‹ Œuvres de Bossuet. Tome III, SermonsChapitre 213 sur 273 · MC. U, 37, 3H · texte numérisé non relu

MC. U, 37, 3H

Or, que les morts ressuscitent, Moïse même cous t'a dit '. Il va à la source , et il leur allègue les paroles du législateur et le foudement de l'alliance. Je serai ton Dieu , dit Dieu à Abraham ’ : et c'est sur cela que l'alliance est fondée. Et depuis il s'est toujours appelé le Dieu d' Abraham , le Dieu d'Isaar , le Dieu de Jacob. Et c'est ainsi qu'il sc qualifia , quand il apparut à Moïse pour l'envoyer à son peuple : Je suis le Dieu de ton Père , le Dieu (fAbraham , le Dieu d'Isaac , te Dieu de Jacob. El après •.fa, dit-il , et dis aux cnjants d'Israël : Le ,'ieigneur Dieu de vos pères , le Dieu d'.Lbraham, le Dieu d'Isaac , le Dieu de Jacob ; c'est là mon nom à jamais, et c’est la mon mémorial, et le litre sous lequel je ceux être connu de génération en génération^. Or, Dieu n'est pas le Dieu des morts t, ni le Dieu de ce qui n'est plus, les morts, à les regarder comme morts, dorment dans le sépulcre; le Seigneur ne s'en sourient plus , et ils ne sont plus sous sa main >. Mais il n'en est pas ainsi des dînes saintes, des âmes des amis de Dieu : car s'ils sont morts à l'égard de l'homme , ils sont rivants pour Dieu. Ils sont vicanls sous ses yeux et derant lui; et encore : Ils sont vicants pour tui^. S'ils ont perdu le rapport qu'ils avaient à leurs corps et aui autres liomines, ils avaient un autre rapport à Dieu, qui les a faits à son image, et pour en être loué. Ce rapport ne se perd pas : car si le corps se dissout et n'est plus animé de l'âme. Dieu, pour qui l'âme a été faite, et qui porte son empreinte, demeure toujours. Ainsi les amis de Dieu subsistent toujours par le rapport qu'ils ont à Dieu. Et c'est pourquoi il se dit leur Dieu , non-seulement durant leur vie, mais encore après leur mort. Car leur vie a été trop courte pour donner à Dieu une dénomination éternelle : Or le titre de Dieu d'Abraham , d'Isaac, et de Jacob, est éternel. Dieu donc se dit leur Dieu, parce qu'ils vivent toujours devant lui , et qu'il les tient sous sa face; et comme dit l'apùtre saint Paul t ; Dieu ne rougit pas de s'appeler leur Dieu, parce qu’il leur a bàli une ville permanente, et qui avait des fondements éternels. Autrement, comment n'aurait-il pas honte de s'appeler leur Dieu, s'il les avait abandonnés, et ne leur edt laissé pour demeure qu'un tombeau? Ils sont donc vivants devant lui ; et ce qui leur convient convient à tous les enfants de Dieu , puisque c'est le fondement de l'alliance , â laquelle par conséquent tout le monde a part. Car ce même Dieu, qui se dit le Dieu d'Abraham, se dit en même temps le Dieu de nos pères, et en disant 6 Abraham : Je serai Ton Dieu, il a ajouté : £/ de /a postérité après toi • : il leur a donc également destiné cette demeure éternelle.

On dira que Jésus ne prouve que l'immortalité

‘ Lue. X«, 37. — ■ Ce», ivll, 7. 8 —‘Eied III. 6, IS. —

* Luc. XX, 38. —I Pi. txxxvll, 6. - • Luc. xx, 38. — 7 üeUr. XJ, 10, 18. — • Cen. XVII, 7.

des âmes , et non pat la résurrection des cor|M. âlais la coutume de l'Écriture est de regarder une de ces choses comme la tuile de l'autre. Car, si l'oii revient à l'origine , Dieu , avant que de créer l'âme , lui a préparé un corps. Il n'a répandu sur nous ce souCDe de vie, c'est-à-dire, l'âme faite à son image, qu'après qu'il a donné à la boue, qu'il maniait si artistement avec ses doigts tout-puissants , la forme du corps humain. Si donc il a fait l'âms pour la mettre dans un corps , il ne veut pas qu'elle en soit éternellement séparée. Aussi voulut-il d'abord qu'elle y filt unie éternellement , puisqu'il avait fait l'homme immortel , et que c'est par le péché que la mort a été introduite sur la terre. Mais le péché ne peut pas détruire à jamais l'œuvre de Dieu ; car le péché et son règne doit être lui-même détruit. Alors donc l'homme sera rétabli dans son premier état : la mort mourra; et l'âme sera réunie à son corps, pour ne le perdre jamais, car le péché qui en a causé la désunion ne sera plus. lia donc prouvé aux sadducéens plusqu'ils ne voulaient, puisqu'il leur a prouvé non-seulement la résurrection des corps , mais encore la subsistance éternelle des âmes, qui est la racine et la cause fondamentale de la résurrection des corps , puisque l'âme à la 6n doit attirer après elle le corps qu'on lui a donné dés son origine pour son éternel compagnon.

Que reste-t-il donc après cela, sinon de nous réjouir avec les pharisiens de ce que Jésus a fermé ta bouche aux sadducéens ', qui ne voulaient croire ni la résurrection , ni la subsistance des âmes après la mort? Le .Sauveur les a confondus : il est allé d'abord à la source de l'erreur, en leur prouvant l'immortalité des âmes. Joignons-nous donc à ces docteurs de la loi, qui, ravis de ce qu'il venait de dire, s'écrièrent avec une es|>èct de transport ; Maître , vous avez bien dit'. Mais ce n'est pas de vains applaudissements que Jésus cherche. S'il a bien dit, profilons de sa doctrine. Vivons comme devant éternellement vivre ; ne vivons pas comme devant mourir, pour terminer tous nos soins à cette vie ; songeons à cette vie qui nous est réservée éternellement devant Dieu , et pour Dieu. Commençons donc dès à présent à vivre pour lui, puisque c'est pour lui que nous devons vivre dans l'éternité. Vivons pour lui, aimons-le de tout notre cœur ; c'est ce qu'il nous va enseigner dans la lecture suivante.

XLII' JOUR

Le grand oommandement de ta loi, l'amour de Dieu et du

prochain. MaUh. x&lt, 34, 36. Varr. an, 2S, 30. Luc.

Q}iel est le grand commandement dans la loi ’ ? On ne sait si c*est encore pour le tenter qu'on lui fit cette demamle, en saint Matthieu et en saint Marc;; ou si c'est de bonne foi, pour ^tre instruit : car nous voyons en saint Luc, dans une autre occasion , qu'un des docteurs de la loi lui fit une demande ap> proebante pour le (enter * ; et qu'après avoir oui do

* XXII, 34. — » lur. XX, 3® - J .Va/tA. Xill. 36.

4 Luc. X, 25,29.

MÉDITATIONS SUR L’ÉVANGILR,

la bouche du Sauveur la même réponse qu'il fait aujourd'hui, il continua son discours, en voulant ie Justifier tui-méme.

Je ne sais s'il en est de même en cette occasion ; car le docteur de la loi qui l'avait interrogé paraît si satisfait de sa réponse , qu'il mérita de recevoir cet éloge du Sauveur : fous n'ites pas loin du royaume de Dieu Par où, s’il lui montrait qu’il n'y était pas encore arrivé, il lui faisait voir en même temps qu'il était dans le chemin , comme la suite le fera peut-être mieux paraître.

Il semble aussi que les pharisiens qui firent faire cette demande au Fils de Dieu * furent bien aises qu'il eût confondu les saddiicéens; et que, reconnaissant en lui par ses admirables réponses une doctrine supérieure à tout ce qu'ils avaient jamais entendu, ils furent bien aises d'npprendr^ sa résolution sur la plus importante question qu'on pût faire sur la loi : Quel est te grand commandement delaloi^t ou, comme saint Marc le rapporte ; Quel est le premier de tous tes commandements • ?

Jésus , qui était la vérité même , allait toujours et d'abord au premier principe. Il était clair que le plus grand commandement devait regarder Dieu. C'est pourquoi il choisit un lieu de la loi qui portait ainsi : Écoule , Israël ; te Seigneur ton Dieu est le seul Dieu , le seul Seigneur Par là la grandeur de Dieu était établie dans sa parfaite unité. De là il s'ensuivait encore qu'il lui fallait consacrer celui de nos sentiments qui le faisait le plus régner dans nos cœurs, et réunissait davantage en lui toutes nos affections, qui était l'amour ; ce qui montrait encore que l'amour qu'il fallait donner à un être si parfait devait aussi être parfait. C'est ce qui fait choisir au Sauveur l'endroit de toute l'Ëcriture où la perfection de l'amour de Dieu, et la parfaite réunion de tous nos désirs en lui , était expliquée. Mais de peur que quelque ignorant ne soupçonnât qu'en réunissant en Dieu tout son amour, il n'en restât plus pour le prochain , il ajoute au premier précepte le second qui lui est semblable ® ; et il porte l'amour du prochain à sa perfection , en montrant encore dans la loi qu’l/ faut aimer son procAain comme soi-mlme : où il met le mot de prochain , au lieu de celui d'ami, qui est dans la loi 7; parce que le nom d’ami eût semblé restreindre l'amour à ceux avec qui on avait des liaisons et une confiance particulière : au lieu que le mot de prochain, plus général, l'étendait sur tous ceux qui nous touchaient par la nature qui nous est commune, ainsi que le Fils de Dieu l'avait déjà expliqué *.

Voilà donc toute la loi rappelées ses deux principes généraux ; et l'homme est parfaitement instruit de tous ses devoirs, puisqu'il voit en un clin d'œil ce qu’il doit à Dieu son créateur, et ce qu'il doit aux hommes ses semblables. Là est compris tout le Décalogue ; puisque dans le précepte d’aimer Dieu, toute la premièretable est comprise-, et dans celui d’aimer le prochain , est renfermée toute la

' Mare, in, 35, 34. — ’ Maltk. «Il, 31. — * rt/rf. 3S. — 4 .Varv. xn, as. — S Deut. VI, 4, .Mare. lll,29. — • JlIalIA. xin, ». — ' Lee. 18. — • Lue i, 3t, 37.

seconde. Et non-seulement tout le Décalogue r.st compris dans ces deux préceptes , mais encore toute ta toi et tous les prophètes ‘ , puisque tout aboutit à être disposé comme il faut envers Dieu et envers les hommes; et que Dieu nous apprend ici non-sculemenv les devoirs extérieurs , mais encore le principe intime qui nous doit faire agir, qui est l'amour. Car qui aime ne manqueà rien envers ce qu'il aime. Nous voyons donc la facilité que Jésus-Christ apporte aujourd'hui à notre instruction-, puisque sans nous obliger à lire et à pénétrer toute la loi , ce que les faibles et les ignorants ne pourraient pas faire, il réduit toute la loi à six lignes ; et que, pour ne point dissiper notre attention, s'il nous fallait parcourir eu particulier tous nos devoirs , il les renferme tous, et envers Dieu et envers les hommes, dans le seul principe d’un amour sincère, en disant qu’l/ faut aimer Dieu de tout son coeur, et son prochain comme soi-mime. De ces deux préceptes, dit-il , dépendent toute la toi et tous les prophètes'.

Adorons la vérité éternelle dans cet admirable abrégé de toute la loi. Que je vous suis redevable, 6 Seigneur! d'avoir tout ramassé en un; en sorte que sans avoir toujours à me fatiguer^dans une immense lecture , je tiens en sept ou huit mots toute la substance de la loi ! Et lorsque pour donner à mon esprit un exercice convenable, je lirai avec affection et attention le reste de votre Ecriture, vous m'avez mis en main , dans ces deux préceptes , le fil qui me conduira dans toutes les diOicultés que je trouverai dans une lecture si profonde , ou plutôt la résolution et le dénodiuent de toutes les difficultés : puisque je suis assuré qu’en entendant ces deux préceptes, je n’ignore rien de ce qui m’est nécessaire. O Dieu! je vous loue; ô Jésus! soyez béni; ô Jésus! je vais m'appliquer à méditer cet admirable abrégé de la doctrine céleste. Je me veux parler à moi-même sans paroles, de ees paroles si pleines de lumières ; c’est-à-dire , je veux tâcher de les pénétrer plutôt par l'affection que par le discours. J'en contemplerai la vérité , afin d'en sentir I la force et de m'en remplir tout entier au dedans ' et au dehors. O Jésus! donnez-m’en la grâce: ô Jésus ! répandez dans mon âme votre Saint-Ksprit , qui est l’amour éternel et subsistant de votre Père et de vous, afin qu’il m’apprenne à vous aimer I tous deux, et à aimer avec vous comme un seul j et même Dieu l’Esprit qui procède de l’un et de I l’autre.

Pt personne n'osait plus t’interroger 4, Cette réflexion de saint Marc fait soupçonner que ceux qui lui firent faire cette dernière demande , ou du moins quelques-uns d’eux, ne le consultaient que pour le tenter. Car s’ils eussent consulté pour s’instruire de bonne foi un maître dont la doctrine était si remplie de vérité et de grâce , il y avait à l'interroger jusqu’à la fin. Mais comme ils l’interrogeaient dans le dessein de le surprendre , et pour voir s’il répondrait mal , ou s’il demeurerait court dans quel-

• MaWl. «U, 10. — > Ibid. 3», 34, 35. — > Mare. XII, ai.

MEDITATIONS SUD L’ÉVANGILE

qiitt question , ils cessent de le consulter aussitôt i|u'ils sentent qu'ils n’ont aucun avantage à tirer contre lui de ses réponses.

Apprenons de ceux qui consultent mal la vérité éternelle comment il la faut consulter; c’est-à-dire» non pour la tenter» ou la contredire » ou même pour satisfaire une vaine curiosité» mais pour se nourrir de sa substance» y conformer tous nos sentiments» et vivre de la véritable vie, selon cette réponse du Sauveur : Faites ceci , et vous vivrez Faites ceci , aimez Dieu de tout votre cœur et votre prochain comme vous-méme. Faites ceci : ne vous contentez pas de discourir» et de faire une matière de spéculation de ce qui est la règle de votre pratique. Faites cerif et vous vivrez : vous vivrez de la véritable vie» vous vivrez de la vie qui ne meurt jamais. Car tes prophéties s’écanouissent dans teciel ; lesénig’ I mes se dissipent par la manifestation de ta vé- \ rité : la foi se change en claire vue, et l’espérance» i eh possession, tl n’y a que la charité qui consiste en ces deux préceptes; il n’ya, dis-je, que la charité qui ne finit pas et ne se perdra jamais , comme dit saint Paul Commençons donc de bon cœur à entendre et a pratiquer ce que nous pratiquerons éternellei^ent. Amen! amen i

XLIID JOUR.

Réflexion xur If même commindement dans la loi.

ÜOàt. Vf, 4» b» 10.

/.coule , Itracl : le Seigneur Ion Dieu est le seul Dieu: le seul Seigneur: Tu aimeras le Seigneur Ion Dieu de toiil tou cœur, et de Imite ton Ame, et de toute ta forre^ : c'est ainsi que nous lisons dans la loi. Et l'Evansile interprète : de /ou/ /on esprit , rie toute tou intelligence, de toute ta pensée, de tonte ta puissance *. Il ne se faut pas tourmenter l’esprit à distinguer la vertu de chacune de ces paroles, ni à distinguer par exemple le cœur d'avec l’dme , ni l’un ni l'autre d'avec l'espritet l'intelligence, ni tout cela d’avec la force de l'âme, ni la force d'avec la puissance : encore que tout cela se trouve expliqué par des paroles expresses et distinguées. Mais il faut seulement entendre que, le langage himiain étant trop faible pour expliquer l'obligation d'aimer Dieu , le Saint-E.sprit a ramassé tout ce qu'il y a de plus fort, pour nous faire entendre qu'il ne reste plus rien à l'homme qu'il puisse se réserver pour lui-méme ; mais que tout ce qu'il a d'amour et de foreÆ pour aimer doit se réunir en Dieu. Pesons donc toutes les paroles dons cet esprit, et par le cœur et l’affection, plutôt que par la méditation et par la pensée. Et lisons encore la suite de ce précepte divin dans le Deutéronome, d'où il est pris. Écoute donc, Israël. Écoute du cœur; impose silence à toute autre |>arole , et à toute autre pensée. Écoute, en un mot, comme il faut écouter Dieu quand il parle; et encore quand il parle delà principale chose qu’il exige de l'homme. Écoute, ô vrai Israël ; ô chrétien, 6 juste, ô fidèle i

‘ Lur. X , M. — » II. Cor. xiii , 8 . H. — > Ottit. VI . 4 b.

— « .tfalth. nu, 37. .Varc. xii, Luc. x, Î7.

le Seigneur ton Dieu est le seul Seigneur : il n'y a pas plusieurs dieux en Israël, comme dans les autres natiuns. Il n’y a pas aussi plusieurs objets entre lesquels on puisse partager son cœur : en un mot, il n y a pas plusieurs personnes ni plusieurs choses à aimer. '/■« aimeras le Seignewr ton Dieu , ce Dieu , ce Seigneur unique , de tout ton coeur, de loule tou Ame , de toute ta force : uniquement , comme il est unique, parfaitement, comme II est parfait; en consacrant à ce premier être, priiiripe et moteur de tout , ce qui est aussi le principe et le moteur en toimême de toutes tes affections. Je le veux .Seigneur; et si je le veux , je le fais ; car le vouloir, c’est le faire; le vouloir imparfaitement, c'est le faire imparfaitement; le vouloir parfaitement, c'est le vouloir dans la perfection que vous voulez : Rien n'est plus faefle ; rien n’est plus présent à la volonté que le vouloir : Ce précepte n'est pas au-dessus de moi, ni loin de moi : Il ne faut point monter au ciel, ni passer tes mers pour le Irourer. Mais la parot 'e est fort proche de toi, dit le Seigneur, dans ta bouche et dans ton cœur pour l'accomplir •. Dans ta bouche, c’est enrore trop loin; car pour cela il faut parler; et la bouche et le cœur sont deux : mais dans le cœur; le cœur te suffit : rien n’est plus proche du cœur que le cœur même : et ce précepte d aimer, qui est le précepte du cœur, est vraiment fort proche de nous- Si je veux donner l’aumône, l's œuvres de miséricorde, il faut sortir. Si je s'cux me réconcilier avec mon frère, et réchauffer en lui la charité éleiute, il faut le chercher. Si je veux chanter des psaumes, il faut du moins ouvrir la bouche. Mais pour aimer, que faut-il faire, sinon aimer? O Dieu! que ce précepte est près de moi! fais-le donc; accomplis-le dans ce moment, 6 cœur humain! Il est vrai que pour l’accomplir j'ai besoinde vous, ô Dieu vivant, qui êtes le seul moteur des cœurs, qui seul y inspirez votre saint amour! Mais, ô Dieu! vous êtes présent, plus présent à moi-même que moi-même. O Dieu! que ce précepte est encore proche de moi par cet eiidroit-là ! Qu attends-tu dnne, d iitun âme? Mon Ame, bénis te Seigneur : et que tout ce qui est en moi célébré son saint nom >.... O Seigneur, qui (tes ma force, je vous aimerai ’. .Mais, ô Seigneur' pourquoi dire : Je vous aimerai ? Disons, dès à pré^ sent. Je vous aime. O que ce précepte est proche de moi! Mais, ô Dieu, qu’il est loin do moi d'uiie autre manière! et quelle est ma maladie! .Mais nous n’en sommes pas encore là ; nous avons à lire le précepte, ainsi qu’il est écrit dans la loi. Lisons, mais lisons du cœur, et non des yeux.

XLIV' JOUR

AccompUSMiaeiit du précepte de l'amour, en tout lemm, en tout lieu. Ibid.

Tu aimeras donc le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton Ame, de toute ta force. Et parce que tu l'aimeras de eette sorte, les paroles qui te le commandent aujourd'hui, les préceptes

' Dent. XXI, II, II, 13, H. > P,. ^1, 1. J jvii,*.

MÉDITATIONS SÜR L’ÉVANGILE.

il‘ic je le /tonne, seront dans Ion casur ; car on veut toujours accomplir la volonté de celui qu'on aime. fJ tu les raconteras à tes enfants; et tu y mettras ta pensée, assis dans ta maison , et marchant /tans les chemins; le couchant et le tecant ■. Car de quoi s'occupc-t-on durant tout le cours de sa vie, que de la volonté de celui qu’on aime, et du soin .de lui plaire.’ Pèse donc toutes ces paroles, ô vrai Israël! songe à plaire à Dieu, et à lui oMir, allant et venant, dans ton repos et dans ton travail, en t'endormant et en t’éveillant. Tu peux bien changer tes autres emplois ; mais relui d'aimer Dieu et de lui plaire, est le soin perpétuel de ta vie. Et comme on ne peut lui plaire qu'en obéissant à sa loi , et en accomplissant sa volonté, il faut être continuellement occupé de ce désir. ,ties donc les commandenients de Dieu toujours présents nuit et jour. Ta les tiendras attaches à ta main comme un mémo- | rial éternel ; et ils seront, et ils se mouceront continuellement devant les yeux, et tu les écriras sur le seul! de ta porte , et a l'entrée de la maison ’. Selon ce que dit le sage : Mon FUs, garde mes commandements , et cache-les en toi-méme comme ton trésor; mon Fils, observe-tes, et tu vivras; garde ma loi comme la prunelle de ton ail, tie-la à tes doigts; quelle te guide dans tous tes ouvrages , et écris-la sur les tables de ton caur^.... Tiens mes commandements continuellement liés à ton cœur : mets-tes autour de ton cou comme un collier ; quand tu marcheras, qu'ils marchent avec loi : qu'ils le gardent quand lu dormiras; et aussitôt que lu seras éveillé, entreliens-lol avec eux; parce que le commandement est un flambeau , et Us lai est une lumière; et la répréhension qu’elle nous fait de nos fautes, est la voie de la vie l.

Voilà donc ce que produit l'amour de Dieu : un inviolable attachement à sa loi, une application à la garder, un soin de se la tenir toujours présente, de la lier à ses mains , et de ne cesser jamais de la lire, de l'avoir toujours devant les yeux. Qu’elle n'y soit pas comme une chose morte, mais comme un objet qui se présente , et se remue continuellement devant nos yeux , pour exciter notre attention. Ecrivons-en les sentences à l'entrée de notre maison, aOn qu'autant de fois que nous y entrons, le souvenir s'en réveille. Les Juifs le pratiquaient ainsi à la lettre , et ils écrivaient en effet des sentences clioisies de la loi, non-seulement pour les mettre à l'entrée de leurs maisons, mais encore pour les rouler autour de leur tête, en sorte qu'en se mouvant continuellement devant leurs yeux, ils n’en perdissent jamais la mémoire. Mais toi , d Juif spirituel! accomplis tout cela en esprit; aies les préceptes de Dieu toujours présents à ton esprit, pour les méditer et les accomplir dans tous tes ouvrages. Et tout cela, parce que tu aimeras le Seigneur ton Dieu; parce qu'on ne peut l'aimer sans lui obéir, ni lui obéir sans l'aimer. Ce que le Sauveur explique en disant : Si vous m'aimez, gardez mes

’ Peul. VI, R Pt «Uiv. — 1 Ihid. 7, 8 , 9. — t Prov. TU ,

1 , J, s. — • Ibill. VI, SI , 7'i, sa.

. commandements; et réciproquement : Celui qui' garde mes commandements est celui qulm’aime'. Il ne suffit pas de garder l'extérieur de la loi : l'âme de la loi , c'est de la garder par amour : l’effet de l’amour est de garder la loi. N'aimons pas en paroles ni tle la langue , mais en œuvre et en vérité’. De belles spéculations , de beaux discours, ce n'est pas là ce qui s'appelle aimer; il faut venir à la pratique. Des pratiques extérieures, ce n’est pas là ce qui s’appelle observer la loi : l’âme de la loi est d’aimer et de faire tout par amour; le reste n'est que l’écorce et l’extérieur de la bonne vie.

XLV' JOUR

La lot Inculque l'amour de nipu avec une nouvelle force.

Dfut. X , 13 et «ulv.

Continuons à considérer le commandement de l'amour de Dieu , comme il est écrit dans la loi •. Ft maintenant, Israël! qu'est-ce que te demande le Seigneur ton Dieu , si ce n'est que tu le craignes, et que lu marches dans ses voies , et que tu t'aimes , et que tu le serves de tout ton cœur et de toute ton âme , et que tu gardes tes commandements du Sei/jneur, et ses cérémonies que je te commande aujourd'hui, afin que tout bien t’arrive et que tu sois heureux! tie/jarde : le ciel et les deux des deux , ce que te ciel a de plus impénétrable est au Seigneur ton Dieu , et la terre et tout ce qui y est contenu ; et toutej'ois te Seigneur s'est attaché a tes pères, et les a aimés; et il a choisi leur postérité après eux , c’est-à-dire vous, parmi toutes les nations, comme vous le voyez aujourd’hui. Circonciseziloncvotrecœur, et n’endurcissezpoinl contre Dieu votre col in/lexible et indomptable , pour secouer te joug de sa toi; parce que le Seigneur votre Dieu est le Dieu des dieux, et le Seigneur des seigneurs; le Dieu grand, puissant, terrible, qui n’a point d’égard aux personnes , ni ne reçoit les présents. U fait justice au pupille et à la veuve ; il aime l'étranger, et lui donne son vivre et son habillement partout où il va. Fous donc aimez aussi les étrangers, parce que vous avez été étrangers dans Ut terre d’Fgypte. Fous craindrez le .Seigneur votre Dieu , et vous ne servirez que lui seul ; vous lui serez attachés , et vous jurerez en son nom , comme au seul nom quiest pour vous éternellement vénérable et saint. U est votre gloire et votre Dieu, qui a fait les choses terribles et merveilleuses que vousavez vues. Fos pères son! entrés en Égypte au nombre de septante, et te Sdgneur vous a multipliés comme les étoiles.

Dieu explique, par ces paroles, non-seulement l'obligation, mais encore les motifs de l’aimer. Pesez ces paroles ; Et toutefois le Seigneur s'est attaché et collé à vos pères, et les a aimés. Rendez-lui dono amour pour amour, et attacliez vous à lui. Pesez es mot.

Pesez ensuite, dans les versets IBet suivants, les perfections de Dieu et ses bontés, que vous devez

' Joan. XIV, IS, 91. — ’ I. Joan. III, 18. — > Dsut- x, I et spqq.

620' MÉDITATJOÎIS SUR L’ÉVANGILE.

iinn-seiilenient aimer, mais encore imilcr. Pesez encore la grâce de son élection ; il vous a cAoUis parmi toutes tes nations, comme vous vot/ez. Qu'aviez-vous mérite de lui? Pesez enfin : f'ousn'ftes entrés que septante dans taterre d’Ùgypte. Il n’entra dans le cénacle environ que six-vingts hommes'. Voyez comme Dieu les a multipliés, et comme l'Eglise s’est étendue par toute la terre, pour vous recueillir dans son sein , pendant que tant d'autres nations périssent dans leur ignorance. Mais le Seigneur cotre Dieu ne cous a pas choisis pour votre mérite, ou jmree que cous étiez le jicuple le plus nombreux de toute la terre ’. Car vous étiez en si petit nombre, lorsqu'il vous a envoyé son Saint- Esprit! et vous êtes encore environnés de nations immenses qui ne connaissent point son nom; mais ilcous a choisis, parce qu'il cous a aimés, et qu’il coulait accomplir le serment qu'il avait fait à vos péres^. Abraham, Isaac et Jacob, en leur promettant que toutes les nations de la terre seraient bénies en eux et en leur semence, en leurs fils, dans le Christ qui sortirait d'eux, et afin que cous a/>preniez que te Seigneur votre Dieu est le Dieu fort, et fidèle dans ses promesses, qui garde son alliance et sa miséricorde a ceux qui l'aiment et qui observent ses commandements, jusqu'à mille générations >.

Dieu est parfait , Dieu vous a choisis ; il vous a choisis par pur amour, par pure bonté; il vous a comblés de biens. Pouvez-vous n'aimer pas celui qui vous aime avec cette immense tendresse? Venez au Sauveur, et à la gr.ice de la nouvelle alliance. O homme! 6 peuple racheté! il ne faut plus être qu’amour.

XL VI* JOUR

(>)nclu»ian. d’aimi^r Diea, et do ffardersot

précepU*.*. DeuL xi» I, 7, 18, 19,

Voyez ce que Dieu conclut de toutes ces choses : Aime donc le Seigneur ton Dieu, 4 chrétien! 4 vrai Israël ! et garde ses commandements, ses cérémonies ses jugements, ses préceptes ^ . .Songez a toutes les choses qu'il a faites pour vous dans le désert, et combien ont été plus grandes celles qu’il a faites pour les chrétiens : t 'os yeux ont ru les œuvres de Dieu; les grandes oeuvres qu'il a faites, les merveilles de Jésus-Christ et le grand ouvrage de la rédemption. Mettez donc mes paroles dans cotre cœur et dans votre esprit, et attaehez-tes à vos mains ; n’en quittez jamais la lecture ; oettez-ies entre vos yeux, et ne tes perdez jamais de vue : enseignez à cos enfants à les méditer; et soyez-en occupés en marchant, en cous reposant, en vous couchant et en vous levant : écricez-tes sur les poleaiuc et aux portes de votre maison ‘ : que tous vos sens en soient remplis et occupés , et que par là ils entrent dans le fond de votre cœur. Voilà les motifs, voilà la nature, voilà les effets et les fruits de l'amour de Dieu ! En considérant sa perfection, sa bonté, ses immenses et j

Ad. J, is. vil, 7. — • tbiu. s — » nu ». 1

— ’ ttiié. TU, 1. — *> Jbift. 7, IS, I», 20.

continuels bienfaits, il faut tellement s'occuper de lui , que nuit et Jour rien ne nous revienne tant dans la pensée , que le soin de le contenter et de lui plaire.

XLVII' JOUR

Second commanilrinent . seoitilslile an premier : raimmr du prochain. .Va/IA. xxii, a».

Revenez à la lecture de l'Évangile, et appuyez sur cette parole : El voici te second, qui lui est semblable : fous aimerez votre prochain comme cous-méme‘.

Quelle dignité de l'homme! L'obligation d'aimer son frère est semblable à celle d’aimer Dieu.

Ces doux préceptes vont presque d'égal à la tête de tous les commandements, ou plut4t les renferment tous; mais le premier est le modèle de l'autre.

Comme l'homme est fait à la ressemblance de Dieu, ainsi le commandement d'aimer l'homme est fait à la ressemblance du commandement d'aimer Dieu : Le second, qui lui est semblable.

Il faut aimer l'homme , où Dieu a imprimé sa I ressemblance, parce qu’on aime Dieu.

I Parce qu'on aime Dieu , il faut aimer l'homme, qui est son temple , où il habite.

I Parce qu’on aime Dieu, il faut aimer l'homme, qu’il a adopté pour lils , et à qui il veut se communiquer tout entier.

Avec quelle pureté, avec quelle sainteté, avec quelle perfection, avec quel désintéressement, fautil aimer l'honime,' puisque l'amour qu'on a pour I lui est semblable à celui qu'on a pour Dieu!

I loin de cet amour la chair et le sang; loin de 1 cet amour, l’esprit d'intérêt et toute corruption.

Il faut aimer tous les hommes, parce que tous sont chers à Dieu : ils sont ses amis et ses en- ! fants.

C'oHinie vous-méme : en leur souhaitant le même bien , la même félicité , le même Dieu qu’à soi-même. Nulle envie, nulle inimitié ne doit troubler relie union, ni la joie qu'on doit avoir de tous les progrès de son frère.

Lorsque la possession ou la recherche de quelque bien particulier nous divise, comme celui d'une charge, d’une dignité, d’une terre; il se faut bien garder d’en aimer moins notre frère. Ce qu'il faut moins aimer, c'est le bien qui nous fait perdre notre frère, qui doit nous être cher comme nous-mêmes à nous-mêmes.

t ous aimerez votre prochain comsne vousméme. Il ne dit pas : Vous aimerez Dieu comme vous-même ; car il le faut aimer plus que soi-même, et ne s'aimer soi-même que pour Dieu.

Il ne dit pas aussi : Vous aimerez votre prochain de tout votre cœur, de toute votre pensée , de toute votre force : cela est réservé à Dieu. C’est un transport de l'âme qui sort d'elle-même tout entière pour s’unir à Dieu; qui est heureuse de ce que Dieu est, et de ce qu'il est heureux; qui ne s'aime que pour

' wii, 39

joogle

MEDITATIONS DE L’ÉVANGILE

Dieu , comme elle n’aime son prochain que pour Dieu, ("est s’aimer véritablement, que d’aimer Dieu de cette sorte.

Aimez comme eous-mfme : c’est un amour de société et d’éftalité : c’est ainsi qu’on aime son prochain. I.’amour de Dieu est un amour de sujétion et de dépendance ; mais de dépendance douce .puisque c’est dépendre du bien, et s’unir à lui.

I! faut s’aimer soi-méine pour Dieu , et non pas Dieu pour soi. S’il fallait, pour plaire à Dieu, s’anéantir, et qu’on sût que ce sacriOce lui fût agréable, il faudrait le lui offrir sans hésiter.

1,’amuur est un consentement, et une union à re qui est juste et à ce qui est le meillour. Il est meilleur que Dieu soit que nous.

Prenons-y garde. L’amour-propre est le vrai fond que laisse en nous le i)éclié de notre origine : nous rapportons tout à nous , et Dieu même , au lieu de nous rapporter à Dieu, et de nous aimer pour Dieu.

Qui n’aime pas Dieu n’aime que soi. Pour aimer son prochain comme soi-méme , il faut être auparavant sorti de soi-méme, et aimer Dieu plus que soi-méme. L’amour, une fois uni à cette source, se rép.md avec égalité sur le prochain. Kous l’aimons en société comme notre frère, et non pas p.ir domination comme notre inférieur.

L’amitié est la perfection de la charité. C’est une liaison particulière, pour s’aider à jouir de Dieu. Toute autre amitié est vaine.

Autre est l’amitié de besoin, autre l’imitié de société : celle-là vient del'intérét, celle-ci de la charité.

I,es hommes doivent s’aimer les uns les autres, comme les parties d’un meme tout, et comme feraient les membres de notre corps, si chacun avait sa vie particulière. Ils s’aimeraient l’un l’autre en société, comme soi-méme : les deux yeux et les deux mains auraient toutefois une liaison particulière, à cause de la ressemblance. C'est le symbole de l’amitié chrétienne.

Oui, mon frère, que Je jouisse de cous en Notre- Seigneur : /ailes reposer mes entrailles en Noire- Seigneur, disait saint Paul'. C’est l’amitié chrétienne. Toute cette lettre à Pliilémon en est pleine.

Conclusion et abrégé. L’ordre est parfait, si on aime Dieu plu.s que soi-méme : soi-méme pour Dieu ; le prochain , non pour soi-méme , mais comme soi-méme pour l’amour de Dieu. O que cela est droit! que cela est pur! Toute vertu est là-dedans.

XLVIII' JOUR

Réflexions sur notre amour pour Dieu et pour ie prochain. xr«n<i. XXII , as.

Faisons réflexion sur nous-mêmes. Est-ce aimer Dieu de tout son cœur, que de partager son cœur entre lui et la créature? Peut-on aimer deux choses souverainement? ou peut-on aimer de tout son cœur, si ori n’aime qu’à demi? Ne faut-il pas aimer

parfaitement, et du tout le tout parait? Peut-on avoir deux maitres, et servir Dieu et l'argent ', ou quelque autre créature que ce soit , contre la parole expresse du Fils de Dieu ?

Si j’ahne Dieu de toute ma pensée , et do toute mon intelligence, d’où vient que j’y pense si peu? Peut-on ne pas penser à ce qu'on aime? ce qu’on aime ne revient-il pas naturellement et continuellement à l’esprit ? Faut-il se tourmenter pour s’en souvenir? mais du moins peut-il échapper, quand on se met exprès en sa présence, et pour avoir avec lui une douco communication ? O mou Dieu ! comment donc suis-je si distrait dans la prière? D'où vient que j'y ai si peu de goût? que mon cœur m’échappe, et que j’ai tant de peine à le retrouver, afln de dire avec David : O mon Dieu! voire serviteur a trouvé son coeur pour vous faire celle prière f O mon Dieu ! si je ne puis penser à vous , comment est-ce que je vous aime de toute ma pensée ?

Mais comment est-ce que je vous aime de toute ma force et de toute ma puissance, pendant que je me trouve si faible et si languissant , si lâche, si découragé dans ce que je fais pour vous? Pourquoi ai-je si peu de soin de vous plaire? A votre seul nom tous mes sens devraient te réveiller, et toutes les forces de l’Hine qt du corps se réunir pour faire votre ouvrage : et si je ne le fais pat , comment est-ce que je vous aime de toute ma force?

O Seigneur ! si je vous aimais de toute ma force , par la force de cet amour j’aimerais mon prochain comme moi-même. Mais je suis si insensible à ses maux, pendant que je suis si sensible au moindre des miens! je suis si froid à le plaindre, si lent à le secourir, si faible à le consoler; en un mot, si indifférent dans ses biens et dans ses maux! Où est cette ardeur et cette tendresse d’un saint Paul : Pleurer avec ceux gui pleurent , se réjouir avec ceux qui se réjouissent ’ , être faiSle arec les faibles ’ , souffrir comme dans le feu , et être brûlé , lorsque quelqu'un est scandalisé*} O mon Dieu! i si rien de cela n’est dans mon cœur, ni je n’aime I mon prochain comme moi-méme, ni je ne vous ‘ aime de toute ma force et de tout mon cœur.

I Encore, si, en connaissant mes faiblesses et mes distractions, mes langueurs, mon indifférence, mon insensibilité et mes froideurs, je pouvais verser à vos pieds un torrent de larmes ; je commencerais à aimer, en déplorant la privation et la perte de l’amour. Mais, ô Dieu! tout est faible en moi , et même la douleur de n’aimer pas.

Est-ce donc que je ne veux pas aimer? ou est-ce que je ne le puis pas , et que je n’en ai pas la force? En effet, n’aime pas qui veut; et on n’aime pas ce qu’on veut; et il faut être attiré. Mais, û Dieu ! si je ne pouvais pas aimer, vous ne me diriez pas : Aime; si je n’avais point de force pour aimer, vous ne me diriez pas : Aime de toute ta force. Mais, 6 Dieu! si je le pouvais, et si j’en avais la force, ne le ferais-je pas maintenant, qu’étant devant vous , ou je le veux , ou je tâche de le vouloir

• Matth m, t*.— ’ Rom. XII , 15. — t I. Cor. IX, 12. -. ' • 11. for. XI , 2»

* Pbitem. 20.

OU

sincèrement? Est-ce (jue je veux et ne veux pas. tout à la fois? Est-ce qu'aimer est autre cliose qu’un Imn vouloir? O mon Dieu! expllquez-inoi ma maladie, et le besoin que j’ai de vous, pour me servir de mes forces , pour vouloir ce que je veux , ou pour commencer à ie vouioir.

Il est vrai, comme je l’ai dit, n’aime pas qui veut; et on n'aime pas ce qu’on veut ni autant qu’on veut : il faut être attiré; et surtout on n’aime pas Dieu , que Dieu n’attire. Personne ne vient à mot que mon Père ne le lire.... (tuanti je serai élevé de terre, je tirerai tant a moi ■ . Et de ià vient que l’Epouse disait : Tirez-moi et nous courrons'. Et pour dire. Tirez-moi, de tout son cœur, et comme il faut , il faut déjà commencer d’étre tiré. O.Seisneiir! tirez-moi doue; commencez, et faitesmoi suivre : commencez; et je trouverai mon cœur et mes forces, pour tout employer à vous aimer.

XLIX' JOUR

Suites oei memes reilevions. Lumière et dêtedstlon : attraits de l'amour de Dieu .Vallh. xxii , as.

Relis, mon âme, ce doux commandement d’aimer : c’est commencer à aimer, que d’aimer à le relire, et à peser toutes les paroles qu’il contient. O Dieu ! j'ai connu , et j’ai senti xpe pour vous aimer, il faut être tiré et attiré. Mais comment m’attirezvous ? est-ce seulement en me manifestant vos beautés; c’est-à-dire, en me montrant tout le bien, coiilme vous disiez à Moïse ; Je le montrerai tout tebien^, en me montrant moi-méme à toi? Hâtezvous donc, â Seiitneur! montrez-moi en vous toute vérité, toute perfection et tout bien, afin que je coure à vous, ravi par l’odeur de vos parfums, par la douceur de vos attraits.

Mais, ô Seisneur! est-ce assez que vous éclairiez mon intelligence? Ne suis-je qu’un ignorant, qu’il faut instruire? .Ma volonté n’cst-elle pas aussi malade par un secret et invincible attachement au bien sensible, que mon entendement est malade par une ignorance profonde de vos vérités? Entrez donc au dedans de moi, à Seigneur' Saisissez-vous du secret et profond ressort d’où partent mes résolutions et mes volontés. Remuez excitez, animez tout : et du dedans de mon cœur’ de cette intime partie de moi-méme, si je puis parler de cette sorte; qui ébranle tout le reste, inspœez-moi cette chaste et puissante délectation qui fait l'amour, ou qui l’est. Répandez la charité dans le fond de mon cœur, comme un baume et comme une huile céleste. Que de là elle aille elle pénétre , et qu’elle remplisse tout au dedans et au dehors. Alors je vous aimerai ; et je serai vraiment fort, pour vous aimer de toute ma force

Recommençons la lecture du divin précepte ou plutôt lisons-le intérieurement dans ces tables intérieures, dans ces tables de notre cœur, où vous avez commencé à en écrire toutes les paroles. Vo'js dites : .-limez. Je veux aimer. Vous

J .‘»m. VI. XV ; XII , 52. - . canl. I , .5, . Eeod. XXXIll ,

dites : De tout cotre cœur. C’est de tout mon cœur. Vous dites ; De toute votre pensée. Venez , toutes mes pensées, tous mes sentiments, tous mes mouvements, tous mes désirs : venez, réunissez-vous pour aimer Dieu. Vous dites : De toutes vos forces; c'e.st-à-dire , de toutes ces forces que vous excitez, et que vous m’inspirez vous-méine. O Seigneur! je vous suis, je cours de toute ma force, pour m’unir à vous.

Mais, ô Seigneur! vous fuyez : plus j’approctie, plus je vous vois loin ; vous êtes près , et vous êtes loin ; vous êtes en moi, plus que moi-méme. Vous n’y êtes pas seulement comme vous êtes dans toutes les choses animées et inanimées : vous êtes en moi comme la lumière et la vérité qui m'éclaire, et comme le eh.rsle attrait , où mon cœur se prend. O Dieu! vous êtes doue bien proche : mais, 6 Seigneur! vos lumières vous rendent inaccessible. O vérité! vous croissez à mesure que je vous approche , et sans cesse vous vous retirez à ma faible intelligence. Il faut que je m’aille perdre dans cette nue où vous vous cachez; dans ce point obscur que je vois de loin, d’où vous vous faites sentir. Dieu si connu et si inconnu , je veux vous aimer au delà de mes connaissances, comme un être incompréhensible, que l’on ne connaît qu’en s’élevant au-dessus de toutes ses connaissances, sans jamais pouvoir s’élever assez, ni comprendre, ni connaitre assez combien ^ vous êtes incompréhensible. O Seigneur! je m’unis I à vous, à vos lumières, à votre amour : vous êtes seul digne de vous connaître et de vous aimer. Je in unis autant que je puis à vos lumières et à vos attraits incompréhensibles; et dans ce silence intime de mon âme, je consens à toutes les louanges que vous vous donnez. O Seigneur! te siience est votre louange! David le chantait ainsi dans un de ses psaumes ; Le silence est votre louange ■ . Il faut se taire, il faut se perdre, il faut s'abîmer, et reconnaître qu’on ne peut rien dire de digne de vous, ni vous aimer comme il faut. C’est ainsi qu’il faut aimer leSeigneur son Dieu, non-seulement de toutes ses forces, mais encore, s’il se pouvait de toutes 1rs forces de Dieu.

L' JOUR

Suites des mêmes réflexions. L'amour doit toujours croltrr.

sVatVi. XXII, 31).

Quand j’aimerai de toute ma force, ce ne sera plus cette vie; la charité sera consommée; la cupidité sera éteinte; la sensualité et l'amour-propre seront arrachés. Mais tant que nous sommes en cette vie , ce poids qui nous entraîne au mal subsiste toujours. l/l toi de Dieu nous délecte dans T homme intérieur ; mais il y ata toi des membres.... Et je ne fa is pas te bien que je ceicr , mais le mal que je ne veux pas.... Malheureux homme que je suis! qui me délivrera de ce corps de mort ‘ ? afin que j’aime Dieu de toutes mes forces , et que la loi de l’esprit ne trouve plus en moi de résistance.

‘ Dana te psaume uiv, ou il est porte, selon la Vuigste, Te neCF.T inuxes, L-i hmange vous appurOtnt; l'oneiNjl porte :'rim sieesm» ui.x. u silence est votre louautr I nom. >11, 10,22 , 23 , 21.

MÉDITATIONS

Kn attendant, à mon Dieu! la charité doit croître toujours, et la cupidité toujours décroître. IJ force augmente en aimant, : l'exercice de l’amour épure le cœur, en lui apprenant à aimer de plus en plus. Dieu est en nous (|uaiid nous aimons, et c'est lui qui. du dedans de nos cœurs, y répand et y inspire l'amour. On mérite par l'amour de [losséder Dieu davantaqe ; et en le possédant davantage, d'aimer d'avantage ' . Je n'aimedonc pasde toute la force (|upje puis exercer en cette vie, si je ii aitne mieux demain qu’aujourd’hui, et si le jour d après je n’aug* mente mon amour, jusqu'à ce que j’arrive à la vie où le précepte de la charité s’accomplira parfaitement. On ne peut s’y préparer qu’en cette vie ; mais on ne peut l’accomplir parfaitement que dans l’autre. Ce qu’il y a à faire en cette vie, c'est d'aimer toujours de plus en plus, et en aimant, d acquérir de nouvelles forces pour aimer. Kxcitoiis-nous nuit et jour à cette pratique. t'aUet cela et voui vivrez, dit le .Sauveur.

LI" JOUR

Pralique de la ctiarllc dans l’Oraison dominicale.

Notre Père'. Si nous sommes des enfants et non des esclaves, servons par inclination , et non par crainU ; par volonté, et non par menaces. Enfants d'adoption, aimons celui qui nous a choisis, pour nous unir à son Fils unique.

Qui êtes dans les deux : qui vous y manifestez à vos élus; qui nous avez donné le ciel pour notre héritage, notre patrimoine, notre ville, notre patrie, notre m.iison. Habitons-y donc en esprit ; tournons la toutes nos pensées, subsum cobda : le cieur en haut. Purifions notre cœur , afin de voir Dieu. Unissons-nous par la foi à ceux qui le voient déjà face à face ; aux anges et aux .Imes saintes. Cherchons partout notre Perc, car il est partout ; mais cherchons-le principalement dans le ciel , parce qu'il V est dans sa gloire. Aimons sa gloire. Aimons son saint nom, aimons son règne et sa volonté; c'est ce que la suite nous explique.

/ otre nom soit sanctifié. Quel nom , si ce n'est le nom de Père que nous venons de lui donner ? Sanctifions ce nom; ne portons pas indignement le nom de fils; ne dégénérons pas d’un tel Père et d’une telle naissance. Quel nom encore? le nom de bon, en mettant en lui notre confiance ; le nom de juste , en observant ses justices, c’est-à-dire ses commandements ; le nom de puissant , en ne craignant rien sous ses ailes ; le nom de saint , en le glorifiant comme le Saint d’Israël, en lui dis.xnt continuellement : .Saint , .Saint , .Saint : te ciel et ta terre sont retnplis de votre gloire t ; en nous sanctifiant nousmêmes pour l'amour de lui et pour l imiter , conformément à cette parole : .Soyez saint , comme je suis s<7/n/^; enfin, le nom de Dieu, de Créateur et de .Seigneur, en lui obéissant par un chaste et invariable amour, en traitant avec révérence les choses saintes, en honorant par notre vie le nom de chrétien,

' inr. I, 28. — ’ Malth. 11,3. Lue. XI , 2. — ' J». VI , 3. .g/ioc. IV, 8. — * Lccil. XI, «1. I. Pcir. I, ».

SUR U’EVANGILF. r,23

en vivant de manière .sous ses yeux au dedans et au dehors, qu’il soit glorifié en nous.

Si OH parte, que ce soit des discours de Dieu; si on exerce quelque ministère dans t’ Église, qu'on le fasse comme par la vertu que Dieu donne, afin qu'il soit glorifié en toutes choses par Jésus-Christ Noire-Seigneur , lui à qui appartient ta gloire et t'empire, aux siècles des siècles, Ambn'.

Sanctifier le nom de Dieu en cette sorte , c’est l'aimer parfaitement, et tout faire (mur lui et sa propre perfection.

Que cotre règne arrice. Ce régne dont il est écrit : Tout genou fléchira devant moi , et toute langue confessera le nom de Dieu'... lorsque la pléndude des nations sera entrée, et que tout Israël sera saueé^. O Seigneur ! que ce règne arrive, et que vous soyez glorifie par toute la terre.

Que votre régne arrive : ce règne que nous attendons, lorsque vous viendrez juger les vivants et les morts, et que vous manifesterez votre puissance. Jour terrible et plein de menaces, mais néanmoins désirable à vos saints, à qui leSauveiir a dit ; Quand ces choses commenceront a se faire , regardez et levez la tète, fmree que cotre rédem/tlion approche <■ Quelle conscience faut-il avoir, combien pure , combien innocente, pour désirer ce jour I txivez-vous, purifiez-vous soyez nets. C’est d’une telle netteté que sortent la confiance et l’amour.

Que votre régne arrive. Il arrive, ce règne parfait pour chacun de nous, lorsque notre Ame, réunie à son principe, attend en son temps le corps qui lui avMil été donné; afin que l'homme entier soit soumis au règne de Dieu, ets’cn ressente.

Je désire d'élre séparé de mon corps, pmur être avec Jésus-Christ^.

Je ne désire pas d’élre dépouillé , mais d'itre revêtu jiar-dessus; afin que ce qu'il y a de mortel en moi soit englouti par la viei .

Je désire m'éloigner du corps etd'élre présent au Seigneur*.

Alors le Seigneur régnera : il n’y aura plusde mauvais désirs à combattre; non-seulement le péché ne régnera plus, mais il ne sera plus. Commençons à le détruire ; Qu'il ne régne plus du moins dans nos corps mortels s : alors nous désirerons le règne parfait de Dieu en nous.

Le dernier fruit d'une bonne conscience, et de l’union de l’âme avec Dieu , est de ne pouvoir plus souffrir ce corps qui nous en sépare , et de désirer le sommeil des justes. Un secret dégoût de la vie, la séquestration de l’âme par la contemplation et le désir des choses célc.sles, r,actiielle séparation devient alors notre plus cher objet. O Dieu ! que ce régne arrive! Quand serai-je dans votre royaume ? Mon âme désire , mon âme languit , mon âme tombe dans la défaillance, en soupirant après vos éternels tabernacles, après cette cité permanente. Tout passe, tout s’en va : quand verrai-je celui qui ne passe pas? Quand serai-je fixé en lui. en sorte que je ne

' I PcIr IV, II. — ’ J*, xi.v, 2t. — t «om. XIV, II, II. 2S, 2». * t.uc. XXI , 2». - s h 1.1».-'’ Philipp. 1, 23.

— ’ 11. Cor. V, 4. — * IléiJ. C — ’ Rom. VI, 12.

MÉDITATIONS SUR L'ÉVANGILE

puisse plus le perdre ? Oli ! que je puisse bientôt arri* ver à eu royaume! En attendant, régnez en moi, régnez sur tous mes désirs, régnez-y seul. On ne peut servir deux madrés • , ni avoir deux rois, deux objets dominants dans son cœur, l^s servir, c'est les aimer; c'est le Fils de Dieu, la vérité même, qui l’explique ainsi : ^^ui ne peut servir deux maîtres : car, ajoute-t-il , ou t’àomme haïra l'un , et aimera l'autre : ainsi servir, c'est aimer : servir sans partage, aimer sans partage : ou H supportera l'un, et méprisera l'autre. Il n’y a point de milieu , aimer ou haïr, supporter ou mépriser. Régnez donc seul.

Que votre volonté soit faite. C'est Tamour pur; car qu'est-ce qu’aimer, si ce n’est avoir en tout et partout la même volonté, jusqu'à l'entière extirpation du moindre désir contraire; et un total assujettissement de son coeur? Que votre volonté soit /al^e; qu'elle soit faite partout, et par tous; que j’aime, que tout le monde aime ; car l’effet de cet atnour est de vouloir que tous les autres y soient entraînés. Que votre volonté soit faite : que toute justice, que toute raison, que toute vérité soit accomplie : car c’est là votre volonté. Qu'elle soit faite dans la terre comme dans le ciel ; par les hommes, comme elle l’est par les anges, ces bienheureux esprits, qui vous aiment parce qu’ils vous voient. Qu’elle soit donc faite par amour, par un amour pur, par un amour constant et invariable. Elle ne se fera jamais de cette sorte que dans le ciel ; ni nous n'aurons autre part que dans le ciel l'accomplissement parfait de ce précepte : 7'u aimeras ; ni nous n’aurons jamais autre part l'accomphsseinent parfait de cette demande : fotre l'olonté soit faite.

Vous arrivez donc par cette demande à la perfection et au dernier effet de l’amour divin. Absorbé dans ce saint et pur amour, vous commencez à penser à la vie mortelle ; non pas comme à un objet désirable, mais comme à une charge nécessaire. Donnez-nous notre pain. Donnez-nous de quoi sustenter cette vie dont vous nous avez chargés , pour accomplir le temps de notre senitude et de notre pénitence; afin que ce temps étant accompli, nous venionsà la liberté parfaite. Donnez-nous donc ce pain que nous devons manger dans notre sueur : c’est notre servitude, c'est notre supplice. Chacun doit travailler à sa manière pour gagner son pain. Que celui qui ne travaille paSf ne mange pas y disait saint Paul*. Travaillons donc pour avoir ce pain : Dieu ne nous le donne pas moins, parce que lui seul l>énit notre travail. Donnez-lenous donc : nonnez-te-nous a chaque jour. Sentons à ce mot notre perpétuelle et irrémédiable indigence. Donnez-le-nous : nous ne le voulons que de vous, et par les voies que vous pre.scrivez. /)onncznous le pain : sous ce nom nous entendons toutes les choses que vous nous avez rendues nécessaires. Dnnnez-nous les nécessiu^; ne nous donnez pas les délices. Nous demandons ce à quoi vous nous avez assujettis, parce que c’est vous qui nous avez

» Matth. VI, 84. — ’ II. Thett. itl , la

imposé celte servitude. Donnez-lc-nousaujourd’bui. ce pain néo.essaire chaque jour : il ne sera pas moins nécessaire demain qu'aujourd’hui ; mais je dois être content , pourvu que je l’aie aujourd’hui. S' vous mr donnez davantage, à la bonne heure : mais ie suis content d'aujourd’hui. .4 chaque jour suffit sonmal, ne vous laissez pas troubler ni inquiéter powrk lendemain *.

Donnez-nous le pain de vie : donnez-nous Peuchanstie. Donnez à notre âme sa nourriture; nourrissez-la de la vérité et de votre volonté sainte. Cm notre nourriture, comme celle de notre Sauveur, est de VaccompUr *. Nourrissez-nous donc de ce pain qui n’est pas moins nécessaire à l’âme que l’autre l’est au corps ; que nous n’avons pas moins besoin de recevoir ournellement de votre main. Donnez-le-nous aujourd’hui; donnez-le-nous dans ce jour qui ne finit point. Que je commence aujourd’hui ce jour bienheureux ! queje commence à vivre pour l’éternité!

Il fallait joindre à ces exercices de l'amour, relui de l’amour pénitent. Et le voici : Pardonnez-nous. Que je puisse, comme la pécheresse, entendre de la bouche du Sauveur cette douce et consolante parole : Plusieurs péchés lui sont remis, parte qu’elle a beaucoup aimé : celui à gui on remetplus, aime plus : celui à qui on remet moins, aime moins Cest la vérité éternelle qui l'a ainsi prononcé. Pardonnez-moi donc; et faites que je vous aime autant que j'ai besoin de votre pardon.

Songeons aux larmes de cette sainte pénitentr; songeons à ces baisers qu'elle ne cessait de donner aux pieds de Jésus. Le publicain n'osait lever les yeux au ciel : celle-ci n'ose pas même tenir la tète levée. Prosternée de tout son corps aux pieds du Sauveur, elle ne met point de fin à scs regrets, parce qu’elle n’en mettait point à son amour. Disons dans le même esprit et avec les mêmes sanglots : Pardonnez-nous.

Comme nous pardonnons. Afin que rien ne manque, voici encore la charité fraternelle. Rien n’eiiv pêche notre union avec nos frères, si les offenses mêmes ne l’empêchent pa.s. Nous les pardonnons, ô Seigneur! comme nous vouions obtenir notre pardon , avec la même sincérité. Nous ne réservons rien, comme nous ne voulons pas que vous réserviez rien à notre égard. Nous lui rendons notre amour, comme nous voulons que vous nous remliex le vôtre.

7:7 ne nous induisez pas en tentation. On nous a donné le remède aux péchés passés, en voici un pour l’avenir. O Seigneur I ne nous livrez pas entre les mains du tentateur. O Seigneur! vous pourriez avec justice lui permettre tout sur nous, par une juste punition de nos péchés : ne le faites pas. nous vous en prions , à cause de votre bonté.

I) ne suffit pas de dire, que nous ne succombions pas à la tentation. Prions que nous n’y soÿont

jamais imluits. Car notre faiblesse est si grande, que si nous étions tentés, nous succomberion.s

• üatth. VI , 34. — * Jvan. rv, 34. — * Lvc. Vfi, 43.47.

MÉDITATIONS SUR LÉVANCILE.

ou du moins si nous nVtions pas tout à fait vaincus, nous recevrions quelque blessure. C'est pourquoi le même .Sauveur qui a dit : f 'eiUez et priez, de peur que vous n'entriez en tentation nous fait demander ici, non pas seulement que nous n'y succombions point; mais que nous n’y soyons point induits , que nous n'y entrions point.

Que nous sommes aveugles, bclas! si pendant que nous demandons à Dieu qu'il ne nous induise pas en tentation, nous nous y jetons nousineines ; si nous nous jetons dans ces occasions, où notre cliutea toujours ététrop certaine! Fuyons, fuyons; et nous pourrons faire sincèrement cette demande.

Délicrez-nous du mal ; c'est notre parfaite délivrance que nous demandons. Délivrez-nous du péché, de ses causes, de ses effets, de ses |>eines. Ainsi , libres de tout mal , nous serons des enfants parfaits, et nous pourrons dire véritablement et parfaitement : Motre Père. Kn attendant cette parfaite délivrance, qui n’est autre chose que le salut éternel, délivrez-nous du péché; qu’il ne régne point en nous. Délivrez-nous des mauvais désirs; que nous cessions de les combattre et de les vaincre. Délivrez-nous des peines du |>éché, de la mort, des maladies, des autres peines. Délivrez-nous de la crainte et de la servitude où elles nous jettent. Dclivrez-nous de leur malignité; et faites qu’elles nous tournent à remède. Delivrez-nous des mau» de cette vie, ou donneznous la gr.1ce qu’ils nous servent à l'autre, où nous serons parfaitement libres. Ildtez-vous de nous délivrer : nous soupirons après cette bienheureuse délivrance. L’amour divin est notre liberté : c’est lui qui nous delivre de l’amour du monde. Régnez donc, ô amour divin! je vous livre mon cœur : Détirrez-nnus de tout mal.

Ainsi, dans toutes ces demandes, on ne demande et on n'exerce que l'amour divin. .Mais remarquons bien qu'on ne l’exerce que comme une chose qu’on demande à Dieu. Car que lui demandons-nous lorsque nous disons : Que votre nom soit snnclijié; que votre régne arrive; que votre uolontè soit faite; délivrez-nous du mal : que lui demandons-nous sinon , dans un amour chaste , le saint et parfait usage de notre volonté? Et cela même doit encore redoubler notre amour, puisque notre amour étant un don de Dieu, il nous oblige toujours à une nouvelle reconnaissance ; ce qui enfin le doit multiplier jusqu’à l’infini.

Certainement c’est un don de Dieu, que d’aimer Dieu : Celui qui nous a aimés lorsque nous ne songiotis pas à F aimer, nous a donne la grâce de l’aimer, dit saint Augustin. Aimons-le donc de tout notre cœur, sans fin et sans cesse.

On se tourmente à demander, quand est-ce qu’il faut exercer l'acte d’amour : la réponse est claire. Il faut l’exercer autant qu’on peut : autrement on n'aime pas de tout son cœur. Quand l'amour est sincère et dans le cœur, il s’exerce

' Matth. x\Ti , 41.

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