CXI.V1II, D* B, t. IV, col. IB
■ Il, l«. 17. »
SUR LA NATIVITÉ
le jardin des Olives , Je le vois dans la crainte , dans la tristesse ■ , dans une telle consternation qu'il sue sang et eau dans la seule appréhension du supplice qu’on lui prépare’. Dans quelle histoire a-t-on jamais lu, qu'un accident pareil soit jamais arrivé à d'autres qu'à lui ? et n'avons-nous pas raison de conclure, d’un effet si extraordinaire , que jamais homme n’a eu les passions si tendres ni si fortes que mon Sauveur, bien qu'il les eût toujours modérées , parce qu’elles étaient très-soumises à la volonté de son Père ? Et d’où vient, A divin Sauveur, que vous les prenez de la sorte ? Ah ! c'est que je veux être semblable à vous. Et s'il ne l'était pas en ce point , il eût cru qu'il eût manqué quelque chose au mystère de l'incarnation.
A plus forte raison doit-on dire que son cœur était tout d'amour pour la sainte Vierge sa mère : car s’il s’est si franchement revêtu de ces sentiments de faiblesse qui semblaient indignes de sa personne; de ces langueurs mortelles, de ces vives appréhensions : s'il les a purs et si entiers, combien doit-il plutêt avoir pris l’affection envers les parents ; puisque , dans la nature même , il n'y a rien de plus naturel , de plus équitable, de plus nécessaire I Ne serait-ce pas en quelque sorte mépriser sa chair, que de n’aimer pas fortement cette sainte Vierge du sang de laquelle elle était formée ; tellement qu’il est impossible que le cœur du divin Jésus ne fût pénétré, jusqu’au fond , de l’amour de Marie sa mère trèspure ; puisque cet amour filial était l’accomplissement nécessaire de sa bienheureuse incarnation?
Et ne me dites pas que ce grand amour étant une suite de i'incarnation, le Fils de Dieu u'n pu en êtep touché qu’après s’être revêtu d'une chair liumainc : car, pour vous découvrir les secrets conseils de la providence divine en faveur de l’incomparable Marie, remarquez une belle doctrine de Tertullien, au seeond livre contre Marcion. C’est là que ce grand homme enseigne aux fidèles que depuis que le Fils de Dieu eut résolu de s’unir à notre nature, dès lors il a pris plaisir de eonverser avec les hommes et de prendre les sentiments humains. C’est pour cela, dit Turtullien , qu'il est souvent descendu du ciel, et que dès l’Ancien Testament il parlait eu forme humaine aux patriarches et aux prophètes. Il considère ces apparitions différentes comme des préparatifs de l’incarnation ; de cette sorte, dit-il, il s’accoutumait et il apprenait, pour ainsi dire, à être homme ; • il se plaisait d'exercer, dès • l’origine du monde, ce qu'il devait être enfin < dans la plénitude des temps, • Ediscensjam
' xiT, 33.
Luc. XXII, 4«.
inde a primordio hominem , quod erat fuluru» in fine
Et si dès l'origine du monde, avant qu’il eût pris une chair humaine, il se plaisait déjà de se revêtir de la forme et des sentiments humains , tant il était passionné pour notre nature; ne croyons pas, mes sœurs, qu’il ait attendu sa venue au monde, pour prendre des sentiments de fils pour Marie. Des le premier jour qu’elle naît BU monde , il la regarde comme sa mère ; parce qu’elle l'est en effet , selon l’ordre des décrets divins. Il regarde en elle ce sang dont sa chair doit être formée , et il le considère déjà comme sien ; il s'en met , pour ainsi dire , en possession en le consacrant par son Esprit saint ; ainsi son alliance avec Marie commence à la nativité de cette Princesse, etavec l'alliance l’amour, et avec l’amour la munificence. Car, mes sœurs, il est impossible ([u’un Dieu aime et ne. donne pas; et le commencement de ce discours vous a fait connaître que rien n'est plus libéral que l’amour de Dieu , et que c’est |ui qui ouvre le trésor des grâces. Combien donc illustre, combien glorieuse est votre sainte nativité, A divine, A très-admirable Marie I quelle abondance de dons célestes est aujourd’hui répandue sur vousl II me semble que je vois les anges qui contemplent avec respect le palais qui est déjà marqué pour leur maître, par un caractère divin que le Saint-Esprit y imprime. Mais je vois le Fils de Dieu, le Verbe éternel, qui vient lui-même consacrer son temple et l’enrichir de trésors célestes, avec une profusion qui n’a point de bornes ; parce qu'il veut , A bénit enfant dans lequel notre bénédiction prend son origine I il veut que vous naissiez digne de lui , et qu’il vous serve d'avoir un fils qui soit l'auteur de votre naissance. Quel esprit ne se perdrait pas dans la contemplation de tant de merveilles! quelle conception assez relevée pourrait égaler cet honneur, cette majesté de mère de Dieu I
Mais pourriez-vous croire, mes sœurs, que tous les fidèles peuvent prendre part à la gloire d'un si beau titre? Nous pouvons participer en quelque façon à la dignité de mère de Dieu. Rejetons loin de nous les discours humains, les raisonnements naturels; écoutons parler Jésus- Christ lui-même ; • Celui qui fait la volonté de • mon Père qui est aux deux , celui- là est mon . frère, ma sœur et ma mère ■ ; • e’est-à-dire, A divin Sauveur, que vous ne reconnaissez aucune alliance qui vous soit plus considérable , que celle qui est établie par l'obéissance à la volonté du Père céleste : c'est là ce qui approche les hommes de vous. Il dépend de toi , A fidèle, il dépend
• Aâv. Vorc. lib.
» Matih. XII, 50.
DE LA SAINTE VIERGE
de toi de choisir à quel titre tu appartiendras , de quelle sorte tu seras uni au Sauveur des âmes. Jésus-Christ nous aime si fort , qu’il ne refuse avec nous aucun titre d'affinité ni aucun degré d’alliimce : fais la volonté de son Père , et tu peux lui être ce que tu voudras. Si le titre de frère te platt , Jésus-Christ te l'offre : si tu admires la dignité de sa mère; toute grande, tout éminente qu'elle est , il ne t’exclut pas même d’un si grand honneur : Ule meus /râler, soror et mater est. Tu peux participer en quelque façon à l’amour qu’il a pour sa mère : Omnia vestra sunt ■ : Marie est à nous ; tout est à nous , puisque Jésus- Christ même est à nous.
Oh , mes soeurs , que nous sommes riches t Mais à ces richesses spirituelles nous voulons Joindre l’amour des biens de la terre, et nous faisons évanouir les trésors célestes. Mais écoute la loi qu'il t’impose : pour être élevé à de si beaux titres, il ne faut pas foire notre volonté, mais la volonté du Père céleste : puisque le nœud de cette alliance, c'est de foire la volonté de son Père ; celui qui fait sa volonté propre, il n’est rien au Sauveur Jésus. Faisons la volonté de son Père, et noos toucherons de près à Jésus. Or la volonté de son Père est que nous ne nous plaisions point à nousmêmes : car • Jésus n’a point cherché sa volonté
• propre; » CAristus non sibi plaeuit'j mais il l’a soumise à son père, obéissant jusqu’à la mort. Marie n’a point cherché sa volonté propre; mais, contre son inclination naturelle, elle a offert à la croix son fils bien-aimé ; elle n’a pas élé menée an Thabor pour y voir la gloire de son cher Jésus; mais elle aété conduite au Calvaire pour y voir son ignominie, et là sacrifier sa volonté propre à la volonté du Père éternel. Sacrifions la nétre, mes sœurs, n’écoutons jamais nos désirs , écoutons la voix de l’obéissance , et alors Marie sera notre mère ; c’est notre seconde partie, par laquelle j’achèverai ce discours.
SECOND POINT
Pour entendre solidement quelle est cette fécondité de Marie, qui lui donne tous les chrétiens pour enfants , distinguons avant toutes choses deux sortes de fécondité ; fécondité de nature, fécondité de la charité. Nous voyons, dans les adoptions , que des hommes privés d’enfants ; ce que la nature leur a refusé , ils tâchent de l’acquérir par l’amour. C’est ainsi que la charité est féconde ; et ceux qui ont entendu l’apôtre disant :
• Mes petits enfants, que j’enfante de nouveau,
• josqu’àceqoeJésus-Christsoitforméen vons^ »
' Cor. ra , B.
* Hom. xr . a.
* Gat. IV, 19.
•utSOCT. T. IIU
savent bien que la charité se fait des enfants. C’est pourquoi saint Augustin dit souvent que ■ la charité est une mère : . Charitas mater est ’ : et pour reprendre cette vérité jusqu’au principe , remarquons que cette double fécondité, que nous voyons dans les créatures , est éman^ de celle de Dieu , duquel toute paternité prend son origine. La nature de Dieu est féconde, et lui donne son Fils naturel qu’il engendre dans l’éternité. La charité de Dieu est féconde, et lui donne des fils adoptils ; c’est de là que nous sommes nés avec tons les enfants d’adoption. Marie participe à la fécondité naturelle de Dieu, engendraht son propre Fils ; et à la fécondité de sa charité, engendrant aussi les fidèles, à la naissance desquels
• elle a coopéré par sa charité : « Cooperata est charitale ’.
Donc, mes sœurs, réjouissons-nous en la sainte nativité de'Marie , et célébrons ce bienheureux jour par de sincères actions de grâces. Comprenons que nos intérêts sont unis très-étroiteraent à ceux de Jésus ; puisque tout ce qui naît pour Jésus , natt aussi pour nous. Voyons naître pour nous , avec cette Vierge , une source de charité qui ne tarit point, une source toujoun vive, toqjours abondante. Buvons à cette source , mes sœurs ; jouissons de cet amour maternel : il est plein de douceur, mais ce n’est pas d’une douceur molle.
Mais que nos esprits ne s’arrêtent pas à une vaine spéculation; méditons ce qu’exige de nous la maternité de Marie, et de quelle sorte nous devons vivre pour être véritablement ses enfants. Ceux qui sont ses véritables enfants ne sont pas de ces chrétiens délicats qui ne peuvent souffrir les afOictions , et qui tremblent au seul nom de la pénitence. O Marie! ce ne sont pas là vos enfants : vous les voulez plus forts et plus généreux ; et ces forts et ces généreux , vous les trouvez au pied de la croix. Appuyons par l’Écriture divine cette vérité importante; et posons pour premier principe : que les fidèles sont a Marie , en tant que Jésus-Christ les lui a donnés ; parce qu’étant achetés au prix de son sang, il n’y a que lui seul qui peut nous donner. Or recherchant dans son Évangile on Jésus nous a donnés à Marie, je trouve qu’il nous a donnés étant sur la croix. Où est -ce qu’il a dit à son cher disciple : «Odisciple, voilà votre mère ^7 > Où est-ce qu’il a dit à Marie : - O femme I voilà
• votre fils? . N’est-ce pas du haut de la croix? C’est là donc qu’en la personne de son bien-aimé ,
* In Ep. Joan . Tract II , d* t , L ili , part. Il, col . aua. Enar. in Pi. cuvti , n* 11, t. iv, ool. ION.
> S. Aug. de taneta yirginit. n* 6, t. n , ool. .n'i
> Jonn. XI, 97.
. ..'.Jgic
,jg SLR LA NATIVITÉ
il donne tous les Odèles à sa sainte mère ; c’est là Doutez-vous après cela , chrétiens , quels sont que nous devenons ses enfants. les enfants de la sainte V ierge ? qui ne volt que
Et d’où vient que notre Sauveur a voulu at- ses véritables enfants wnt ceux quelle trouve au tendre cette heure dernière , pour nous donner à pied de la eroix avec Jésus-Christ crucifié ? Et qui Marie comme ses enfanU? En voici la véritable sont ceux-là? Ce sont ceux qui mortifient en eux raison : c’est qu’il veut lui donner pour nous des le vieil homme, qui crucifient le péché et ses entrailles et un cœur de mère. Et comment cela? convoitises parl’exercice de la pénitence. Voulezdirei-vons. Admirez, mes sœurs, le secret de vous être enfants de Marie, prenez sur vous la Dieu : Marie était an pied de la croU ; elle voyait croix de Jésus ; c’est ce que vous avez déjà comce cher fils tout couvert de plaies, étendant ses mencé lorsque vous avez renoncé au monde : bras à un peuple incrédule et impitoyable ; son mais persévérez dans votre vocation , retranchez sang qui débordait de tous côtés par ses veines tons les Jours les mauvais désirs: et puisque vous cruellement déchirées : qui pourrait vous dire méprisé le monde, qu’aucune partie de sa quelle était l’émotion du sang maternel? Ah! ja- pompe ne soit capable de vous attirer, que le mais elle ne sentit mieux qu’elle était mère : tou- souvenir de scs vanités n’excite que du mépris en tes les souffrances de son fils le lui faisaient vos cœurs. Ainsi, mes sœurs, vous vous rendrez sentir au vif. Que fera ici le Sauveur? Vous allez dignes du glorieux et divin emploi que la charité voir,mes sœurs, qu’il sait parfaitement le secret vous Impose, de travailler au salut des âmes. Il d’émouvoir les affections. Iesfe“‘ g»e““ P®^ l«*
Quaud l’éme est prévenue de quelque passion Christ se les est acquises , par I humiliation et violente , elle reçoit aisément les mêmes impres- par la bassesse , par la pauvreté et par les soufsions pour tous les autres qui se présentent : par frances , partoutessortesde contradictions. Voyez exemple , vous êtes possédé d’un mouvement de la bienheureuse Marie ; elle engendre les fidèles colère; il sera difficile que ceux qui approchent parmi scs douleurs : de sortequ’en méditant andc vous n’en ressentent quelques effeU : et de jourd’hul la nativité de la sainte Vierge, songez là vient que, dans les séditions populaires, un que si elledoit être mèredes fidèles, c’est parles homme qui saura ménager avec art les esprits de affilctlons et par les douleurs qu elle les doit enla populace irritée, lui fera aisément tourner sa gendrer à Dieu ; eteroyezque travaillant ausalut fùreur contre ceux auxquels on pensait le moins. <l®s âmes, c’est la mortification et la pénitence Il en est de même des autres passions ; parce que qui rendront vos soins fructueux, l’âme étant déjà excitée, il ne reste plus qu’à Et vous, ô pécheurs mes semblables, venez l'appliquer sur d’autres objets : à quoi son propre ®u berceau de Marie implorer le secours de cette mouvement la rend extrêmement disposée. C’est Princesse ; invoquer, d un cœur contrit et humipourquoi le sauveur Jésus, qui voulait que sa une mère si charitablel Mais si vous avez mère fût aussi la nôtre , afin d’être notre frère dessein de lui plaire , prenez sur vous la croix de en toute façon ; considérant du haut de sa croix Jésus; n’ccoutez plus le monde qui vous avait combien son âme était attendrie, comme si c’eût précipités dans l’abime , ni ses charmes qui vous été là qu’il l’eût attendue, il prit son temps de lui avaient abusés. Déplorez vos erreurs passées; dire , lui montrant saint Jean : . O femme, voilà et qu’une douleur chrétienne effw» les fautes •* votre fils '. ■ Ce sont ses mots, et voici sou que vous ont fait faire tant de complaisances sens : O femme affligée, à qui un amour infortu- mondaines. Si 1 Innocence a sa couronne, la péiié fait éprouver maintenant jusqu'où peut aller nitence a aussi la sienne. Jésus est venu cherla tendresse et la compassion d’une mère I cette eher les pécheurs ; et Marie , tout inuoceote même affection maternelle, qui se réveille slvi- qu’elle est, leur doit la plus grande partie de sa vcmeut en votre âme pour moi , ayez-la pour gloire ; puisqu elle n ai^lt pas été la mère d un Jean, mon disciple et mon bien-aimé; ayez-la Dieu, si le désir de délivrer les pécheurs n avait pour tous mes fidèles, que je vous recommande •“''■té sa miséricorde à se revêtir d’une chair en sa personne, parce qu’ils sont tous mes disci- mortelle. S’il reste encore quelque dureté, que pies et mes bien-aimés. Ce sont ces paroles , mes les larmes de cet enfant l’amollissent, sœurs, qui imprimèrent au cœur de Marie une
tendresse de mère pour tous les fidèles, comme ,,,,,,,
|Kiur ses véritables enfants : car est-il rien de plus efficace sur le cœur de la sainte Vierge, que les paroles de Jésus mourant?
Jojn. XIt.M.
DE LA SAINTE VIERGE
TROISIÈME SERMON
POCR L4 FÊTE