa cène, il lui donne son cœur. Que désire un ami vivant, sinon de s’unir avec ceux qu’il aime dans la société des mêmes emplois 7 et l'amitié a-t-elle rien de plus doux ' que cette aimable association? L'emploi de Jésus était de souffrir : c’est ce que son Père lui a prescrit , et la commission qu’il lui a donnée. C’est pourquoi il unit saint Jean à sa vie laborieuse et crucifiée , en lui prédisant de Iwnne heure les souffrances qu’il lui destine ;
• Vous boires , dIt-U ' , mon calice , et vous serez
• baptisé de mon baptême. > Voilà le présent qu'il lui fait pendant le cours de sa vie. Quelle marque nous peut donner un ami mourant que notre amitié lui est précieuse , sinon lorsqu'il témoigne un ardent désir de se conserver notre cœur, même après sa mort, et de vivre dans notre mémoire? Cest ce qu’a fait Jésus-Christ en faveur de Jean d’une manière si avantageuse, qu’il n’est pas possible d’y rien ajouter; puisqu’il lui donne sa divine mère , c’est-à-dire , ce qu’il a de plus cher au monde - Fils, dit-il •, voilà votre mère. » Mais
* Joam. SIX , S7,
I ce qui montre le plus son amour , c'rat le beau ' pri'-scnt qu’il lui fait nu sacré banquet de l’eucharistie, où son amitié n'étant pas contente de lut donner comme aux autres sa chair et son sang pour en faire un même corps avec lui, il le prend I entre ses bras, il l’approche de sa poitrine ; et comme s’il ne suffisait pas de l’avoir gratifié de tant de dons , il le met en possession de la source même de toutes ses libéralités, c’est-à-dire, de son propre cœur, sur lequel il lui ordonne de se reposer comme sur une place qui lui est acquise. O disciple vraiment heureux, à qui Jésus-Christ a donné sa croix , pour l’associer à sa vie souffrante; à qui Jésus-Christ a donné sa mère, pour vivre éternellement dans son souvenir; à qui Jésus-Christ a donné son cœur , pour n’être plus avec lui qu’une même chose ! Qiue reste-t-il , 6 cher favori , sinon que vous acceptiez ces présents avec le respect qui est dû à l’amour de votre bon Maître ?
Voyez , chrétiens , comme il les accepte. Il accepte la croix du Sauveur, lorsque Jésus-Christ la lui proposant : Pourrez- vous bien, dit-il , boire ce calice? Je le puis, lui répond saint Jean, et il l’embrasse de toute son âme : Possumus '. Il accepte la sainte Vierge avec une joie merveilleuse. Il nous rapporte lui-même qu’anssitôt que Jésus-Christ la lui eut donnée, il la considéra comme son bien propre : Accepit eam discipulus in sua Il accepte surtout le cœur de Jésus avec une tendresse incroyable ; lorsqu’il se repose dessus doucement et tranquillement, pour marquer une jouissance paisible et une possession assurée. O mystère de charité 1 6 présents divins et sacrés ! Qui me donnera des paroles assez tendres et affectueuses, pour vous expliquer à ce peuple? C’est néanittolns ce qu’il nous faut faire avec le secours de la grâce.
PBEUIEB POlaT.
Ne vous persuadez pas, chrétiens, que l’amitié de notre Sauveur soit de ces amitiés délicates qui n'ont que des douceurs et des complaisances , et qui n’ont pas assez de résolution pour voir un courage fortifié par les maux et exercé par les souffrances. Celle que le Fils de Dieu a pour nous est d’une nature bien différente : elle veut nous durcir aux travaux , et nous accoutumer à la guerre ; elle est tendre , mais elle n’est pas molle ; elle est ardente , mais elle n’est pas faible ; elle est douce , mais elle n’est pas flatteuse. Oui certainement, chrétiens, quand Jésus entre quelque part , il y entre avec sa croix, il y porte avec lui toutes ses épines , et il en fait part à tous ceux qu’il
• .Vflrr. X , 39-
» Jnan. XIX, 27.
SI4 PANÉGYRIQIIK
aime. Comme notre apAtrc est aon I)Ien-nimt^ , il lui fait pK-scnl delta croix; et de cette iiu'me main , dont il a tant de fois serre la t£te de Jean sur sa bienheureuse poitrine avec une tcndres.se incroyable, il lui présente ce calice amer, plein de souffrances et d’affliciions, qu'il lui ordonne de boire tout plein , et d'en avaler Jusqu'à la lie : Vjiliccm (jùidem meum bihetis
Avouez la vérité , chrétiens, vous n'ambitionnez puére un tel présent, vous n’en comprenez pas le prix. Mais s'il reste encore en vos âmes qucl(|ue teinture de votre baptême, que les di^lces du monde u'alent pas effacée, vous serez bicntiH convaincus de la ni-ccssité de cc don , en écoutant prêcher Jésus-Christ, dont Je vous rapporterai les paroles sans aucun raisonnement recherché, mais dans la même simplicité dans laquelle elles sont sorties de sa sainte et divine bouche.
Notre-Seipneur Jésus avait deux choses à donner aux hommes , sa croix et son trône, sa servitude et son répne, son obéissance Jusqu'à la mort Pt son exaltation Jusqu'à la gloire. Quand il est venu sur la terre, il a proposé l’un et l’autre ; c’était l’abrégé de sa commission , c’était tout le sujet de son ambassade ; (kimplacuit dare vobis regnum ’ : • Il a plu au Pere de vous donner soh- « royaume : • Aon vent pacem mitlere, sed qladium : « Je ne suis |ms venu apporter la paix, • mais le glaive : ■ Sicul oves in medio luporuin J : • Allez comme des brebis au milieu des - loups. Ses disciples , encore grossiers et charnels , ne voulaient point comprendre sa croix , et Ils ne l'importunaient que de son royaume; et lui , désirant les accoutumer aux mystères de son Kvaugile , il ne leur dit ordiiuiirement qu'un mot du royaume , et il revient toujours à la croix. C’est cc qui doit nous montrer qu’il faut partager nos affections entre sa croix et son trône, on plutôt, puisque ces deux choses sont si bien liées , qu'il faut réunir nos affections dans la poursuite de l'un et de l’autre.
O Jean , bien-aimé de Jésus , venez apprendre de lui cette vérité. Il l'a déjà plusieurs fois préchée à tous les apôtres vos compagnons ; mais vous, qui êtes le favori, approchez-vous avec voire frère, et il vous l’enseignera en particulier. Votre mère lui dit ; • Commandez que meê deux > nis soient assis à votre droite dans votre royau-
■ me : • Die ul sedeant Ai duo Jilii mei : • Pou-
■ vez-vous, leur répondez-vous, boire ic calice « que Je dois boire? » Polcslis bibere calicem
* Vntîh. x%, 23.
* Ltn. Ml, 23.
* Niittfi.
guem ego bibiturus nm ' ? Mon Sauveur, permettez-moi de le dire, vous ne répondez pas a propos. On parle de gloire , vous d’ignominie. Il répond à propos; mais ils ne demandent pas à projlus : IS'escilis guid pelatis : . Vous ne sa-
• vez ce que vous deroaudez. » Prenez la croix, et vous aurez le royaume : il est caché sous cette amertume. .Attends à la croix , tu y verras les titres de ma royauté. « Cc n'est pas à moi à vous
• donner ce que vous demandez : « Aon est meum dare vobii : c’est à vous à le prendre , selon la part que vous voudrez avoir aux souffrances. Cela demeure gravé dans le coeur de Jean. Il ne songe plus au royaume, qu'il ne songe a la croix avant toutes choses; et c'est ce qu'il nous représente admirablement dans son Apocalypse. • Moi Jean, nous dit-il , qui suis vo- ■ tre frère, et qui al part à la tribulation, au « royaume et a la patience de Jésus-Christ , J'ai « été dans l'ile nommée Patmos pour la parole du
• Seigneur, et pour le témoignage que J'ai rendu
• a Jésus- Christ; et Je fus ravi en esprit : • Ago Joannesf rater vesler, et sotius in tribulatione , et regno, et patientia , fui in insu/a quœ uppetlatur Patmos, propler verbum l)ei, et testimoniinn jesu : fui in spiritu Pourquoi fait-il cette observation : J'ai vu en esprit le Fils de l’homme en son trône. J'ai oui 1e cantiifuc de scs louanges? pourquoi ? ParcequeJ’ai été banni dans une ile :/ui in insula. Je croyais autrefois qu'on ne pouvait voir Jésus-Christ régnant, à moins que d'être assis à sa droite et revêtu de sa gloire ; mais il m’a fait connaître qu’on ne le voit Jamais mieux que dans les souffrances. L'afiliction m’a dessillé les yeux, le vent de la pcreécution a dissipé les nuages de mon esprit , et a ouvert le passage à la lumière. Mais voyez encore plus précisément.: Ego Joannes, soeius in tribulatione et regno. Il parle du royaume , mais il parle auparavant do la croix; il mettait autrefois le royoume devant la croix, maintenant il met la croix la première : et après avoir nommé le royaume , il revient incontinent aux souffrances : et patienha.W craint de s’arrêter trop à la glaire, comme il avait fait autrefois.
Mais voyons quelle a été sa croix. Il semble que c’est celui de tous les disciples qui a eu la plus légère. Four nous détromper, expliquom quelle a été sa croix; et nous verrons qu’en effet elle a été la plus grande de toutes dans l'intérieur. Apprenez le mystère, et considérez les deux croix de notre Sauveur. I.’une se voit au Calvaire, et elle parait la plus douloureuse; l’autre est celle qu'il a portée durant tout le cours de
* MaUk. XX, 21.
• j4p(tc. 1,9, 10.
Diyiu^e»