‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 2)Chapitre 132 sur 408 · SUE L'HUMILITE DE LA FOI · texte numérisé non relu

SUE L'HUMILITE DE LA FOI

]e m^attacbe à l'autre, où rhumilité me paraît eneore tout aatrement nécessaire : c'est la manière dont nous croyons. Car qu'est-ce que la foi , et en quoi eoonste la foi ? Elle consiste à croire sans voir : Heureux ceux qui n'ont point vu, etqui ontcru. (Joan., 10.) Elle consiste à croire ce qui nous est révélé, et non pas de Dieu même immédiatement, mais par le ministère des hommes et par l'organe de l'Église : Quiconque refuse d'écouter l'Église, regardez-le comme un pc^en et un pubUcain. (Matth., 18. ) Voilà ridée que les apôtres , après Jésus-Christ , que tons les théologiens nous donnent de cette vertu; en Toilà Fessence et la nature. Or, ne sont-ce pas là les actes d'humilité les plus excellents et les plus parfûts dont soit capable une créature raisonnable , ai' dée de la grâce de Dieu ? Croire ce qu'on ne voit pas , ce qa'on ne comprend pas , ce qui contredit tous nos sens, tous nos préjugés , toutes nos connaissances naturelles. Ce n'est pas assez : le croire, à la vérité, parce qu'il est révélé de Dieu; mais du reste, sans autre évidence de cette révélation, sinon que des hommes comme nous nous le déclarent ainsi ! Je dis des hommes comme nous : non pas qu'ils ne soient d'ailleurs, et qu'ils ne doivent être distingués de nous par l'autorité divine dont ils sont revêtus, et que nous sommes obligés de reconnaître et de respecter dans eux; mais, après tout, à n'en juger que par les apparences, que par les dehors, que par les yeux , nous n'y apercevons rien qui nous représente autre chose que des hommes semblables à nous. Ce sont là ceux qui composent avec le reste des fidèles l'Église de Jésus-Christ ; ce sont ceux qui la gouvernent au nom de Jésus-Christ, et c'est à leurs décisions que nous devons nous soumettre purement et simplement, je veux dire, sans autre preuve , sinon que ce sont des décisions émanées de leur tribanal. Une pareille soumission, dis-je, un tel saerillee de toutes nos lumières et de toutes nos vues, n'est-ce pas la plus grande humiliation de l'esprit bumaûi?

rv. Cest en ce sens que le Fils de Dieu nous a dit dans l'Ëvangile : Si vous ne devenez semblables à des enfants , vous n'entrerez Jamais dans le royofeme des deux. (Id.) Car^ selon les interprètes, ce royaume des deux , c'est l'Église militante sur la terre, et triomphante dans le ciel. Afin donc que nous soyons de cette Église, il faut nous rendre enfimts; et par où enfants? demande saint Augustin. Par la foi. £n effet, poursuit ce saint docteur, un enfant n'est différent d'un homme que parce qu'il n'a encore aucun exercice de sa raison , ou qu'il n'en a que très-peu d'usage. Il croit, mais il ne raisonne point ; et c'est justement ce que la foi opère dans nous. Quand Dieu a une fois parlé, ou par lui-même directement , ou plus communément par son Église, la foi nous défend de douter, d'exa-

miner , d'user d'aucunes recherches ; mais elle nous fait un commandement de croire. Ainsi elle nous réduit à une espèce d'enfance : et le moyen que nous nous y réduisions nous-mêmes par une obéissance chrétienne, si nous ne sommes vraiment humbles 1

V. C'est encore en ce même sens et selon celte même idée de la foi , que l'apôtre saint Paul nous la dépeint comme une sainte servitude, où nous tenons notre entendement lié, pour ainsi dire, et enchaîné. Que veut-il par là nous faire entendre? Saint Chrysostême l'explique d'une manière très-ingénieuse et très-littérale. Voyez, dit ce Père, la condition et l'état d'un prisonnier : il n'est plus en pouvoir d'aller où bon lui semble , ni où il lui plaît : il se trouve resserré dans un lieu obscur et ténébreux , sans qu'il lui soit permis de faire un pas pour en sortir; et s'il fait le moindre effort pour se tirer de cette captivité , on le traite de rebelle. Telle est l'assujettissement de la foi ; notre esprit a une faculté naturelle de se répandre sur toutes sortes d'objets, de s'élever à ce qui est au-dessus de lui , d'aller rechercher les choses les plus cachées, de passer d'une connaissance à l'autre, et défaire toujours de nouvelles découvertes. C'est là , si j'ose m'exprimer de la sorte, un de ses plus beaux apanages; c'est là qu'il met sa principale gloire , et c'est de quoi il est le plus jaloux. De vouloir le gêner là-dessus; de vouloir le priver d'un droit qu'il se croit propre et qui flatte sa vanité, c'est étrangement le rabaisser et le dégrader. Voilà néanmoins ce que la foi entreprend. £lle lui interdit toute curiosité, toute liberté de discourir sur le fond des vérités que Dieu nous révèle, et par là elle le tient captif et sous le joug. Que l'humilité vienne à lui manquer, demeurera-t-il dans cette sujétion, et ne cherchera-t-il pas à s'af&anchir d'un empire dont son orgueil est blessé?

VI. Il est certain, et rexpérience nous le fait bien voir, que c'est en cela que la soumission nous paraît plus difficile et moins supportable. Dans tout le reste, nous nous assujettissons et nous nous captivons. Dans nos affaires, dans nos emplois, jusque dans nos divertissements et dans nos inclinations même les plus fortes , nous nous faisons tous les jours violence. Mais s'agit-il de nos sentiments, et des opinions particulières dont nous nous sommes laissé prévenir; nous ordunne-t-on de les déposer et de les renoncer par le seul respect d'une autorité supérieur : c'est alors qu'il se forme en nous mille contradictions et mille révoltes d'esprit; et ces contradictions intérieures, ces révoltes sont telles, que souvent ni la raison, ni le devoir, ni la crainte, ni l'espérance, ni la nécessité, ni la force, ne sont capables de les surmonter. D'où vient cette différence, et d'où arrive4-il que nous soyons si dociles sur toutes les autres choses, et si peo sur

ce qai est oppoié k nos idées et à nos préjugés? Cest que la docilité et la condescendance sur toutes les autres choses ne porte point ordinairement avec soi un caractère d'humiliation, etqu*au contraire elle passe pour honnêteté, pour civilité, pour bonté : au lieu que de désavouer ses pensées et de les quitter, pour s'attacher à d'autres qu'on nous oblige de prendre et pour s'y conformer, c'est reconnaître qu'on se trompait, qu'on s'égarait, qu'on n'était point assez éclairé , ni assez bien instruit pour se conduire soi-même : et voilà ce que notre présomption ne peut soutenir, de quoi elle ne peut convenir, à quoi l'on a toutes les peines imaginables de la résoudre et de la faire consentir.

yn. Prenez garde, s'il vous platt : je dis, pour s'attacher à d'autres sentiments , et à d'autres pensées , qu'on nous oblige de prendre. Car si c'est de soi-même qu'on vient à changer d'opinion, si c'est avec une pleine liberté de choisir celle qu'on veut , et qu'on retienne toujours sa première indépendance; il n'y a rien là qui choque notre orgueil, et c'est pourquoi notre esprit n'y répugne plus. On se fait même une gloire d'être revenu de son erreur, d'avoir mieux approfondi tel point qu'on n'avait pas assez pénétré, d'avoir eu des vues plus justes, et d'avoir enfin découvert la vérité. Mais , encore une fois , il faut que tout cela soit de nous-mêmes , c'està-dire, que ce soit nous-mêmes qui jugions, nousmêmes qui décidions, nous-mêmes qui nous détrompions. Si c'est un autre qui veut là-dessus nous dirt* ger et nous entraîner dans son sentiment, surtout c'est unepuissance même légitime, et à laquellenous sommes subordonnés , qui exige de nous ce témoignage de dépendance et d'obéissance, ce sera assez pour nous obstiner plus que jamais dana nos préventions; et sans le secours d'une humilité sincère et religieuse , on ne peut guère se promettre de nous que nous nous démettions de la possession où nous nous croyons bien établis , de nous en rapporter à nous-mêmes , et d'être maîtres de nos jugements.

Vm. Fausse et malheureuse possession, qui a fait dans les siècles passés, et qui fait encore de nos jours , tant de libertins en matière de créance. Ne croire que ce que l'on voit, ou que ce que l'on connaît par l'évidence naturelle; ne consulter làdessus que soi-même, et ne déférer à nul autre que soi-même, voilà le premier principe de l'orgueil de l'homme. On veut comprendre les choses de Dieu avant que d'y ajouter foi; et Dieu nous dit par son prophète : Je veux que vous les croyiez avant que vous les compreniez. Pourquoi cela? c'est, remarque saint Augustin, que l'intelligence des choses de Dieu est un don de grâce , qui doit être mérité par l'humilité de la foi , et qui est la réoompease de la foi. Les prétendue esprits forts du

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