LX.VXIII' JOUR
Dieu seul oous suffit. Joan. xiv, 8.
Montrez-nous votre Père, et il nous suffit Dieu seul nous suffit ; et il ne faut que le voir pour le posséder, parce qu'en le voyant , on voit tout te bien t, comme fi l'explique lui-même à Moi’se : on voit donc tout co qui peut attirer l'amour : on l'aime sans bornes; et tout cela, c'est le posséder. Disons donc de tout notre coeur avec saint Philippe : Seigneur, montrez-nous votre Pire , et il twus suffit : \\s\ seul peut remplir tout notre vide, remplir tous nos besoins , contenter éternellement tous nos désirs , nous rendre heureux.
Vidons donc notre coeur de toute autre chose ; car si le Père seul nous suffit , nous n’avons pas besoin des biens que nos sens godtent par eu.xincines, encore moins des richesses qui sont hors de nous', encore moins des honneurs qui ne eonsistent qu’en opinion. Nous n’avons pas même besoin de cette vie mortelle : encore moins avons-nous
bc.soin de tout ce qui est nécessaire pour la conserver; nous n'avons besoin que de Dieu , il nous suffit ; en le possédant nous sommes contents.
Que cette parole de saint Philippe est courageuse! Pour la dire en vérité, il faut aussi pouvoir dire avec les apôtres ; Seigneur , nous avons tout quilté pour vous suivre'. Il faut du moins tout quitter par affection, par désir, par résolution; je dis par une invincible résolution de ne s'attacher à rien, de ne chercher de soutien en rien qu'en Dieu seul. Alors on peut dire avec saint Philippe : Montrez-nous te Pire, et U nous suffit : tout est content. Heureux ceux qui poussent à bout ce désir, qui le poussent jusqu'au dernier, actuel et parfait renoncement! .Mais qu'ils ne se laissent donc rien; qu’ils ne disent pas : Ce peu i quoi je m'attache encore, n’est rien. Ne connaissezvous pas le génie et la nature du cœur humain? pour peu qu’on lui laisse, il s’y ramasse tout entier, et y réunit tout son désir. Arrachez tout , rompez tout, ne tenez à rien. Heureux, encore un coup, ceui à qui il est donné de pousser à bout ce désir, de le pousser jusqu'à l’effet! Mais il y a obligation pour tous les chrétiens de le pousser à bout, du moins dans le cœur, en vérité, sous les yeux de Dieu; d’avoir du bien comme n’en ayant pas, d'être marié comme no l'étant pas, d'user de ce monde comme n'en usant pas, mais comme n'en étant pas, mais comme n’y étant pas. C’est à ce vrai bien qu’il nous faut tendre ; et nous ne sommes pas clirétieni, si nous ne disons sincèrement arec saint Philippe : Montrez-nous le Pire , et il nous suffit.
C’est donc le fond de la foi qui dit cette parole; c'est en quelque façon le fond même de la nature. Car il y a un fond dans la nature qui sent qu'elle a besoin de posséder Dieu ; et que lui seul étant capable de la rassasier, elle ne peut que s’inquiéter et se tourmenter elle-même loin de lui. Quand donc, au milieu des autres biens, nous sentons « vide inévitable, et que quelque chose nous dit que nous sommes malheureux ; c’est le fond de la nature qui crie en quelque façon : Montrez-nous le Pire, et il nous suffit. Mais que sert au malade de désirrr la santé, pendant que tous les remèdes lui manquent, et que souvent même il a la mort dans le sein , sans le sentir ? Tel est l'état de toute la nature humaine. L'homme abandonné à lui-même ne sait que faire, ni que devenir. Ses plaisirs l'emportent, et ces mêmes plaisirs le tuent; il se tue par autant de coups, que l'attrait des sens lui fait commettre de péchés; ut il ne tue pas seulement son âme par son intempérance, il donne la mort au corps qu'il veut flatter ; tant il est aveugle, tant il sait peu ce qu’il lui faut! L'homme, depuis le péché, est né pour être malheureux. Il est malheureux par toutes les infirmités du corps, où il met son bonheur. Combien plus est-il malheureux par un si grand amas d'erreurs , de dérèglements , d'inclination.s vicieuses, qui sont les maladies et la mort de l’âme! Quelle malheureuse séduction règne en
' VIT, 7. — ’ tbiit. 8. — t Itud. — ' Eroct. xxxm, IV.
' Stalth. XIX. S7-
MÉDITATIONS SUR L’ÉVANGILE
nous! Nous ne savons pas même désirer, ni demander ce quMI nous faut. Saint Philippe nous apprend tout, eu disant : SfigneuTy montrez’nowt votre Père, et U nous suffit. Car il se réduit à la chose que JésuS'Christ nous a enseigné être la seule nécessaire. Seigneur, vous êtes la voie; je viens à vous pour me retrouver moi-même, et dire enfin a>ec votre apôtre : Montre^^us te Pere , et il mus sujfit.
LXXXIV' JOUR
C est dans te PSre qu'oo soit le Fils. Jttan, &1T. ».
Comme il ne nous parait point dans tout l'Évangile de demande plus haute que celle de saint Pliiilppe, il n'y a aussi rien de plus haut que la réponse de notre Seigneur. Nous avons vu que saint Philippe avait bien connu deui choses : l'une, que pour être heureux , c’était assez de voir le Père ; l’autre, que c'était au Fils à nous le montrer. Le Fils lui va donc apprendre ce que c'est que voir le Père , et que c’est dans le Fils même qu’on le voit.
Remarquez avant toutes choses cette espèce d'étonnement, avec lequel le Sauveur parle ; // ÿ a si ionglemps que je suis avec vous, et vous ne me connaissez pas? Philippe qui me voit, voit mon Père'. Je ne parle pas de celui qui me voit seulement des yeux du corps ; celui-là, en me voyant, ne me voit point. Car si celui qui regarde l'homme par ces yeux mortels, n’en voit que le dehors, et, pour ainsi parler que l'écorce; combien est-on éloigné de voir le Fils de Dieu, quand on n'apporte que les yeux du corps à cette vue ! Les apdti^ avaient passé beaucoup au delà , puisqu'ils avaient cru et confessé par la bouche de saint Pierre, qu'il était le Christ, le Fils du Dieu rivant ■ : et le même apôtre lui avait encore dit au nom de tous : Nous avons cru, et nous avons connu que vous êtes le Christ , le Fils de Dieu
Ils l'avaient donc connu , et ils avaient en même temps connu son Père, puisqu'ils avaient très-distinctement et très-véritablement connu de qui il était Gis.
Cependant iis ii'riaient pas encore conleiils, et ils avaient raison; parce que, comme ils n'avaient pas encore connu parfaitement Jésus-Christ, ils n'avaient pas encore parfaitement connu son Père. F.t c'est pourquoi il leur avait dit ; Si nous m'aviez connu*; leur faisant entendre qu'ils ne l'avaient pas encore parfaitement connu, et que c'était la raison pourquoi ils ne eonnaissaient pas encure parfaitement son Père; et c’est pour expliquera fond cette vérité, qu’il dit maintenant : Çui me voit, voit mon Père.
Ily aunecertainemanièrc de me voir qui ne laisse plus rien à désirer, parce que celui qui me voit de cette sorte , c'est-à-dire celui qui me voit à découvert et tel que je suis, il voit mon Père. Je suis moiméme par mon fonds et par ma naissance, la manil'es-
' Jam. XIV, ». — > Hait, xvi, le. — > Jn„a. vi, 70. — * Joan. XVI, 7, B.
tation de mon Père; parce que Je suis son image vivante, l’éclat de sa gloire , l'empreinte, l'expression de sa substance. Prenez donc garde , Philippe; ne souhaitez pas de voir mon Père, comme si mon Père était quelque chose hors de moi : c’est en moi qu’il le faut voir : c'est en lui aussi qu'on me voit. Ne croyez-vous pas que Je suis dans mon Père, et mon Père dans moi '? Quand donc on le voit, on me voit dans mon principe ; et quand on me voit, 011 le voit dans son image, dans son expression, dans son éclat, dans le rejaillissement de sa gloire ; et la vue du Père et du Fils est inséparable. Prenez donc garde, Philippe, que vous n'ayez pas encore entendu ce que c'est que de voir mon Père : vous l’entendrez parfaitement , lorsque vous entendrez que qui me voit le voit aussi , et que qui le voit me voit en même temps : et à mesure qu’on croit en la connaissance de l'un, on croit aussi en celle de l'autre.
Il venait de dire : Si vous me connaissiez , vous connallriez aussi mon Père : et tous le connallri z bientôt, et vous l'avez vu •. Car il faut toujours revenir à celte parole, comme au principe d'où naît tout ce qui suit, fous le connaîtrez : vous ne le connaissez donc pas encore parfaitement. ! ous Pavez vu néanmoins ; mais vous l’avez vu imparfaitement. Viendra le temps que vous le verrez à découvert ; et ce sera dans ce même tempsque je me manifesterai moi-même à vous. Celui qui m'aime, ditil, il sera aimé de mon Père, et Je P aimerai, et Je. me manifesterai moi-mème à lui ' : je me découvrirai tout entier ; et en me montrant à lui à découvert, en même temps je lui montrerai mon Père.
Quand sera-ce, ô Seigneur ! que vous m'admettrez à ce secret , à cette vue intime et parfaite de votre Père et de vous? Quand vous verrai-je, ô Père et Fils! ô Fils et Père? Quand verrai-je votre parfaite unité, et la manière admirable dont vous demeurez l'un dans l'autre, lui en vous, et vous en lui? Quand vous verrai-je, ô Dieu, qui sortez de Dieu, et qui demeurez en Dieu! ô Dieu Fils de Dieu? Ce n'est pas assez de vous prier de me montrer votre Père, si je n'entends en même temps que montrer le Fils , c'est montrer le Père ; que montrer le Père , c'est montrer le Fils ; qu'on les doit aimer du même amour, et les voir d'une même vue. O Père, je serai heureux, quand je verrai votre face! Mais votre face, votre manifestation , c’est votre Fils ; c’est le miroir sans lâche de cofre incompréhensible majesté, de votre beauté immortelle: PImagede votrebontéi>ar/aite : la douce vapeur, l'émanation de votre clarté, et l'éclat de votre éternelle lumière* : en un mot, votre pensée, votre conception, la parole substantielle et intérieure par laquelle vous exprimez tout ce que vous êtes : parfaitement et exactement un autre vous-même : qui sort sans diminution, sans interruption , sans retranchement du fond de votre substance. Je me perds, je crois, j’adore; j’espèrf voir; je le désire : c’est là ma vie.
• XVI, II. — ■ IbiU. 7. — » Ibid. SI. — • Sa». v,i
i sa.
méditations sur L’ÉVANGILE.
lAXW JOUR.
Le Père est ëSDS If FiU, rt te Fils dai*n le Pure. Joan.