SUR LA RÉCONCILIATION
paraclet , c'est-a-dire, consolateur, a-t-il lui-même besoin de consolateur? que s'il n’a pas besoin de consolateur, comment est-ce que l’apôtre nous le représente priant et gémissant avec des gémissements incroyables? C'est que c’est lui qui fait en nous nos prières; c’est lui qui enflamme nos espéranees ; c’est lui qui nous inspire les chastes désirs; c'est lui qui forme en nos cœurs ces pieux et salutaires gémissements qui attirent sur nous la miséricorde divine. Nous retirons ce bonheur de notre propre misère, que, ne pouvant prier par nous-mêmes, le Saint-Esprit daigne prier en nous , et forme lui-mêmenosoraisons en nos âmes. De là vient que le grand Tertullien parlant des prières des chrétiens : • Nous offrons à Dieu , dit- ■ il , une oraison qui vient d’une conscience inno-
• cente, et d'une chair pudique, et du Saint-
> Esprit , > de camepudica, de anima innocenti, de Spiriltt sancio pro/ectam Ce serait peu que la conscience pure et que la chair pudique, s’il n’y ajoutait pour comble de perfection : qu’elle vient de l’Esprit de Dieu.
En effet, nos oraisons, ce sont des parfums; et les parfums ne peuvent monter au ciel , si une cltaleur pénétrante ne les tourne en vapeur subtile , et ne les porte elle-même par sa vigueur. Ainsi nos oraisons seraient trop pesantes et trop terrestres, venant de personnes si sensuelles, si cc feu divin, je veux dire le Saint-Esprit, ne les purifiait et ne les devait. Le Suint-I^prit est le sceau de Dieu , qui étant appliqué à nos oraisons , les rend agréables a sa majesté ; car c’est une chose assurée : que nous ne pouvons prier, sinon par Notre-Seigneur Jésus-Christ; il n’y a point d’autre nom. D’ailleurs il n’est pas moins vrai que - nous ne
• pouvons pas même nommer le Seigneur Jésus,
> sinon dans le Saint-Esprit ' ; • et si noos ne pouvons nommer Jésus, à plus forte raison prier au nom de Jésus : donc nos prières sont nulles, si elles ne naissent du Saint-Esprit.
Examinons maintenant quel est cet Esprit. C’est lui qui est appelé « le Dieu de charité ‘ ; » c’est lui qui lie le Père et le Fils, dont il est le baiser : osculum Patris et Fi/ii*. C'est lui qui se répandant sur les hommes , les lie et les attache à Dieu par un nœnd sacré : c’est lui qui nous lie les uns avec les autres ; c’est lui qui , par une opération vlvitlante , nous fait frères et membres du même corps. Que si c’est cet Esprit qui opère en nos âmes la charité ; celui-là ne prie pas par le Saint-Esprit, qui a rompu l'union fraternelle, et
' /ipohÿ. n" 30.
* I. Cor. XII, 4.
* Jonn. IT, H, 10.
‘ 5. Brrnard. de divers. Sermon. lxxXIX , n" I , t. I , coJ. lî'ifi. In Confie. \iti, ibid. col. I2R.S, I3«6.
qui ne prie pas en paix et en charité. Et toi qui cmpolsunucs ton cœur par des inimitiés irréconciliables, n’as-tu rien à demander à Dieu? et si tu le veux demander, ne faut-il pas que tu le demandes par l’esprit du christianisme? et ne sais-tu pas que l’esprit du christiauisme est le Saint-Esprit? D’ailleurs, ignores-tu que le Saint- Esprit n'agit et n’opère que par charité? Que si tu méprises la charité , tu ne veux donc pas prier par le Saint-Esprit? et si tu ne veux pas prier par le Saint-Esprit, au nom de qui prieras-tu? par quelle autorité te présenteras-tu à la Majesté divine? sera-ce par tes propres mérites? mais tes propres mérites , c’est la damnation et i’enfer. Choisiras- tu quelque autre patron, qui par son propre crédit , te rende l’accès favorable au Père? Nesois-tu pas que > tu ne peux aborder au trône de
• la miséricorde , sinon parNotre-Seigneur Jésus- « Christ ' ; et que tu ne peux pas même nommer « le Seigneur Jésus, sinon dans le Saint-Esprit’ ?■ Quiconque pense invoquer Dieu en un autre nom qu’en celui de Notre-Seigneur Jésus-Christ, sa prière lui tourne à damnation. « Le Père, dit on
• ancien , n’écoute pas volontiers les prières que le « Fils n’a point dictées : car le Père connatt les ■ sèntiments et les paroles de son Fils ; il ne sau-
• rait recevoir ce que la présomption de l’esprit « humain aurait pu inventer, mais uniquement
• ce que la sagesse de son Christ lui aura exposé: • IVec Pater libenter exaudit orationem quant Filiwt non dictavit cognoseit enim Pater Filii sut sensus et verba; nee suseipit quœ usurpalio Humana excogitavit, sed quee sapientia CHrisIi exposait
Prions donc en charité , chères sœurs , puisque nous prions par le Saint-Esprit : prions avec nos frères , prions pour nos frères ; et quoiipi’its veuillent rompre avec nous , gardons-leur toujours un cœur fraternel , par la grâce du Saint-Esprit. Songeons que Notre-Seigneur Jésus ne noos n pas, si je l’ose dire, enseigné à prier en particulier; il nous a appris à prier en corps. • Notre Père, « qui êtes aux deux * , • disons-nous : cette prière se fait au nom de plusieurs : nous devons croire , quand nous prions de la sorte , que toute la société de nos frères prie avec nous. C’est de quoi se glorifiaient les premiers fidèles ; • Nous venons, “ disait Tertullien , à Dieu comme en troupe : • Quasi manu facta ambimus ; • cette force , cette « violence que nous lui faisons , lui est agréable : • Aœc vis Deo grata est *. Voyez , mes sœurs , que
’ Hebr. IV, 18.
* 1. Cor. XII, 3.
* Oper. imper/cct. in MaUk. Hom. XIV, inl. O/ter. S. Chrysost. t. VI , p. 79.
* .MaUh. VI , 9.
AVEC NOS FRÉRF.S.
les prières des frères , c'est-h-diro , les prières de la charité et de l'unité , forcent Dieu à nous accorder nos demandes. Écoutez ce qui est dit dans les Actes ; « Tous ensemble unanimement, ils le- • verent la voi.xà Dieu ' . • Et quel fut l'événement de cette prière? • Le lieu ou ils étaient assemblés > trembla , etils furent remplisdu Saint-Esprit » Voilà Dieu forcé par in prière des frères; parce qu'ils prient ensemble, il est comme contraint de donnerun signe visible que cette prière lui plaît: Hœc vis Dro grata est. Nous nous plaignons quelquefois que nos prières ne sont pas exaucées : voulons-nous forcer Dieu, chrétiens; unissonsnous, et prions ensemble.
Mois, quand je parle de prier ensemble, songeons que ce qui nous assenible, ce n'est pas ce que nous sommes enclos dans les murailles du même temple , ni ce que nous avons tous les yeux arrêtes sur le même autel. Non , non , nous avons des liens plus étroits : ce qui nous associe, c'est lacharitc. Chrétiens, si vous avez quelque haine, considérez celui que vous haïssez : voulez-vous prier avec lui? si vous ne le voulez pas, vous ne voulez pas prier en Adèle; car prier eu Adèle, c'est prier par le Saint-Esprit ; et comme c'est le même Esprit qui est en nous tous , comme c'est loi qui nous associe, il faut que nous priions en société. Que si vous voulez bien prier avec lui , commentest-eeque vous le haïssez ? N’avons-nous pas prouvé clairement que c'est la charité qui nous met ensemble? Sans elle, il n’y a point de concorde ; sans elie , il n'y a point d'unité : vous ne pouvez donc prier avec vos frères que par charité; et si vous les haïssez, comment priez-vous en charité avec enx ?
Vous me direz peut-être que votre haine est restreinte à un seul , et que vous aimez cordialement tous les autres. Mais considérez que la charité n’a point de réserve : comme elle vient du Saint- Esprit, qui se plaît à se répandre sur tous les Adèles ; aussi la charité , comme étant une onction divine , s'étend abondamment , et se communique avec une grande profusion. Quand il n'y aurait qu'un chaînon brise, la charité est entièrement désunie, et la communication est interrompue. Vivons donc en cbaritéavec tous, aAn du prier en charité avec tous : croyons que c’est cette charité qui force Dieu d'accorder les grâces; et que si elle ne nous introduit près de lui, il est inaccessible et inexorable.
Mais ce n'est pas assez de prier avec tous nos frères, il faut encore prier Dieu pour tous nos frères : la forme nous en est donnée par l’Oraison dominicale, en laquelle nous ne demandons
■ ,rw. ir, ii.
■ /frirf. ai.
rien pour nous seuls ; mais nous prions généralement pour les nécessités de tous les Adeles. En vain prierions-nous ovec eux , si nous ne priions ainsi pour eux : car de même que nous ne pouvons exclure personne de notre charité, aussi ne nous est-il pas permis de les exclure de nos prières. C'est pourquoi l’apêtre Saint Paul, dans sa première à Timothée, recommande > que l'on
• fasse à Dieu des supplications et des prières,
« des demandes et des aetions de grâce pour tous « les hommes, pour les rois, et pour tous ceux « qui sont élevés en dignité, > pro regibus et omnibus gui ia suhlimitate sunt : pour toutes les conditions et tous les états ; «car, ajoute-t-il ,
• cela est bon et agréable à Dieu notre Sauveur, • hoc enim bonum est et acceptum eoram Salvatore nostro Oeo •. Que si Dieu a une si grande bonté que d’admettre généralement tous les hommes à la participation de ses grâces, s'il embrasse si volontiers tous ceux qui se présentent à lui; quelle témérité nous serait-ce de rejeter de la communion de nos prières ceux que Dieu reçoit à la possession de ses biens !
Il n'est point de pareille insolence, que lorsqu'un serviteur se mêle de restreindre à sa fantaisie les libéralités de son maître : et comment est-ce que vous observez ce que vous demandez à Dieu tous les Jours, > que sa sainte volonté
• soit faite ' ? > cor puisque sa volonté est de bien faire généralement à tons les hommes, si vous priez qu'elle soit accomplie, vous demandez par conséquent que tous ies hommes soient participants de ses dons. Il est donc nécessaire que nous priions Dieu pour toute la société des hommes, et partlcnlièrement pour tous ceux qui sont déjà assemblés dans l'Église , parmi icsquels le Fils de Dieu veut que vous compreniez tous vos ennemis et tons ceux qui vous persécutent : Orate pm perseguentibus vos Que si vous priez pour eux , ils ne peuvent plus être vos ennemis ; et s'iis sont vos ennemis, vous ne pouvez prier pour eux comme il faut. Ceux-là ne peuvent pas être vos ennemis, auxquels vous désirez du bien de tout votre creur; et ceux pour qui vous priez, vous
: leur désirez du bien de tout votre cteur.
Certainement puisque vous priez Dieu qui est si bon et si bienfaisant , ce n'est que pour en obtenir quelque bien ; et comme la prière n’est pas prière , si elle ne se fait de toutes les forces de l'âme, vous demandez à Dieu, avec ardeur, qu’il fasse du bien à ceux pour lesquels vous lui présentez vos prières. Encore si cette demande se devait faire devant les hommes , vous pour-
■ t. Tint. Il, a, .1.
■ Mallh. Tl, 10.
■ Ibid. T , 44.