‹ Œuvres de Bossuet. Tome III, SermonsChapitre 195 sur 273 · DE SAINT THOMAS · texte numérisé non relu

DE SAINT THOMAS

que la mori de notre saint archevêque a opéré les mêmes merveilles dans la cause de la discipline, que celle des autres martyrs a autrefois opérées lorsqu'il s'agissait de la croyance.

En effet, pour ne pas vous laisser iongtemps en suspens , comme les martyrs qui ont combattu pour la fol , ont affermi , par le témoignage de leur sang, cette fol que les tyrans voulaient abolir ; calmé pur leur patience la haine publique , qn’on voulait exciter contre eux en les traitant comme des scélérats; conQrmé par leur constance invincible les fldèles, qu'on avait dessein d'effrayer par le terrible spectacle de tant de supplices ; en sorte que prolitant des persécutions ils les ont fait servir, contre leur nature, à rétablissement de leur foi , à la conversion de lenrs ennemis, à l'instruction et à l'affermissement de leurs frères : ainsi vous verres bientôt, chrétiens , que des effets tout semblables ont suivi la mort du grand archevêque de Cantorbéry ; et la suite de cet entretien vous fera paraître que le sang de ce nouveau martyr de la discipline a affermi l'autorité ecclésiastique, qui était violem ment opprimée ; que sa mort a converti les cœurs indociles des ennemis de la discipline de l'Église ; enfin , qu'elle a échauffé le zèle de ceux qui sont préposés pour en être les défenseurs. Voilé ce que j'ai dessein de vous faire entendre dans les trois parties de ce discours.

raSHIEH POIKT.

Pour bien entendre le sujet des fameux combats do grand saint Thomas de Cantorbéry pour l’honneur de l’Église et du sacerdoce, il faut considérer avant toutes choses quelques vérités Importantes, qui regardent l'état de l'Église : ce qu’elle est, ce qui lui est dû, et ce qu’elle doit; quels droits elle a sur la terre, et quels moyens lui sont donnés pour s’y maintenir. Je sais que cette matière est fort étendue , et pleine de questions épineuses : mais comme la décision de ces doutes dépend d'un ou deux principes , j'espère qu'en laissant un grand embarras de diHlcultés fort enveloppées Je pourrai vous dire en peu de paroles ce qui est essentiel et fondamental, et absolument nécessaire pour connaître l’état de la cause pour laquelle saint Thomas a donné sa vie. J'avance donc deux vérités qui expliquent parfaitement , si Je ne me trompe , l'état de l'Église sur la terre. Je dis qu'elle y est comme une étrangère ; et qu'elle y est toutefois revêtue d'un caractère royal , par la souveraineté toute divine et toute spirituelle qu'elle y exerce. Ces deux vérités éclaircies nous donneront par ordre la résolution des difllcullés que J'ai proposées.

Et premièrement, l'Eglise est dans le moude

DE CANTORBEllY. S4i

comme une étrangère : cette qualité fait sa gloire. Elle montre sa dignité et son origine céleste, lorsqu'elle dédaigne d'habiter la terre : elle ne s’y arrête donc pas , mais elle y passe ; elle no s'y habitue pas, mais elle y voyage. Ce qu'elle appréhende le plus c’est que ses enfants s'y naturalisent , et qu’ils ne fassent leur principal établissement où ils ne doivent avoir qu'un lieu do passage. Mais nous comprendrons plus facilement cette qualité d’étrangère, si noos faisons en un root la comparaison de l’Église de Jésus-Christ avec la Synagogue ancienne.

Il n’y a personne qui n'ait remarqué que les livres sacrés de Moïse, outre les préceptes de religion, sont pleins de lois politiques, et qui regardent le gouvernement d'un État. Ce sage législateur ordonne du eommerce et de la police , des successions et des héritages, de la Justice et de la guerre , et enfin de toutes les choses qui peuvent maintenir un empire. Mais le prince du nouveau peuple, le législateur de l'Église, a pris une conduite opposée. Il laisse faire aux princes du monde l'établissement des lois politiques ; et toutes celles qu'il nous donne , et qui sont écrites dans son Évangile , ne regardent que la vie future. D'où vient cette différence entre l’ancien et le nouveau peuple : ai ce n'est que la Synagogue devant avoir sa demeure, et faire son séjour sur In terre, il fallait lui donner des lois ponr y établir son gouvernement; au lieu que l'Église de Jésus-Christ voyageant comme une étrangère parmi tous les peuples du monde , elle n'a point de lois particulières touchant la société politique ; et il suffit de lui dire généralement ce qu'on dit aux étrangers et aux voyageurs, qu'en ce qui regarde le gouvernement, elle suive les lois du pays où elle fera son pèlerinage, et qu’elle en révère les princes et les magistrats : Omnis anima potettutibm sMimioribut mbdita sit C’est le seul commandement politique que le nouveau Testament nous donne.'

Cette vérité étant supposée , si vous me demandez, chrétiens, quels sont les droits de l'Église , qu'attendez- vous que Je vous rpponde , sinon qu’elle a sans doute de grands avantages et des prétentions glorieuses ; mais que, celui dont elle attend tout , ayant dit que son royaume n'est pas de ce monde ’, tout le droit qu'elle peut avoir d'elle-même sur la terre, c’est qu'on loi laisse, pour ainsi dire, passer son chemin et achever son voyage en paix? Tellement que rien ne lui convient mieux, à elle et à ses enfants, que ces mots de Tertullien : • Toute notre affaire en ce • monde , c’est d’en sortir au plus têt : " f/i/tU

' Rom. xiii, I.

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PANÉGYRIQUE

tiostra rejerl in hoc ecvo, nisi de eo gvam celeriler excedere

Mais peut-être que vous penserez que je représente l'Église comme une étrangère trop faible, et que je la laisse sans autorité et sans fonction sur la terre , enfin trop nue et trop désarmée au milieu de tant de puissances ennemies de sa doctrine, ou jalouses de sa grandeur. Non, mes freres, il n'en est pas ainsi. Elle ne voyage pas sans sujet dans ce monde : elle y est envoyée par un ordre suprême, pour y recueillir les enfants de Dieu , et rassembler ses élus dispersés aux quatre vents. Elle a charge de les tirer du monde ; mais il faut qu'elle les vienne chercher dans le monde ; et en attendant, chrétiens, qn'elle les présente à Dieu , maintenant qu'elle voyage avec eux et qu'elle les tient sous son aile, n'est-il pas juste qu'elle les gouverne, qu'elle dirige leurs pas incertains, et quelle conduise leur pèlerinage? C'est pourquoi elle a sa puissance, elle a ses lois et sa police spirituelle, elle a ses ministres et ses magistrats, par lesquels elle exerce, dit rertulllen , • une divine censure contre tous • les crimes : • Exhortationes, castigationes, et censura divina '. Malheur k ceux qui la tronblent, ou qui se mêlent dans cette céleste administration, ou qui osent en usurper la moindre partie I C'est une injustice ioonie de vouloir proiiter des dépouilles de cette épouse du Roi des rois, à cause seulement qu’elle est étrangère, et qu'elle n’est pas année. Son Dieu prendra en main sa querelle, et sera un rude vengeur contre ceux qui oseront porter leurs mains sacrilèges sur l'arche de son alliance. Mais laissons ces réflexions, et avançons dans notre sujet.

Jusqu'ici l'Église n'a aucun droit qui relève de la puissance des hommes, elle ne tient rien que de son Époux. Mais les mis du monde ont fait leur devoir; et pendant que cette illustre étrangère voyageait dans leurs États , ils lui ont accordé de grands privilèges , ils ont signalé leur zèle envers elle par des présents magnifiques. Elle n’est pas ingrate de leurs bienfaits, elle s'en glorifie par^toute la terre. Maiselie ne craint point de leur dire que, parmi leurs plus grandes libéralités, ils reçoivent plus qu'ils ne donnent; et enfin, pour nous expliquer nettement, qu’il y a plus de justice que de grâce dans les privilèges qu'ils lui accordent. Car, pour ne pas raconter ici les avantages spirituels que l'Église leur communique, pouvaieut-ils refïiser de lui faire part de quelques honneurs de leur royaume, qu'elle prend tant de soin de leur conserver? Ils régnent sur les corps par la force, et peut-être sur les

' Apohg. n* 41.

» .ifHilog. , .1».

cŒurs par l'inclination on par les bienfaits. l’Église leur a ouvert une place plus sûre et plus vénérable : elle leur a fait un trêne dans les consciences, en présence et sous les yeux de Dieu même : elle a fait un des articles de sa foi de la sûreté de leurs personnes sacrées , et une partie de sa religion de l'obéissance qui leur est due. Elle va étouffer dans le fond des cœurs, non-seulement les premières pensifs de rébellion, mais encore les moindres murmures ; et pour Ater tout prétexte de soulèvement contre les puissances légitimes, elle a enseigné constamment, et par sa doctrine et par ses exemples , qu’il en faut tout souffrir, jusqu’à l’injustice, par laquelle s’exerce secrètement Injustice même de Dieu. Après des services si importants, si on lui accorde des privilèges , n'est-ce pas une récompense qui lui est bien due? et les possédant à ce titre, peut-on concevoir le dessein de les lui ravir sans une extrême injustice?

Cependant Henri II, roi d'Angleterre, se déclare l'ennemi de l’Église. Il l'attaque au spirituel et au temporel ; en ce qu'elle tient de Dieu, et en ce qu’elle tient des hommes ; il usurpe ouvertement sa puissance. Il met la main dans son trésor, qui enferme la subsistance des pauvres. II flétrit l’honneur de ses ministres par l’abroga tion de leurs privilèges , et opprime leur liberté par des lois qui lui sont contraires. Prince téméraire et malavisé, que ne peut-il découvrir de loin les renversements étranges que fera un Jour dans son État le mépris de l'autorité ecclésiastique , et les excès Inouïs où les peuples seront emportes , quand ils auront secoué ce joug nécessaire! Mais rien ne peut arrêter ses emportements. Les mauvais conseils ont prévalu , et c’est en vain que l’on s'y oppose : il a tout fait fléchir à sa volonté , et il n'y a plus que le saint archevêque de Cantorbéry qu’il n’a pu encore ni corrompre par ses caresses , ni abattre par ses menaces.

A la vérité il met sa constance à des épreuves bien dures. Qu’on le dépouille, qu’on le déshonore, qu’on le bannisse, il s’en réjouit ; mais pourquoi ruiner les siens? C'est ce qui lui perce le cœur. Il n’y a rien de plus insensible ni de plus sensible tout à la fois que la charité véritable. Insensible à ses propres maux, et en cela directement contraire à l'amour-propre, elle a une extrême sensibilité pour les maux des autres. Aussi le grand apAtre, très-peu touché de tout ce qui le regardait, disait aux fidèles : • J'ai > appris à me contenter de l'état où Je me trou ve ;

■ je sais vivre pauvrement, je sais vivre dans

■ l'abondance ; j'ai été instruit en toutes ebotes ! . et en toutes rencontres à être bien traité et a

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