II. Se désister volontairement de toutes ses pré
tentions, dès qu'il y va de la paix, et abandonnée sans résistance tous ses droits, qui du reste sont si peu de chose dans l'état religieux. Car de quoi pour l'ordinaire s'agit-il dans les contestations qu'ont entre elles lesépouses mêmes de Jésus-Christ ? D'un léger intérêt qu'on s'est fait, et sur lequel, ou par opiniâtreté, ou par une fausse gloire, on pe veut point se relâcher. En vérité ne doit-on pas rougir de honte, quand on vient à considérer d*un sens rassis de quoi l'on s'inquiète tant et h quoi l'on s'arrête avec tant d'obstination , et comment peuton soutenir Tes reproches de sa conscience, lorsque malgré soi on se dit intérieurement : Si j'avais assez de vertu pour reculer d'un pas, et que je voulusse ne plus penser à cela, qui dans le fond n'est rien , la paix aussitôt serait rétablie? Il ne tient donc qu'à moi de pacifier tout, d'éteindre le feu de la division qui n'est déjà que trop enflammé , et de calmer les esprits. Si je ne le fais pas , lorsque je le puis si aisément et à si peu de frais , ne serai-je pas bien condamnable, et qui me disculpera auprès de Dieu? Jésus-Christ a versé son sang pour la paix : à quoi ne dois-je pas préférer un bien que mon Sauveur a tant estimé, et qu'il a acheté si cher?
III. Ne s'attacher point trop à son propre sens. Car on ne se brouille souvent dans les communautés que parce qu'on s'entête , que parce qu'on suit certains préjugés dont on ne veut point revenir, que parce qu'on ne consulte que soi-même , et qu'on ne s'en rapporte qu'à soi-même , ne prenant aucun conseil et ne déférant à aucun avis. Dans les affaires les plus importantes, les gens du monde choisissent un tiers, sage et désintéressé, et consentent, en vue de la paix , d'en passer par son jugement. Dans les communautés divisées, on n'écoute qui que ce soit. On se prévient contre ceux qui par zèle et par charité voudraient s'entremettre et ménager quelque accommodement. On se persuade que ce sont des gens gagnés et dont on doit se défier. On les prend à partie eux-mêmes, à moin» qu'ils n'entrent aveuglément dans nos pensées, et qu'ils ne se déclarent pour nous. Que la docilité serait alors d'un grand usage, et qu'elle épargnerait à toute une maison de démêlés et d'enibarras!
IV. Sacrifier même, s'il est nécessaire, sa propre raison. Il est vrai, vous n'avez pas tort, la raison est certainement de votre cêté ; mais si vous ne cédez, vous n'aurez jamais la paix, et la guerre sera étemelle. Or, il vaut mieux, en de pareilles conjonctures, renoncer, pour parler de la sorte, à I» raison , eti'etourner en arrière, quedese tenir ferm» et vouloir aller plus avant. £n mille reneontres^ il est de la souveraine raison de eondescendre, contre la raison même> aux faiblesses et aux. imaginations de quelques esprits qui ne sont pas raisonnables. Mais , dites-vous,, on agira mal à propos :
SUR LA CHAKITÉ.
il n'importe, le mal qui en pourra arriver sera moindre que le bruit et les ruptures où la maison se trouverait exposée par une inflexible fermeté. Cette règle, au reste, n*est pas générale; mais elle demande beaucoup de discernement , et ne peut-être appliquée qu'aux choses qui ne blessent point la conscience, et où il n'y a point d'offense de Dieu.
y. Préférer une sage et religieuse simplicité à une envie dangereuse et immodérée de savoir. On n'a que trop éprouvé dans les monastères de filles les pernicieux effets de cette malheureuse démangeaison d'apprendre, et de vouloir passer pour savante. Désordre plus commun dans ces derniers temps, qu'il ne l'était autrefois. Les premières religieuses se contentaient d'être bien instruites des points les plus essentiels de l'Évangile et de la foi; de bien étudier leur règle, leurs observances, leurs devoirs, et de les bien remplir. De là, soumises à l'Église , elles s'en tenaient à ses décisions , sans raisonner, sans contester, et sans prétendre prononcer sur ce qu'elles voyaient assez n'être pas de leur compétence et de leur ressort. Elles montraient en cela leur humilité, leur prudence, leur droiture d'esprit et de cœur , et elles en goûtaient le fruit solide , qui était une sainte paix. D'où vient que les supérieures de communauté les plus habiles dans le gouvernement ont soin encore , autant qu'il leur est possible , d'écarter de leur maison livres, écrits, directions, tout ce qui pourrait y faire naître des questions trèsnuisibles , ou du moins très-inutiles.
VL Mais de tous les moyens , le plus efficace et le plus puissant est la sainte et fréquente communion : car le sacrement de nos autels est le sacrement de l'unité, le mystère de la charité, et par conséquent le nœud de la paix. Dans la communion , nous sommes tous nourris d'un même pain céleste, nous sommes assis à la même table de Jésus-Christ, nous lui sommes tous unis comme à notre chef : que de raisons pour nous lier étroitement ensemble! Comment cet adorable sacrement sera-t-il pour nous le sacrement de l'unité, si nous nous séparons les uns des autres ? comment serat-il le sacrement de la charité , si nous nous soulevons les uns contre les autres? et comment ne ferons- nous qu'un même corps avec Jésus-Christ et en Jésus-Clirist , si nous ne demeurons attachés les uns aux autres?
Vn. Une des dispositions les plus essentielles à la communion est donc que nous conservions la paix entre nous. C*est pourquoile FilsdeQieu , avant que d'instituer ce grand mystère et d'y admettre les apôtres, leur donna sa paix. Sans cela , quoique pur d'ailleurs, il ne les eût pas jugés dignes de son sacrement : ainsi toutes les autres préparations que nojjs pouvons et que nous devons y apporter supposeaf c^Je-là, et t'est aussi par là que nous nous
mettons en état d'accomplir le dessein du Sauveur du monde , qui a été , en nous incorporant avec lui , d'établir parmi nous la plus parfaite société, et de faire de nous un même troupeau et une même Église.
VIII. Au contraire, un des plus grands obstacles à la communion, est que nous ne soyons pas en paix avec nos frères, ni nos frères avec nous : car alon Jésus-Christ veut que nous quittions l'autel et le sacrifice, beaucoup plus la commnm'on, puisqu'il faut bien plus pour approcher de la communion que pour offrir simplementle sacrifice. Unpédieur , même en état de péché , peut assister à la messe et, dans la vue d'apaiser Dieu, lui offrir le sacrifice : mais 11 ne peut communier, s'il ne s'est réconcilié et avec Dieu , et avec le prochain. Cest donc à nous de nous éprouver là-dessus nous-mêmes , avant que de recevoir le Saint des saints, et d'écouter notre cœur pour savoir s'il n'a rien à nous reprocher sur un point de cette conséquence.
rx. Daigne le Seigneur dans la participation de son corps et de son précieux sang, nous réunir tous! C'est lui , selon le mot de l'apôtre, qui est notre paix {Ephes.f 3), et c'est dans la communion qut cette parole se vérifie à la lettre, puisque e*est là qu'A veut être lui-même le médiateur de toutes nos réconciliations. Il a bien eu le pouvoir de réconcilier le ciel et la terre : notre réunion est-elle phu difficile? Dans les siècles passés , on a vu plus d*une fois des ennemis irréconciliables, à ce qu'il semblait , déposer toute leur haine à la sainte table, et en sortir dans une sincère et pleine intelligence. Aujourd'hui, et quelquefois dans les maisons religieuses, on voit des personnes divisées sortir de cette table de Jésus-Christ avec la même aigrenr, et en remporter les mêmes animosités. Puissionsnous éviter ce malheur, et nous préserver d\uii telle malédiction!
INSTRUCTION
sua LA CHARITÉ.
Ce que vous avez particulièrement à eonsidéKr touchant la charité, est compris dans son préoeptt et dans sa pratique. En vous expliquant ce qui ngarde le précepte de la charité, je vous ferai ▼olr la nécessité indispensable de cette vertu , et vous pourrez tirer de là de puissants motifs pour vous eoçdter à l'acquérir. Et en vous apprenant quelle en doit être la pratique, Je vous en marquerai les dif«i caractères , qui pourront vous servir de règles ] vous juger vous-mêmes, et pour connaître <
SUR LA CHARITE
a?es aeeompli jusqaes à présent un des devoirs ht plus essentiels de la vie chrétienne.
$ I. te précepte et robUgation de la charité.
I. La charité n'est pas sculementun conseil évanifiB^, mais un précepte ; et le Sauveur du monde raco tflllament à cœur , qu'il en a fait son précepte fvticQller. Car v<Àci mon commandement j disaît- Oàses apôtres : c*est que vous vous aimiez tes uns kM autres. (JoàH., 15.) Motif admirable dont se Mrvait saint Jean , le bien-aimé de Jésus-Christ et rapfttre delà charité, lorsque parcourant les Églises f Asie, dont il était le patriarche et le fondateur, i répétait sans cesse dans les assemblées des fidèles cesparoles : Meschers errants, aimez-vous les uns lesamtres. (Hieron.) Sur quoi ses disciples lui ayant représenté qu'il leur prêchait toujours la mêmediose, et lui demandant par quelle raison il réduisait toutesses instructions et toutes ses exhortitioos à ce seul devoir , il leur fit cette réponse si Rmarqaable : Parce que c'est le précité de notre MaUre, et que si vous le gardez, U suffit pour fow rendre parfaiU selon Dieu. (Id.) Voilà, à reiemple de ce grand apôtre, ce qu'on ne devrait jiiMi« cesser de dire, non-seulement dans les assemblées chrétiennes, mais dans les communautés fdigîeuses, je dis même dans les communautés les plus régulières, les plus austères, les plus éloignées du monde ; et si vous vous lassiez d'entendre toujours cette leçon, je vous répondrais: Plaignezvous plutôt de ne Pentendre pas assez : pourquoi ? Parce que c'est le commandement du Seigneur (Id.) qui nous doit être plus cher que tout le reste; parce que c'est un commandement pour lequel vous devez avoir une vénération, une soumission toute singulière, puisque Jésus-Christ a voulu lui-même se radapter et en être spécialement le législateur.
n. Aussi l'observation de ce précepte est-elle la Hiarque spécifique et certaine des vrais chrétiens. Car c'est à cela, ajoutait le Fils de Dieu , que vous vous ferez reconnaître mes dtsdples..[JoAii.^ 13. ) Ce ne sera pas précisément par les dons sublimes d'oraison et de contemplation : sans ces faveurs extraordinaires, on peut être chrétien, et solidement dirétien. Ce ne sera point non plus par de rudes pfait«ice« et de rigoureuses austérités du corps : elles sont bonnes, elles sont louables, elles sont fldntes; mais ce n'est point après tout ce qui nous discerne de ces sectes d'infidèles, où l'on voit pratiquer des macérations et des mortifications de la chair beaucoup plus étonnantes que dans le christianisme. Ce n'est donc point par là que nous serons lés de Jésus-Christ dans le jugement damier, I par la charité. Et n'est-ce pas par la charité que
les païens eux-mêmes , ennemis déclarés de la religion chrétienne, distinguaient ceux qui la professaient? P('est-ce pas encore par la charité que nous jugeons si l'esprit de Dieu règne dans une famille, dans une maison religieuse? Tout autre signe est équivoque; mais quand nous y voyons la charité bien établie, et que nous n'y apercevons rien qui la puisse blesser, nous disons avec assurance, que c'est une maison de Dieu. Et en cela nous ne nous trompons pas : car il n'y a que Dieu et que l'esprit de Jésus-Christ qui puisse former dans les cœurs unei^harité parfaite et l'y entretenir.
m. C'est dans le commandement de la charité que sont contenus tous les autres , et c'est à celui-là qu'ils se rapportent tous : tellement que saint Paul l'appelle la plénitude de la loi. (Rom., t3.) En vain donc je prétendrais garder tous les autres préceptes, si je manquais à celui de la charité. Sans cette charité envers le prochain , je ne puis pas même avoir l'amouf de Dieu , qui est néanmoins le premier et le plus grand de tous les conunandements. Car aimer Dieu et aimer mon prochain sont deux commandements inséparables, ou plutôt, ce n'est qu'un même commandement qui nous oblige à aimer le prochain dans Dieu , et Dieu dans le prochain. Et en effet , c'est proprement dans.le prochain quenous aimons Dieu d'un amour solide et pratique: hors de là tout notre amour pour Dieu n'est qu'en spéculation et qu'en idée. Théologie divine que tout TÉvangile, que tous les écrits des apôtres, que tous les saints livres nous enseignent, et qui est comme le préeis de tous nos devoirs.
IV. Si je n'ai pas pour mbn prochain la charité que Jésus-Christ me commande, quand je parlerais le langage des anges et des plus éclairés d'entre les hommes, je ne serais, selon les expressions figurées de saint Paul , qu'un airain sonnant et qu'une cymbale retentissante. Quoi que je pusse dire à Dieu pour lui témoigner les sentiments de mon cœur, il ne m'entendrait pas , et il ne voudrait pas même m'entendre. Quand je ferais des miracles, que je transporterais les montagnes, que je ressusciterais les morts, ou ce seraient de faux miracles, ou, malgré ces nxiracles , quoique vrais, je ne laisserais pas d'être réprouvé de Dieu : car, Dieu peut, par le ministère même d'un réprouvé., opérer des miracles ; mais ces miracles n'empêchant pas que celui par qui il les opère ne puisse absolument devenir et être actuellement à ses yeux un sujet de damnation. Quand je livrerais, mon^corps au fer et au feu , c'est-à-dire, quand je m'exposerais au martyre le plus rigoureux, tout ce que je pourrais endurer de supplices et de tourments serait perdu pour moi , et ne me servirait de rien auprès de Dieu. Je serais, comme martyr, confesseur de la foi , mais indigna ^ confesseur, parce que je serais en même temps apos*
SUR LA CHARITE
tatdeiadiarité. Car dans une telle supposition , on peut être Tun et l'autre , et Ton en a vu^es exemples. Témoin celui dont parle Eusèbe dans son Histoire de rÉglise, qui, allant souffrir la mort à laquelle il avait été condamné pour la foi , ne voulut jamais pardonner à un autre chrétien, son ennemi , quoique prosterné à ses pieds il lui demandât grâce, et le conjurât de vouloir bien se réconcilier avec lui. Mais sans remonter si haut, ne voit-on pas tous les jours des âmes religieuses martyres de leur règle, pour ainsi parler, n'avoir avec cela nulle charité pour ceux ou pour celles qui ont eu le malheur de s'attirer leur disgrâce et leur aversion? Ne voiton pas dans le monde tant de personnes dévotes, martyres de la pénitence et delà mortiûcation , être néanmoins les plus vives dans leurs ressentiments et leurs animosités ? Appliquons-nous ceci , et disons-nous à nous-mêmes : Quand je m'immolerais comme une victime, et que je pratiquerais toutes sortes d'austérités; quand je passerais toute ma vie ou en oraisons, ou en d'autres saints exercices, tous mes exercices, toutes mes oraisons, toutes mes austérités , sans la charité, me deviendraient inutiles. Grande leçon pour nous, et capable de faire trembler une infinité de gens, soit dans le siècle, soit dans le cloître, qui , sévères à l'excès sur les autres points de la morale chrétienne, vivent dans un relâchement, ou, pour mieux dire, dans une licence extrême à l'égard de la charité.
V. Si je n'aime pas mon prochain aussi parfaitement que Jésus-Christ me l'ordonne, il est de la foi que je n'ai pas la vie de la grâce : Cehti qui n'aime pas son frère est dans vn état de mort. (1 Joan., 3. ) Il est de la foi que je suis dans le plus déplorable aveuglement : Celui qui n'aime pas son frère marche dans les ténèbres. ( Id., 2.) H est de la foi que je me rends coupable d'une espèce de meurtre : Celui qui n'aime pas son frère est homicide, ( Id., 3. Trois malédictions marquées par saint Jean, et d'autant plus à craindre qu'elles sont plus communes. En voici le sens et l'explication.
VI. Si je n'aime pas mon frère, je suis dans un état de mort , c'est-à-dire , dans l'état du péché mortel ; car il n'y a que le péché mortel qui puisse causer la mort à mon âme. Or, le péché mortel où tombent plus aisément les personnes mêmes qui font profession de piété, et les âmes religieuses, c'est celui qui attaque et qui blesse la charité , puisque, pour pécher grièvement en ce point, il ne faut qu'un secret sentiment de haine ou de vengeance, volontairement conçu et entretenu. Péché qui se forme si promptement dans le cœur, que sans une grande précaution il est très-difiicile de l'arrêter. Péché qui se tourne très-aisément en habitude, et où Ton demeure quelquefois des années entières. Il y a certaines conditions qui par elles-
mêmes nous mettent assez à couvert des autres p» chés, de l'ambition, de l'avarice, de l'impure • mais il n'y a point de condition où l'on ne soit expoèé à celui-ci. C'est souvent dans les plus saints étars qu'il règne avec plus d'empire et plus d'impunité.
VTI. Si je n'aime pas mon frère, je marche dans les ténèbres. Mais pourquoi en commettant ce- péché suisje plutôt dans les ténèbres, qu'en commettant les autres? En voici la raison , qui est évidente: c'est que les péchés contre la charité sont ceux oà il est plus ordinaire et plus facile de se faire une fausse conscience, une conscience peu exacte, une conscience selon ses vues , selon ses desseins , selon ses inclinations, selon ses antipathies : or, rieo n'est plus sujet à l'illusion que nos vues et nos idées particulières . que nos antipathies et nos incUnatioos naturelles. C'est que l'article de la charité est celui où l'on se flatte davantage, et où l'on trouve plus de spécieuses excuses pour se justifier, quelque criminel que l'on soit. C'est qu'il arrive même tous les jours qu'on érige en vertus les actions, les sentiments, les discours où la charité est le plus visiblement offensée. On appelle zèle de la gloire ie Dieu, zèle du salut des âmes , zèle de la vérité et de la pure doctrine, ce qu'il y a dans la médisance de plus outrageux et de plus calomnieux. Bien loin d'en avoir quelque peine, on s'en fait un mérite devant Dieu, et l'on s'en glorifie devant les hommes.
Vin. Si je n'aime pas mon frère, je suis homicide : et de qui.' de moi-même, de la charité et du prochain. De moi-même , puisque je tue mon âme par une des blessures les plus mortelles qu'elle puisse recevoir. De la charité, puisque j'éteins, autant qu'il ^t en moi, ce principe de toute société: de la société humaine , de la société chrétienne, et surtout de la société religieuse. Du prochain*, puisque je le fais mourir en quelque sorte dans mon coeur, où il devrait vivre, et où je devrais le po^ ter. Quiconque saura bien pénétrer toutes ces vérités , qu'il se trouvera redevable à la justice de Dieu, qui est Tauteur de la charité, qui doit prendre un jour sa cause en main , et venger si hautement ses intérêts !
IX. Ce qui doit encore sur cela redoubler notra crainte , c'est de voir combien cette charité qui nous est si expressément commandée court néannu)ins des risques partout et dans tous les états. Rien de plus difficile à conserver, rien de plus rare que de la maintenir pure et entière. C'est un trésor que nous portons dans des vases fragiles : si nous venons à la perdre, tout est perdu pour nous. Y a-t-il dose attention que nous ne devions avoir, y a-t-il cirooos* pection dont nous ne devions user, y a-t-il mesuras que nous ne devions prendre? Et là-dessus ne peii< sons point à nous prévaloir de la sainteté de notre profession. La retraite religieuse peut nous préser
SUR LA CHARITE
m de tous les autres dangers du monde ; mais la dttrité Q*y est pas toujours plus en assurance qu'ail- Inct, et combien y a-t-ellefaitde tristes naufrages?
X. Rien de plus exposé que la charité à de vio- Intst tentations. Comme c'est Tâme du christiaéÊBUt et le nœud qui soutient toutes les sociétés , il i^a point d'efforts que le démon ne fasse pour Tarncfaer de nos cœurs , et c'est contre elle qu'il emploie tout ce qu'il a d'artiûce et de pou voi r. En quoi il n'est que trop secondé par nos dispositions intériMra« par notre amour-propre, par notre orgueil, pv notre sensibilité et notre extrême délicatesse, |V lei contradictions des autres, par tous les événe- I qui allument nos passions et qui sont conj à nos désirs. Il nous fout donc une charité i solide et assez ferme pour n'être point ébranlés de tous ces assauts , pour réprimer les mouve- Bcnts Im plus Tifs , pour nous endurcir contre les traits les plut perçants , pour triompher de tout eeqni pourrait lui donner quelque atteinte et l'affaiblir.
in. La pratique et les caractères de la Charité.
I. Afln que notre cliarité soit aussi solide et aussi puûite qu'elle doit l'être, il faut qu'elle ait tous les euactères que saint Paul nous a si bien décrits, et dont il nous a fait un détail si exact et si instructif. La charité , dit ce grand apôtre , est patiente , elle €tt pleine de bonté. Ija charité n'est point jalouse, dk ne s'enfle point, elle n'est point ambitieuse, eOe ne cherche point ses propres intérêts , elle ne s'emporte point, elle ne pense malde personne : elle n'a point de joie de Vinjustice, mais elle en a de la vérité; elle endure tout, elle croit tout, elle espère touiy elle supporte tout. {i.Cor., 13.) Excellentes qualités de la charité , qui en comprennent toute la pratique, et qui lui sont tellement né4;essaires, que si une seule lui manque , non-seulement ce n'est plus nne charité complète , mais elle n'est pas même suffisante pour satisfaire h l'obligation absolue que lésos-Christ nous a imposée. Reprenons donc par ordre ces différents caractères, et considérons-les chacun en particulier pour nous les bien imprimer dans l'esprit et dans le cœur.
n. La charité est patiente. C'est par là qu'elle se soutient et qu'elle se purifie. Carde la manière que nous sommes tous faits, il n'est pas possible qu'il ne se rencontre mille choses dans la vie qui nous déplaisent, qui nous piquent, qui nous choquent, dont nous nous sentons rebutés, et qui nous porteraient naturellement aux révoltes et aux éclats. Si nous nous modérons et que nous prenions patience, dans un moment tout est étouffé, tout tombe, et l'on n'en parlf plus. Mais si nous suivons le premier mouvemeot qui s'élève, et que la chaleur nous emporte, oonhien les suites en sont-elles fâcheuses, et que j
n'en coûte-t-il pas à la charité? De plus, c'est par la patience que notre charité se puriGe : conunent cela? parce que dans les occasions où nous avons besoin de patience et où nous la pratiquons, il n'y a que la pure charité qui nous retienne. Ce n'est point la nature , ce n'est point l'inclination , ce n'est point le goût , mais la seule vue de Dieu dont nous voulons garder le précepte , et le seul zèle de la charité que nous ne voulons pas détruire.
III. La charité est pleine de bonté. Elle est honnête, prévenante, complaisante, obligeante. Ce qu'elle a de plus merveilleux , c'est qu'elle rend tels des gens qui, d'eux-mêmes, sont des esprits rudes, aigres, sauvages, impraticables. D'où vient que, selon le monde même , il n'y a point de personnes plus sociables , plus civiles, plus accommodantes , autant qu'il est permis par la loi de Dieu, que les personnes vraiment dévotes et vertueuses; et si au contraire l'on en voit de chagrines , de farouches , d'inaccessibles, et, pour ainsi dire, de barbares dans toutes leurs manières, c'est à elles-mêmes, et non point à la dévotion qu'il faut s'en prendre. Car la vraie dévotion est cliaritable; et ce que fait le monde par un esprit profane , la charité le fait par un esprit chrétien , qui est d'adoucir les mœurs et de les polir.
IW. La charité n'est point Jalouse. En voici la raison : c'est que la charité consiste dans une bonne volonté et dans une sincère affection pour le prochain. Or, dès qu'on est touché de cette affection sincère et qu'on a cette bonne volonté, on souhaite au prochain le bien qu'il n'a pas , et Ton n'a garde , par conséquent, de lui envier celui qu'il possède. Mais du reste, on peut dire et il est certain que la charité n'a point d'ennemi plus puissant et plus à craindre que cette malheureuse jalousie qui nous infecte de son poison, et dont il n'y a que les esprits fermes et les ftmes droites qui sachent bien se défendre. Jalousie des avantages d'qutrui , des talents d'autrui , des vertus d'autrui et des éloges qu'on leur donne. C'est assez pour rompre des amitiés qui semblaient devoir durer jusqu'à la mort. Deux hommes avaient entre eux la liaison la plus étroite: mais que dans une même profession où la Providence les emploie, l'un vienne à l'emporter sur l'autre, que l'un réussisse et soit applaudi, tandis que l'autre démeure en arrièreet qu'il n'en est fait nulle mention, cela sufGt pour les diviser et pour les réduire à ne se plus connaître : pourquoi ? parce que la jalousie s'empare du cœur de celui-ci, et qu'elle lui inspire des sentiments avec lesquels une véritable union ne peut subsister. On ne peut comprendre combien de ravages cette passion si lâche et si honteuse a causés jusque dans les états les plus saints et les plus consacréià Dieu.