SUR LA FLAGELLATION DE JÉSUS-CHRIST
vue du Fils unique de Dieu , accablé sous une
grêle de coups, tout meurtri de blessures, et comme
donné en proie à une troupe féroce et à toute leur
inhumanité.
Que devait-on attendre de cette brutale soldatesque? C'étaient des hommes nourris dans le tumulte et la fureur des armes , et de là plus incapables de tout ménagement et de tout sentiment de compassion. C'étaient les ministres d'un juge timide et lâche, qui les abandonnait à eux-mêmes, et dont ils pouvaient impunément passer les ordres, s'il en eût porté quelques-uns, et qu'il leur eût prescrit des bornes. C'étaient des âmes vénales et mercenaires , des âmes intéressées et d'intelligence avec les Juifs, dont ils avaient à contenter la haine, pour en recevoir la récompense qui leur était promise et qu'ils espéraient. C'étaient les suppôts de ce peuple ennemi de Jésus-Christ, c'est-à-dire, du peuple le plus cruel et le plus barbare , le plus envenimé dans ses ressentiments et le plus insatiable dans ses vengeances. C'était toute une cohorte assemblée , aûn de se relever les uns les autres , et que reprenant tour à tour de nouvelles forces, ils pussent toujours frapper avec la même violence. Tout cela , autant de conjectures des excès où ils se portèrent contre cet innocent Agneau quMls tenaient en leur pouvoir et contre qui ils étaient maîtres de tout entreprendre.
Que ferai-je ici, mes chers auditeurs, et que vous dirai -je ? m'arréterai-je à vous dépeindre dans toute son étendue et toute son horreur une scène si sanglante? entrerai-je dans un détail où mille particularités nous sont cachées , et dont nous ne pouvons avoir qu'une connaissance obscure et générale? vous représenterai-je l'acharnement des bourreaux, le feu dont leurs yeux sont allumés , les fouets grossis de nœuds et tout hérissés de pointes, dont leurs bras sont armés ? compterai-je le nombre des coups qu'ils déchargent sur ce corps faible et déjà tout épuisé de forces par l'abondance de sang qu'il a répandu dans le jardin? Que de cris , que de nouvelles insultes de la part des prêtres , des pontifes , d'une populace infinie, témoins de tout ce qui se passe, et animant tout par leur présence! Mais je vous laisse, mes frères, à juger vous-mêmes de toutes ces circonstances , comme de mille autres , et à vous en retracer l'affreuse idée. C'est assez de vous dire que cette chair sacrée du Sauveur n'est plus bientôt qu'une plaie; que ce n'est plus partout que memrtrissures , que contusions , et qu'à peine y peut-on découvrir quelque apparence d'une forme humaine ; qu'au milieu de ce tourment , cet homme de douleurs , après s'être soutenu d'abord , est enfio obligé de succomber; que dans une défaillance jintière, il tombe au pied de la colonne; qu'il y QQQChé par terre, perclus de tous ses
membres et privé de l'usage de tous ses sens ; qu'il ne lui reste ni mouvement , ni action , ni voix , ni parole ; et que , bien loin de pouvoir s'expliquer et se plaindre , il conserve à peine un dernier souffle et une étincelle de vie.
Que dis-je , chrétiens ? c'est en cet état qu'il s'explique à nous plus hautement et plus fortement qu'il ne s'est jamais expliqué. Il n'a qu'à se montrer à nos yeux : cela suffit. Il ne lui faut point d'autre voix que celle de son sang , pour nous instruire; il ne lui faut point d'autre organe que ses plaies ; ce sont autant 'de bouches ouvertes pour nous redire ce qu'il s*est tant efforcé de nous persuader en nous prêchant son Évangile, que quiconque aime son âme en ce monde , c'est-à-dire sa chair, que quiconque y est attaché, et veut l'épargner et la choyer, la perdra immanquablement; mais que pour la sauver dans l'éternité, c'est une nécessité indispensable de la haïr en cette vie , de réprimer ses sensualités, de lui refuser ses aises et ses commodités, de lui faire une guerre continuelle en la mortifiant , en l'assujettissant, en la domptant: QuianuU ard" j)iam suam, perdet eam ; et qui odit animam suam in hoc mundo , in vitam œternam custodit eam. (JoAN., 12.) Maxime essentielle dans la morale de Jésus-Christ; maxime la plus juste, et fondée sur les principes les plus solides; parce que cette chair que nous avons à combattre , est une chair souillée de mille désordres , une chair de péché; et qu*étant criminelle^ elle doit être punie temporel lement, si nous ne voulons pas qu'elle le soit éternellement; parce que c'est une chair rebelle , et qu'il n'est pas possible de la tenir dans la soumission et dans l'ordre, si l'on ne prend soin de la réduire sous le joug, à force de la châtier et de la mater ; parce que c'est une chair corrompue et la source de toute corruption , puisque c'est d'elle que vient tout ce que saint Paul appelle œuvres de la chair, les débauches et les impudicités , les querelles et les dissensions, les colères et les envies ; et que nous ne pouvons nous mettre à couvert de ses traits contagieux, ni les repousser , que par de salutaires violences ; parce que c'est une chair conjurée contre Dieu et contre nous-mêmes : contre Dieu, dentelle rejette la loi; contre nous-mêmes , dont elle ruine le salut ; et que nous devons par conséquent la regarder et la traiter comme notre plus mortelle ennemie.
La chair du Fils de Dieu n'avait rien de tout cela. C'était une chair sainte et sanctifiante, une chair sans tache et toute pure , une chair pleinement soumise à l'esprit; c'était la chair d'un Dieu , et toutefois nous voyons quels traitements elle a reçus : or, c'est sur cela même que cet Homme-Dieu , baigné dans son sang , se fait entendre à nous du pied de la colonne, et qu'il nous reproche, tout muet qu'il est, nos délicatesses et l'extrême attention que nous
SUE LA FLAGELLATION DE j£SUS-GHfilST.
à flatter nos corps; comme s'il nouB disait : ur moi les jeux, et par une doublé oompa- V eoofondez-Tous. Idolâtres de votre chair, le voulez pas que rien lui manque , que rien se, que rien Tincommode; et moi, me voici é de fouets et tout ensanglanté. Mais encore ce que cette chair dont vous prenez tant éréts, et qu'était-ce que la mienne, que j'ai ménagée? Reproche le plus touchant , et dont e avait senti toute la force lorsqu'il traçait emiers fidèles ces grandes règles de la péniït de la mortification chrétienne ; que si nous s être à Jésus-Christ, nous devons crucifier ûmr avec tous ses vices et toutes ses conçûmes : Qui sunt Christi, camemsuamcruci' U cum vitiis et cojicupiscentiis {Galat,, 5) : 18 nedevons nous conduire que selon l'esprit, coûter jamais la chair, ni avoir égard ou à ognances ou à ses désirs : Spiritu ambulaley deria camis non perficietls (ibid.) : qu'au
la consulter et de la suivre, nous devons lément y renoncer, et même en quelque lous en dépouiller : Exfoliantes vos veterem vn {Coloss,, 3) : que quelque effort qu^il y ire pour cela, quelque sacrifice qu*il nous en coûter , il ne doit ^tre compté pour rien , et us ne devons jamais oublier, en considérant ]hrist, que nous n'avons point encore comme indu notre sang : Nondum enim usque ad nemrestUistis. (Hebr., 12.)
langage, mes chers auditeurs! et qui de sntend ? Pfe sont-ce pas là des termes dont de ignore souvent jusques à la signification,
le monde au moins croit ne convenir qu'à itaires et à des religieux ? Or , prenez garde lins à qui saint Paul donnait ces divines lest à qui il enseignait cette excellente morale ; n'était ni à des religieux , ni à des solitaires irlait, c'était à des chrétiens comme vous, t au-dessus de vous d'autre avantage ni d'autinctlon, sinon qu'ils étaient de vrais chré- Pt que vous ne l'êtes pas : c'était à des homiployés comme vous, selon leur profession , lires du monde; à des femmes engagées comme ir leur état et leur condition dans la société et commerce du monde. Voilà ceux à qui il rendait de mener une vie austère, non-seuselon le cœur , mais selon les sens ; de moux-mémes et à leur chair; de se contenter du ire , ou pour le logement , ou pour le véteou pour l'aliment , et de retrancher tout ce au delà comme superflu, comme dangereux,
indécent dans la religion d'un Dieu qui ,
souffrances , est venu consacrer l'abnégasoi-même et de tout soi-même. Ces exprèsi.les étonnaient point, ces propositions ne
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leur semblaient point outrées ; ils les comprenaient, ils les goûtaient^ ils se les appliquaient. Le christianisme a-t-il donc changé, et n'est-il plus le même.' Ah! mes frères, le christianisme a toi^jours subsisté; mais reconnaissons, à notre confusion, que ce ne sont plus les mêmes chrétiens : nous en avons retenu le nom, et nous en avons laissé toute la substance et tout le fond.
. Quoi qu'il en soit, c'est dans cette sainte mortification de la chair que les saints de tous les siècles et de tous les états ont fait consister une partie de leur sainteté. Parcourez leurs histoires , et trouvez-en un qui n'ait pas témoigné pour sa chair une haine particulière. Soit qu'ils eussent toujours vécu dans l'innocence, ou qu'après une vie mondaine ils se fussent convertis à Dieu ; soit qu'ils eussent abandonné le siècle pour se retirer dans le désert et dans le cloître , ou qu'ils fussent restés au milieu du monde pour satisfaire à leurs engagements et à leurs devoirs ; en quelque situation qu'ils aient été, et par quelque voie qu'ils aient marché, du moment qu'ils ont commencé à embrasser le service de Dieu , ils ont commencé à se déclarer contre leur corps, et en sont devenus les Implacables ennemis. Leurs vocations étaient différentes, et leur sainteté avait , ce semble , des caractères tout opposés : c'était, dans les uns, une sainteté de silence et de retraite, et dans les autres, une sainteté de zèle et d'action ; dans les uns, une sainteté toute pour elle-même, et dans les autres, une sainteté presque toute pour le public; mais malgré cette diversité de vocations, ils sont convenus, en ce point, de haïr leur chair et de la traiter durement. La faiblesse du sexe, la complexion, le travail , les infirmités même n'ont point été des excuses pour eux. Bien loin qu'il fallût les exciter , il fallait au contraire leur prescrire des bornes et les modérer; tant ils étaient, je ne dirai pas seulement sévères , mais saintement cruels envers euxmêmes.
D'où leur venait cette haine si vive et si universelle dont ils étaient tous animés ? De Tardent désir qu'ils avaient conçu de conformer, autant qu'il était possible, leur chair à la chair de Jésus-Christ; de la forte persuasion où ils étaient que jamais leur chair ne participerait à la gloire de la résurrection de Jésus- Christ, si elle ne participait à sa mortification et aux douleurs de sa passion; du souvenir qu'ils portaient profondément gravé dans le cœur, que c'était pour notre chair et pour ses voluptés sensuelles , que la chair de Jésus-Christ avait été si violemment tourmentée; d'où ils concluaient qu'une chair ennemie de Jésus-Christ, qu'une chair coupable de tous les maux qu'avait endurés la chair de Jésus-Christ, était indigne de toute compassion, et ne pouvaitêtre trop affligée elle-même, ni trop maltraitée. C'est ainsi