XX.XIV JOUR
Manger et boire le corps de Nolre-Sclgnmr réeUemenl et avec foi. Ibid.
Que l’homme est insensé de se servir de la fol pour en détruire l’objet! Il faut manger votre chair et boire votre sang; il faut croire qu'on la mange, et qu’on le boit : donc manger et boire , c'est croire : on ne mange point, on ne boit point autrement : üt parce qu'il le faut faire avec foi, ce n’csl que par la foi qu’on le fait. C’est de même que si l’on disait : Jésus-Cliri.st est descendu du ciel , et il a pris chair humaine dans le sein d’une vierge : cette vierge a cru , et ce qu’elle a cru s'est acconïpli en elle, conformément à cette parole : Bienheureuse, qui avez cru : ce qui vous a été dit s'accomplira en vous •. Vous avez cru que vous concevriez le Fils de Dieu , et que vous en seriez la mère : vous l’avez conçu ; vous l’enfanterez ; et tout ce que vous avez cru vous arrivera : vous l'avez conçu en quelque sorte dans votre esprit par la foi , avant que de le concevoir véritablement dans votre sein : donc celte conception n’est qu’une conception par la foi, et vous n’avez pas véritablement conçu le Fils de Dieu dans vos entrailles; il n'y est pas vcrMablcment descendu en chair et en os; et tout cela n’est que figure et allégorie. C’est ainsi que raisonnent ceux qui disent : Il faut manger la chair du Sauveur; il en faut boire le sang; il faut faire l'un et l’autre avec foi : donc la foi est tout ce manger et tout ce boire, et il n’y a rien davantage. C’est ainsi que les hommes disputent contre Dieu et contre eux-n>é* mes : contre Dieu, en ne croyant pas qu’il puisse faire pour l’amourdc nous des choses incompréheosi* hles; contre eux-mêmes, en refusant leur croyance à ses bienfaits, à cause qu’ils sont trop grands.
De même, quand le Sauveur a dit : Quelqu'un m’a touché: car j’ai senti sortir de moi une vertu*, et qu’il a si vivement distingué cette feimne qui le touchait avec foi , de toute la troupe qui le touchait simplement en pressant son corps, il a voulu dire que cette feninie ne Ta pas touché véritablement selon le corps, et qu’elle ne l’a touché que par la foi et selon l’esprit. C’est ainsi que pensent ceux qui disent : Manger le corps, boire le sang, par la bouche simplement, ce n’est rien; et la vertu ne sort que lorsqu’on mange et qu’on boit avec fo> : donc il ne faut entendre ici que la seule foi; et pour tirer la vertu qui est dans le corps et dans le sang
t MaUh . IXVI , as, 38. Joan. vi, 6t , ii.
' Luc 1.4S. — » Mallh. V,30 Luc. >m, 4G.
MÊDITATION^SUR LÉVANGILE.
de Jésus, on n’a pas besoin de joindre ces deux choses rnsenible : c'est à savoir, d’un côté, manger et boire selon le corps, et de l’autre, s’y unir avec la foi. Je me perds, mon Sauveur! je me perds , encore un coup : non point dans la hauteur de vos mystères; car je les erois sans les comprendre, et je ne vous demande pas, à l’exeiuple des incrédules, comment vous pouvez les accomplir. Mais je me perds dans l'égarement des hommes et dans la perversité de leurs vuies ; parce que je vois qu’ils aiment mieax raffiner sur vos paroles , pour en éluder la force, que d'y croire simplement et de vivre.
XXXV JOUR
Hangrr le corps, el boire le Rang de Jésas>Christ, c'est y parUciper vérlUbleiDCDt et réellement. Ibid.
Tout ceci, dites-vous, n’est que mystère el allégorie : manger et boire, c’est croire; manger la ciiair et boire le sang, c'est les regarder comme séparés à la croix, et chercher la vie dans les blessures de notre Sauveur. Si cela est, mon Sauveur, pourquoi ne parlez- vous pas simplement, et pourquoi laisser murmurer vos auditeurs jusqu’au scandale et jusqu'à vous abandonner, plutôt que de leur dire nettement votre pensée?
Quand le Sauveur a proféré des paraboles, quoique beaucoup moins embrouillées que cette longue allégorie qu’on lui attribue, il en a si clairement expliqué le sens, qu'il n'y a plus eu à raisonner ni à questionner après cela ; et si quelquefois il n’a pas voulu s'expliquer aux Juifs, qui méritaient par leur orgueil qu'il leur parlât en énigme, il n'a jamais refusé à scs apôtres une explication simple et naturelle de ses paroles? après laquelle personne ne s'y est jamais trompé. Ici, plus on murmure contre lui, plus on se scandalise de si étranges paroles; plus U appuie, plus il répète, plus il s'enfonce, pour ainsi parler, dans l'embarras et dans l'énigme. Il n'y avait qu’un mot à leur dire; il n’y avait qu'à leur dire : Qu’est-ce qui vous trouble? Manger ma chair, c'est y croire; boire mon sang, c'est y penser; el tout cela n’est autre chose que méditer ma mort. C'était fait; il n'y restait plus de diflicultc, pas une ombre. Il ne le fait pas néanmoins; il laisse succoml>er ses propres disciples à la tentation et au scandale, faute de leur dire un mot. Cela n’est pas de | vous , mon Sauveur ; non , cela assurément n’est pas i de vous, vous ne venez pas troubler les hommes par de grands mots qui n’abou lissent à rien; cc serait prendre plaisir à leur débiter des paradoxes seulement pour les étourdir.
Quand le Sauveur eut prononcé cette sentence ;
qui entre dans la bouche nest pas ce qui souille l'homme^ mais ce qui en sort ' : scs apôtres lui vinrent dire : Savez-vous bien que cette jxirole a scandalisé les pharisiens? Lnissez-let , dit-il, ce sont des aveugles et des conducteurs d'aveugles. Mais pour ses apôtres, il leur expliqua tellement l'allégorie , qu’il n'y eut jamais sur cela le moindre
embarras, ni dans leur esprit, ni dans l'esprit de ceux qui les ont suivis.
Prenez garde , leur disait-il , au levain des pharisiens et des saducéens : et ils pensaient en euxmêmes qu'il leur reprochait qu'ils avaient oublié à porter des pains : mais connaissant leur pensée , il leur dit : (lens de jietite foi, qui croyez que je ne songe qu'au pain; ne vous Souvenez-vous pas combien demilliers d'hommes j'ai nourris premièrement de cinq pains, et ensuite de sept ? Comment donc n'avez-vous pas entendu que ce n*esf pas du pain que je vous jMrle ? Ils entendirent alors qu'il parlait de la doctrine des pharisiens '.
Il les vit embarrassés de celte parole : Encore un peu de temps , et vous ne tne verrez plus ; et encore un peu de temps f et vous me cerres. Comme il leur vit l'esprit peiné, et qu'ils se disaient l'un à l’autre : Que veut-il dire ? Mous ne savons ce qu'il veut dire : il leur répondit : Hé bienl il faut donc maintenant vous parler sans allégorie, sans proverbe, sans similitude; et il leur parla si clairement, qu'ils lui dirent enfin eux-ménies ; Maître, cette fois vous parlez nettement ^ et il n'y a point de proverbe ni d’ambiguïté dam vos discours *. N'y a-t-il que cette occasion où les paroles vous manquent? N’aviezvous point de moyen de vous expliquer, ni d'empécher vos disciples , non pas de s'embarrasser dans I vos discours , mais do s'y perdre , et de vous quitter tout à fait?
La Samaritaine s'embarrasse, et croit que l'eau dont voua lui parlez est une eau de la nature de celle qu’elle venait puiser au puits de Jacob, pour étancher sa soif ; mais vous lui expliquâtes nettement que l'eau dont vous lui parliez était une eau qui devenait une source inépuisable et intarissable dans ceux qui en buvaient, et qui leur donnait la vie éternelle. Qui depuis a jamais cru, après cela, que l’eau que vous donniez à boire à vos disciples fdt une eau materielle? Il est vrai que cette femme demeure encore un peu dans l’embarras, et qu'elle dit encore au Sauveur ; Seigneur, donnez-moi cette j eau, afin que Je ne sois plus obligée de venir à ce jmits. Mais Jésus-Clirist, qui sentit qu’il s'étaitassez expliqué , et que ce reste de doute se dissiperait de lui-inéine, changea de discours. La feinnie entre dans d’autres matières; et ravie de la doctrine du Sauveur, sans s’embarrasser davantage de cette euu , elle laisse sa cruche auprès du puits , pour aller dire à ses citoyens : / 'enez voir un homme qui m’a dit fout ce que j'ai fait. IS’'est-ce point le Christ ^ ? ce qu’elle dit , non pas en doutant ; mais pour les induire à croire aussi ce qu’elle croyait déjà. At-elle quitté le Sauveur, comme font ici ses propres disciples, sous prétexte de cette eau, qu'elle semblait n'avoir pas encore bien entendue? Point du tout; elle sentit bien que ce u'était rien : personne aussi n’a relevé son doute; et s'il eût pu rester quelque embarras, il est levé clairement dans im autre endroit par l'évangéliste, lorsqu'aprcs avoir raconté ce discours de Notre-Seigneur, semblable
* MaUk. XVI, «, 7, «. 0. 12 — * \TI, 16. 17, Ift, 29. —
» Ibid IV, 10. Il, 13, U. 16, 16,26,29.
' fialth.xs. Il rt &eq.
MÉDITATIONS SU^ L’ÉVANGILE
à ceux qu'il avait tenus à la Samaritaine : Celai qui croit en mol , il sortira de ses entrailles des fleuves d'eau vive ■■ ajoute aussitôt après ; // disait cela de l'esprit que ses fulétes devaient recevoir
Mon Sauveur, vous ne laisses rien sans explication : tout ce qui pouvait donner de fausses idées est clairement expliqué dans votre Évangile : personne ne s’y trompe ; personne n’est tenté de vous quitter. Je ne vous quitterai pas, à Dieu ne plaise, pour vous avoir entendu parler de votre chair qu’il nous faut manger, ni de votre sang qu’il nous faut boire : je ne chercherai non plus à éluder la force de cette parole ; je la prendrai au pied de la lettre , comme vous l’avez prononcée : s’il le fallait prendre autrement , vous me l’auriez expliqué comme tout le reste des paraboles , des similitudes , des allégories.
XXXVI' JOÜR.
Eenalissnee iplrltiielle expliquée par Nobe6elgneor S Mcûdéme. Joan. ni, I , S, 3 et'aeq.
Venons enfin à Nicodéme, et au discours que lui tint le Fils de Dieu sur le sujet du baptême. Il entendit trop rliarnellement ce qui lui avait été dit : qu'ilfallait renaître de nouveau; et il poussa l’ignorance jusqu’à demander : Comment est-ce que l'on peut renaître étant déjà vieux? Faudra-t-il rentrer dans le ventre de sa mère ‘ , pour en sortir encore une fols , et redevenir dans sa vieillesse un iinfant nouvellement né? Jésus-Christ pouvait ici lui répéter : Oui , je vous le dis , il faut renaître : encore ùn coup , il faut renaître : si on ne renaît , on n’a point de part à mou royaume : il pouvait, dis-je, répéter sans cesse son premier discours, et sans s’expliquer davantage , laisser Nicodôme dans ses grossières idées. Il ne le fait pas ; et aussitôt que ce pharisien lui a fait sentir sa difficulté , il la résout par ces paroles : Si vous ne renaissez de l'eau et du Saint-Esprit, vous n'aurez point de part à mon royaume ^ : ce qui veut dire manifestement : Ce n'est pas dans le ventre de sa mère, c'est dans l’eau, qu’il fiiut entrer ; ce n’est pas pour y recevoir une naissance charnelle , c’est pour y être renonvelés par le .Saint-Esprit. Il n’en fallait pas davantage, et toute la difficulté était résolue. Mais le Sauveur ne s’en tient pas là, et pour ôter toute idée d’une naissance charnelle , il poursuit en cette sorte ; Ce qui est né de ta chair est chair : et ce qui est né de l'esprit est esprit. Ne vous étonnez donc pas si Je vous dis qu’étant né selon la chair, il faut encore naître t selon l'esprit. Que pouvait-on désirer de plus sur la difficulté proposée? Être baptisé, c’est-à-dire se plonger dans l'eau pour être purifié, était chose bien connue des Juifs : et il ne restait qu’à leur expliquer qu’il y aurait un baptême, où le Saint-Esprit se joignant à l’eau , renouvellerait l'esprit de l’homme. Cela est dit clairement; et Nicodême n’en revient plus à .sa naissance charnelle, ni personne ne se l'est jamais imaginée à son exemple.
• Juu». Tii, se, 30. — ’ Ibid, ni , 4.— ‘ nid. 5. — • Ibid.
Il est vrai qu’il lui restait à entendra l'opération du Saint-Esprit, dont Jésus-Christ lui parla d'une manière admirable , de laquelle il n'est pas ici question. Mais comme sa difficulté sur la naissance chamelle était résolue sans retour, et qu'il n'éuit pas nécessaire de l’instruire davantage sur la inauière dont le Saint-Esprit agissait en nous, et y formait des pensées, dont la fin comme le principe passaient notre intelligence; Jésus-Christ ne lui parie plus que de la foi qu’il faut avoir à ses paroles : Nous disons ce que nous savons ; et nous rendons témoignage des choses que nous avons vues ; et on ne veut pas le recevoir ' ; et le reste , qu’il serait aisé d'expliquer, s’il en était question. Quoi qu'il en soit, il est bien certain qn’il ne reste aucun doute à Nicodême : il n’est point tenté de quitter le Fils de Dieu : et la renaissance du corps n'a fait aucune dispute parmi ses disciples. Pourquoi ne parler pas avec la même netteté à un si grand peuple, qui croyait en lui, jusqu’à dire qu'il était vraiment ce prophète qui devait venir •; c’est-à-dire qu’il était le Christ ? Pourquoi ne leur ôter pas cette peine qui les troublait tant , d’avoir à manger son corps et boire son sang par la boOche ; et ne leur pas dire en un mot , que tout cela n'était rien , et qu'il ne voulait parler que de la représentation et application qu’il se fallait faire à soi-même par la foi, dans son esprit, de la mort et des blessures du Sauveur des âmes ?
XXXVII' JOUR
LVachArilUe est la parUdptUoa réelle an corps et an sanc
de Nolre-Seigoeur, eo mémoire de sa mort souTfertc pour
nous. ibid.
On dira ; Mais n'est-ii pas vrai qu’il Tant se souvenir de cette mort , la méditer avec foi, croire en cette chair percée et en ce sang répandu ; et par ce moyen avoir la vie ? Il est vrai .- mais ce n'est pas là ce qui faisait la difficulté; ce n’est pas ce qui faisait dire : Comment cet homme nous peul-U donner sa chair à manger? et : Cette parole est dure , qui ta peut ouïr ^ ? C’était bien assez pour des hommes , de les obliger à croire que le Fils de Dieu avait prit une chair humaine, et qu’il la devait livrer à la mort; sans ajouter à la peine de voir percer cette chair, et verser inhumainement ce sang, la dureté de la manger et de le boire. Car c’est là précisément ce qui les oblige, non pas à dire : Cela est haut, cela est incroyable , cela , si vous voulez , n’est pas possible ; mais , Cela est dur et insupportable , d'avoir à prendre par la bouche la chair et le sang d’un homme. Et si cette difficulté ne te trouvait pas en effet dans le mystère du Sauveur, on ne pouvait expliquer trop nettement ni trop tôt un tel discours.
Qu’ainsi ne soit : mon Sauveur, j’écoute sans peine qu’il faut se souvenir de votre mort ; qu'il faut contempler par la foi votre chair blessée , et votre sang répandu ; et que c'est par là que vous m'avez racheté. C’est ce que je fais en effet dans l’eudia-
' Jmn. III, II. —’lbld. VI, II. -r ‘Ibid. S3,0L
MÉDITATIONS SUR L’ÉVANGILE. 69a
ristie, dont le fruit est de m'imprimer votre mort dans la |>ensée , d'y mettre mon espérance , de m'y conformer par la mortification de mes sens. Il n’y a pas là de difficulté particulière; et si vous vous étiez expliqué ainsi, on n'aurait pas trouvé dans vos discours cette dureté dont on se plaint. J'entends donc que vous voulez dire autre chose ; que vous voulez dire , qu'il faut à la vérité se souvenir de votre mort; mais qu'il faut encore s’en souvenir comme d'un sacrifice offert pour nous , dont la chair doit être mangée , même par la bouche , comme on mangeait celle de l'ancienne pâque , et celle des autres victimes qui vous figuraieut, pour nous être un gage certain que c'est pour nous que s'est faite cette immolation , et en imprimer dans nos coeurs un souvenir plus vif et plus efficace. Je le crois ainsi, mon Sauveur! ce souvenir, où les incrédules veulent tout réduire, est trop humain.
Un homme peut s'immoler pour sa patrie ; je dis même s'immoler au pied de la lettre, et les exemples n'en sont pas si rares que les livres sacrés et profanes n'en soient pleins : il n'est pas difficile aux hommes , qui s'immoleraient de cette sorte , de recommander le souvenir de cette mort, ni d'établir quelque fête , quelque signal pour en perpétuer la mémoire. Mais de laisser à perpétuité sa cliair à manger et son sang à boire, afin qu'en se les appropriant de cette sorte on se souvienne plus tendrement qu'ilsont été immolés pour nous; il n’y aqu’uoDieu qui le puisse taire, et il y a là autant de puissance que d'amour. Il est vrai , cette parole est dure à son sens; elle est insupportable , elle est absurde; mais votre parole est véritable : je croirai cette absurdité ; je dévorerai cette dureté ; si vous ne me l'ôtez en me l'expliquant. Car je sais que ce gui est folie selon les hommes, est sagesse selon Dieu; et par la même raison , que ce qui est dur et absurde selon Dieu est consolation et vérité.
Je le crois, mon Sauveur, je le crois; me voilà prêt à prendre au pied de la lettre tout ce que vous dites de plus dur, si vous-même vous ne m'apprenez à le prendre d’une autre manière. Mes sens seraient soulagés par une interprétation plus humaine ; mais si je cherche à les soulager de cette sorte, où vais-je , mon .Sauveur? où suis-je entraîné ? dans quelle incrédulité ? dans quel éloignement de vos mystères? Je veux croire, encore un coup, et non pas raisonner selon l'homme ; et s'il faut rabattre quelque cliose de la précise vérité de vos paroles , il faut que vous me l'appreniez vous-même.
XXXVUI» JOUR.
Scandale des disciples. Joam. n, eo , 01 » et sexj.
Jésus dit ces choses à Capharnaüm dans la synagogue. Plusieurs de ses disciples dirent donc : Cette parole est dure: qui la peut ouïr? PI Jésus sachant en lui-méme que plusieurs de ses disciples murmuraient, il leur dit: Ceci cous scandalise? .Vi donc vous voyiez le Fils de l'homme remonter
‘ t- Cor. I, sa.
où il était auparavant? C'est l'esprit qui vivifie; la chair ne sert de rien. Les fsaroles que je vous dis sont esprit et vie ; nuiis il y en a parmi vous qui ne croient pas. Car, dés le commencement , Jésus savait quiétaient ceux qui ne croyaient pas, et qui était celui qui le devait trahir. Et pour cela , continuait-il, je vous ai dit que personne ne peut venir à moi , s'il ne lui est donné par mon Père '.
Voilà les paroles où l'on prétend que Jésus tempère son discours. Vous croyez que vous me mangerez de votre bouche , mais il n’en sera pas ainsi ; car vous me consumeriez , et je ne pourrais pas retourner entier et vivant au ciel , d'où je viens. Vous vous attachez à ma chair et à mon sang ; vous croyez, pour avoir la vie, qu'il la faut manger, qu'il le but boire, au pied de la lettre; mais c'est l'esprit qui vivifie , ce n'est point la chair ; au contraire , elle ne sert de rien. Les paroles que je tous dis sont esprit et vie ; ce n'est donc point chair et sang, comme vous pensez ; tout est figure et allégorie dans mon discours ; et il n'ya rien à prendre au pied de la lettre. Ainsi tout est apaisé; le scandale s’évanouit, les murmures cessent. Lisons pourtant ce qui suit, et voyons.
Dés lors plusieurs de ses disciples se retirèrent de sa suite, el n'allaient plus avec lui '. Dés lors : nous avons lu ces paroles jusques au >. 66 ; et sans interruption , celles qui suivent dans le jè. 67 , contiennent ce qu'on vient d'entendre : Dés lors ; depuis ces paroles qui levaient , à ce qu'on prétend , la difficulté, et qui ôtaient le scandale, plusieurs de ses disciples se retirèrent, et n'allaient plus à sa suite. Les voilà perdus ; qu'est-ce qui les obligeait à se retirer? F.st-ce à cause qu’il avait dit : Personne ne peut venir à moi , s'il ne lui est donné par mon Pére^? àlais il l'avait déjà dit, sans que personne s'en fût allé ; et il remarque lui-même qu'il ne fait que le répéter. Est^ à cause qu'il avait dit : Il y en a parmi vous qui ne croient pas ? ce n'est pas de quoi s'en aller ; et il n'y a rien là de si incroyable ni de si rebutant : car il n'en blâmait que quelques-uns , et ce n'est pas là de quoi rebuter les autres. Ainsi, ce qui les rebute, c'est précisément ce qui précède ; Que sera-ce si je retourne dans les deux* ? et : Cest l'esprit qui vivifie. Voilà , dis-je , ce qui rebute : c'est ce qu'on veut qu'il ait dit pour prévenir le rebut, c'est cela précisément qui le cause ; tant Jésus s'est bien expliqué ; tant il a levé le scandale. Cela n'est pas, mon Sauveur. Ce n'est pas vous qui vous expliquez mal ; à Dieu ne plaise! ce sont nos raurmurateurs et nos incrédules, qui donnent un mauvais sens à vos paroles.
XXXIX» JOUR
Quel est le sujet do ce scandtie? Joan, fi, 61 , es, e.*).
Ce/a vous scandalise? Que sera-ce donCf si je m'en retourne au ciel, U où je nV»s^? Vous vous scandalisez de m'entendre dire que vous
' Joan. VI. t-- • Ihid. 67. — * /Wd. 66 , 66. —
• pjiil VI , 63 . 6*. — * thid. 6-3 , 03.
MÉDITATIONS SUR L’ÉVANGILE
inangprei vraiment ma chair, et que vous boirez miment mon sang : que sera*ce donc , si avec cela je vous dis encore que je retournerai entier et vi> vont au ciel où je suis? Il n"y a rien de fort merveilicux, que celui dont ou ne mange la chair et dont on ne boit le sang qu’en croyant en lui et en méditant sa mort, s'en retourne au ciel tout en* lier et tout vivant. L'esprit n’est pas accoutumé de démembrer sa nourriture, c'est'â'dire son objet; la foi ne consume pas ce qu'elle s’approprie; c’est le manger qui fait cet elTet; et ce qui étonne les Capliarnaltes, c’est de leur apprendre qu'il ne le fait pas à cette fois. Ils ne songent donc pas seulement que le manger et le boire, au pied de la lettre, soit retranché du discours du Fils de Dieu ; ni que tout cela soit rt^uit à méditer et à croire ; car l’ascension du Sauveur n’y serait pas con* traire; etoone s’avisera jamais qu'un manger et un boire métaphorique empêchent un homme d’aU 1er où il voudra, ni même au ciel, s'il y peut parvenir. Mais de croire qu'on mange, au pied de la lettre, la chair de cet homme, et que cependant après cela il monte au ciel tout entier, c est ajouter au discours une nouvelle difliculté qui passe toutes les autres. On peut bien s'imaginer qu’on dévore un homme et qu'on vive de sa chair; mais qu'on la mange et qu’on en vive , et qu'elle demeure entière jusqu’à être avec cela portée dans le ciel, c'est dire que cette chair est indivisible et inconsomptihie; qu'on la donne d'une* manière spirituelle, surnaturelle, invisible, incompréhensible, et tout ensemble réelle ehsubstantielle; car autrement ce ne serait rien, et il ne faudrait pas étourdir le monde par cette emphase de mots, ni alléguer la réalité de l'ascension, pour expliquer une métaphore. C’est pourquoi à ces mots ils se retirent. Cette nouvelle difliculté les pousse à bout , et ils ne peuvent plus porterla hauteur de ce mystère.
Ail! qu’on fait tort au Sauveur, quand on mesure ses paroles au sens humain ! Tout ce gui est à moi esta vous : tout ce qui est à vous est à moi ' . Personne ne connaît le Père, si ce n’est le Fils : personne ne connaît le Fils, si ce n’e^t le Père >. Tout ce que le Père /ait, non-seulement le Fils le fait ; mais encore il le fait setnblabiement^. Comme le Père a la vie en soi, ainsi le Fils a la vie en soi*. Qui me voit, voit mon Père, ^foi et mon Père ce n'e.st quun Ije Fils est Dieu : il est le vrai Dieu, il est le Dieu béni au-dessus de tout , celui par qui tout est fail^. Tout cela n’est rien , nous dit-on ; il est Dieu en représentation; Dieu et lui ce n’est qu'un en affection et en concorde. Et pourquoi donc i-es grands mots, s’il en fallait tant rabattre, et les réduire enfin à des choses si Intelligibles? Mon Sauveur! vous et vos apôtres vousn’étes pas venus étourdir le monde par un langage prodigieux : et parce quo vous n'étes pas venus pour l’étour-
* Jofin. XTII, lu. — » t.Hc. x,55. — V, I».
Î9. — XIV, s, 10; X, 30.— «/6ni. I, 1,31, 49. Fom. IX, 5. lo^rn 1.3. Heb. 1,9, 9, I, h, 6, S, 9. 13. ,4ct. \MI,33
dir, ceux qui énervent ainsi vos paroles sont venus pour le tromper.
De même, dire avec tant de force : Si vous ne mangez ma chair, si vous ne buvez mon sang* : le répéter quatre et cinq fois , et le répéter d'autaut plus qu’on le trouve plus étrange; et après l’avoir tant répété , et avoir rebuté le monde qui ne le voulait pas croire, en venir encore à l'effet, et dire aussi crûment , aussi durement : Prenez , mangez ; ceci est mon corps; buvez; ceci est mon sang : ce même corps donné pour vous , ce même sang répafidu à ta croix* : il le faut croire; et croire encore avec tout cela qu’on ne les consume point en les mangeant , et que je suis dans le ciel en mon entigr, avec tout ce que j'ai pris de l'homme , et la nature humaine tout entière : ou cela est vrai, au pied de la lettre, ou tout cela est inventé pour mettre le trouble et la division üansle monde. Que Dieu fasse des choses hautes, incompréhensibles, il n'y a rien là au-dessus de lui ; que le monde i-n soit rebuté et résiste à une si haute révélation, c'est le naturel de l'homme animal ; mais qu’on accable les esprits de difDcultés qui ne sont que dans le langage; que tout soit exagération, et qu’il en faille venir à tout rabaisser à la capacité du sens humain, cela n'est pas. Que ceux-la le croient , qui veulent nous ûter la vérité simple des paroles de Jésus-Christ et réduire à rien son Évangile.
XL* JOUR
Quelle fut nnerédulUé des CApharoaites. Joan. vi. 41, 43,
60 , 61 cl scq.
C'est Tesprit qui vivifie; donc la chair ne vivi- Ge pas. Si cela est, ü ne fallait pas dire : Le pain que je donnerai, c’est ma chair que je donnerai pour la vie du monde; ni : qui mange ma
chair, et qui boit mon sang , aura la vie étemePe. Ijo chair ne sert de rien : si cela veut dire que la chair de Jésus-Christ ne sert de rien, il n'en fallait donc pas parler avec tant d’avantage. Les paroles que je cous dis sont esprit et vie : si cela veut dire qu'il ne faut pas s'attacher à la chair et au sang , il n’était pas besoin d’en parler tant , ni de tant obliger à les manger et à les boire; et si tout cela voulait dire qu’il ne fallait les manger et les boire qu’en esprit, il ne fallait point tant inculquer des paroles qui portaient visiblement à de contraires idées. 11 y a donc ici un autre sens, qui a frappe les Capharnaïtes. Si la chair de Jésus-Christ donne la vie, et que l’esprit viviGe aussi , c'est donc que cette chair est remplie d’un esprit viviGant : et si cela est, quand Jésus-Christ dit que la chair ne sert de rien, ou il ne l'entend pas de sa chair, ou si c'est de sa chair qu'il veut parler, il veut dire que sa chair ne sert de rien en la prenant toute seule; mais qu’il la faudra prendre avec l’esprit dont elle est pleine. Et, lorsqu'il conclut de là que ses paroles sont esprit et vie, après avoir tant
• J<xtn. T, 54 , 55, 56, VS. — » Mutth. xxxi, 26, 97. 2S. Luc. XIXI, 19, 90.
MÉDITATIONS SLR L’ÉVANGILE.
parli de cliair et de sang , c'est dire que cette chair et ce sang sont eus-mêmes esprit et vie, tout remplis de divinité, de l'esprit de Dieu et de la vie de la grlce; et de plus, qu’il les faut manger d'une manière qui passe les sens, d’une manière divine qui ne 1rs consume ni ne les altéré, mais qui les laisse tout entiers pour le ciel romine on a vu. Knlin, ne paraissant rien dans tout ce discours de ce manger en figure, de ce hoire en allégorie qu'on y veut trouver, ni rien par conséquent qui doive obliger à renoncer au manger et au boire au pied de la lettre; mais seulement à entendre qu'il faut manger cette chair et boire ce sang, comme pleins d'esprit et de vie, d'une manière si haute et si divine , il s’ensuit que le Fils de Dieu n'a point tempéré, mais plutôt fortifié ce qu'il avait dit : d'où vient aussi qu’à ce coup les Capharnaites l’abandonnent , et ne veulent plus marcher dans sa compagnie.
Qui ne serait étonné du progrès de leur incrédulité, et ne le regarderait avec frayeur? Quand Jésus-Christ leur dit qu'il était descendu du ciel , ils commencent à murmurer, et ils disent ; N'estce pas ici le fils de Joseph t Kl comment donc se dit-il descendu du ciel'? Quand il enfonce plus avant, et qu’il dit que la nourriture qu’il leur veut donner à manger est sa chair qu'il donnera pour la vie. du monde ; ils disputent les uns contre les autres , en disant : Comment cet homme nous peut-il donner ta chair àmangcr'tce qui marque des gens encore irrésolus et plutôt ébranlés que déterminés à le quitter. Il poursuit et il leur dit si affirmativement et si souvent qu’il faudra manger et boire son corps et son sang , qu'ils ne voient aucun moyen de s'en dispenser; ce qui leur fait dire ; Cette parole est dure, qui pourrait l’entendre^? Par où ils se précipitent dans un scandale formel , et dans une incrédulité déclarée. Cependant ils ne s’en vont pas encore : ils attendent s’il viendra enfin quelque sorte d’adoucissement. Mais Jésus-Christ leur ayant dit , pour toute explication , qu'ils ne se trompaient qu'en ce qu’ils croyaient manger sa chair et boire son sang d’une manière qui les consumât, et que d'ailleurs ils n’entendaient pas de quel esprit elle était pleine, ni la façon incompréhensible dont il voulait les leur donner, ils voient tout poussé à bout, et la dureté qui troublait leur sens et scandalisait leurs espril.s , portée au comble : si bien que , ne pouvant la porter, ils renoncent tout à fait à la compagnie de Jésus Christ, et ne veulent plus se ranger au nombre de ses disciples.
Lui aussi qui avait tout dit de son côté , et qui avait expliqué tout ce qu’il voulait qu’on sût de son mystère , s'adresse à ses apôtres , en leur demandant : Et vaut, voulez-vous aussi vous en aller*? comme s'il edt dit : Je n'ai rien à augmenter ni à diminuer à mon discours : je n'y veux rien ajouter, ni je n’en puis rien rabattre ; prenez maintenant votre p,arti ; je ne veux point de disciple
qui n’aille jusque-là, et je mets leur foi à ee prix.
Les Capharnaites ont trouvé étrange qu'il s* dît descendu du ciel ; et pour tout adoucissement , il leur répète qu’il est descendu du ciel • , parce que cela est vrai au pied de la lettre : ils commencent à murmurer en demandant comment il pourra donner sa chair à manger; et ils reçoivent pour toute réponse qu’il leur donnerait sa chair à manger; et il y ajoute son sang» , afin qu'il ne manque rien à ce qu'il avait à leur dire. Il le répète, il l'inculque : encore un coup , parce que cela était vrai au pied de la lettre. Ils disent que cela est dur et insupportable ; et il l’était en effet , de la manière qu'ils l'entendaient; puisqu’ils croyaient démembrer son corps et consumer son sang : il leur ôte ce doute en leur disant qu'avec tout cela il remonterait au ciel dans toute son intégrité, et qu’au reste , ce qu'il avait dit de sa chair et de son sang, et quant au fond et dans la manière de les prendre, était chose au-dessus des sens, et pleine d’esprit et de vie’; sans rien rabattre du littéral, mais y ajoutant seulement le spirituel et le divin. A ce coup donc ils s'en vont : leur soumission est à bout, et ils ne veulent plus d'un maître qui met leur raison à cette épreuve.
Allez, malheureux; suivez Judas: pour nous, nous suivrons saint Pierre, et nous dirons : Maitre, où irwns-nous f vous avez des paroles de vie éternelle*. Où irions-nous, Seigneur, où irionsnous? Quoi! à la chair et au sang? à la raison? à la philosophie? aux sages du monde? aux niurmurateurs ? aux incrédules.’à ceux qui sont encore tous les jours à nous demander : Comment nous peut-il donner sa chair à manger? Comment est-il dans le ciel , si en même temps on le mange sur la terre ? Non, SeigneurI nous ne voulons point aller à eux, ni suivre ceux qui vous quittent : vous teulavezdet paroles de vie étemelle.
XLI' JOUR
Qu’ott-ce * dire : La chair ne sert de rien ? Joan. ir , St.
Il y a encore une vérité à pimctrer dans ces paroles de notre .Sauveur : La chair ne sert de rien : et il me semble que Jésus, conçu dans les entrailles bénites de la sainte Vierge , me la va faire entendre. Cherchons, demandons, frappons , et il nous sera ouvert : nous entendrons ce qui rend Marie heureuse. L’ange lui vint annoncer qu'elle serait la mère de Jésus-Christ. F.lle crut, et ce qui lui avait été promis s’accomplit dans son bienheureux sein. Mais que lui dit sur cela sa cousine sainte F.lisabeth? L'ous êtes heureuse d'avoir cru : ce qui vous a été dit de la part du Seigneur, s'accomplira*. Une partie en a déjà été accomplie, puisque vous avez conçu; il faut encore que cet enfant que vous portez en votre sein, naisse de vous, et cela s'accomplira en son temps comme le reste. Voilà ce qui vous rend heureuse; mais pour entendre tout votre bonheur, il faut encore savoir que vous avez cru : ce Sauveur
• Jtxin VI , 42. — * Ibid. M et teq.
MÉDITATIONS SDll L’ÉVANGILE.
que vous portez dans rotre sein , voua vous y £les encore unie par la foi : vous avez cru qu'il serait non-seulement votre Gis, mais encore le Fils de Dieu ; vous avez cru à la descente du Saint-Esprit sur vous, à l'infusion de la vertu du Très-Haut, à la manière admirable et inouïe dont vous concevriez ce béni fruit de vos entrailles : / oiu êtes bénite par-dessus toutes les femmes; et le fruit de vos etitraiUes est béni' : vous êtes bénite par où vous êtes lieureuse , bénite et heureuse par deux choses ; heureuse, par le (jrand mystère qui s’est accompli en vous selon la chair, et heureuse par la foi qui vous y a unie selon l’esprit.
Cette même vérité nous est encore expliquée en un autre endroit par Jésus-Clirist même. Ifne femme, ravie de son discours, s’écria parmi la troupe ; Heureuses les entrailles qui vous ont porté et les mamelles que vous avez sucées! Et Jésus dit : Mais plutôt heureux sont ceux gui écoutent la parole de Dieu , et qui la gardent *. Mais plutôt : est-ce qu'il veut dire que sa mère n’est pas heureuse de l’avoir nourri et de l’avoir eu pour Gis? Non sans doute, ce. n’est pas cela ; il ne dédit pas sainte Élisabeth, qui a dit , par l’instinct du Saint-Esprit : é'ous êtes heureuse : ce qui vous a été dit s'accomplira : mais il veut qu’on reconnaisse avec elle que la vraie cause du bonheur de sa sainte mère, c’est d’avoir cru ; non pour détruire la vérité de ce qui s’est accompli en Marie selon la chair , mais pour y joindre le fruit intérieur qu’elle a requ en croyant. Il faut donc joindre de même à ce qui s’accomplit en nous, selon la cliair,dans l’eucharistie, ce qui s’y doit accomplir parla foi et selon l’esprit et l’esprit nous viviGera , si nous croyons que le bonheur qui nous est promis nous vient à la véritédcl’unetdel’aulre, mais qu’il nous vient , comme à Marie , plutôt de l’esprit et de la foi que de la chair et du sang.
De même, quand on lui rient dire ; foire mère et vos frères sont là; et qu’il répondit : Ma mère et mes frères sont ceux qui écoutent la parole de /Heu , et qui F accomplissent ^ : ce n’était pas qu’H renonçôt à la liaison du sang où il était entré en se faisant homme, et encore moins pour nier que, comme les autres hommes , il n’eOt été conçu du sang de sa mère ; mais aOn que l’on entendit d’où venait la liaison véritable qu’il voulait qu’on edt avec lui ; et que sa mère , qu’on estimait avec raison bienheureuse , selon la parole de sainte Élisabeth , ne l'était pas tant pour l’avoir conçu selon la chair , qu’à cause qu’ayant cru à ta parole de l’ange , elle l’avait auparavantconçu selon l’esprit, comme parlent les saints Pères.
Rendons-nous donc heureux à son exemple. Le Fils de Dieu devait prendre en elle le corps et le sang, qu’il voulait non-seulement donner pour nous , mais encore nous donner, aussi véritablement qu’il les a pris deMarie , et aussi véritablementqu’il lésa donnés pour nous a la croix , aussi véritablement devait-il nous les donner ; et c’est autant la propre substance de sa chair et de son sang qni est en nous
quand il nous les donne a manger et à boire, qw e’en était la propre subst.aiice qui a été en Marie, quand elle l’a eonçu , et qui était a la croix quand il y est mort. Croyons donc avec la Vierge ce qui s’accomplit en nous selon le corps : mais Idclions avec elle de l’accomplir en même temps selon l’es- i prit. L’esprit nous viviGera , comme il a viviGé la saint Vierge : il ne lui edt servi de rien de le concevoir selon la chair, si elle ne l’edt conçu selon l’esprit ; il ne nous sA-ïiraitderien de le recevoir comme elle en notre corps , si en même temps nous ne le recevions, à son exemple , dans notre esprit par la foi. C’est par une manière admirable , c’est par une opération particulière du Saint-Esprit, qu’il a été conçu dans le sein de Marie ; c’est par une maniéré admirable et par une opération aussi étonnante du même Esprit , qu’il est tous les jours coinine conçu et enfanté sur l’autel. Le Fils de Dieu n’a pas pim d’horreur de noscorpsqu’il eu a eu du sein de .Marie.
Marie a cm que celui qu’elle concevait n’était pas seulement le Fils de l’homme, mais encore le Füs de Dieu ; noos avons la même croyance de ce Dieu, qui se donne à nous. Sommes-nous grossiers et charnels en croyant toutes ces clioses , comme l’a été la sainte Vierge ?
Pourquoi vous quitter , mon Sauveur ? Marie cniti et ce qui lui avait étéditfut accompli mous croyons, et tout ce que vous nous avez dit s’accomplit tous les jours ; Marie est appelée bienheureuse; nous serons aussi bienheureux , et il n’y a de malheureus qw ceux qui vous quittent.
XUI« JOUB.
Dlacernement des disciples lidcics et des iocreduks.
Joan.TI, 14, ls,M,Slselseq.
Mon Sauveur, je me tairai devant vous, pour considérer, en silence et avec tremblement, cette prodigieusedifféreoeequi se manifeste aujourd'bui entre, vos disciples , les uns deineuraut avec vous, pendant que les autres vous abandonnent. F.t qui sont ceux qui vous abandonnent? Ceux qui a»in>t dit : Celui-ci est vraiment le Messie; ceux qui vous cherchaient pour vous enlever et vous faire toi malgré vous ■ ; ceux qui , après votre retraite su delà de l’eau, la passent pour vous aller joindre s Capharnaüm > ; de tels hommes ne semblent-ils pas être disposés à proGter de votre parole? Cesuut néanmoins ceux-là qui vous quittent, qui murmurent contre vous , qui ne peuvent supporter sotte doctrine.
Combien y en a-t-il qui paraissent croire au Sauveur , et qui au fond n’y croient pas , parce qu'ils n’y croient pas comme il faut , et cherchent Jésus- Christ (Mir intérêt , comme ceux-ci à qui il dit : F" vérité, en vérité, je vous le dis : cous me chercM; à cause des pains dont vous avez été rassasiés '!
A combien d'autres pourrait-il dire : Vous oie cherchez, aOn que je contente votre ambition, votre avarice; c’est là dans le fond ceque vous nie demandez par tant de vœux , par tant de prières que
' Jcxni. TI , Il , 16. -î ■ Ibid. 24 , — J Ibid. »
■ inc. I, 12. — • Ibid. XI, 27 , 28 — ' Ibid TIII, 20, 21.
MÉDITATIONS SUR L’ÉVANGILE
vous faites dire. Ce n'est pas ma volonté que vous cherchez , mais la vôtre ; et vous n’étes pas contents de moi que je ne vous ôte tout ce qui vous peine dans l’esprit et dans le corps. Sondez vos cœurs : voyez vos œuvres , quelles elles sont : evamincz-vous à fond; vous ne trouverez rien que de charnel dans vos pensées : Travaillez aune autre tiourrilure ' . ncmplissez-vous d'autres objets.
Mois , Seigneur, si ceux-ci étaient charnels, vos apôtres l'étaient encore beaucoup : et néanmoins ils demeurent avec vous, pendant que ces murmurateursse scandalisent et vous quittent. Vous me découvrez ici un terrible secret ; car, dès que vous voyez naître l'esprit de murmuredans ees incrédules , vous leur dites : Ne murmurez point ■■ pertonne ne peut venir a moi, si mon Tére, qui m'a envoiji, ne ie lire ■ ; et lorsque vous les vîtes déterminé.^ à vous quittez, vous répétâtes encore une fois : Hy en a parmi vous qui ne croient point ; et c’est pour cela que je vous disais : Personne ne vient A moi , qu ’il ne lui soit donné par mon Père >. Quand donc saint Pierre vous dit , et les autres fidèles avec lui ; Seigneur , à qui irions-nous ? t'ous êtes fe Christ , te Fils de ttieu*, c’est que votre Père les avait tirés au dedans; c'est qu’il leur avait donné de venir è vous; et non-seulement d'y venir , mais encore d’y demeurer; c'est qu’ils étaient de ce bienheureux nombre dont il est écrit, comme vous-méme vous le rapportez : Ils seront tous enseignés de Dieu * ; de ce bienheureux tout, dont vous prononcez : Tout ce que mon Péi e me donne vient à moi ; c'est-à-dire tout ce qu’il tire de cette manière secrète , qui fait qu'on vient; tous ceux à qui il donne de venir : voilà ce tout bienheureux qui vous est donné par votre Père , tous ceux-là viennent à vous ; et comme vous ajoutez : Fous ne les mettez point dehors : vous les admettez à votre intime secret, à vos intimes douceurs. Vous leur dites encore ici secrètement, comme vous fîtes autrefois à saint Pierre ; Fous des heureux , Simon fils de Jonas , parce que ce n'est pas la chair et le sang qui vous l’a révélé, mais mon Père qui est dans les deux r. Réjouissez-vous , peuple béni ; réjouissez-vous ,yir/jl troupeau , parce qu’il a plu à votre Père de vous donner son royaume *, de vous révéler son secret , de vous tirer à son Fils. Et les autres, qu'en faitesivous? 6 Seigneur, je trémis en le lisant ! vous les ilivrez à eux-mémes par un juste jugement : ils se 'cherdient eux-mémes, et vous les livrez à euxmémes, à leur orgueil, à leur sens charnel , à leur murmure, à leur scandale : et ils y demeurent volontairement ; ils demeurent dans leur mauvais choix auquel vous les avez abandonnés par un jugement caché, mais toujours juste. C’est pour rela, dites-vous, que je vous ai dit que personne ne peut venir à mol, s’il ne lui est donné par mon Père 9 : personne ne peut sortir de lui-méme , de ses sens , de son orgueil , que votre Père ne le tire
* Joan. VI, 27. — * Ibid 43, 44. — * Ibid, fi.v. SS. — * Ibid. *», "O. — 4 Ibid. 46. —6 Ibid. 37. — ’ Milllh. XVI, 17, — ■ Lw- XII , 32. — 4 Jnan. vl , se.
de là , pour vous le donner. Seigneur, tirez-moi ; je vous livre tout.
XLIII' JOUR
Saint Pierre et les caUioIkpies s'attachent a Jésus-Christ et b rfaltse : les Cnphamaltes et les hérétiques s'en séparenl. Joan. Vl , 63.
Seigneur, vous me jetez dans des vues profondes ; je perce dans les siècles à venir. Dans ceux qui demeurent avec Jésus-Ghrist, saint l'ierre à leur tête, je vois tous les eotholiqiies immuablement attachés à Jésus-Ghrist et à son figlise ; et, dans ceux qui quittent Jésus , je vois tous les hérétiques qui doivent quitter son Église. Dans saint Pierre et dans les apôtres, je vois tous ceux où la foi prévaut sur le sens humain , c'est-à-dire tous les fidèles; et dans ceux qui font bande à part et cessent de suivre Jésus , je vois tous ceux où le sens Immain l'emporte sur la foi ; c'est-à-dire, tous les incrédules qui abandonnent l'Église ; et surtout ceux qui l’abandonnent à l’occasion de ce mystère. Ils se perdent avec ceux qui disent : Comment cet homme nous peut-il donner sa ehair à manger ' ? et ils tournent la vérité en allégorie.
Ma chair est viande, mon sang est breuvage'' : ils le sont vraiment ; il les faut manger, il les faut boire; trois et quatre fois ; c'est là une allégorie? Mais qui en vit jamais une si outrée? Il ne s'en trouve aucun exemple. Mais qui en vit jamais une si peu expliquée, si peu démêlée? Il y en a encore moins d'exemple : en un mot, il n'y Ai a point; nous l'avons considéré, nous l’avons vu , et néanmoins ils s'obstinent à l'allégorie. Que le sens humain est opiniâtre à demeurer dans ses préjugés !
I Cest qu'ils ne peuvent sortir de cette première I peine , qui a été celle des Gapharnaites , comme elle * est encore la leur : Comment ret homme nous peutil donner sa chair à manger? Ils y succombent ;
' ils y périssent avec ces grossiers et superbes mur- I murateurs.
I Etcepcndant,àlesécouter,c'est nousqui sommes ' ces Gapharnaites ; c'est à votre humble troupean, I c'est aux petits de votre Église , qui écoutent en j simplicité votre parole, qu’ils reprochent d'être les grossiers, d'être les charnels et de ne pas écouter votre parole.
F.h quoi, qu'y a-t-il que nous n'écoutions pat? Jésus-Christ a dit : Que sera-ce, si vous me voyez remonter au cieQI Et il a montré par là que sa chair ne serait point démembrée , mise en pièces, consumée ; croyons-nous qu'elle le soit? Ne croyons-nous pas que Jésus-Christ est monte au ciel , et qu’il y vit tout entier? Nous le croyons, mon Sauveur; toute la terre le sait. Si nous croyons avec cela que nous vous mangeons , et que ce qu'il vous plaît nous donner à recevoir dans nos corps , est votre corps et votre sang ; si nous le croyons ainsi, c'est pour ne pas dire avec les murmiirateurs : Comment cet homme nous peut-il donner sa
* Joan. VI , 63. — * tbid. 6e. — * Ibid. 03.
MÉDITATIONS SUR L’ÉVANGILE
c/tair à niangêrf Qui soDt donc cèu\ qui le disent , puiwjue visiblement ce nVst pas nous? Qui sont ceux qui le disent, sinon ceux qui ne peuvent se résoudre à croire qu'on puisse manger la chair de Jésus Oirisl sans la consumer, la mettre en pièces; ni la manger véritablement en sa propre substance sur la terre, sans la tirer du ciel?
Jcsus-Uhrisl a dit : Cest V Esprit qui vhifu ' : est-ce nous qui le nions ? Ne croyons-nous pas que sa chair est toute pleine de l'esprit qui vivilie? S'il a été conçu en chair, H y a été conçu du Saint-lùs^ prit : nous le croyons. Le Saint-Esprit est survenu en Marie* : nous le croyons. S’il a cté offert en la même chair avec laquelle il a été conçu , c'est fmr l'Esprit saint qu'il s'est ojfcrt^ ; ou comme porte l'original , c'est par l’Esprit éleriiel : nous le croyons. Tout ce que Jésus-Christ accomplit en chair, s'accomplit en même temps en esprit. Ce n'est pas précisément de la chair, c'est encore principalement de l'e.sprit qui lui est uni, que vient la vie : nous le croyons. Nous ne disons pas avec les CapiiarnaUes que Jésus soit le Fils de Joseph, ni simplement le Fils de l'homme; nous disons qué le Fils de riiomme, qui est conçu de Marie , est en même temps le Fils de Dieu , et doit , comme lui dit l'ange, être appelé véritablement et proprement de ce nom. Nous croyons de même que ce Fils de l'homme, qui a expiré en la croix, n'est pas seulement le Fils de l'homme; et nous disons avec le cenlenier : Céfait vraimenl le l'iis de Dieu*. Et quand on mange sa chair et qu'on boit son sang, nous croyons qu'il le faut faire en corps et en esprit tout ensemble , et que c'est F Esprit qui ricijie.
Il a dit : La chair ne sert de rien^ : nous le croyons et nous remarquons premièrement, car nous pesons avec foi toutes ses paroles , nous remarquons, dis-je, qu’il ne dit pas : Ma chair ne sert de rien : car ce ne serait pas interpréter, comme vous le prétendez , mais détruire son premier discours, où il a dit tant de fuis que sa chair nous servait à avoir la vie. S'il dit donc, que la chair ne sert de ricUt c’est la chair comme l’entendaient les Capharnaites, la chair du fils de Joseph : et encore la cliair tellement mangée avec la bouche du corps, qu'elle soit mise en pièces et consumée, en sorte qu’elle ne puisse rester pour être transportée au ciel: car c'est ainsi que l’entendirent ces miirinurateurs. Nous ne l'entendons jwint de celte sorte : et quand enfin il faudrait entendre que la chair de Jésus- Christ, quoique prise, quoique mangée avec la bouche du corps, de celle manière admirable que les incrâlulcs ne peuvent entendre, ne sert de rien; nous le croyons encore de cette sorte : car en mangeant celte chair nous savons qu'il la faut manger comme une victime qui n été immolée, et se souvenir de lui en la mangeant , s'attemirir dans ce souvenir, se rendre avec lui une hostie sainte, participer à son esprit comme à son corps, en un mot , lui être uni
• Jf>an. VI, 81. — » Lue. i,3b. — ’ Heb. u, U. — » HaUh. XXVII, M. — • J<xin. VI, 84.
de corps cl d’esprit comme le fut la sainte Vierge, lorsqu'elle le conçut dans ses entrailles: autrement cette chair ne sert de rien, quoiqu'on la mange, quoiqu'on la reçoive dans son corps. Jésus-Christ ne dit pas aussi qu'on ne la mange point , qu'on ne l’a pointen substance ; mais qu'elle ne sert de rien . comme saint Paul ne dit pas qu'on n'a point le corps du Sauveur quand on le reçoit indigneroeni; mais qu'on ne le discen\e pas*. Il faut donc, non-seulement le recevoir par le corps, mais le discerner par l’esprit; autrement, loin de servir, il nous condamne, et nous sommes renefuj coupâtes du corps et du sang du Seigneur ». !ji chair ne sert donc de rien, de quelque façon qu'on l’entende : elle ue sert de rien toute seule, ni par ellemême : ce n'est point à elle qu’il faut s'arrêter. Et si l’on veut encore entendre par celle parole, la chair ne sert de rien, c'est-à-dire le sens charnel ne sert de rien : nous le croyons encore ; car ce nesl point la chair ni le sang qui nous a récrié^ ce que nous croyons, ni celte manière incompréhensible avec laquelle nous croyons manger la chair du Sauveur. Ainsi tout ce qu'il a dit de sa cliair mangée et de son sang bu , encore qu'il le faille entendre au pied de la lettre, de sa chair et de son sang pris eu leur propre substance, est esprit et vie., à cause qu'en toute manière il y faut toujoun joindre l'esprit : nous le croyons : et pour bien entendre toutes les paroles du Sauveur, nous ne croyons pas que les dernières , où il a parlé de l’esprit, excluent les autres où il a parlé de b chair; mais nous apprennent à unir l’un et l'autre ensemble,et à chercher l’esprildans la vérité et dam la propriété de la chair.
Où est donc la foi des catholiques? Elle est dans les paroles de saint Pierre : Seigneur, a qui trionsnous; vous avez des paroles de vie éternelle*} Nous les croyons toutes ; et celles où vous inculquez avec tant de force qu’on mangera en substance votre chair; et celles où vous enseignez avec la même netteté, qu'il faut profiter de voire esprit. Voilà quidleest notre foi : voilà ce que nous crovons. El où est la foi de ceux qui quittent l’Église? sinon dans ces paroles des Capharnaïtes : Comment cet homme nous peul-il donner sa chair a manger? Nous la donner pour la consumer, c’est d)oso absurde et inhumaine; nous la donner sans la consumer, et en sorte qu’en même temps elle denteure entière dans le ciel , c’est chose impossible.
Seigneur, nous ne sommes point de cette troupe : on ne peut nous attribuer en aucun sens ce Comment des niurmurateurs. Nous nous rallions avec saint Pierre, nous retournons au cénacle pour y faire la cène avec vous et avec vos disciples. Quelle simplicité! quel silence! Prenez, mangez, c'est mon corps : liiwez, c’est mon sang. Il ne dilpas: Ils seront en vous par la foi ; mais ce que je vous présente , Cela l'est. Croyez -y , n’v croyez pas ; cela est: cela est, parce que je ledis,elnon pas parce que
‘ I. Cor. XI , 2V. — » Ibid. 37. — > Malth. xvi, - ‘ Josn- VI, 89.
MÉDITATIONS SUR L'EVANGILE
«ousie croyfz. Que cela estétonnant! F.t néanmoins Jésus le dit sans rien expliquer; les apûtres l'écoutent sans rien demander : ces questionneurs perpétuels , s'il m'est permis une fois de les appeler ainsi , se taisent ; Os font ce qu'on leur dit , non-seulement sans contradiction et sans murmure, mais encore sans avoir besoin d'autre instruction que de celle qu'ils avaient reçue. Les murmures avaient été trop repoussés, les questions trop précisément résolues; tout est calme , tout est soumis : fc Fin les a Urés. Et les autres ? Ah I fidèles , retirez-vous de leur compagnie : séparez-vous de ces séditieux , de ces impies qui murmurent , non pas contre Moïse ' , mais contre Jésus-Christ même : séparez-vous-en , pour n'étre point enveloppés dans leur péché. Quoi I que leur va-t-il arriver? La terre se va-t-elle ouvrir sous leurs pieds, pour les engloutir tout vivants? Non; c’est quelque chose de pis : ils quittent l’Église; ils sont livrés à leur propre sens-
XLIV' JOUR
Commanion indigne. I. Cor. xi, W, S8.
Et ceux qui, sans quitter l’Église, conservant la vraie foi du corps et du sang de Jésus-Christ , les reçoivent indignement , sont-ils tirés par le Père céleste? les a-t-il donnés à Jésus-Christ? et viennent-ils àlui comme il faut? Non sans doute ; puisque,bien éloignés de recevoir la vie, saint Paul dit*, qu'i^ boivent et mangent leur eondamnalton, parce qu’ils ne discernent pas le corps du .'teigneux.
I,e saint apôtre parle ici d’une manière terrible , puisqu'après avoir rappelé dans la mémoire des fidèles que Jésus-Christ avait dit que ce qu'il donnait à manger était son corps, le même qui devait être percé et rompu à la croix ; et que la coupe qu'il leur donnait à boire, était, par le sang versé qu’elle contenait, l'instrument de l'alliance et du testament que le Sauveur faisait à leur avantage; il en conclut rpsteeuxquimangenteepain, remarquez ce pain, c'est-à-dire ce pain fait corps, ainsi qu'il vient de le raconter; et boivent la coupe dit Seigneur indignement, sont coupables de son corps et de son sang Et qu’est-cc qu'en être coupable ? si ce n'est non-seulement les profaner, mais encore leur faire un outrage de même nature que celui qui leur avait été fait par les Juifs, lorsqu’ils déchirèrent l'un, et répandirent l'autre. Et c'est pourquoi ils boivent et mangent leur condamnation ; parce que, semblables à ces perfides, ils n'avaient mis aucune différence entre le corps de JésusChrist et celui des voleurs qu'ils avaient crucifiés avec lui. Et remarquez que l'outrageque les Juifs avaient fait à Jésus-Christ, regardait précisément son corps; car ce n'est qu'au corps qu'on peut nuire , en le livrant à la mort ; conformément à cette parole : Ne craignez pas ceux qui ne peuvent que tuer le corps, et ne peuvent pas étendre plus loin leur puis-
* Num. XVI, SS. — * I. Cor. XI, sa. ao- — * Ibid S7. DOSSCET ~ T. m.
sanec ' . Les Juifs donc outragèrent ce corps en luimême, et en sa propre substance, lorsqu'ils le mirent en croix ; ils outragèrentee sang en lui-même et en sa propre substance, lorsqu'ils le firent couler sur la terre par ur. infâme supplice, comme si c’eût été le sang d’un coupable. Vous faites un semblable sacrilège , lorsque vous mangez et buvez indignement ce corps et ce sang ; vous les profanez , vous les outragez en eux-mêmes ; et cet outrage que vous faites au corps du Sauveur est de ne le pas discerner , de n'en pas connaître la sainteté ni le prix. Il ne dit pas qu'ils ne le reçoivent point faute de foi , comme le disent nos hérétiques; mais qu’ils ne le discernent pas , en supposant qu’ils le reçoivent : comme on dirait d'une pierre précieuse que vous jetteriez dans la boue comme une autre pierre, après l'avoir reçue, non pas que vous ne l'avez point reçue , mais que vous n’en avez pas fait le discernement et l'estime qu'il fallait.
Ce n'est pas non plus ce que disent encore ces hérétiques ; Vous êtes coupable de ce corps et de ce sang , comme on est cou|»ble envers la personne du prince, lorsqu’on en déchire injurieusement le tableau. Car il n'est point ici parlé de tableau ni de figure ; l'apôtre fait aller de même rang : Ceci est mon corps : Coupable du corps : et , ne pas discerner le corps. Il ne faut point diminuer le crime de ceux contre qui l'apôtre s’élève, ni affaiblir l’horreur qu'on en doit avoir. Il est vrai qu'en traitant indignement l'image du prince, on l'attaque, on le déshonore lui-même ; mais par une injure bien inférieure à celle qu’on lui ferait en attentant sur sa personne sacrée. L'attentat des chrétiens, qu: mangent indignement le corps du Sauveur et boivent indignement son sang, est de ce dernier genre ; c'est un attentat fait immédiatement sur la personne : en un mot, il y a deux choses à considérer dans le supplice de Jésus-Christ; le crime des Juifs et l’obéissance du Sauveur. Ceux qui reçoivent dignement son corps et son sang , participent au mérite de son obéissance ; ceux qui les reçoivent indignement, participent au sacrilège de ses meurtriers et attentent comme eux immédiatement sur sa personne adorable.
Seigneur , tirez-nous .à vous, inspirez-nous un juste discernement du corps que nous recevons : ne le traitons pas comme une chose immonde, en le recevant dans un corps impur et souillé. I..es choses saintes sont^ur les saints, comme on criait autrefois au peuple fidèle, lorsqu'on allait distribuer le corps de Jésus-Christ. Ne le touchons pas avec des mains sacrilèges , ne le recevons pas avec une bouclie impure, ne lui donnons pas un baiser de Judas, un baiser de traître ; que ce soit un baiser d’épouse, un baiser rempli d'ardeur, et qui soit le gage d'un chaste et perpétuel amour. Qu'il me baise du baiser de sa bouche • , d'un baiser d’époux : que je lui donne aussi le baiser d'épouse ; celui que lui donnent les vierges, des Ames chastes dont il est aimé. Tirez-nous, Seigneur, à ce chaste et
ta
* Luc, *1! , 4. — * Cani. i , I.
MÉDITATIONS SUR L’ÉVANGILE
doux büiser : lirez-Jious, tt nous courrons après DOS parfums. Ceux qui sont droits vous aiment Ce sont cpui-ld qui vous donnent ce saint baiser, ce baiser de p.nix et d'un amour éternel. Car personne ne vient a moi que mon Père ne te tire ■ ; [lersonne ne rient i moi, qu'il ne lui soit donné par mon Père ; nul ne communie dignement que par cet attrait.
XLV« JOUR
Qal 500t ceus qui communient indlsncment.
Lisez I. Cor., chap. x, depuis le verset 16 jusqu'au 33. C'est encore une terrible sentence contre ceux qui communient indignement : Cous ne pouvez pas boire du calice du Seigneur, et du calice des démons ; vous ne pouvez pas participer à la table du Seigneur , et à la table du démon
Boire la coupe des démons, ce n'est pas seulement boire dans la coupe dont on leur fait une effusion : c'est boire à longs traits les plaisirs dn monde, par lesquels on se livre b eux. Participer à la table des démons , ce n'est pas seulement manger des viandes qui leur ont été immolées : c'est se livrer à l'avarice, qui est une idolltrie; à la gourmandise, par laquelle on fait un dieu de son ventre; à tous les autres vices, par lesquels on livre aux démons ce qui était dd à Dieu.
Mais un des péchés que l'eucharistie souffre le moins, c'est celui de la dissension et de la haine contre Son frère; car le propre effet de l'eueliaristie, c'est de nous unir pour ne faire qu'un même corps, selon ce que dit saint Paul : Quoique nous soyons plusieurs, nous ne sommes tous ensemble qu'un même pain et un même corps, nous tous qui participons à un même pain i. Quiconque donc prend ce pain de vie; qui prend ce corps , qui nous est donné sous la forme et sous l'esjjèce du pain, pour sustenter notre ême, qui étant distribué à plusieurs , demeure toujours le même et parfaitement le même , ne souffrant aucune division en sa substance ; doit être un avec tous les membres, comme il doit être un avec Jésus- Christ. Et c'est l’impression que porte en soi le pain sacré de l'eucharistie. Celui-là donc qui la reçoit ayant la haine dans le cœur contre son frère, fait violence au corps du Sauveur ; puisqu'il vient pour nous faire un même corps, et queapous demeurons dans la division.
, Mais qu’arrivera-t-il à ceux qui demeurent ainsi divisés, pendant que le corps de Jésus-Christ les vient unir.’ Ce divin corps ne peut demeurer sans pflicace ; ceux qui ne veulent pas se laisser unir , il les brise, il les met en pièces, il les divise contre eux-mêmes; leur propre conscience les condamne : il les arrache de son unité , il les sépare de son corps mystique. S'ils y demeurent à l'extérieur, ils en sont séparés selon l’esprit : ce sont des membres pourris ; des arbres infructueux, doublement morts, déra-
' Cant. I, s. vt ,44, SS. — > I. Cnr. x, So, Il , —
* nid. x , 17.
cinés, comme disait l'apêtre saint Jude>. Ils semblent être encore sur pied et se tenir sur leur racine ; mais ils ont la mort dans le sein, et leur radot ne tire plus de nourriture.
^tlez donc, et comme le Sauveur vous l'a ordonné lui-même, allez vous reconcilier avec votre fréfe‘\ non-seulement vous n'étes pas digne de participer à l'autel , mais encore vous n’étes pas digne d'y offrir votre présent; non-seulement vous n'étes pas digne de participer à l'oblation de l'autel, mais vous n'étes pas digne d'y assister. Le sang de Jésus- Christ , qu'on lève au ciel , crie verrgeance contié vous, parce que c’est un sangqui ayMici^ef reroacilié toutes choses dans le ciel et dans ta terre > : et non-seulement les hommes avec Dieu , mais encore les hommes entre eus. Et vous n'écoutez pas la voix de ce sang qui parle mieux que celui d'dbel*. Car il parle pour la paix , et le sang d'Abel criait vengeance ; mais vous le contraignez à crier vengeance, si vous rejetez la paix fraternelle pour laquelle il est répandu. Ce sang crie au meurtre, à la vengeance ; vous êtes le meurtrier contre qui il crie : car celui qui hait son frère est homicide*. Retirez-vous, malheureux, fuyez la voix de ce sang.
XLVl' JOUR.
La oODUnunion est ta préparattoo S ta mort de Maua-CluiU.
/. Cor. XJ, as.
Toutes tes fois que vous mangerez ce pain de vie et que vous boirez ce calice , vous annoncerez ta mort du .Seigneur, jusqu'à ce qu'il vienne*. Vous l’annoncerez comme une chose déjà accomplir pour la salut du genre humain : vous l'annoncerez comme une chose qui se doit continuer en quelque façon jusqu'à la fin des siècles. La mort de Jésus-Christ est toujours présente dans l'eucharistie , par la séparation mystique de son corps et de son sang ; l'impression de la mort de Jésus-Christ se doit faire sur tous Iss Bdèles qui, à l'imitationdu Fils de Dieu, se doivent rendre eux-mêmes des victimes. Toute la vertu de la croix est dans ce mystère; on y annonce par tous ces moyens la mort du Sauveur.
Quelle est la vertu de la croix ? Quand Je serai élevé de terre, je tirerai tout à moit. L'effet a suiii la parole ; tout est venu à Jésus crucifié : telle est la vertu de sa croix. Cette vertu est toute vivante dans l’eucharistie : ceux-là y croient, ceux-là en profitent , et la reçoivent dignement , que le Pète tire à son FHs. Jésus-Christ dit qu’ils vivent pour lui , comme lui-même il vit par son Père et pour son Père; ils n'ont d'autre vie que la sienne. Sa chair est toute pleine de l’esprit qui nous communique cette vie; tout est esprit, tout est vie dans ce mystère; toute l'efficace de la croix pour nous tirer à Jésus , pour nous faire vivre en lui et de lui , y est renfermée. Quelle violence souffre le Sauveur, quand on ne répond pas à son amour ; quand on ne se laisse pas posséder à lui ; quand on résiste à la force avec
' Jud. Ep. 11. — » MoUh. V, 13, 14.— ' Cot. I, ». - ' Ueb, xn, 14. —J I. JooH. III, IS. — * I. Cor. XI, » —
I poto. XII , 31.
MÉDITATIONS SUR I.’ÉVANGIUE.
I.v|iiplle il nous lire! Si on lui rpfiispsnn wur |>onilaiit que non-seulement il le demande, mais qu'il fait , pour ainsi parler, de si grands efforts pour se l'unir ; c'est un époux méprisé qui entre en fureur contre son épouse insensible ; il n’y a plus pour elle que la damnation et la mort. Hélas! hélas I tout est |HTdu ; de toute la force dont il nous tirait , il nous repousse et nous détruit.
XLVU' JOUR.
la persévérance, effet de la enmmonion. Jouit, vi, 57.
Qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et mol en lui’. Le grand don après lequel soupirent les chrétiens, est celui de la persévérance, qui noos assure la couronne, qui nous unit, qui nous incorpore è Jésus-Christ, pour nous faire éteritellement un avec lui, sans jamais en pouvoir être séparés. Voilà le grand don de Dieu; celui qui est Joint à sa prédestination éternelle : et Jésus- Christ nous apprend qu'il y a dans l'eucharistie une grâce particulière pour nous l'ahteiiir. Si donc nous voulons persévérer dans la vertu , il faut communier et communier souvent; car c'est le plus puissant moyen qui nous soit donné, pour obtenir la persévérance ■ : c'est le pain des chrétiens , leur nourriture ordinaire et de tous les jours. O mou Dieu, que les chrétiens ont le coeur dur, puisqu'ils viennent si rarement à la sainte table! S ils goûtaient Jésus-Ch rist crucifié, ils viendraientcélébrer souvent le mystère de cette mort. On est touché le Vendredi saint, à cause qu'on y célèbre la mémoire de la mort du Sauveur. Venez, mes enfants, c'est tous les jours le Vendredi saint; tous les jours on érige le Calvaire sur le saint autel. Venez, et souvenez-vous de cette mort qui est notre vie ; venez recevoir un sacrement où l'on apprend à demeurer en Jésus- (Jirist, où l'on reçoit la force, le courage, la grâce d'y demeurer.
Mais aussi on doit trembler, quand on retombe dans ses fautes après la communion; puisque Jésus- Clirist ne dit pas ; Celui gui mange ma chair, est en moi ’ ; mais il y demeure attaché : ni Je suis en Mi mais J'y demeure, et je ne le quitte jamais. Jé. sus est Adèle; il ne nous quitte jamais le premier. Il vient bien à nous le premier; mais jamais il n'est le premier qui quitte ; c'est nous qui le quittons, quand nous tombons dans le péché. Malheureux ! nous devons bien craindre de ne l'avoir pas reçu i;umme il faut, car nous serions demeurés en lui ; et, hélas! nous l'avons quitté. Le recevoir comme il faut , c'est le recevoir en détestant ses péchés , en éloignant les occasions de le commettre ; en cherchant dans l’eucharistie le soutien de notre fai- Llesse et de notre instabilité.
XLVIII' JOUR
S'éprouver mi-méme. I. Cor. xi, 38.
Que l'homme s’éprouve lui-méme* : qu’il éprouve
' JOUH. VI, 57. — ■ IM. 3» , 37. — • Ibiil. 57. — t 1 Cor. Tl, 78
J premièrement , s’il ii’est point indigne de cette tablr j sacrée; s’il ne vient point au banquet de l’Époux sans la robe nuptiale, sans être en état de grâce :
I car on lui dirait : .-tmi infldèle, ami téméraire, romment aces-rom osé entrer ici sans avoir l'habit Hupllalf Et non-seulement il sera jugé indigne du banquet , mais encore on te jettera pieds et mains liés dans le séjour des ténèbres, où il y aura pleurs et grincement de dents ■ .
!.e maître entra dans ta salle du festin pour y voir les conviés, et il y vit un homme qui n'avait point l’habit nuptial'. Représentez-vous Jésus qui vient hii-méme examiner ceux qui sont à sa table. Pour éviter un si terrible examen, que chacun s’examine soi-méme, que chacun s’éprouve soi inéme.
Mais il y a encore d'autres épreuves plus délicates. I.e pain de l’eucharistie est appelé par les saints , le pain des forts : et il y faut user, en le donnant, du même discernement dont use un sage médecin , en donnant le solide à son malade; c’est-à-dire qu’il faut songer non-seulement au refus absolu qu’on en doit faire durant la fièvre , mais encore au ménagement avec lequel il le faut donner aux convalescents.
Outre l’épreuve qu’il faut faire de cette viande céleste, pour n’y pas manger sa condamnation; il ya encore une épreuve , une préparation nécessaire pour la manger avec proflt. Cette viande ne nous est pas seulement donnée pour entretenir la vie; mais encore pour nous rendre l’embonpoint. Elle
renouvelle, elle engraisse, elle veut détruiredeplus en
plusju^u’aux moindres restes du mal. Cette viande ne se digère pas ; mais c’est elle, pour ainsi parler , qui nous digère et nous change en elle-même. Il faut considérer le progrès que nous faisons en la mangeant , et la prendre avec réserve , jusqu’à tant que nous soyons rendus propres à recevoir tout son effet. Sinon elle nous surcharge : et si nous n’avons pas la mort dans le sein, il s’amasse des humeurs qui doivent nous faire craindre une rechute. Il faut donc craindre le fréquent usage de l’eucharistie, si on n’en vient à cet embonpoint spirituel et à un état de force. Il est vrai que c’est en la recevant que nous devenons propres à la recevoir : c’est ellemême qui par sa vertu nous rend propres à ellemême et à ses effets ; mais il en faut savoir tempérer l’usage. marque la plus assurée dans les bonnes âmes pour la recevoir souvent, c’est l’appétit spirituel qu'elles en ressentent ; mais il faut savoir ménager cet appétit. Il y a des appétits de . malade ; il y en a que la santé donne. L’appétit est donc équivoque; et il faut le savoir connaître ; il faut savoir le réprimer, il faut savoir le réveiller; il faut quelquefois exciter l’ardeur par quelque délai, pour aussi augmenter le gndt. Telle âme aura besoin qu’on Je lui excite par quelque temps de lecture et par la seule méditation de la parole divine. Goûter la parole de Jésus<lhrist, c’est la marque qu’on le goûte lui-même, et la meilleure préparation à le goûter. Qui est le sage gui entendra et qui
' .Vallk. 1X11 , 13, 13. — ■ IM. 14.
MÉDITATIONS SUR L’ÉVANGILE
discernera ces choses ■ ? Qui est cet économe fidéte et prudent qui saura donner ie froment dont ia dislrilmtion lui est confiée, en son temps et selon sa mesure ■ ? Remarquez qu'il y a le temps et la mesure à garder, et que ce dispensateur ne doit pas seulement être Rdèle, mais encore prudent. Ainsi, que l’homme s’éprouve lui-méme, car le temps de l’un n’est pas toujours le temps de l’autre , et la mesure de l’un n’est pas toujours la mesure de l’autre. Il faut donc s’éprouver soiinénie ; et quand on dit s’éprouver soi-méme, ce n’est pas à dire s’approcher ou s’éloigner par son propre jugement, car cette épreuve ne serait ordinairenient que la nourriture de l’amour-propre. Une partie de cette épreuve est de bien connaître qu’on ne se peut pas juger soi-inéme, et qu’on doit savoir chercher ce dispensateur prudent qui connaisse le temps et la mesure qui nous est propre. Car ce n’est ps sans raison que le prince des |>asteurs a donné à ses ministres le pouvoir de lier et de délier, de retenir et de remettre. Qu’on s’éprouve donc soi-méme avec ce conseil et selon l’ordre de l’obéissance. Tout ce qu’on fait dans oet esprit porte grâce. Tel qui entend dire que la sécheresse est quelquefois une épreuve et un exercice , prendra sa langueur pour une grâce : tel aussi s’imaginera être de ces tièdes que Jésus- Christ vomit de sa bouche , quand il ne sentira pas son godt, et que ce godt se sera, pour ainsi dire, retiré bien avant dans son intérieur. Quiest ksage, encore un coup, qui discernera ces choses?
Il faut aussi savoir connaître cette viande, qui sait comme la manne prendre toute sorte de godts. Tantdt on nous y doit faire godter l’humilité, tantôt la inortiflcation ; tantdt l’amour fraternel et celui des ennemis, tantôt la joie qui nous transporte en esprit dans le ciel ; tantôt la sainte tristesse qui nous dégodle du monde et nous imprime des sentiments de pénitence. On nous doit faire prendre cette viande avec la disposition où le Saint-Esprit nous met, ou dans celle où l'on ressent qu’il veut nous mettre. Il faut, dis-je , vous la donner ou selon votre attrait présent , ou pur vous inspirer celui dont vous avez besoin. Faut-il exciter en vous ou y entretenir l’esprit d’ardeur et de zèle, le charbon pris sur l’autel ’ n’est rien pur vous purilier, pur vous embraser, à compraison de ce corps. Est - ce l’esprit de compnetion et de larmes qui vous est nécessaire; ce divin corps en tirera plus de vos yeux , que la pécheresse n’en versa aux pieds du Sauveur. Seigneur! donnez .1 votre Eglise de ces prudents dispnsateurs, qui sachent faire l’application de l’eucharistie. Sei- (^eur! donnez â vos Qdèles cette humble docilité, et la soumission aux conseils avec lesquels ils se doivent éprouver eux-mêmes.
XLIX' JOUR
Sommaire de ta doctrioe de reucbartolle.
Nous devons maintenant entendre ce que c’est > OsSe. XIV, 10- ■ Luc. XII, «a. - » ïi, a, 7.
que ce sacrement , en quoi il consiste , quel en est le fruit ; ce qu’on doit appeler le sacrement et le signe, ce qu’on en doit appler le fruit et la chose.
Ceux qui ne veulent pas croire, que ce qui nous est présent est vraiment le corps et le sang de Jésus-Christ , disent que le pain et le vin sont le sacrement et le signe ; et que la chose c’est la réception de la chair et du sang de Jésus-Christ ; pisque c’est là, disent-ils, ce qui est toujours accompagné de la vie, conformément à cette parole : Qui mange ma chair et boit mon sang, a ta rie éternette : et qui me mange, vit pour moi Aveugles, qui ne veulent pas entendre qu’il y en a qui prennentee corps sans le discerner; qu’il yen a qui le reçoivent en le profanant, et qui s’en rendent coupables ; et que c’est ce qui doit être reçu avec épreuve , pour ne le pas recevoir indignement. Mais |>aree que les hommes peuvent recevoir mal un si grand don , en est-il moins ce qu’il est ?
La parole de Dieu est par elle - même une lumière qui éclaire l’homme, qui le purifie, qui le nourrit; en laquelle il a le salut et la vie : cela empêcbe-t-il qu’il y en ait qu’elle étourdit, qu’elle aveugle ; qu’elle ne soit odeur de vie pour les uns et odeur de mort pour les autres , et une lettre qui lue’? Ce que les hommes la font devenir par leur mauvaise disposition, n’empêcbe pas ce qu’elle est par elle-même; ni ne lui ôte la force qu’elle tire de la bouche de Dieu d’où elle sogt. Aiioi le corps de Jésus, ainsi le sang de Jésus, n'en sont pas moins en eux-mêmes esprit et vie, encore qu’ils ne le soient pas à ceux qui les reçoivent mal. Ceux qui croiront et seront baptisés, seront sauvés 3. Qui en doute, s’ils croient comme il faut; s’ils persévèrent à croire, s’ils ne mettent pini d’obstacle à la grâce du baptême; s'ils sont soigneux d’en conserver ia vertu ? Ainsi , qui mange la chair, qui boit le sang, a la vie : oui, qui la mange et qui le boit dignement , et comme il faut. La chair mangée dans l’eucharistie, est au chrétien un gage de l’amour de Jésus-Christ , un témoignage certain que c’est pour lui qu’il s’est inearné et pour lui qu’il s’est offert. Voilà le gage, voilà le signe , voilà le témoignage : mais il faut entendre ce gage ; il faut être touché de ce signe ; il faut croire à ce témoignage : autrement , qu 'aurez-vous pris? Un gage, un signe, un témoignage de l’amour immense de votre Sauveur ; mais sans en être touché, sans y prendre part : et ce précieux gage de son amour sera en témoignage contre vous : et voua serez de ceux dont il est écrit : tl est venu chez toi, et les atena ne Vont pas reçu *. Qu’est-ce que venir chez soi, si ce n’est venir à ceux qui sont à lui? Il y vient donc, et il a été au milieu d’eux : mais ils ne l’ont pas reçu , parce qu’ils ne l’ont pas connu; ils ne l’ont pas discerné , ils ne l’ont pas traité comme le méritaient sa dignité et son amour.
Quel est donc le vrai effet , et la chose , pur ainsi prier, de ce sacrement? Etre incorpré à
* Jonn. VI, SS, SS. — * n. r^r. Il , 10; ru, a. — 3 Purr. XVI, is. — 4 ywin. 1, II.
MÉDITATIONS SUR U'ÉVANGIUE. 709
Jésus -Christ ; lui être parfaitement uni selon le I lice? d'avoir dans ce sniip le si);iiererUiiii de la coii-
eorps et selon l'esprit : être avec lui une même chair et un même esprit , par la consommation de ne chaste mariage ■ : être de ses os et de sa chair , comme une épouse iidèle ■ ; mais être aussi de son esprit, en sorte qu'il jouisse tout ensemble de notre corps, denotreesprit, de notre amour, comme nous jouissons du sien : en un mot, être le corps de Jesus-Clirist , lUi être uni membre à membre, comme les membres sont unis entre eux , comme tous le sont au chef ^ : et cela pour toujours, sans jamais être en division , ni en froideur, ni arec lui, ni avec aucun de ses membres; parce qu'il veut nonseulement venir en nous, mais y demeurer. Il ne s’unit qu'à regret et à conlre-creur à ceux qu'il voit désunis dans la suite et jusqu'à la lin : il ne les réputé pas siens , de cette maniéré secrète et permanente, dont il veut qu'on suit des siens : autrement, son disciple bien-aiiné dira : //s étaient au milieu de noui ■■ iU en tant iortis : mais iU n’étaient point des nôtres : et pourquoi ? Parce que s'ils avaient été des nôtres, lisseraient demeurés arec nous*. Qui me mange demeure en moi, et moi enlui^ : et qui n'r demeure pas , ne me mange pas comme il faut.
En effet, qu'avons-nous dans l'eucharistie, qu'y avons-nous en substance, si ce n'est celui qui fait la félicité des bienheureux? C'est la même chose, la même substance , et il n'y a qu’à ôter le voile. Seigneur, ôtez ce voile, percez ce nuage ; que me restera-t-il entre les mains et devant les yeux , sinon cet objet qui me fera ma béatitude? N’ai-je pas déjà cet objet dans votre corps ? Dans le corps de Jésus- Christ n’ai-je pas son àme ? N’ai-jc pas tonte sa personne, et dans .sa personne celui qui y habite corporellement, avec une entière plénitude *, c’est-à-dire le Verbe divin : et dans ce Verbe, n’ai-je pas son Père? et n’a-t-il pas dit la vérité, quand il a dit : Qui me voit, voit mon Père’d J’ai donc tout. Que me restet-il à désirer, sinon de voir ce que je tiens, de percer le voile, de voir clairement et par une manifeste vision ce que je sais bien que j’ai, mais ce que je ne vois pas? Mais il n’y a qu’à demeurer en lui : car ainsi il demeurera en nous. Et il ne demande qu’à être vu, qu’à être parfaitement possédé, qu’à jouir parfaitement de nous, en nous donnant tous ses biens et lui-même pour en jouir ; enfin à être connu comme il connaît • : c’est-à-dire à être connu clairement, vivement, éternellement , sans obscurité , au-dessus de toute vision. Voilà le fruit, la vérité, l’entière consommation du mystère de l’eucharistie.
L’ JOUR
L'earharUUe est la force de l'Ame et du corps.
Mais , dites-vous , qu’était-il besoin d’avoir Jésus - Christ dans son corps ? Dites plutôt ; Qu’était-il besoin d'avoir le corps 'de Jésus-Christ en vérité, en substance? d'avoir la chair de ce sacri-
’ 1. Cor. VI , 10, 17. — I EphfM. V, 30, — 1 I, Cor. XII. 27. — 4 I. yofiii 11, 10. — I Ibul. VI, ô7. — 4 Colot. Il ,0. — 'Joiili. XIV, 0. — 4 I. Cor. XIII, IJ.
sommation de la rémission des péchés? d'être uni à Jésus-Christ tout entier, comme une chaste épouse à un époux chéri ; et en celte qualité d'avoir puissance sur son corps, pour jouir en même temps de son esprit? El pour parler du corps en particulier, n'y a-t-il rien à faire dans notre corps? N’est-ce |ias la chair qui convoite contre l’esprit? Qui la peut mieux tenip<-rrr, que le corps de Jésus- Christ appliqué sur elle? N’y a-t-il pas dans nos membres une loi qui combat la loi de l’esprit? Qui la peut mieux affaiblir, et mettre nos mciiibres mortels sous le joug ? Ne faut-il pas porter dans nos corpg la mortification de Jésus? Mais qui peut mieux y en imprimer le caractère , et sanctifier les peines d’un corps aflligé? Mais ne faut-il pas que ce corps mortel sorte un jour du tombeau et de la corruption? Et qui peut mieux nous en tirer que ce corps qui ne l’a jamais sentie? pour devenir avec Jésus-Christ un corps spirituel , comme l’appelle saint Paul • , qu’y avait-il de plus efficace que son union avec ce même corps, et l'impression de ses divines qualités? Mon .Sauveur! si vous touchez mon corps, il en sortira une vertu : et il faudra qu’il devienne semblable au vôtre. La vertu qui en sortira ne me donnera pas, comme à cette femme, une santé faible et fragile, mais la véritable santé qui est l’immortalité. Mais les enfants qui n’ont pas communié , ne re.ssusciteront donc pas ? Grossiers et charnels, qui n’entendez pas que ee corps est donné à toute l'Église, et que ce levain mystérieux est capable de vivifier toute la iimsse? Ces enfants , dont vous parlez ; n'unt-ils pas reçu avec le baptême un droit sur ce corps? il est a eux, encore qu'ils ne le reçoivent pas d'abord, selon la coutume présente ; mais ce qui est reçu par quelques-uns , est à tous un même gage d'immortalité. Consolex-vousen Notre-.Seigneur, et jouissez d'une si douce espérance.
LI* JOUR
L’eucbarlsUe est le vlaUqiie des mouranlx.
Considérons ici le corps du Sauveur, comme le doux viatique des mourants. Je me meurs , mes sens s’éteignent, ma vie s’évanouit ; qu'ai-je à désirer en cet état , que quelque chose qui m'ôte la crainte de la mort , et me tire de l'esclavage où cette appréhension m’a tenu durant tout le temps de ma vie? Mon Sauveur! on m’apporte votre corps, ce corps immortel , ce corps spiritualisé ;je le reçois dans le mien ; Je ne mourrai pas;Je vivrai Qui mange ma chair, dites-vous^, aura la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier Jour. Il re.'tera dans ce corps mort un germe de vie que la pourriture ne pourra point altérer : il y restera une impression de vie que rien ne peut effacer. Tous les jours de ma vie je veux communier dans cette espérance : je veux me regarder eomme mourant , et je le suis ; je veux vous recevoir en viatique. Je ne craindrai point la mort : vous m'affranchissez
' |. Cor- XV, Il , ts, le. — * Pf cxvii, I7. — t J.kiii. vi, ss.
MEDITATIONS SUR L’ÉVANGILE
de la servitude que celte crainte in'iiii|iosait. l’ourquoi craindre le mal-, si j'en ai toujours l'antidote? Sans vous la <mort est un joug insupportable : avec vous elle estun remède, et un passage à la vie. Que je suis heureux ! On m'apporte votre précieux corps : vous venez chez moi, hôte céleste! C’est à ce coup que je puis dire : Seigneur, je ne suit pat digne que vous entriez dans ma maison '. Vous y venez neanmoins; vous y entrez; vous y êtes; et ce n’est pas encore assez pour votre amour ; la maison où vous voulez entrer, c’est mon corps.
C’est ici le temps de se souvenir de votre mort; de cette mort par laquelle la mort a été vaincue; de cette mort qui nous fait dire avec confiance; O mort, où est Ion aiguillon ? 6 mort, ou est ta victoire’} de cette mort par laquelle est accomplie cette parole : Je romprai votre pacte avec la mort; et votre alliance avec le tombeau ne tubtislera plus I. Et encore : la mort sera précipitée à Jamais dans l'abtme Faites ceci en mémoire de moi : souvenez-vous de ma mort : annoncez-ta
O Seigneur! on m’a annoncé la mienne; mais qu’on m’annonce la vôtre, et je ne craindrai plus rien. Oui, maintenant je pourrai chanter avec le Psalmiste : Si je marche au mitieii de l'ombre de ta mort, je ne craindrai rien, parce que vaut êtes avec moi Ah! doux souvenir que celui de votre mort , qui a eHacé mes pécliés , qui m’a assuré votre royaume! Mon .Sauveur, je m’unis à votre agonie; je dis avec vous mon In nsniis; Mon Dieu je remets mon esprit entre vos mains". Seigneur Jésus , recevez mm esprit *. Quoi, vous le venez quérir vous-méme pour le présenter à votre Père! C’en est fait : tout est consommé 9. Je veux mourir comme vous en disant cette parole ; Toutes! consommé : je n’ai plus rien sur la terre , et votre royaume va être mon partage. Tout est consommé ; je vois votre royaume céleste , ce sanctuaire éternel , s’ouvrir pour me recevoir par gr.lce, par miséricorde, en Votre nom , ô Jésus ! A ce coup sera .accomplie cette parole : Qui me mange demeure en moi, et moi en lut ■'■. Je ne vous quitterai plus. Maudite soit ma malheureuse et criminelle inconstance , qui m’a fait quitter tant de fois un si bon maître! Et maintenant , mon Sauveur, je serai toujours avec vous : vous m'allez marquer de votre sceau. Ah ! Seigneur, gardez-moi jusqu’au dernier soupir , et que je le rende entre vos bras !
Et ce corps , que deviendra-t-il ? Le voilà uni au vôtre. Par votre corps ressuscité , je ressusciterai tout nouveau : je ne laisserai à la terre que la mortalité. Je vis dans cette espérance; mais j’y meurs. Je meurs tous les jours .puisque je ue cesse d'avancer au dernier moment. Mes jours se dissipent comme une fumée, s’en vont comme une eau rapide, dont on ne peut arrêter le cours. Dans un moment on passera où j’étais, et l'on ne m’y trouvera plus. Voilà sa chambre, voilà son lit, dira-t-04i ; et de tout cela,
‘ .HaUh. vin , 8. — > I. Cer. xv, S6. — • Ji. xiviii, lo. —
’lbid. XIV, 8. — * I. Cor. XI, 21 , 2.V , 38. — * pj. XXII, 4. — ’ Luc XXIII, 48 ; Px. XIX, 8. — • .ici, VII, 88. — • J, KOI. XIX, •lu. — '• rtirf. VI. 87.
il u’en reste plus que mon tombeau ; où l'un diia que je suis; et je n’y serai pas; il n’y aura qu’un reste de moi-même ; et ce reste , tel quel , diminuera à cliaque moment , et se perdra à la fin.
Que cela est triste! Oui, si je n’avais pas votre corps pour me redonner la vie. Cette espérance me soutient. Je veux toujours me regarder en état de mort; me confesser comme un mourant; communier comme un mourant; me disposer à chaque lois comme si j’allais mourir. Je meurs ; fermez-moi les yeux ; que je ne voie plus les vanités ; enveloppez-moi de ce drap ; je n’ai plus besoin d’autre chose ; rendez-mnl ma pauvTeté naturelle ; mettez-moi en terre. C’est la d'où je viens selon le corps, c’est là où il faut que je retourne; c'est là ma mère qui m'a engendré pour mourir ; elle m’enfantera un jour, pour ne mourir plus. Ne parlons donc point de mort ; ce n'est plus qu'un nom : U n’y a de mort que le pécbé.
LU» JOUR
L'eucharisUe Jointe par Jésus-ChrUt au haoquei ontinaln. üauK de la Joie du liaiiquct étemel. Ibid.
Une des observations les plus nécessaires dans l’institution de l’eucharistie , c’est que Jésus-Christ l’a faite dans un banquet ordinaire , en conversant à l’ordinaire avec sesdisciples, sans marquer de distinction entre ce qui regardait le repos commun , et ce qui regardait ce divin repas où'il se devait donner lui-même. Pendant qu'ils soupaient, dit saint MatÜiieu.'U prit du pain, le rompit, et leur dit : Prenez et mangez : Ceci est mon corps ’. Il continue ; il achève le souper; et après le souper, disent saint Luc et saint Paul » , il prit le calice, et il dit • Ce calice , elle lireuvage que je vous présente , est le nouveau Testamenl par mon sang. Puis il continue son discours, et il dit selon saint Luc ; la mai n de celui qui me trahit est avec moi à la table ‘ ; et selon saint Matthieu : Jene boirai pbu de ce J'nil lie vigne , jusqu'à ce que je le boive nouveau dans le rogaume de mon Père t ; toutes paroles qui n’appartiennent point à l’institution , et dont aussi saint Paul ne rapporte rien , encore qu’il se fût proposé de raconter toute l’institution de ce mystère , comme la suite de son discours le fait paraître. On ne dira pas qu’il n’y ait rien de singulier et d’extraordinaire dans le banquet eucharistique ; toutes les paroles de l'institution marquent le contraire. Mais cet extraordinaire et ce divin qui parait dans cet endroit du banquet , est joint et continué avec tout le reste; et il semble que le repas eucharistique ne fasse qu’une partie du repas commun , que Jésus fit avec les siens.
Ce qui SC présente d’abord , pour entendre ce niys tère, c’est que manger et boire ensemble est parmi les hommes une marque de société. Ou entretient l’amitié par cette douce communication ; on partage ses biens, ses plaisirs, sa vie même avec ses amis ; il semble qu’on leur déclare qu’on ne peut vivre sans eux, et que la vie n’est pas une vie sans cette sociélr ;
■ .Va/M. xxn,2/î. — • Luc. XXII, 30. I. Cor Xl.tô. — * t*/ XXII, 21- — * Vill/S. XXVI, 20.
MÉDITATIONS SUR L’ÉVANGILE
Mangez, buvez, mes amis : enivrez-vous , c'fstà-dire, réjouissez-vous, mes Irès-cAers, disoit l'Époui à ses amis Et la sagesse, pour noua inviter à sa compagnie, n'a rien à nous proposer de plus attirant , qu'un repas qu'elle nous prépare ; t enez , mes amis, mangez mon pain, buvez le vin çue Je vous présente *.
C'était aussi pour cette raison que Dieu ordonnait à son peuple de venir au lieu que le Seigneur avait choisi , pour y faire bonne chère devant le Seigneur avec tout ce qu'on avait de plus cher, avec son Qls , avec sa fille, avec tout son domestique, avec son serviteur et sa servante , avec ceux qu'on honorait le plus, avec le Lévite qui demeurait dans son pays sans oublier l'étranger, non plus que la veuve et l'orphelin; et, & plus forte raison, sous oublier ses voisins, ses proches, afin qu'ils fussent rassasiés des biens que le Seigneur nous avait donnés, et partageassent notre joie
Ces festins et cette joie ont été la cause que la béatitudecélestenousest représentée comme un banquet. tien viendra d'Orient et (T Occident, dit le Sauveur ; et Us se mettront à table arec Abraham, avec Isaacet avec Jacob Et lui-méme, à la fin des siècles, U fera mettre à table ses bons serviteurs; passant de table en tabie, U les servira Et le jour même de la cène , pour appliquer cette idée au festin qu'il venait de faire avec ses disciples, il leur dit : 7e cous prépare le royaume que mon Père m'a préparé , ajin que vous mangiez et buviez à ma table dans mon royaume 7.
Il voulait donc que la cène fut un véritable festin , pour lier la société entre ses disciples, et leur figurer la joie de ce festin éternel , où Us seront rassasiés et enivrés de l’abondance de sa maison, et abreucés du torrent de sa volupté '. C'est pourquoi il célébra ce divin banquet sur le soir, à la fin du jour, en figure de ce souper éternel qu'il nous fera à la fin des siècles , lorsque toutes choses seront consommées.
C'est encore ce qu’il voulait dire lorsqu’en prenant selon la coutume la coupe devin, dont tout le monde buvait dans les festins en signe de société, il la présenta à ses disciples, en leur disant ; Partagez-la entre vous -■ pour moi, je ne boirai plus du fruit de la vigne, jusqu'à ce que le royaume de Dieu vienneo- Saint Luc marque expressément cette action et cette parole avant l’institution de l'eucharistie : et Jésus-Christ répéta la même parole, après avoir consacré le saint csKee, en disant : Je vous le dit , Je ne boirai plut de ce fruU de vigne, dont j'ai bu avec vous dans tout ce repas , et dont je roc suis servi pour en faire mon nay,, jusqu' au jour où je le boirai nouveau avec vous dans le royaume de mon Père".
Attendons-nous donc à ce repas étemel, où le pain des anges nous sera donné à découvert ; où nous serons enivrés et transportés de la volupté du Sei-
• Cant. V, I. — ' Pmi', ii, 4. — J Dtul. XII,. V, 7, II, lu. — * Ibid. XXVI, Il , 12, 13. —I Haltb. VIII, II. — * Au*-, xll, 37. —I Ibid. XXII 3ii. — 'Pi. XXXV, a, — * Aw*‘. xxil, 17,
ts. — stiltth. XXVI , 2».
Tll
gneur, et des ravissantes délices de son amour. Le festin de Notre-Seigneur en était l’image : et pour imiter son exemple , c'était aussi dans des festins que les premiers chrétiens célébraient l'eucharistie : comme saint Paul le (ait bien voir dans la première Ëpltre aux Corinthiens'. Le festin de l'eucharistie conserva toujours cette forme primitive, jusqu'à ce que les abus la firent changer ; mais elle n'en a pas moins pour cela la force d'un banquet d'union et de société entre les frères , et d’es^rance pour le repas éternel de Dieu.
Fréquentons donc ce sacré repas de l’eucharistie , et vivons en union avec nos frères ; fréquentons-le , et nourrissons-nous de l'espérance de la joie céleste : mangeons ce pain qui soutient l'Iiomme : buvons ce vin qui lui doit réjouir le coeur ; et disons avec on saint transport ; Ha ! que mon calice enivrant est exquis ’ !
Jésus-Christ a’est servi de pain et de vin pour nous donner son corps et ton sang , afin de donner à l'eucharistie le caractère de force et de soutien , et le caractère de joie et de transport ; et afin aussi de nous apprendre , par la figure de ces choses qui font notre aliment ordinaire , que nous devions tous les jours non-seulement soutenir, mais encore échauffer notre cœur; non-seulement nous fortifier, mais encore nous enivrer avec lui, et boire à longs traits dès cette vie l'amour qui nous rendra heureux dans l'éternité.
un* JOUR.
L'eucharkite unie par Jésus-Christ au repat Dommuo , «si plus seSBbtable S randenne péijue. Ibid.
On peut encore remarquer un autre dessein , qui a porté Notre-Seigneur à unir ensemble le festin de l'eucharistie , au repas ordinaire ; qui était de la rendre plus semblable à l'ancienne pêque, qui faisait aussi partie du repas commun. Il y avait cette différence, que l'ancienne pique ne se faisait qu'une fois l’année; mais maintenant , chaque jour on célèbre la nouvelle pique : tous les jours des chrétiens sont une fête : leur vie est une éternelle solennité ; ils doivent aussi toujours être en joie , comme saint Paul le leur dit sans cesse : et c'est par là qu’ils sont initiés à la joie et à la gloire éternelle.
L'année signifiait aux Juifs l'éternité tout entière et Tuniversalité des siècles. Mais maintenant chaque jour nous la signifie : nous sommes plus proches qu’eux de l'éternité, et l'idée nous en doit être plus présente.
La pêque se célébrait une seule fois ; l'entrée du souverain pontife dans le sanctuaire une seule fois : tout cela pour figurer qu'en effet il n'y a qu'une seule pàque, qui est celle de Jésus-CIirist. (Üir s'il y a aussi une pêque et un passage pour nous , c'est en lui ; et il faut qu'il passe dans sa gloire tout eomplet , c'est-à-dire le corps et les membres. Il n’y a non plus qu’une seule entrée du même Jésus , souverain pontife, dans le ciel 7; lorsqu’il y entre pour nous et pour lui , et qu'il nous y va préparer la
‘ i. for. XI. 211, -il Pt xcq. 34. — * i*4. XXU , S. — * tisbr. VI, 10, -20; IX, 7, II, 14
ri» MÉDITATIOîtS SUR L’ÉVANGILE.
place. Il ne passe donc qu'une fois, il n'entre qu’une fois dans ie sanctuaire à ne regarder que sa personne; mais dans set memkres il passe tous les jours au ciel : tous les jours il entre dans le sanctuaire : et l'eucharistie célébrée tous les jours, tous les jours nous représente ce mystère. Passons donc tous les jours à Dieu : passons en Jésus-Christ de plus en plus; que sa rie paraisse toujours de plus en plus dans la nôtre , par l’imitation des vertus qu'il a pratiquées. Entrons tous les jours dans son sanctuaire : cntrons-y par la foi; courons-y par de saints désirs ; c’est célébrer tous les jours le banquet de Jésus- Christ, comme le doit un chrétien.
LIV' JOUR
L'euchartsUe Jointe sa repas oommon. apprend a aancUfiar tout ce qui sert a nourrir ie corps. Ibid.
Je dirai tout. Seigneur : je me dirai à moiméme, et je dirai à tous ceux è qui je destine cet écrit : et je le destine à tous ceux que vous avez mis spécialement à ma garde , selon que Je les croirai disposés à en profiter, et à tous ceux à qui vous permettrez qu'il tombe entre les mains ; je leur dirai, mon Sauveur, tout ce que vous me mettrez dans l’esprit sur vos saints mystères , dans votre sainte parole. Je vois encore une autre raison qui vous a porté è unir l’eucharistie au repas commun ; vous vouliez sanctifier toute notre vie, dans l’action qui l'entretient et la fait durer ; vous vouliez que la nourriture corporelle filt aecompagnée de la spirituelle, afin que nous apprissions à faire tout en esprit, même les choses qui devaient servir à sustenter notre corps. Nous ne devons nourrir ce corps , que pour être un digne instrument à l’esprit : nous devions prendre le manger et le boire dans cet esprit. L’eucharistie, prise devant le repas, devait être un tempérament salutaire au plaisir des sens, de peur que nous ne nous y laissassions emporter, et qu’il ne prit le dessus. Mais encore que l’Église , è qui Jésus-Christ a laissé la dispensation de ses mystères , dans la suite ait séparé, et très-sagement , ce que Jésus-Christ semblait avoir uni , et qu’elle célèbre l’eucharistie hors du repas ordinaire ; le dessein de Jésus-Christ n’est pas anéanti ; l'instruction qu’il nous a donnée subsiste toujours. Quand nous faisons nos repas , nous devons toujours nous souvenir que, selon l’institution primitive de l'eucharistie , elle devait les accompagner ; que Jésus-Christ Ta fait ainsi; que l’Église l’observait ainsi sous les apôtres : qu’alors donc on voulait apprendre aux rhrétiens que toutes leurs actions , et même les plus communes, devaient être faites saintement. Cette instruction subsiste toujours. En mangeant et en buvant , songeons à ce boire et à ce manger spirituel de la table de Notre-Seigneur : ayons l’esprit appliqué aux choses célestes : n’en quittons point la pensée durant nos repas. Si nous ne pouvons pas les accompagner de saintes lectures, comme on le fait dans les maisons spécialement consacrées à Dieu , accompagnons-les de saints discours, du moins de saintes pensées. Ne nous livrons pas aux sens, ni ,à ce corps misérable qu'il serait honteux d'engraisser
et de nourrir, si on ne le nourrissait comme le'ministre et le serviteur de l’esprit. Car autrement nous nourrir, ce n'est que travailler pour la mort , lui engraisser sa proie, et aux vers leur pôture. Nourrissons-nous avec règle, et, comme disait un ancien , mangeons autant qu'ii est nécessaire pour noussustenter; buvons autant qu’il convient è des personnes pudiques, qui ne veulent pas irriter les désirs sensuels. Enfin, quoi que nous fassions; toit que nous buvions , soit que nous mangions , soit qvf nous fassions quelque autre chose par rapport au corps, faitons-le pour la gloire de Dieu, et au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ , rendantgraces par lui à Dieu le Père ■.
U royaume de Dieu n'est pas boire, ni manger; mais justice et paix, et Joie dans te Saint-Dsprit ».
LV JOUR
Pouvoir donne à rggltse de ehenaer ce qui n'eat pas de 1 essence de I losUlatlon divine. La oommaatuo sous nos espèce suUaante et partalle. Ibid.
Que Jésus-Christ a donné un grand pouvoir è son ^liSe dans la dispensation de ses mystères! Il a institué l’eucharistie dans un festin, dans un souper, sur le soir : et cela faisait k son mystère, et à notre instruction. Et néanmoins il a permis è son Église de séparer ce qu’il avait mis ensemble , encore que ses apôtres aussi eussent suivi religieusement celte institution. Et non-seulement l'Eglise a cessé de faire ce que Jésus-Christ avait fait, et les apôtres suivi : mais encore elle a pris la liberté d’interdire sévèrement cette pratique. C’est étant à table, et au milieu d’un repas, et y mangeant d'autres viandes, que Jésus-Christ a commandé à ses apôtres de recevoir reucharistie; et l’Église a bien osé le défendre, et faire une loi inviolable de communier à jeun. L’eucharistie, qui par son institution était un souper, n’en est plus un : on la prend le matin : on la prend avant toute autre viande : on la prend séparément du repas vulgaire; et il n’est plus permis de la prendre comme Jésus-Christ l’a donnée, comme les apôtres l'ont reçue.
On veut dire que c’est que tout cela n’appartenait pas à l’essence de l’institution du Sauveur. Mais ie Sauveur a-t-il voulu laisser aux hommes à distinguer par leur propre sens ce qui était de la substance de son institution, d'avec ce qui n'en était pas.» N’a-t-il pas voulu au contraire leur faire voir qu'ii ieur laissait son Église, pour être une fidèle interprète de ses volontés, et une sdre dispensatrice de ses sacrements?
Quand donc on veut s’imaginer qu'en ne recevant qu’une espèce on ne reçoit qu'une cène et une communion imparfaite, c’est qu'on n’entend pas que c’est l’Église qui sait le secret de Jésus-Christ ; qui sait ce qui appartient essentiellement a son institution, ce qui doit être donné à chacun, ce qui doit être dispensé diversement, selon les temps et les conjonctures différentes.
Vous vous étonnez qu'on sépare ce que Jésus ' I. Cor. X. II. Colou. ni, 17. — » ttom. *iv, 17.
MÉDITATIONS SUR L’ÉVANGILE
Christ a mis ensemble, cl qu’on donne le corps à niiinger, sans donner en même temps le sang à boire. Étonnez-vous donc aussi, de ce que la cène sacrée est séparée du souper commun. Mais plutôt ne vous étonnez jamais de ce que l’Église fait. Instruite par le Saint-Esprit et par la tradition de tous les siècles, elle sait ce que Jésus-Christ a voulu faire; et que ce qu'il a séparé par une représentation mystique, ne laisse pas d’étre uni non-seulement en vertu, mais encore en substance. Il est vrai; il a fallu, pour la parfaite représentation de sa mort, que son corps pardt séparé d'avec son sang, et qu’on les prit chacun à part : mais elle sait en même temps que la vertu du corps livré , n’est pas autre que la vertu du sang répandu ; et que non-seulement la vertu, mais encore la subsunce même de l’un et de l’autre, après sa résurrection , sont inséparables.
Elle laisse donc ce corps et ce sang dans cette séparation mystique. Mais au fond elle sait bien , quelque partie que l’on prenne, qu’on reçoit la vertu du tout. Il ne faut que voir comment Jésus- Clirist a célébré la cène. Car les évangélistes ont marqué distinctement, qu’il en a donné les deux parties avec quelque distance l’une de l’autre, puisqu’il a donné le corps pendant le souper, selon saint Matthieu • ; et le calice du sang après le souper, selon saint Luc et saint Paul •. Et non content d’avoir comme séparé ces deux actions par ce caractère , il a voulu montrer que chaque partie de son action était complète en elle-même ; puisqu'il dit après chacune, comme saint Paul le marque expressément : Faites ceci en mémoire de moi >. Ainsi, quelque partie que je prenne, je célèbre la mémoire de la mort de Jésus-Christ; je m’en applique la vertu tout entière; je m’incorpore à Jésus-Christ. Car ne lui suis-je pas incorporé en prenant son corps ? N’est-ce pas par là que je suis fait os de ses os , et chair de sa chair, et une même chair avec lui ^ , ainsi que nous avons vu f Que me faut-il davantage pour accomplir l’œuvre do mon salut , surtout en mangeant ce corps comme le pain descendu du ciel , c’est-à-dire comme le corps d’un Dieu, comme un corps uni à la vie même , et rempli pour moi de l’esprit qui me viviOe? N’ai-je pas en même temps reçu et son corps et son esprit ? Ce qui reste me peut bien donner une plus entière expression de la mort de Jésus-Clirist ; mais j’en ai toute la vertu dans le corps seul. Et je ne m'étonne pas si saint Paul a dit que quiconque mange ce pain ou boit celle coupe indignement, est coupable du corps et du sang ^ : Oui, dit-il, et il le dit très-distinctement, quiconque reçoit indignement l’un ou l'autre est coupable de tous les deux : et par la même raison , qui participe dignement à l’un des deux honore tous les deux ensemble , et en reçoit le fruit et la sainteté ; parce qu’il n’y a dans l’un et dans l’autre qu’une seule et même vertu , une seule et indivisible sainteté. Ainsi qui reçoit
' afa«a. XVVI.Î6; Vnrr. XIV. 22. — ’inr. XXII.20; I. Cor.