‹ Œuvres de Bossuet. Tome III, SermonsChapitre 40 sur 273 · SI K LA VERTU · texte numérisé non relu

SI K LA VERTU

orgueilleux de dc\ant sa face' ; parce que les superbes sont ses rivaux, et veulent traiter d'égal avec lui : par conséquent il est véritable que l’orgueil est le copital ennemi de Dieu.

Eu effet , n'est-ce pus l'orgueil , chrétiens , qui a soulevé contre lui tout le monde? L'orgueil est premièrement monté dans ic ciel , où est le trône de Dieu , et lui a débauché scs anges; il a porté jusque dans son sanctuaire le flambeau de rébellion : après , il est descendu dans la terre , et ayant déjà gagné les intelligences celestes, il s'est servi d'elles pour dompter les hommes. Lucifer, cet esprit superbe , conservant sa première audace , même dans les cachots éternels , ne conçoit que de furieux desseins. Il médite de subjuguer l'homme, U cause que Dieu l’honore et le favorise : mais saeliant qu'il n'y peut réussir tant que les horaines demeureront dans la soumission pour leur Créateur, il en fait premièrement des rebelles, afin d’en faire après cela des esclaves. Pour les rendre rebelles , il fallait auparavant les rendre orgueilleux. Il leur Inspire donc l'arrogance qui le possède ; de là l'histoire de nos malheurs; de là cette longue suite de maux qui alRigcnt notre nature , opprimée par la violence de ce tyran.

Enfle de ce bon succès, il se déclare publiquement le rival de Dieu ; il abolit son culte par toute la terre ; il se fait adorer en sa place par les hommes qu’il a assujettis à sa tyrannie. C'est pourquoi le Fils de Dieu l’appelle • le prince du mon-

• de *, • et l’apôtrc encore plus énergiquement, • le ■ dieu de ce siècle ^ • Voilà de quelle sorte l’orgueil a armé le ciel et la terre , tâchant d'abattre le tnlne de Dieu. C'est lui qui est le père de l’idolâtrie : car c’est par l'orgueil que les hommes, méprisant l’autorité légitime, et devenus amoureux d'eux-mémes , se sont fait des divinités à leur mode. Ils n’ont point voulu de dieux que ceux qu'ils faisaient; ils n'ont plus adoré que leurs erreurs et leurs fantaisies : dignes , certes, d’avoir des dieux de pierre et de bronze , et de servir aux créatures inanimées , eux qui se lassaient du culte du Dieu vivant, qui les avait formés à sa ressemblance. Ainsi toutes les créatures , agitées de l’esprit d'orgueil qui dominait par tout l’univers , faisaient la guerre à leur Créateur avec une rage impuissante.

- Elevez-vous , Seigneur ; que vos ennemis dis-

• paraissent , et que ceux qui vous haïssent soient ' renversés devant votre faceV « Mois, ô Dieu, de quelles armes vous servez-vous pour défaire ta-s escadrons furieux? Je ne vols ni vos foudres ,

* h. \ui. «.

* Joan. lit, 31.

* II. Cor. I» , I.

ni vos éclairs , ni cette majesté redoutable devant laquelle les plus hautes montagnes s'écoulent comme de la cire : je vols seulement une chair meurtrie et du sang épanché avec violence , et une mort infâme et cruelle, une croix et une eouronne d’épines : c’est tout votre appareil de guerre; c’est tout ce que vous opposez à vos ennemis. Justement, cei-tes, justement; et en voici la raison solide , que je vous prie, chrétiens, de considérer.

C’est honorer l’orgueil, que d'aller contre lui par la force; il faut que l’infirmité même le dompte. Ce n’est pas assez qu'il succombe, s'il n'est contraint de reconnaître son impuissance; il faut le renverser par ce qu’il dédaigne le plus. Tu t'es élevé , ô Satan , tu t’es élevé contre Dieu de toute ta force : Dieu descendra contre toi armé seulement de faiblesse , afin de montrer combien il se rit de tes téméraires projets. Tu as voulu être le Dieu de l’homme; on homme sera ton Dieu : tu as amené la mort sur la terre; la mort ruinera tes desseins : tu as établi ton empire en attachant les hommes à de faux honneurs , à des richesses mal assurées, à des plaisirs pleins d'illusion; les opprobres, la pauvreté, l'extrême misère , la croix en un mot détruira ton empire de fond en comble. O puissance de la croix de Jésus !

Les vérités de Dieu étaient bannies de la terre, tout était obscurci par les ténèbres de l'idolâtrie. Chose étrange, mais très-véritable ! les peuples les plus polis avaient les religions les plus ridicules; ils se vantaient de n'ignorer rien, et ils étaient si misérables que d’ignorer Dieu. Il.s réussissaient en toutes choses jusqu’au miracle ; sur le fait de la religion , qui est le capital de la vie humaine, ils étaient entièrement insensés. Qui le pourrait croire, fidèles, que les Égyptiens , les pères de la philosophie ; les Grecs , les maîtres des beaux-arts; les Romains, si graves et si avisés, que leur vertu faisait dominer par toute la terre : qui le croirait, qu’ils eussent adoré les bêtes, les éléments , les créatures inanimées, des dieux parricides et incestueux; que non-seulement les fièvres et les maladies, mais les vices les plus Infâmes et les plus brutales des passions eussent leurs temples dans Rome? Qui ne serait contraint de dire, en ce lieu, que Dieu avait abandonné à l’erreur ces grands mais superbes esprits, qui ne voulaient pas le reconnaître ; et qu’ayant quitté la véritable lumière , le Dieu de ce siècle les a aveuglés, pour ne voir pas des choses si manifestes?

Et le monde et les maîtres du monde, le diable les tenait captifs et tremblants sous de serviles religions , desquelles néanmoins ils étaient jaloux , non moins que de là grandeur de leur

DE LA CROIX DE JÉSUS-CHRIST

république. Qu'y avait-il de plus méchant que leurs dieux? quoi de plus superstitieux que leurs snerillees? quoi de plus impur que leurs profanes mystères? quoi de plus cruel que leurs Jeux , qui fuisaient parmi eux une partie du culte divin? jeux sanglants et dignes de bétes farouches, où ils soûlaient leurs faux dieux de spectacles barbares et de sang bumain. Cependant tant de philosophes , tant de grands esprits que le bel ordre du monde forçait a reconnaître l'unique divinité qui gouverne toute la nature, encore qu’ils fussent choqués de tant de désordres, ils n'ont pu persuader aux hommes de les quitter. Avec leurs raisonnements si sublimes, avec leur éloquence toute-puissante, ils n’ont pu désabuser les peuples de leurs ridicules cérémonies et de leur religon monstrueuse.

Mais sitét que la croix^de Jésus a commencé de paraître au monde, sitôt que l’on a prêché la mort et le supplice du Fils de Dieu ; les oracles menteurs se sont tus , le règne des idoles a été peu è peu ébranlé ; enflin elles ont été renversées : et Jupiter, et Mars, et Neptune, et l’Égyptien Si'rapis, et tout ce que l’on adorait dans la terre a été enseveli dans l’oubli. Le monde a ouvert les yeux pour reconnaître le Dieu créateur, et s'est étonné de son ignorance. L’extravagance du christianisme a été plus forte que la plus sublime philosophie. La simplicité de douze pêcheurs sans secours, sans éloquence, sans art, a changé la i face de l’univers. Ces pêcheurs ont été plus heu- j reux que ce fameux Athénien *, à qui la fortune , ce lui semblait , apportait les villes prises dans des rets. Ils ont pris tous les peuples dans leurs mets , pour en faire la eonquête de Jésus-Christ , qui ramène tout à Dieu par sa croix.

Car vous remarquerez , chrétiens, que tandis qu’il a conversé parmi nous; encore qu’il fit des miracles extraordinaires, encore qu’il eût A la bouche des paroles de vie étemelle, il a eu peu de sectateurs : ses amis mêmes rougissaient souvent de se voir rangés sous la discipline d’un maître si méprisé. Mois est-il monté sur la croix , est-il mort A ce bois infâme , quelle affluence de peuples accourent A luit O Dieu, quel est ce nouveau prodige? Maltraité et mésestimé dans la vie, il commence A régner après qu’il est mort. Sa doctrine toute céleste , qui devait le faire respecter partout, le fait attacher à la croix, et cette croix infâme, qui devait le faire mépriser partout, le rend vénérable A tout l’univers. Sitôt qu'il a pu étendre les bras , tout le monde a recherché ses embrassements. Ce mystérieux grain de fronoent n’est pas plutôt tombé d.vns la ] terre, qu’il s’est multiplié par sa propre corrup-

* liaK)Uu*e, QU d« CoDOD. /'ii. piJra/L <

' lion. Il ne s’est pas plulôt élevé de terre, que selon qu’il l’avait prédit en son Évangile, • il a attiré • A lui toutes choses ' , > et a changé l’instrument du plus infâme supplice en une machine céleste, pour enlever tous les coeurs : c'est-A-dire, que le I Sauveur est tombé delà croix au sépulcre; et par un merveilleux contre-coup, tous les peuples sont tombés A ses pieds.

Voyez cette affluence de gens qui , de toutes les parties de la terre, accourent A la croix de Jésus; qui non-seulement se gloriflentde porter son nom , mais s’empressent A imiter ses souffrances, A être déshonorés pour sa gloire, a mourir pour l’amour de lui. Si quelqu’un parmi les anciens méprisait la mort, on admirait cette fermeté do courage comme une chose presque inouie. Grâce A la croix de Jésus, ces exemples sont si communs parmi nous, que leur abondance nous empêche de les raconter. Depuis qu’on a prêché un Dieu mort, la mort a eu pour nous des délices : on a vu la vieillesse la plus décrépite et l’enfance la plus imbécile , les vierges tendres et délicates y eourir comme A l’honneur du triomphe. C’est pourquoi on disait que les chrétiens étaient un certain genre d'hommes destinés et comme dévoués A la mort. La croix toute-pubsante avait familiarisé avec eux ce fantôme hideux, qui est l’horreur de toute la nature. Le monde s’est plutôt It^sé de tuer que les chrétiens n’ont fait de souffrir ; toutes les inventions de lu cruauté se sont épuisées pour ébranler la foi de nos pères ; toutes les puissanevs du monde s’y sont employées. Mais , ô aveugle fureur, qui établit ce qu’elle pense détruire ! c'est par la croix que le roi Jésus a résolu de conquérir tout le monde : c’est pourquoi il imprime cette croix victorieuse sur le corps de ses braves soldats, en les associant A ses souffrances ; c’est par IA qu’ils surmonteront tous les peuples; ils désarmeront leurs persécuteurs par leur patience ; les loups A la fin deviendront agneaux , en immolant les agneaux A leur cruauté.

Il faut que la croix de Jésus soit adorée par toute la terre : son empire n’aura point de bornes , parce que sa puissance n’a point de limites ; elle étendra sa domination jusqu’aux provinces les plus éloignées , jusqu’aux Iles les plus inaccessibles, jusqu’aux nations les plus Inconnues. Quelle joie en v érité, fidèles , de voir et Barbares et Grecs, et les Scythes et les Arabes, et lesJndiens et tous les peuples du monde, faire tous ensemble un nouveau royaume, qui aura pour sa loi l'Évangile, et Jésus pour son chef, et la croix pour son étendard ! Rome même , cette villo

I • /uiin. XII , 23.

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