‹ Œuvres de Bossuet. Tome III, SermonsChapitre 48 sur 273 · II. Tim. III · texte numérisé non relu

II. Tim. III

des plaisirs ne fût que tendre et délicat ; ou bien plaisant et flatteur; mais vous n’aviez pas encore songé qu'il fût cruel et impitoyable. Mois c'est que le saint apAtre, pénétrant par l’ïlsprit de Dieu dans les plus intimes replis de nos cœurs , voyait que ces hommes voluptueux, attachés excessivement à leurs propres satisfactions , deviennent insensibles aux maux de leurs frères : c’est pourquoi il dit qu’ils sont sans aDection , sans tendresse et sans miséricorde; ils ne regardent qu’eux -mêmes. Et le prophète Isaie représente an naturel leurs véritables sentiments , lorsqu’il leur attribue ces paroles : Ego sum, et prœler me non est altéra' : « Je suis , et il n’y a que • moi sur la terre. • Qu’est-ce que toute cette multitude? têtes de nul prix , et gens de néant : penser aux intérêts des autres, leur délicatesse ne le permet pas. Chacun ne compte que soi ; et tenant tous les autres dans l’indifférence , on tâche de vivre à son aise dans une souveraine tranquillité des fléaux qui affligent le reste des hommes.

0 Dieu clément et juste ! ce n’est pas pour cette raison que vous avez départi aux riches du monde quelque écoulement de votre abondance. Vous les avez faits grands, pour servir de père à vos pauvres ; votre providence a pris soin de détourner les maux de dessus leurs têtes , afin qu'ils pensassent à ceux du prochain ; vous les avez mis à leur aise et en liberté, afin qu'ils fissent leur affaire du soulagement de vos enfants. Telle est l’épreuve où vous les mettez : et leur grandeur au contraire les rend dédaigneux; leur abondance, secs ; leur félicité, insensibles ; encore qu'ils voient tous les jours , non tant des pauvres et des misérables , que la misère elle-même et la pauvreté en personne, pleurante et gémissante à leur porte.

O riches , voilà votre épreuve ; et afin d’y être fidèles, écoutez attentivement cette parole du Sauveur des âmes : « Donnez-vous de garde de « toute avarice : • Cavclc ab omni avaritia'. Cette parole du Fils de Dieu demande un auditeur attentif. Donnez-vous de garde de toute avarice; c'est qu'il y en a de plus d’une sorte : il y a une avarice sordide , une avarice noire et ténébreuse , qui enfouit ses trésors , qui n'en repaît que sa vue , et qui en interdit l’usage à ses mains.

. De quoi lui servent-ils, sinon qu’il voit de ses ■> yeux beaucoup de richesses? « Quid prodest possessori, nisiquodeemit divitiasoculis suis’? Mais il y a encore une autre avarice, qui dépense, qui fait bonne chère, qui n'épargne rien à scs appétits. Je me trompe peut-être, mes freres,

' /ü. XLVIl, 10.

) Luc. xri, tr>.

> Frrle$. \ , 10.

ft.

SUR L\ CHAUITK, etc.

d’appeler cela avarice , puisque c’cit une exIrOme prodigalilé; jp pafl*’ neanmoins avec rÊvangilc : elle mérité le nom d'avarice, parce que c’est une avidité qui veut dévorer tous ses biens, qui donne tout à ses appétits, et qui ne veut rien donner nux néeessités des pauvres et des misérables; et je parle en cela selon l’Évangile. Jésus-Christ ayant dit ces mots. Donnez-vous de garde de toute avarice, apporte l’exemple d’un homme <)iii , ravi de son abondance , veut agrandir sr'S greniers, et augmenter sa dépense ; car il parait bien, chrétiens, qu’il voulait user de ses richesses, puisqu’il se dit à lui-raéme : ■ Mon (Ime,

. voila de grands biens ; reiKise-toi , fais grande > cliére, mange et bois longtemps à ton aise : • Jiequiesce, come.de, bibe, epulare.' Voyez de quoi il repaît son âme ; • de même , dit saint Basile ‘ , - que s’il avait une âme de béte. • Encore qu’il donne tout à son plaisir, et qu’il tienne une table si abondante et si délicate , Jésus-Christ néanmoins le traite d’avare , condamnant l’avidité de son cœur, qui consume tous scs biens pour soi , qui donne tout A ses excès et a scs débauches , et n’ouvre point ses mains au.x nécessites ni aux besoins de scs frères. Pienez garde à cette avarice de eœiir , a cette avidité ; modérez vos passions , et faites un fonds aux pauvres sur la modération de vos vanités : Manum inferre rei suœ in causa clceiiio.'‘ynœ‘.

Pourquoi agrandir tes greniers? Je le montre un lieu convenable où tu mettras tes richesses plus en sûreté : laisse un peu déltorder ce fleuve , laisse-lc SC répandre sur les misérables : mais |M)urquoi tout donner à tes appétits? Mon âme , dis-tu, repose-toi, mange et bois longtemps à ton aise I Regarde de quels biens tu repais ton âme ; de même , dit saint Basile , que si tu avais une âme de béte. Ne me dis point : Que ferai-je? il faut te [ modéi-er, réprimer l’avidité de tes désirs, contraindre tes passions dans de justes bornes ]. Si vous ne le faites, mes frères, il n’y a i«)int d’espérance de salut pour vous : car pour arriver a la gloire que Jésus-Christ nous a méritée , il faut porter son image , il faut être marqué â son caractère; il faut , en un mot , lui être conforme. Quelle ressemblance avez- vous avec sa pauvreté dans votre abondance; avec ses délaissements dans vos joies; avec sa croix , avec scs épines , avec son flel et ses amertumes parmi vos délices dissolues? est-ce là une ressemblance, où plutôt [ n'cst-ce pas ] une manifeste contrariété? \'oici néanmoins quelque ressemblance et

' l.m . III. I»

‘ Hum. <(« n" 11. t. Il, p t»

> T<rluil. dr »• 7.

quelques ressources |)our vous : c’est que la croix de notre Sauveur n’est pas seulement un exercice , mais encore une inondation d’une libéralité infinie; il donne pour noas son âme et son corps , il prodigue tout son sang ]Mur notre salut. Imitez du moins quelque trait, sinon de ees souffrances affreuses, du moins d’une libéralité si aimable et si attirante : donnez au prochaiii, sinon vos peines, du moins vos commodités ; sinon votre vie et votre substance, du moins le superflu de vos biens ou le reste de vos excès. Entrez dans les saints désirs du Sauveur, et dans les emQpesscmcnts de sa charité pour les hommes : il a [ guéri ] les malades , il a repu les faméliques , il a soutenu les désespérés. C’est là sans doute la moindre partie que vous puissiez imiter de In vie de notre Sauveur. Soyez les imitateurs, sinon des souffrances qu’il a endurées à la croix, du moins des libéralités (|u’il y exerce. Jésus-Christ demande une partie des biens qu’il vous a donnés, pour sauver.son bien et son trésor : son trésor, ce sont les âmes. Venez travailler au salut des âmes : considérez ees filles non moins innocentes qu’affligées. Faut-il vous représenter et les périls de ce sexe, et les dangereuses suites de sa pauvreté, l’écueil le plus ordinaire où sa pudeur fait naufrage? faut-il vous dire les tentations où leur foi se trouve exposée dans les extrémités qui les pressent?

Considérez le ravage qu’a fait l’hérésie. Quelle plaie ! quelle ruine I quelle funeste désolation I La terre est désolée , le ciel est en deuil et tout couvert de ténèbres , après qu’un si grand nombre d’étoiles, qui devaient briller dans son firmament , a été traîné au fond de l’ablmc avec la queue du dragon '. L’Église gémit et soupire de se voir arracher si cruellement une si grande partie de ses entrailles ; [ dans cette affliction elle forme un ] asile pour recueillir quelque reste de son naufrage ; [ et vous ne vous mettez point en peine de le soutenir ; ] cette maison depuis si longtemps n’a pas encore de pain. Qu’attendezvous , mes chers frères ? quoi ; que leurs parents , qu’elles ont quittés, viennent offrir le pain que votre dureté leur dénie ? Horrible tentation I dans le schisme , le plus grand malheur c’est la charité éteinte. Le diable , pour leur imposer, [ leur présente une ] image de la charité dans le secours mutuel qu’ils se donnent les uns aux autres. Vou- ' lez-vous donc qu’elles pensent qu’il n’y a point I de charité dons l’Église, et qu’elles tirent cette ' conséquence ; Donc l’Esprit de Dieu s’en est re- I tiré? Vous leur vantez votre foi ; et l’apôtre saint I Jacques vous dit : Montre ta foi par tes œuvres '.

i I /4puc. XII, i.

I ae. Il, 18.

SUR VIE CIIUETIE^^E

Crst ainsi que le nialiu s'cffurce du ies séduire , et de les replonger dans l'abime d'uu elles ne sont encore qu’à demi sorties. Veux-tu être aujourd'hui , par ta dureté, coopératcur de sa malice, autoriser ses tromperiis, et donner efllcaec a ses tentations? Sois plutôt euo|HVateur de la charité de Jésus pour sauxer U-s âmes. Maintenaut que je vous parle, ce divin Sauveur vous éprouvé. Si vous aimez les émes, si vous desirez leur salut, si vous ôtes effrayés de leurs périls, vous êtes ses véritables disciples. Si vous sortez de cet oratoire sans être touchés de si grands mal heurs, vous reposant du soin de cette maison sur CCS dames si ebaritables, comme si cette œuvre importante ne vous regardait pas autant qu'elles ; funeste épreuve pour vous, qui prouvera votre dureté, convaincra votre obstination, condamnera votre ingratitude.

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