‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 2)Chapitre 109 sur 408 · SUR LA FLAGELLATION DE JÉSUS-CHBIST · texte numérisé non relu

SUR LA FLAGELLATION DE JÉSUS-CHBIST

qu'ils en jugeaient; mais pour nous, mes chers auditeurs, nons raisonnons , ou du moins nous agissons bien autrement : la maxime la plus commune et la plus établie dans toutes les conditions , est d*avoir soin de son corps , et de ne Fendommager en rien , de ne le point fatiguer, de ne le point affaiblir, de Tentretenir toujours dans le même embonpoint, d'en étudier les goûts, les appétits, et de lui fournir abondamment tout ce qui raccommode : voilà notre principale, et souvent même notre unique occupation.

Ce qu'il y a de plus merveilleux et de plus étrange, c*est qu'avec cela l'on prétend être pénitent, l'on prétend être dévot, l'on prétend s'ériger en réformateur du relâchement des mœurs et de la doctrine. Appliquez-vous à ma pensée; c'est un point de morale à quoi vous n'avez peut-être jamais fait assez d'attention. Que des impies déclarés, que des libertins de profession , que des mondains par état , se rendent esclaves de leur corps, et lui accordent tout ce qu'il demande, je n'en suis point surpris : comme ils n'aspirent, ou du moins qu'ils ne pensient à nul autre bonheur qu'à celui de la vie présente, il est naturel qu'ils en recherchent toutes les douceurs. Dès-ln que ce sont des mondains , ils sont possédés du monde et de l'esprit du monde : or, tout ce qui est dans le monde , dit saint Jean , n'est qu'orgueil delà vie, que concupiscence des yeux et que concupiscence de la chair; il est donc moins étonnant qu'ils soient si attachés à leur chair, et qu'ils la laissent vivre à Taise et au gré de tous ses désirs.

Mais ce qui doit bien nous surprendre, et ce que je déplore comme un des plus grands abus du christianisme , je l'ai dit et je le répète , c'est qu'on prétende être pénitent sans pratiquer aucune œuvre de pénitence. Un homme est revenu de ses criminelles habitudes, une femme a quitté le monde, après l'avoir aimé jusqu'au scandale : il y a sujet de bénir Dieu d'un tel changement, et je Yen bénis. Ce ne sont plus les mêmes intrigues , ni les mêmes désordres; mais du reste, parlez à l'un et à l'autre de satisfaire à la justice de Dieu ; représentez-leur avec l'apôtre que, comme ils ont fait serur leur corps à l'iniquité, ils doivent le faire servir à la justice et à l'expiation de leurs péchés ; dites-leur, avec saint Grégoire, qu'autant qu'ils se sont procuré de plaisirs défendus et illicites, autant ils doivent s'interdire de plaisirs même permis et innocents : c'est une langue étrangère pour eux, et toute leur pénitence ne va qu'à corriger certains excès et certains vices, sans en être moins amateurs d'eux-mêmes, ni moins ooeupés de leur personne.

Ce qui doit bien nous surprendre, c'est qu'on pré-

s être dévot sans être chrétien; je veux dire,

r par la voie étroite du christianisme :

lisme est une loi austère et morti-

fiante; et cependant , tout dévot qu'on est , on ne veut rien avoir à souffrir; on renonce au luxe, au faste, à la pompe; mais d'ailleurs on veut être servi ponctuellement, nourri délicatement, couché mollement, vêtu et logé commodément. Rien que de modeste en tout; mais rien en tout que de propre, que de choisi, que d'agréable. Telle dans la dévotion mène une vie mille fois plus douce , et je pourrais ajouter, plus délicieuse , qu'une autre dans son dérèglement et son libertinage.

Ce qui doit bien nous surprendre, c'est qu'on prétende s'ériger en censeur des mœurs et en réformateur des relâchements du siècle , sans penser d'abord à réformer le relâchement oh Ton vit solmême à l'égard de la mortification des sens : n^estce pas là l'illusion de nos jours? Crier sans cesse contre des doctrines prétendues relâchées; gémir à toute occasion et avec amertume de cœur sur le renversementde la morale évangélique ; s*élever avec zèle, ou plutôt avec emportement et avec aigreur, contre ceux qu'on veut faire passer pour destructeurs de cette sainte morale; les regarder comme l'ivraie semée dans le champ de l'Église , et former de pieux desseins pour arracher ce mauvais grain : f^isjmiis, et coUigimus ea? (Matth., 13) ne parler que de sévérité, et en lever partout l'étendard, dans les discours publics, dans les entretiens particuliers, dans les tribunaux de la pénitence, dans les ouvrages de piété : voilà les beaux dehors et les spécieuses apparences dont une infinité d'âmes , ou simples, ou prévenues, se laissent fasciner les yeux. Mais quand , moins crédule et moins fecile à confondre les apparences avec la vérité, on vient à percer au travers de ces dehors, et que, prenant la règle de Jésus-Christ , on juge des paroles par les œuvres , jé ftuctibus eorum cognoscetis eos (Matth., 7); que trouve-t-on? des gens sévères, ou réputés tels , mais en même temps bien pourvus de toutes choses , et ayant grand soin de l'être ; des gens sévères , mais en même temps répandus dans le monde , et dans le plus beau monde, pour eo goûter tous les agréments ; des gens sévères , mais n*étant toutefois ennemis ni des divertissements profanes , ni des conversations plaisantes et enjouées , ni des bons repas; disons en deux mots, des gens de la dernière sévérité dans leurs leçons, mais de la dernière indulgence dans leurs exemples; anges dans leurs maximes, mais hommes, et très hommes dans leur conduite. Ce n'est pas qulls ne veuillent que cette sévérité qu'ils prêchent avec tant d'emphase, soit mise en pratique, mais par d'autres, et non par eux : comme mattres et comme docteurs , ils s'en tiennent à l'instruction , et se déchargent sur leurs disciples de l'exécution.

Ah ! mes chers auditeurs, ne nous trompons point et mettons-nous bien en garde contre les artifioes et

Page 1