A L'EGARD DES PÉCHEURS
J'ai d^à cité tant de fois : • Je te rédairai A une
• telle extrémité de famine , que tu mangeras le
• fruit de ton ventre : • Comedes fructum uleri fui
Et, à la vérité, chrétiens, quand Je fais réflexion sur les diverses calamités qui affligent la vie humaine ; entre toutes les autres la famine me semble être celle qui représente mieux l’état d'une Ame criminelle, et la peine qu'elle mérite. L’Ame , aussi bien que le corps, a sa faim et sa nourriture : cette nourriture, c’est la vérité, c'est on bien permanent et solide , c'est une pure et sincère beauté; et tout cela c'est Dieu même. Gomme donc elle se sent piquée d'un certain appétit qui la rend affamée de quelque bien hors de soi , elle se Jette avec avidité sur l'objet des choses créées qui se présentent à elle , espérant s'en rassasier ; mais ce sont viandes creuses, qui ne sont pas assez fortes , et n’ont pas assez de corps pour la sustenter : au contraire , la retirant de Dieu , qui est sa véritable et solide nourriture, ils la Jettent insensiblem. nt dans une extrême nécessité, et dans une famine désespérée. D’où vient que l'enfant prodigue, si vous y prenez garde, sortant de la maison paternelle, arrive en un pays où il y a une horrible famine*; et le mauvais riche, enseveli dans les flammes , demande et demandera éternellement une goutte d'eau , qu i ne lui serajomais accordée L Cest la véritable punition des damnés , toujours tourmentés d'une faim et d'une suif si enragée, qu'ils se rongent et se consument eux-mêmes dans leur désespoir. Que si vous voulez voir une image de l'état où ils sont , Jetez les yeux sur cette nation réprouvée, enclose dans les murailles de Jérusalem.
Il n’est pas croyable combien il y avait de monde renfermé dans cette ville ; car outre que Jérusalem était déjà fort peuplée, tous les Juifs y étaient accourus de tous cAtés , afin de célébrer la pAque , selon leur coutume. Or chacun sait la religion de ce peuple pour toutes ses cérémonies. Comme donc ils y étaient assemblés des millions entiers; l'armée romaine survint tout à coup et forma le siège , sans que l’on eût le loisir de pourvoir à la subsistance d'un si grand peuple. Ici je ne puis que Je n'interrompe mon discours, pour admirer vos conseils, A éternel Roi des siècles, qui choisissez si bien le temps de surprendre vos ennemis. Ce n'étoit pas seulement les habitants de Jérusalem ; c'était tous les Juifs que vous vouliez chAtier. Voilà donc, pour ainsi dire, toute la nat ion enfermée dans une même prison , com me étant déjà par vous condamnée au dernier sup-
' Deuf. XXTKl, SS,
■ Luc. \r, 14.
’ /b‘d. Xïl, 2t.
plice : et cela dans le temps de PAques, la principale de leurs solennités; pour accomplir cette fameuse prophétie, par laquelle vous leur dénonciez • que vous changeriez leurs fêtes eu deuil : » Conveiiam fetliiHtates vestras in luclum Certes, vous vous êtes souvenu, A grand Dieu, que c'était dans le temps de PAques que leurs pères avaient osé emprisonner le Sauveur : vous leur rendez le change, A Seigneur I et dans le même temps de PAques, vous emprisonnez dans la capitale de leur pays leurs enfants , imitateurs de leur opiniâtreté.
En effet, qui considérera l’état de Jérasalem , et les travaux dont l'empereur Tite fit environner ses murailles ; il la prendra plutAt pour une prison , que pour une ville : car encore que son armée fût de près de soixante mille hommes des meilleurs soldats de la terre , il ne croyait pas pouvoir tellement tenir les passages fermés, que les Juifs, qui savaient tous les détours des chemins, n’échappassent à travers de son camp , ainsi que des loups affamés, pour chercher de la nourriture. Jugez de l’enceinte de la ville, que soixante mille hommes ne peuvent assez environner. Que fait-il? il prend une étrange résolution , et Jusqu’alors inconnue : ce fut de tirer tout autour de Jérusalem une muraille, munie de quantité de forts; et cet ouvrage, qui d’abord paraissait impossible, fut achevé en trois Jours, non sans quelque vertu plus qu'bumaine. Aussi Josèphe remarque « que ■ Je ne sais quelle ardeur céleste saisit tout à coup
• l'esprit des soldats ’ ; > de sorte qu'entreprenant ce grand oeuvre sous les auspices de Dieu , ils en imitèrent la promptitude.
Voilà, voilà, chrétiens, la prophétie de mon évangile accomplie de point en point. Te voilà assiégée de tes ennemis, çomme mon Maître to l’a prédit quarante ans auparavant? « O Jérusa- « lem, te. voilàpresséede touscAtés;ils t'ont min
• à l’étroit, ils t'ont environnée de remparts et
• de forts^ : > ce sont les mots de mon texte ; et y a-t-il une seule parole qui ne semble y avoir été mise pour dépeindre cette circonvallation , non de lignes, mais de murailles? Depuis ce temps, quels discours pourraient vous dépeindre leur faim enragée, leur fureur et leur désespoir; et la prodigieuse quantité de morts qui gisaient dans leurs rues sans espérance de sépultures , exhalant de leurs corps pourris le veniu, la peste et la mort?
Cependant , A aveuglement I ces peuples insensés, qui voyaient accompliràleursyeux tant d’illustres prophéties tirées de leurs propres livres,
' ,4mnt. VIII, in.
* I)< ffetl. Judaic lib. V,CAp. Xll, D*3,p. IMI*
Luc. Xl^y43.
SUR LA BONTÉ ET LA RIGUEUR DE DIEU
écootalent encore un tas de devins qui leur promettaient l’empire du monde : comme i’endurci Pharaon , qui , voyant ies grands prodiges que ia main de Dieu opérait par ia main de Moïse et d’Aaron ses ministres, avait encore recours aux iliusions de ses enchanteurs' . Ainsi Dieu a accoutumé de se venger de ses ennemis : ils refusent de solides espérances; il les laisse séduire par mille folles prétentions : ils s’obstinent âne vouloir point recevoir ses inspirations; il leur pervertit le sens, il Ica abandonne à leurs conseilsfurieux ; ils s’endurcissent contre lut; « le ciel après cela • devient de fer sur leur tête : • Dabo vobis cœlum , desupersicut ferrum ■ ; il ne leur envoie plus aucune influence de grâce.
Ce fut cet endurcissement qui fit opiniâtrer les Juifs contre les Romains, contre la peste, contre la famine, contre Dieu qui leur faisait la guerre si | ouvertement; cet endurcissement, dis-je, les fit tellement opiniâtres , qu’après tant de désastres il fallut encore prendre leur villede force : ce qui fut le dernier trait decolèreque Dieu lança surelle. Si on eût composé, à la faveur de la capitulation, beaucoup de Juifs se seraient sauvés : Tite lui- ' même ne les voyait périr qu’à regret. Or il fallait à la justice divine un nombre Infini de victimes; | elle voulait voir onze cent mille hotnmes couchés I sur la place, dans le siège d’une seule ville : et après cela encore , poursuivant les restes de cette nation déloyale , elle lesadispersés par toute la terre: pour quelle raison? Comme les magistrats, après avoir fait rouer quelques malfaiteurs, ordonnent que l’on exposera en plusieurs endroits , sur les grands chemins, leurs membres écartelés, pour faire frayeur aux autres scélérats : celte comparaison vous fait horreur ; tant y a que Dieu s’est comporté à peu près de même. Après avoir exécuté sur les Juifs l’arrêt de mort que leurs propres prophètes leur avaient, il y avait si longtemps, prononcé; il les a répandus çà et là parmi le monde , portant de toutes (parts] imprimée sur eux la marque de sa vengeance.
Peuple monstrueux , qui n'a ni feu ni lieu ; sans pays , et de tout pays ; autrefois le plus heureux du monde ; maintenant la fable et la haine de tout le monde ; misérable , sans être plaint de qui que ce soit ; devenu dans .sa misère , par une certaine malédiction , la risée des plus modérés. Ne croyez pas toutefois que ce soit mon intention d'insulter à leur Infortune ; non ; à Dieu ne plaise que j’oublie jusqu’à ce point la gravité de cette chaire I mais j’ai cru que mon évangile nous ayant présenté cet exemple, le Fils de Dieu nous invitait à y faire quelque réflexion. Donnez-moi un mo-
* Exod. TU rt Tin.
* LevU. iXTi, 19.
ment de loisir pour nous appliquer à nous-mémet celles que nous avons déjà faites , qui sont peutêtre trop générales.
Chrétiens, quels que vous soyez, en vérité, quels sentiments produit dans vos âmes une si étrange révolution? Jepense que vous voyez bien par des circonstances si remarquables, et par le rapport de tant de prophéties; et il y en a une infinité d’autres qui ne peuvent pas être expliquées dans un seul discours; vous voyez bien, dis-je, que la main de Dieu éclate dans cet ouvrage. Au reste, ce n’est point ici une histoire qui se soit passée dans quelque coin inconnu de la terre , on qui soit venue à nous par quelques bruits incertains ; cela s’est fait à la face du monde. Josèphe , historien juif, témoin oculaire, également estimé et des nôtres et de ceux de sa nation, nous l’a raconté tout au long; et il me semble que cet accident est assez considérable pour mériter que vous y pensiez.
Vous croirez peut-être que la chose est trop éloignée de notre âge pour nous émouvoir ; mais , certes, ce nous serait une trop folle pensée de ne pas craindre , parce que nous ne voyons pas toujours à nos yeux quelqu’un frappé de la foudre. Vous devriez considérer que Dieu ne se venge pas moins, encore que souvent il ne veuille pas que sa main paraisse : quand il fait éclater sa vengeance, ce n’est pas pour la faire plus grande : c’est pour la rendre exemplaire : et un exemple de cette sorte, si public, si indubitable, doit ser\ ir de mémorial ès siècles des siècles. Car enfin , si Dieu en ce temps-ià haïssait le péché, il n’a pas commencé à lui plaire depuis : outre que nous serions bien insensés d’oublier la tempête qui a submergé les Juifs; puisque nous voyons à nos yeux des restes de leur naufrage, que Dieu a jetés, pour ainsi dire , à nos portes ; et ce n’est pas pour autre raison que Dieu conserve les Juifs; c’est afin de faire durer l’exemple de sa vengeance. Enfin il est bien étrange que nous aimions mieux nous-mêmes peut-être servir d’exemple, que de faire profit de celui des autres. La main de Dieu est sur nous trop visiblement , pour ne le pas reconnaître ; et il est temps désormais que nous prévenions sa juste fureur par la pénitence. Quand nous ne verrions , dans le peuple juif, qu’une grande nation qui est tout à coup renversée , ce serait a.<isez pour nous faire craindre la même [punition], particulièrement en ces temps de guerre , où sa justice nous poursuit et nous presse si fort. Mais si nous considérons que c'est le peuple juif , autrefois le peuple de Dieu , auquel nous avons succédé , qui est la figure de tout ce qui doit nous arriver, selon que l’enseigne l’apêtrc ■ :
' I- for. I, 0, II.
..gît
A L’ÉGARÎ) DES PÉCHEURS.
nous trouverons que cet exemple nous touche bien plus près que nous ne pensons; puisque étant l'Israël de Dieu et les vrais enfants de la race d’ Abraham , nous devons hériter aussi bien des menaces que des promesses qui leur sont faites.
Mais il faut, 6 péehcurl ii but que j'entre avec toi dans une discussion pius exacte; il faut que j'examine si tu es beaucoup moins coupabie que ne le sont les Juifs. Tu me dis qu'iis n'ont pas connu le Sauveur : et toi , penses-tu le connaître ? Je te dis en un mot, avec i'apdtre saint Jean , > que • qui pèche ne ie connaît pas , et ne sait qui il est : > Qui peccat, non vidit eum, 7iec coynovit eum '. i'u l'appelles ton Maître et ton Seigneur ;pui , de bouche : tu te moques de lui ; il faudrait le dire du coeur. Et comment est-ce que le cœur parle Par les œuvres : voilà le langage du cœur; voilà ce qui fait connaître les intentions. Au reste , ce cœur, tu n'as garde de le lui donner; tu ne le peux pas : tu dis toi- même qu’il est engagé ailleurs dans des liens que tu appelles bien doux. Insensé, qui trouves doux ce qui te sépare de Dieu I et après cela , tu penses connaître son Fils. Non , non, tu ne le connais pas : seulement tu en sais assez pour être damné davantage, comme les Juifs dont les rébellions ont été punies plus rigoureusement que celles des autres peuples, parce qu'ils avaient ret;u des connaissances plus particulières.
Mais , direz- vous , les Juifs ont crucifié le Sauveur. Et ignorez-vous , 6 pécheurs I que vous foulez aux pieds le sang de son testament; que vous faites pis que de le crucifier; que s’il était capable de souffrir, un seul péché mortel lui causerait plus de douleur que tous scs supplices? Ce n’est point ici une vaine exagération; il faut brûler tontes le Écritures, si cela n'est vrai. Elles nous apprennent qu’il a voulu être crucifié, pour anéantir le péché : par conséquent il n’y a point de donte qu'il ne lui soit plus insupportable que sa propre croix. Mais je vois bien qu'il faut vous dire quelque chose de plus ; je m’en vais avancer une parole bien hardie , et qui n’en est pas moins véritable. Le plus grand crime des Juifs n'est pas d’avoir fait mourir le Sauveur : cela vous étonne ; je le prévoyais bien ; mais je ne m'en dédia pourtant pas ; au contraire , je prétends bien vous le faire avouer à vous-mêmes ; et comment cela ? Parce que Dieu, depuis la mort de son Fils, les a laissés encore quarante ans sans les punir. Tertullien remarque très-bien * que ce temps leur • était donné pour en faire pénitence ’ ; » il avait donc dessein de la leur pardonner. Par conséquent , quand il a usé d'une punition si soudaine , il y a eu quelque autre crime qu'il ne pouvait
' I. Joan. IM, 6.
* Lib. Hi, tant. c‘ 3i.
plus supporter, qui lui était plus insupportable que le meurtre de son propre Fils. Quel est ce crime si noir, si abominable? C’est l’endurcissement, c'est l'impénitence. S'ils eussent fait pénitence, ils auraient trouvé, dans le sang qu’ils avaient vioiemment répandu, la rémission du crime de l’avoir épanché.
Tremblez donc, pécheurs endurcis , qui avalez l'iniquité comme l’eau, dont l'endurcissement a presque étouffé les remords de la conscience; qui, depuis des années, n'avez point de honte de croupir dans les mêmes ordures, et de charger des mêmes péchés les oreilles des confesseurs. Car enfin ne vous persuadez pas que Dieu vous laisse rebeller contre lui des siècles entiers : sa miséricorde est infinie; mai.s ses'éffets ont leurs limites prescrites par sa sagesse : elle qui a compté les étoiles , qui a borné cet univers dans une rondeur finie , qui a prescrit des bornes aux flots de la mer, a marqué la hauteur jusqu'où elle a résolu de laisser monter tes iniquités. Peutêtre t’attendra-t-ll encore quelque temps : peuttre; mais, 6 Dieu! qui le peut savoir? c'est un secret qui est caché dans l'ablme de votre providence. Maisenflntûtou tard ou tu mettras lin à tes crimes par la pénitence, ou Dieu l'y mettra par la justice de sa vengeance : tu ne perds rien pour différer. Les hommes se hâtent d'exécuter leurs desseins, parce qu'ils ont peur de laisser échapper les occasions , qui ne consistent qu'en certains moments dont lafuite est si précipitée ; Dieu, tout au contraire, sait que rien ne lui échappe , qu'il te fera bien payer l'intérêt de ce qu’il t’a si longtemps attendu.
Que s'il commence une fois à appuyer sa main sur nous, A Dieul que deviendrons-nous? quel antre assez ténébreux , quel abîme assez profond nous pourra soustraire à sa fureur? Son bras toutpuissant ne cessera de nous poursuivre, de nous abattre, de nous désoler : il ne restera plus en nous pierre sur pierre ; tout ira en désordre , en confusion , en une décadence étemelle. Je vous laisse dans cette pensée : j'ai tâché de vous faire voir, selonque Dieu me l'a inspiré, d'un cAté la miséricorde qui vous invite, d'autre part la justice qui vous effraye; c’eut à vous à choisir, chrétiens : et encore que je sois assuré de vous avoir fait voir de quel cAté il faut se porter, il y a grand danger que vous ne preniez le pire. Tel est l’aveuglement de notre nature : mais Dieu , par sa grâce , vous veuille donner, et a moi , de meilleurs conseils I
SUR LA VERTÜ
ABRÉGÉ D’UN SERMON
poiin LE