A L ÉGARD DES PÉCHEURS
si tragique, vous serez contraints d'avouer qu'il n'y a rien de plus terrible que de tomber en scs mains, quand sa bonté, surmontée par la multitude des crimes, est devenue implacable ; pour cela, je toucherai seulement les principales circonstances.
Jérusalem , demeure de tant de rois , qui , dans le temps qu'elle fut ruinée, était sans difficulté la plus ancienne ville du monde , et le pouvait disputer en beauté avec celles qui étaient les plus renommées dans tout l'Orient; pendant deux mille et environ deux cents ans qui ont mesuré sa durée, a certainement éprouvé beaucoup de différentes fortunes : mais nous pouvons toutefois assurer que, tandis qu’elle est demeurée dans l'observance de la loi de Dieu, elle était la plus paisibleet la plus heureuse ville du monde. Mais déjà il y avait longtemps qu'elle se rendait de plus en plus rebelle à ses volontés, qu'elle souillait ses mains par le meurtre de ses saints prophètes, et attirait sur sa tête un déluge de sang Innocent qui grossissait tous les jours; jusqn’a tant que ses iniquités étant montées jusqu'au dernier comble , elles contraignirent enfin la justice divine à en faire un chétiment exemplaire. Comme donc Dieu avait résol u que cette vengeance éclatât par tout l'univers , pour servir à tous les peuples et à tous les âges d'un mémorial étemel, il y voulut employer les premières personnes du monde, je veux dire les Romains, maîtres de la terre et des mers, Vespasien et Tite, que déjà il avait destinés à l'empire du genre humain : tant il est vrai que les plus grands potentats de la terre ne sont, après tout, autre chose que les ministres de ses conseils !
Et afin que vous ne croyiez pas que ce débordement de l'armée romaine dans la Judée soit plutôt arrivé par un événement fortuit , que par un ordre exprès de la Providence divine, écoutez la menace qu'il en fait à son peuple par la bouche de son serviteur Moïse ; c'est-à-dire , six à sept cents ans avant que ni Jérusalem ni Rome fussent bâties; elle est couchée au Deutéronome. . Israël , dit Moïse, si tu résistes jamais aux vo- . lontés de ton Dieu , Il amènera sur toi , des ex- < trémitésde la terre, une nation inconnue , dont • tu ne pourras entendre la langue'; ■ c'est-àdire, avec laquelle tu n’auras aucune sorte de commerce : ce sont les propres mots de Moïse.
Un mot de réflexion, chrétiens. Les Mèdes, les Perses, les Syriens, dont nous apprenons, par l'histoire, que Jérusalem a subi le joug avant sa dernière ruine, étalent tous peuples de l'Orient, avec lesquels par conséquent elle pouvait entretenir un commerce assez ordinaire : mais pour
les Romains, que de vastes mers, que de longs espaces de terre les en séparaient ! Rome à l'Occident, Jérusalem à son égard jusque dans les confins de l'Orient; c'est ce qu'on appelle proprement les extrémités de la terre. Aussi les Romains s'étaient déjà rendus redoutables par tout le monde, que les Juifs ne les connaissaient encore que par quelques bruits confus de leur grandeur et de leurs victoires. Mais poursuivons notre prophétie.
* Ce peuple viendra fondre sur toi tout ainsi
• qu'uneaigle volante:' In simitiludinemaqnilœ Kolantis. Ne vous semble-t-il pas à ces marques reconnaître le symbole de l'empire romain, qui portait dans ses étendards une aigleaux ailesdéployéesfPassons outre. 'Unenation audacieuse,
• continue Moïse’, • (et y eut-il jamais peuple plus orgueilleux que les Romains, ni qui eût un plus grand mépris pour tous les autres peuples du monde , qu’ils considéraient à leur égard comme des esclaves?) • qui ne respectera point tesvieil-
• lards , et n’aura point de pitié de les enfants. • Ceci me fait souvenir de cette fatale journée dans laquelle les soldats romains étant entrés de force dans la ville de Jérusalem, sans faire aucune distinction de sexe ni d’âge, ies enveloppèrent tous dans un massacre commtin. Qnoi plus? ■ Ce peu- < pie, dit Moïse, t’assiégera dans toutes tes pla-
• ces : • et il parait par l’histoire qu’il n’y en a eu aucune dans la Judée qui n’ait été contrainte de recevoir garnison romaine, et quasi toutes après un long siège. Et enfin • Ils porteront par « terre tes hautes et superbes murailles qui te
• rendaient insolente : ■ Vfslruentur mûri tui firmi atque sublimes, in quibus hahebas Jiduciam ’. Ne dirait-on pas que le prophète a voulu dépeindre ces belles murailles de Jérusalem , ces fortifications si régulières, ces remparts si superbement élevés, « ees tours de si admirable ' structure , qu'il n’y avait rien de semblable 'dans tout l’univers, » selon que le rapporte Josèphe’? et tout cela toutefois fut tellement renversé , qu’au dire du même Josèphe, historien juif, témoin oculaire de toutes ces choses et de celles que j’ai à vous dire , - il n’y resta pas au- . cnn vestige que cette ville eût jamais été *. •
O redoutable fureur de Dieu , qui anéantis tout ce que lu frappes I Mais il fallait accomplir la prophétie de mon Maître, qui assure dans mon évangile, ■ qu’il ne demeurerait pas pierre sur « pierre dans l'enceinte d’une si grande ville : ■
* Deut. XXXVIIts 60.
> Ibid. 6'i.
» Üf Bell. Judaic. lib. T,e*p. IV, n* 9, p. 12». Bd. Otoit.
* l'M. iib. VII , cap. 1,0* I , p. 1226.
Die
■ Ürut. SXVlll, 19.
SUR LA BONTÉ ET LA RIGUEUR DE DIEU
Non relinquent in te lapidem super lapidem •. C’est ce que firent les soldats romains, en exécution des ordres de Dieu : et Tite, leur capitaine et le fils de leur empereur, après avoir mis fin è eelte fameuse expédition, resta toute sa vie tellement étonné des marques de la vengeance divine, qu’ii avait si évidemment découverte dans la suite de cette guerre , que quand on le congratulait d'une conquête si glorieuse : • Non, non,
• disait-il , ce n’est pas moi qui ai dompté les
• Juifs; je n’al fait que prêter mon bras à Dieu ,
• qui était irrité contre eux’. > Parole que J’ai d’autant plus soigneusement remarquée, qu’elie a été prononcée par on empereur infidèie, et qu’elle nous est rapportée par Philostrate , historien profane, dans ia Vie d’Apollonius Thyaneus.
Après cela, chrétiens, nous qui sommes les enfants de Dieu , comment ne serons-nous point effrayés de ses Jugements, qui étonnent Jusqu’à ses ennemis? Mais ce n’est ici que la moindre partie de ce qu’il prépare à ce peuple ; vous allez voir tout à l’heure quelles machines il fait Jouer, quand il veut faire sentir la pesanteur de son bras aux grandes villes et aux nations tout entières; et Dieu veuille que nous n’en voyions pas quelque funeste exemple en nos Jours I Non, non , nation déloyale , ce n’est pas assez , pour te punir, de l’armée des Romains ; non que les Romains, Jel'avoue, ne soientde beaucoup trop forts pour toi; et c'est en vain que tu prétends défendre ta liberté contre ces maîtres du monde. Mais, s'ils sont assez puissants pour te surmonter, il fuut quelque chose de plus pour t’affliger ainsi que tu le mérites : que deux ou trois troupes de Juifs séditieux entrent donc dans Jérusalem, et qu'elle en devienne la proie, afin que tous ensemble ils deviennent la proie des Romains.
O Dieu , quelle fureur I l'ennemi est à leurs portes, et Je vois dans la ville trois ou quatre factions contraires qui se déchirent entre elles, qui toutes déchirent le peuple, se faisant entre elles une guerre ouverte pour l'honneur du commandement ; mais unies toutefois par la société de crimes et de voleries. Figurez-vous dans Jérusalem plus de vingt-deux mille hommes de guerre, gens de carnage et de sang, qui s'étaient aguerris par leurs brigan lages; au reste, si déterminés, qu’on eût dit, rapporte Josèphe’, qu’ils se nourrissaient d’incommodités , et que la famine et la peste leur donnaient de nouvelles forces. Toutefois , messieurs, ne les considérez pas comme des soldats
' Asc. xnt, <4.
* PKitott. Apol. Ti/an. Pit. lib. Tl , cap. ir.
’ Dt BtU. Jwdtiic.Ub. T, cap. viii, n" J, L ii, p. is3s;cap XII, n’ 4, p. ISM; cap. xlll, D* 7, p. IJM.
destinés contre les Romains : ce sont des bourreau x que Dieu a armés les uns contre les autres. Chose incroyable, et néanmoins très-certaine I à peine retournaient-ils d'un assaut soutenu contre les Romains , qu’ils se livraient dans leur ville de plus cruelles batailles : leurs mains n'étaient pas encore essuyées do sang de leurs ennemis , et iis les venaient tremper dans celui de leurs citoyens. Tite les pressait si vivement, qu’à peine pouvaient-ils respirer; et ils se disputaient encore les armes à la main à qui commanderait dans cette ville réduite aux atois, qu’enx-mémes avaient désolée par leurs pilleries, et qui n'était presque pins qu’nn champ couvert de corps morts.
Vous vous étonnez à bon droit de cet aveuglement, dont ils sont encore menacés dans mon vingt-huitième chapitre du Deutéronome : Perçutiam vos amentia et furore mentis ■ : • Je vous • frapperai de folie et d’aliénation d’esprit. • Mais peut-être vous ne remarquez pas que Dieu a laissé tomber les mêmes fléaux sur nos têtes. La France, bêlas I notre commune patrie, agitée depuis si longtemps par une guerre étrangère, achève de se désoler par ses divisions intestines. Encore , parmi les Juifs, tous les deux partis conspiraient à repousser l’ennemi commun, bien loin de vouloir se fortifier par son se4K>urs , ou y entretenir qneiqne inteiligence ; le moindre soupçon en était puni de mort sans rémission. Et nous ,
au contraire AhI fidèles, n’achevons pas;
épargnons un peu notre honte ; songeons plutût aux moyens d'apaiser la Juste colère de Dieu , qui commence à éclater sur nos têtes; aussi bien la suite de mon récit me rappeiie.
Je vous ai fait voir l’ennemi qui les presse su dehors des murailles; vous voyez la division qui les déchire au dedans de leur ville ; voici un ennemi plus cruel qui va porter une guerre fuiieuse au fond des maisons. Cet ennemi dont Je veux parler, c’est la faim , qui, suivie de ses deux satellites, la rage et le désespoir, va mettre aux mains non plus les citoyens contre les citoyens , mais le mari <»ntre la femme et le père contre les enfants; et cela pour quelques vieux restes de pain à demi rongés. Que dis-je pour du pain? ils eussent [été] trop heureux : pour cent ordures qui sont remarquées dans l’histoire , et que Je m'abstiens de nommer par le respect de cette audience: Jusque-là qu’une femme dénaturée, qui avait un enfant dans le berceau ( 6 mères , détournez vos oreilles I ) , eut bien la rage de le massacrer, de le faire bouillir, et de le manger. Action abominable, et qui fait dresser les cheveux, prédite toutefois dans le chapitre du Deutéronome que
' that. XXVIII. S».