PREMIÈRE PARTIE
Pilate était trop éclairé pour ne pas voir la fausseté des accusations que formaient les Juifs contre le Fils de Dieu. Après l'avoir interrogé lui-même, il ne trouvait rien qui lui parût digne de mort; et selon un reste d'équité que son coeur ne pouvait démentir, il pensait aux moyens de sauver le juste opprimé par la calomnie, et de le délivrer des mains de ses persécuteurs. C'était une coutume depuis longtemps établie et constamment observée, qu'à la solennité de Pâques on élargît un prisonnier, et qu'on en laissât au peuple le choix. Or, entre les autres , il y en avait un plus connu par ses crimes; c'était Barabbas , homme convaincu de meurtre , de sédition , des attentats les plus noirs , et pour cela réservé au dernier supplice. Que l'occasion, ce semble, était favorable au dessein de Pilate! Il ne la manqua pas. Us'adresse'en particulier aux princes des prêtres et aux anciens de la synagogue ; il s'adresse en général à tout le peuple assemblé devant lui : Qui des deux, leur dit-il, mettrai-je en liberté à cette fête, et qui voulez- vous que je renvoie ou de Barabbas, ou de Jésus ? Quem tmUis vobis de duo^ bus dimittif ( Matth., 27. ) S'il eût eu à traiter avec des esprits moins prévenus et moins possédés de leur barbare envie contre le Sauveur des hommes, y avait- il lieu de douter qu'ils ne se déclarassent eu sa faveur, et que dans une telle comparaison ils ne prissent au moins des sentiments assez équitables pour ne le pas abaisser au-dessous d'un scélérat et d'un infAme? Pilate Tespérait, il se Tétait promis;
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mais que peut-on se promettre d'une populace émue , conjurée , furieuse , surtout quand de faux docteurs secondent ses emportements et qu'elle se voit autorisée des mêmes chefs qui devaient l'arrêter et la réprimer ? Ce n'est donc de toutes parts qu'une même voix , qu'un même cri , pour demander le coupable et pour condamner l'innocent. Non hune, sed Barabbam ( Joan. , 18 ) ; Ne nous parlez point de cet homme , mais donnez-nous Barabbas ; c'est celui que nous voulons préférablement a l'autre.
Quelle surprise pour Pilate! et une si étrangèresolution ne dut-elle pas le troubler et le déconcerter ? En vain, pour calmer cette émotion populaire, fait-il de fortes instances , et veut-il , pour les convaincre, entrer en raisonnement avec eux. Dans l'ardeur forcenée qui les transporte, ils sont incapables d'entendre aucune raison et de s'y rendre. S'il leur dit : Que prétendez-vous donc que je fasse de ce Jésus que vous m'avez amené, et qui porte la qualité de ehrist? sans hésiter un moment et sans autre procédure, ils prononcent l'arrêt de sa mort, et concluent qu'il le faut crucifier : Défaites-nous-en , et crucifiez-le : Toile y toile y crucifige. (Luc. ,'23. ) Si prenant une seconde fois la parole, il exige d'eux qu'ils produisent ce qu'ils ont à déposer, et qu'ils en viennent à la preuve de leurs dépositions : Car quel mal a-t-il fait.' Quid ejihn mali fec il? {'M XTTfi. ^ 27) ils croient ce détail inutile, et ne daignent pas s'y engager, tant ils sont persuadés de la vérité de leur témoignage : Si ce n'était pas un méchant homme, nous ne l'aurions pas conduit à votre tribunal, ni ne vous l'aurions pas livré. Sur cela, nouveaux mouvements, nouvelles poursuites, nouvelles clameurs : Qu'on le mette en croix, et qu'il périsse : Jt illimagis clamahant, dicentes : Crucifigatur. {Uatth. , 27. ) Enfin, si Pilate ose leur remontrer que c'est le roi des Juifs, et que d'attenter a sa vie, c'est pour eux le crime le plus énorme, ils protestent hautement qu'ils ne le reconnaissent point, qu'ils n'en dépendent point, qu'ils n'ont point d'autre roi que César, et qu'ils ne souffriront jamais que celui-ci ait dans la Judée le moindre pouvoir : Non habemus regem , nisi Cœsarem. ( Joan. ,19.)
Ah ! peuple indocile et rebelle, c'était en effet votre roi, et c'était en même temps le roi de gloire; mais vous n'en avez point voulu : pourquoi ? parce qu'il vous apportait la lumière, et que vous aimiez les ténèbres ; parce qu'il vous annonçait des vérités auxquelles vous refusiez de vous soumettre, et que par sa parole toute divine et ses .œuvres merveilleuses il confondait votre incrédulité; parce qu'il vous prêchait une loi dont vous aviez peine à vous accommoder, et dont vous vous faisiez un scandale ; parce qu'il rabattait l'orgueil de vos pharisiens et qu'il démasquait leur hypocrisie; parce qu'ils vous aigrissaient, qu'ils vous envenimaient, qu'ils vous
soulevaient contre lui, et vous inspiraient toutes leurs passions. Voilà, dis-je, pourquoi vous l'avez rejeté, et vous lui avez fait le plus sanglant outrage qu'il ait reçu dans tout le cours de ses souffrances. Car jamais fut-il plus humilié quedans cejugeraent, où vous l'avez couvert d'opprobre et d'ignominie.? D'être comparé avec Barabbas, c'était déjà une des plus grandes humiliations: mais le dernier degré et le comble de l'humiliation, n'a-ce pas été de voir encore Barabbas obtenir sur lui l'avantage.? et le Fils unique de Dieu pouvait-il être traité avec plus d'indignité et plus de mépris ?
Ne nous flattons point, mes cliers auditeurs; et sans nous épancher en d'inutiles reproches contre les Juifs, tournons toute notre indignation contre nous-mêmes, et convenons que cette rebelle nation n'a point méprisé plus outrageusement Jésus-Christ, que nous méprisons notre Dieu sur tant de sujets et en tant d'occasions où nous nous laissons entraîner, et nous nous abandonnons aux désordres du péché. Quand Tertullien parle du péché de rechute après la pénitence , il en fait consister la grièveté et la malice en ce que l'homme, dit-il, après avoir éprouvé l'empire du démon et celui de Dieu , l'empire du démon lorsqu'il était dans l'état du péché, et celui de Dieu, tandis qu'il vivait dans Tétat de la grâce, se détermine enfin, et se livre au démon préférablement à Dieu : de sorte que faisant la comparaison de l'un et de l'autre, il semble conclure que le joug de Dieu est moins avantageux et moins souhaitable que celui du démon , puisque , après avoir secoué dans sa pénitence le joug du démon pour se convertir à Dieu , il quitte tout de nouveau * le joug de Dieu, et se réduit sous l'esclavage et la servitude du démon. Ainsi raisonnait ce savant Africain.
Mais il n'est pas nécessaire, pour justifier ma pensée , de la renfermer dans cette espèce de péché. Je prétends que tout péché, je dis tout péché mortel, est une préférence refusée à Dieu et donnée à la créature. Je prétends que tout homme qui, par une offense griève, pèche contre Dieu, est aussi coupable envers Dieu que le furent les Juifs envers le Fils de Dieu dans le choix qu'ils firent de Barabbas au préjudice et ù la ruine de cet adorable Sauvear. Je prétends que c'est la même injure de part et d'autre, que c'est le même jugement, le même crime. Comment cela.? comprenez-en la preuve ; elle est incontestable et sans réplique. Car, selon toute la théologie, qu'est-ce que le péché? Un éloignement volontaire de Dieu , et un attachement libre et délibéré aux objets créés. Dès là que nous péchons , nous quittons Dieu , nous nous séparons de Dieu : et pourquoi.? l'un pour une volupté sensuelle , l'autre pour un vil intérêt ; celui-là pour un fantôme d'honneur, celui-ci pour un caprice , pour une vaine idée, pour
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an ri(!ii. Or, D*est-ee pas une vraie préférence, où des objets périssables et mortels, où d*indigQe8 créatures, plus méprisables souvent et plus abominables que Barabbas, remportent sur tous les droits de Dieu?
En effet, je ne puis pécher que je ne connaisse le mal que je vais commettre. Je sais , en péchant, que telle action est criminelle , que telle liberté , que telle injustice, que telle médisance , que telle vengeance est défendue et contre la loi de Dieu. Quand donc 9 indépendamment de la loi et malgré la loi qui ooiMlamne tout cela, je m*y porte néanmoins, c'est que j'aiaie mieux mécontenter en tout cela que d'obéir à cette loi : par conséquent, c*est qu*en vue de tout cela, je la méprise, cette loi divftie, et le souverain auteur qui me Ta imposée. Sans me déclarer aussi ouvertement que les Juifs, ni m'en expliquer eo destermessi formels, je dis comme eux dans mon cœur : iVott hune, sed Barabbam (Joàn., 18) : C'est un mattre trop exact et trop sévère qu'on me propose à servir. La voie de ses commandements est trop étroite pour moi, et il m'en faut une plus large. Le monde est mille fois plus commode ; et en le suivant, il n*y a point tant de gène ni de contrainte. Il se eooforme âmes inclinations, il seconde mes désirs , il me laisse une licence entière pour vivre à mon gré et selon mes volontés : voilà le Dieu qui me platt, etqueje demande. Toile, folle (Luc, 23) : Ot»-moi ce Dieu si saint, qu'une œillade, qu'un geste, qu'une parole est capable de le blesser ; ce Dlea si clairvoyant, qui ne pardonne rien : ToUe : Otez-moi cet Évangile , cette loi si rigoureuse et si opposée à tous mes sentiments naturels. Aon habemus regem , nUi Cxsarem ( Jo4N. , 1 9 ) : Je n'ai point d'autre loi que mon ambition , point d'autre loi que ma convoitise, point d'autre loi que mon amour-propre, point d'autre loi que toutes mes cupidités, et tout œ qui peut me rend re la vie pi us douce et plus agréable. Ce sont là mes guides , mes docteurs, mes maîtres : Non habemus regem ^nisi Cxsarem. Ces pensées, chrétiens, font horreur; mais à bien considérer la nature du péché, voilà dans la pratique où il se réduit, en voilà le fond et le caractère le plus essentiel.
Vous me direz qu'on n'y procède pas communément avec tant de délibération , et qu'on n'y fait pas toutes ces réflexions. Ah! mes frères, c'est ici le prodige, et de la malice de l'homme pécheur, et de l'énormité de son péché. Car écoutez deux choses que j*ai à vous répondre. Je soutiens d'abord , et j'en prends à témoin la conscience d'un nombre infini de pécheurs , et même de plusieurs qui m'écoutent actuellement : encore une fois , je soutiens qu'il y eo a qui pèchent avec toutes ces vues, qui délibèrent, qui raisonnent , qui combattent en euxmêmes et contre eux-mêmes, et qui ne s'abandon-
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nent à leurs désordres que par cette conclusion for^ mée : Je le veux. Péchés d'un plein choix, d'une plein» résolution et de la volonté la plus parfaite : mais eu même temps, péchés les plus pernicieux par rapport au salut ; péchés qui conduisent le plus directement à In réprobation, ou qui sont déjà comme une réprobation anticipée ; péchés que Dieu SQUvent ne remet ni en cette vie ni en l'autre , et qu'il punit dans toute la rigueur de sa justice. Quelle abomination , quelle désolation !
Du reste, et c'est l'autre réponse, je conviens aussi que tous ne vont pas jusqu'à cet excès, et nembrassent pas de la sorte le péché. Je ne ferai pas même difBculté de reconnaître qu'une grande partie de ceux qu'il entraîne, s'y engagent plus légèrement : c'est-à-dire, qu'ils s'y engagent avec moins d'advertance et moins d'attention ; qu'ils s'y engagent par un premier mouvement et par précipitation , soit parce que les objets présents les frappent tout à coup et les excitent , soit parce que le penchant les domine et que le poids de l'habitude les emporte. Tel est, je veux bien l'avouer, tel est l'état de la plupart des pécheurs du siècle. Mais e«la même les excuse-t-il , et cela diminue-t-il l'injure que fait à Dieu le péché ? Quoi , je prétendrais tirer avantage de mon inadvertance et de ma légèreté dans un sujet qui demandait toute mon attention et toute ma précaution? Quoi! lorsqu'il s'est agi de perdre mon Dieu et de le sacrifier aux sales appétits d'une sensibilité brutale, je me croirai bien justiGé de dire que je ne pensais guère à ce que je faisais! Quand il était question d'immoler Jésus« Christ et de le crucifier dans mon cœur, je me tiendrai moins coupable, parce que je n'examinais rien là-dessus , et que je ne m'appliquais pas à en prévoir les affreuses conséquences ! et où est-ce donc que j'emploierai toutes mes lumières, que j'apporterai toute ma vigilance, que j'userai de toute ma circonspection ? La passion m'a entraîné : et voilà justement ce qui offense mon Dieu, et ce qui l'outrage. Car le respect d'un tel Maître et l'honneur qui lui est dâ par tant de titres, ne devait-il pas être plus puissant pour m'arrêter, que toute l'ardeur de la plus violente passion, pour me précipiter et m'emporter? Si les Juifs tumultuairement assemblés criaient à Pilate, Toile hune, et dimitte nabis Barabbam (Luc, 33) ; Faites-le mourir, et remettez-nous Barabbas; c'était dans un transport qui les aveuglait : mais en étaientils moins criminels.' Ainsi j'ai commis ce péché par vivacité de tempérament , par inconsidération , et presque sans y prendre garde : mais c'est ce qu'il y a de bien surprenant et de bien étrange, que j'aie pris si peu garde à ne faire aucune démarche qui pût être préjudiciable à la gloire et aux intérêts d'un Dieu, de qui j'ai tout reçu et à qui je dois tout. Mon devoir capital, n'était-ce nas d'étudier toutes ses vo*
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loDtés, et de me rendre coutinuellement attentif à les accomplir, et à ne m'en départir jamais ? Il faUait que j'y fusse bien peu attaché, pour en perdre si aisément le souvenir; et si je veux de bonne foi me consulter moi-même, si je veux sonder le fond de mon cœur et ses véritables dispositions, je trouverai que je n'ai franchi si précipitamment et si hardiment le pas, que parce que la loi de Dieu ne me touchait guère, et que j'étais beaucoup plus sensible à mes désirs déréglés , et aux sujets malheureux qui les allumaient.
De tout ceci donc, chrétiens, vous comprenez Ténormité du péché et le degré de malice qui lui est
propre. Que dis-je! et quel esprit humain la peut comprendre telle qu'elle est? Car pour concevoir toute la grièveté de cette préférence donnée à la créature au-dessus de Dieu, il faudrait en même tempsconcevoirtoute la grandeur de Dieu au-dessus de la créature : tellement que la malice du péché doit être aussi grande, par proportion, que Dieu est grand, que Dieu est juste, qu«) Dieu est bon , que Dieu est parfait dans tous ses attributs ; or, tout cela est inÛDÎ, et par conséquent hors de la portée d'une raison aussi faible et aussi bornée que la nôtre. Et comme il est de l'esseAce de Dieu, que quelque idée que je me forme de son souverain être, il passe toujours infiniment tout ce que j*en connais, il est de l'essence du péché, que, quoique j'en imagine, il soit toujours plus difforme et plus odieux que tout ce que je m' en puis figurer. Quand je conçois qu'il n converti les anges en démons, qu'il a ruiné pour jamais l'état d'innocence où furent créés nos premiers parents, et qu'il les a perdus avec toute leur postérité; qu'il dépouille l'âme de tous ses mérites, en edt-elle amassé des trésors sans nombre, et qu'il l'expose à des supplices éternels; quand je me représente tout cela, ce n'est rien, encore, dit saint Augustin, parce que tout cela n'est rien en comparaison de ce que je ne puis me représenter, qui est la majesté du Créateur offensée et comme dégradée dans l'estime du pécheur.
Ah ! chrétiens, que ne connaissons-nous mieux le péché, ou que n'en perdons-nous absolument toute la connaissance ! notre malheur est de le connaître, et de ne le pas connaître assez. Si nous ne le connaissions point du tout, nous ne serions plus en danger de le commettre; ou si nous leconnaissions mieux eX dans toute sa laideur, bien loin de le rechercher et de nous y plaire, nous ne penserions qu'à nous en préserver et à le fuir. Mais , hélas! nous le connaissonsautant qu'il faut pour pouvoir devenir coupables devant Dreu , et nous ne le connaissons pas autant qu'il serait nécessaire, pour être en état de ne le pouvoir plus aimer et de n'y pouvoir plus tomber. i*;tatd'imp6ccabilité. état bien heureux! Quand estce que noua y serons ? Ce sera quand nous verron s
Dieu, et que noua le contemplerona dans toute sa gloire, parce qu'alors nous aurons une connaissance du péché beaucoup plus vive et plus étendue, puisque nous le connaîtrons dans Dieu même, et que d'ailleurs attachés à Dieu d'un lien désormais indissoluble , nous nous trouverons par là dans la sainte nécessité de haïr tout ce qui peut nous en éloigner et nous l'enlever. Cependant, mes frères, sans être dès maintenant en cet état , il ne tient qu'à nous de quitter le péché, de nous retirer du péché, de ne plus retourner au péché, parce que la grâce ne nous manque pas pour cela, et qu'avec la grâce tout nous est possible. C'est ainsi qu'exempts de la maliee da péché, nous nous mettrons encore à couverts de la peine • qui le suit , et dont j'ai à vous entretenir dans U seconde partie.