‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 2)Chapitre 150 sur 408 · POSSIBILITE DU SALUT · texte numérisé non relu

POSSIBILITE DU SALUT

soi-même, de fermeté et de constance : or, c'est ce qui gêne, et ce qu'on youdrait s'épargner. Au lieu doQC de tout cela, on pense avoir plus tôt fait de dire qu'on ne peut se sauver dans son état ; on tâche de se le persuader, et peut-être en vient-on à bout. Mais trompe-t-on Dieu? et quand un jour nous paraîtrons devant son tribunal , et que nous lui rendrons compte de notre Ame, que lui répondrons-nous, lorsqu'il nous fera voir que cette prétendue impossibilité qui nous arrêtait n'était qu'une impossibilité supposée, qu'une impossibilité volontaire , qu'une lâcheté criminelle de notre part , qu'une fûblesse qui, dès le premier choc, se laissait abattre, et qui, bien loin de nous justifier en ce jugement redoutable , ne doit servir qu'à nous condamner?

Mais, pour mieux pénétrer le fond de la chose, je demande pourquoi nous ne pourrions pas allier ensemble les devoirs de notre état et ceux de la religion? Notre état, je le veux, nous engage au service du monde; mais ce service du monde, autant qu'il convient à notre condition , n'est point contraire au service de Dieu. Car, quoi que nous puissions alléguer, trois vérités sont indubitables : 1. Que les devoirs du monde et ceux delà religion ne sont point incompatibles. 2. Qu'on ne s'acquitte jamais mieux des devoirs du monde, qu'en s'acquittant bien des devoirs de la religion. 3. Qu'on ne peut même satisfaire à ceux de la religion , sans s'acquitter des devoirs du monde : et voilà de quelle manière nous pouvons et nous devons pratiquer cette excellente leçon du Sauveur des hommes : Bendez à César, c'est-à-dire au monde , ce qui est à César, et rendez à Dieu ce qui appartient à Dieu. (Matth. , 22.) L'un n'est point ici séparé de l'autre. Par où nous voyons , selon la pensée et l'oracle de notre divin Maître, qu'il n'est donc point impossible de servir tout à la fois, et conformément à notre état , Dieu et le monde , Dieu pour lui-même , et le monde en vue de Dieu.

J'ai ajouté, et c'est une vérité fondée sur la raison et sur l'expérience , qu'on ne s'acquitte jamais mieux de ce qu'on doit à son état et au monde, qu'en s'acquittant bien de ce qu'on doit à Dieu, parce qu'alors tout ce qu'on fait pour son état, et pour le monde , on le fait pour Dieu et dans l'esprit de Dieu : or, le faisant dans l'esprit de Dieu et pour Dieu, on le fait avec une conscience beaucoup plus droite, avec un zèle plus pur et plus ardent, avec plus d'assiduité , de régularité , de probité. Un troisième et dernier principe, non moins ▼rai que les deux autres , c'est qu'on ne peut même s'acquitter pleinement de ce qu'on doit à Dieu, si Ton ne s'acquitte de ce qu'on doit à son état et au monde , puisque , dès qu'on le doit au monde et à son état, Dieu veut qu'on y satisfasse, et que c^est là une partie de la religion.

De tout ceci , concluons que , si notre état i détourne du salut, ce n'est point par lui-même, mais par notre faute : car, bien loin que lui-même ce soit un obstacle au salut, c'est, au contraire, la voie du salut que Dieu nous a marquée. Nous devons tous aspirer au même terme, mais nous n'y devons pas tous arriver par la même voie. Chacun a la sienne : or la nôtre , c'est l'état que Dieu nous a choisi ; et en nous y appelant , il nous dit : f^oilà votre chemin, c^est par là que vous marcherez* (ISAî. , 10. ) Tout autre ne serait point si sûr pour nous y dès qu'il serait de notre choix, sans être du choix de Dieu.

Comment donc et en quel sens est-il vrri qu'on ne peut se sauver dans son état? c'est par la TÎe qu'on y mène et qu'on y veut mener , laquelle ne peut compatir avec le salut : mais on y peut vivre autre* ment, mais on y doit vivre autrement, maison pent et on doit autrement s'y comporter.

Cet état expose à une grande dissipation par la multitude d'affaires qu'il attire , et cette dissipatioa fait aisément oublier les vérités éternelles , les pratiques du christianisme , le soin du salut. Le remèdei ce serait de ménager chaque année, chaque mois, chaque semaine, et même chaque jour, quelque temps pour se recueillir et pour rentrer en soi-même. Ce temps ne manquerait pas , et on saurait assex le trouver , si l'on y était bien résolu ; mais pour «la, il faudrait prendre un peu sur soi, et c'est à quoi on ne s'est jamais formé. On se livre à des oeeupttions tout humaines, on s'en laisse obséder et poesédcr, on en a sans cesse la tête remplie, le aouvenir de Dieu s'efface, et on pense à tout, hors à se sauver.

Cet état donne des rapports qui obligent de voir le monde, de converser avec le monde, d'entretenir certaines habitudes, certaines liaisons parmi le monde : et personne n'ignore combien pour le salut il y a de risques à courir dans le commercedu monde. Le préservatif nécessaire, ce serait d'abord de retrancher de ces liaisons et de ce commerce du monde ee qui est de trop ; ensuite, de se renouveler souvent, et de se fortifier par l'usage de la prière , de la confession, de la communion, de la lecture des bons livres : mais on ne veut point de toutes ces précautions, et on ne s'en accommode point. On se porte partout indifféremment et sans discernement ; tout faible et tout désarmé, pour ainsi dire, qu'on est, on va affronter l'ennemi le plus puissant et le plus artificieux; on suit le train du monde, on est de toutes ses compagnies, on en prend toutes les manières : et est-il surprenant alors que dans un air si corrompu l'on s'empoisonne, et qu'au milieu de tant de scandales, on fasse des chutes grièves et mor • telles? Je passe bien d'autres exemples, et j'avoue qu'en ^ conduisant de la sorte dans son état, il

VOIE ETROITE DU SALUT

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ii*«ft pas possible de s'y sauver ; mais consultons- IKNU nous-mêmes, et rendons-nous justice. Qui MNis empêche d'user des moyens que nous ayons 01 main pour mieux régler nos démarches et mieux Msurer notre salut? Ne le pouvons-nous pas? Or, de ne ravoir pas fait lorsqu'on le pouvait, lorsqu'on le défait, lorsqu'il s'agissait d'un si grand intérêt que le salut, quel titre de réprobation!

Il n'est donc point question, pour nous sauver, de changer d'état; et souvent même, comme nous Farens déjà observé , ce changement pourrait préfudicier au salut, parce que le nouvel état qu'on embrasserait ne s^it point proprement, ni selon Dieu, ni sekm notre état: c'est-à-dire que ce ne Mfiit point l'état qu'il aurait plu à Dieu de nous iSi^Ber dans le conseil de sa sagesse.

il n'est point question de renoncer absolument m monde, et de nous ensevelir tout vivants dans ta solitudes, pour n'être occupés que des choses éternelles , et pour ne vaquer qu'aux exercices intérieurs de l'âme. Cela est bon pour un petit nombre I qui Dieu inspire cette résolution , et à qui il donne la&iee de rexécuter : mais après tout , queserait-ce de la «odété humaine, si chacun prenait ce parti? k quoi se réduirait le commerce des hommes entre eux : et sans ce commerce, comment pourrait subristo Tordre et la subordination du monde ? Ainsi , rien déplus sage ni de plus raisonnable que la règle desaint Paul , lorsque écrivant aux premiers fidèles nouvellement convertis, il leur disait : Mesfrèrei demeurez dam les mêmes conditions oà vous étiez fmndila plu à Dieu de vovu appeler (i. Cor., 7);

) s'il leur eût dit : Dans ces conditions , vous pdhvez être chrétiens , et vivre en chrétiens ; car ce s'est point précisément à la condition que la qualité de chrétien est attachée. Or, vivant en chrétiens et pratiquant dans vos conditions l'Évangile de Jésus- Christ , TOUS TOUS sauverez , puisque c'est de cette îiedirétienne et de cette fidèle observation de la loi , que le salut dépend.

Voilà ce qu'une infinité de mondains ne veulent point entendre, parce qu'ils veulent avoir toujours ie quoi s'autoriser dans leur vie mondaine, et que psor eela ils ne veulent jamais se persuader qu^ils paissent vivrechrétiennement dans leurs conditions. Os sont mervdlleux dans les idées qu'ils se forment tdahs les discours qu'il tiennent en certaines ren* outres. Il semble qu'ils aient leur salut extrêmelent à cœur, et qu'ils soient dans la meilleure okmté de s'y employer , mais bien entendu que ce Bra toujours dans un autre état que celui où ils se rouvent. O si je vivais, disent-ils, dans la retraite, t que je n'eusse à penser qu*à moi-même ! O si je B voyais plus tant le monde , et que je pusse ne i*oceuper que de Dieu ! Mais le moyen d'être , au dlieu même du monde, continuellement en guerre

BOCBllàLOVB. — T. Hl.

avec le monde, pour se défendre de ses aUraits, pour agir contre ses maximes , pour se soutenir contre ses exemples , pour ne se laisser pas surprendre à ses illusions, ni emporter par le torrent qui en entraîne tant d'autres? Quel moyen? si l'on me le demande , je répondrai que la chose est difficile ; mais j'ajouterai qu'en matière de salut, à raison de son importance, il n'y a point de difficulté qui puisse nous servir de légitime excuse. Je dirai plus : car ces difficultés à vaincre et ces efforts à faire, ce sont les moyens de salut propres de notre état. Chaque condition a ses peines , et la Providence Ta ainsi réglé, afin que, dans notre condition, nous eussionschacun des sujets de mérite, par la pratique de cette abnégation évangéJique en quoi consiste le vrai christianisme, et par conséquent le salut.

VOIE BTBOITB DU SÀLUT, ET CE QUI PEUT NOUS ERGÀGEB PLUS FOBTBMEIIT A LA PBBUDBB.

L'Évangile de Jésus-Christ est au-dessus de la raison; mais on peut dire en même temps qu'il n'est rien de plus raisonnable : c'est la droiture et la vérité même. Il ne déguise point, il ne flatte point. Ce qui se peut faire sans peine, il le représente tout aussi aisé qu'il Test ; et ce qui porte avec soi quelque difficulté, il le propose comme difficile, et ne cherche point à radoucir par de faux tempéraments.

C'est ce que nous voyons au regard du salut ': car au lieu que, dans la conduite ordinaire, on ne découvre pas d'abord à un homme tous les obstacles qui pourraient le détourner d'une entreprise, et qu'au contraire on lui en cache une partie, afin de ne le pas <^tonner dès l'entrée de la carrière, et de ne lui pas abattre le cœur, l'Évangile n'use point de ces réserves touchant le salut ; il s'explique sans ménagement, et tout d'un coup il nous déclare que c'est une affaire qui demande les plus grands efforta.

Le Sauveur des hommes n'a rien omis pour nous le faire entendre. Il a mille fois insisté sur ce point ; et de toutes les vérités évangéliques , il semble que ce soit là celle dont il ait eu plus à cœur que nous fussions instruite , tant il l'a souvent répétée et tant il a employé de termes, de figures, de tours différente à l'exprimer dans toute sa force. S*il parle de la voie du sahit, il ne se contente, pas de dire qu'elle est étroite, mais, par une exclamation qui manque jusque dans ce Dieu-Homme une espèce d'étônnement , il s'écrie : Que cette voie est étroite! S'il parle du royaume que son Père nous a préparé, et dont la possession n'est autre chose que le salut^ il nous avertit qu'on ne remporte que par violence»

Si, pour nous donner de ce salut des idées sensibles, il use de comparaisons, il nous le Ait concevoir comme un somptueux édifice, mais^ eodto

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des frais immenses a bâtir; comme un trésor caché, mais qu*on ne trouve qu'à force de remuer la terre et de creuser; comme une pierre précieuse, mais qu'on n'achète qu'en se défaisant de tout le reste et le vendant; comme une moisson abondante, mais qu'on ne recueille que dans la saison des fruits , et lorsque , par un travail assidu , on a cultivé le champ du père de famille; comme un riche salaire , mais qu'on ne reçoit que le soir, et qu'après avoir porté tout le poids de la chaleur et du jour; comme une ample récompense, mais de quoi ? d'une ferveur dans la pratique de la justice chrétienne, et d'un zèle semblable à une soif et à une faim dévorante; d*undétachementau-dessusdetout intérêt temporel et humaiu ; d'une pureté d'âme et une innocence de mœurs exempte des moindres taches , d'une pénitence austère, et d'une mortification ennemie de toutes les commodités et de tous les plaisirs des sens ; d'une douceur que rien n'émeut ni n'aigrit , dont rien ne trouble la paix , et qui s'applique partout à la maintenir; d'une charité bienfaisante et toute miséricordieuse , toujours^ prête à prévenir le prochain, à le soulager et à l'aider; d'une patience inaltérable dans les maux de la vie , et même au milieu des persécutions et des malédictions : car voilà le précis des enseignements que Jésus-Christ , notre guide et notre maître, nous a tracé, autant par ses exemples que par ses paroles , sur l'affaire du salut : voilà le chemin qu'il nous a ouvert. Il n'y en a point d'autre, ni jamais il n'y en aura.

Or nous ne sentons que trop de combien d'épines ce chemin est semé , et combien il est rude à tenir surtout dans l'extrême faiblesse où nous sommes. C'est pourquoi le même Fils de Dieu ne nous a pas dit simplement : Entrez dans ce chemin, mais, efforcez-vous d'y entrer, mais excitez-vous, animezvous , et prenez à chaque pas un courage tout nouveau pour y avancer et y persévérer. Les apôtres n'en ont point autrement parlé. Dans toutes leurs épttres, ils ne nous prêchent que la fuite du monde, que la retraite , que le recueillement intérieur, que la déflance de nous-mêmes , que la pénitence , que Fabnégation , qu'une guerre continuelle de Tesprit contre la chair, que la mort de tous les appétits déréglés et de tous les désirs du siècle. La nature a beau se plaindre et murmurer, les élus de Dieu ne se sont jamais flattés là-dessus, et n'ont point imaginé de voie plus douce par où ils crussent pouvoir atteindre an port du salut.

On me dira que cette morale est bien sévère : di! qui en doute? nous en convenons : nous ne prenons point, en l'annonçant, de circuit ni de détour; nous sommes prêts , ainsi qu'il nous est ordonné, de la publier sur les toits. Mais du reste, avec toute sa sévérité, cette morale subsiste toujours telle que nous l'avons reçue , et toujours elle subsistera.

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Tout cela est rigoureux , il est vrai ; mais l pas moins vrai, quelque rigoureux que ton soit , qu'il ne nous est pas permis d'en rieo i cher; il n'est pas moins vrai que quiconque de s'assujettir à tout cela est dans la voie d dition, et qu'il n'y a point de salut pour \ n'est pas moins vrai que de prétendre modérf cela , expliquer tout cela par des interprétatk vorables à la .cupidité de l'homme et à doi ii tions sensuelles , c'est se tromper soi-mém tromper ceux qu'on entraîne dans la même a et qu*en se trompant ainsi soi-même et troi les autres « on se damne et on les damne aiv Voilà ce qui ne peut être contes^, dès qu'on i que atteinte de la morale chrétienne; et oom portes de l'enfer ne prévaudront jamais eoot glise de Jésus-Christ, je puis ajouter que j tous les artifices ni tous les prétextes de amour-propre ne prévaudront contre ces pri évangéliques, et contre les obligations étroitei nous imposent. Le ciel et la terre passaront la parole du Seigneur ne passera point. Or, i a dit en venant parmi nous : Ce n'est point k ni un repos oisif que je vous apporte; tm viens vous mettre le glaive à la main (Matth je viens vous apprendre à vaincre tous les eo de votre salut, et surtout à vous vaincre toi mes. N'espérons pas de clianger cet ordre de vine sage^ ; mais ne pensons , pour nous y o mer , qu'à nous changer nous-mêmes.

On me demandera qui pourra donc se n Qui le pourra? ceux qui pratiqueront TÉff On ira plus loin , et on me demandera qui le | pratiquer, cet Évangile dont la morale est s et la perfection si relevée? Qui le pourra? œi par une volonté ferme et inébranlable, aidée grâce , s'y seront fortement déterminés. Mlais s'en tiendra pas encore là , et Ton me demi enfin qui pourra se déterminer à une vie auesi lière et aussi laborieuse que TÉvangile nous 11 crit ? Qui le pourra ? ceux qui , par une solide i quente réflexion, se seront bien rempli l'e^ bien convaincus de l'importance du salut. Gai que je l'aie déjà remarqué plus d'une fois , je dis et je ne puis trop le redire , c'est de là qii dépend; c'est-à-dire, de cette vive persuaaîe cette vue toujours présente , de cette idée di comme de l'aftiaire capitale , comme de l'uniq faire , comme d'une affaire qui seule , ou |m succès, doit faire notre bonheur souverain , < sa perte, notre souverain malheur. Voilà le r qui remuera toutes les puissances de notre voilà, après la grâce du Seigneur, le premie bile d'où nous recevons ces grandes impre auxquelles rien ne résiste. TeUement que qtt combats qu'il y ait à soutenir et quelques i

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fuTil y ak à rmnpre , quelques charmes que le inonde fvésente à nos yeux pour nous attirer et nous attacher; rieo désormais ne nous touchera , ne nous ébranlera , ne nous retiendra : pourquoi ? parce que -ÉMIS notre estime , nous ne mettrons rien en parallèle avec le salut.

Expliquons ceci par un exemple familier : la comparaison est très-naturelle. Le feu prend dans une aiaisonf II s*allume de toute part, il se communi- <faej il croît, l'embrasement est général; chacun fense à soi , tous prennent la fuite , on se sauve par «à Ton peut et comme Ton peut. Cependant un iMHnme profondément endormi ne sent pas le péril où il est d'élre consumé par les flammes et d*y périr ; OD court à lui , on réveille , il ouvre les yeux , il voit tout eofra. A ce moment que fait^il? délibère-t-il à se sauver ? prend-il garde s'il lui sera facile de s*é- «happer? Un premier mouvement remporte, et ne liri donne pas le loisir de rien examiner. SU faut grimper sur un mur , sll faut se précipiter d'un lieu élevé, s'il faut passer à travers la flamme, point de moyen qu^il ne tente. Pour éviter un danger, il se jdte dans un autre, et pour se garantir de la mort qui le menace, il s'expose sans hésiter à mille morts. D*oiilui vient cette ardeur, cette agitation, cette résolution ? c'est qu'il y va de la vie , et que de tous les biens de ce monde nul ne lui est si cher que la vie, parce qu'il sait que le fondement de tous les biens de cette vie , c'est la vie même.

Belle image d'un clirétien qui revient de l'assoupissement où il était à l'égard du salut, et qui eommenée à bien connaître la conséquence infinie d'une telle affaire, après en avoir mûrement considéré le fond, le danger, les obstacles, toutes les suites. Il se TOit au milieu du monde comme au milieu du feu : passions ardentes qui dévorent les cœurs , fausses maximes qui corrompent les esprits , objets iatteurs qui fascinent les yeux, sales plaisirs qui amollissent les sens, exemples qui entraînent, occasions qui surprennent, discours libertins, scandales publics , intérêts sordides , injustices criantes, engagement de la coutunrie, esclavage du respect humain j excès de la débauche, profanation des plus saints lieux, abus, sacrilèges et impiétés : que dirai- Je? et peut-on avoir assez peu de connaissance pour ■e pas savoir combien le monde est perverti , et oomliien il est capable de nous per\'ertir nous-mêmes?

Comment se défendre de cette contagion répandue partout, et comment se mettre a couvert de ses atteintes? comment, assailli de tous côtés, et assise de tant d'ennemis , leur faire face et en triompher? comment repousser leurs attaques, éviter leurs surprises, parer à tous leurs traits? en uo mot, sur le penchant d'une ruine toujours pro* cfaaiiae, comment assurer tous ses pas, et sauver

son âme? Comment? laissez agir ce clirétien éclairé de la lumière de Dieu et fortifié de sa grâce. Cest assez qu'il se soit bien imprimé dan& le souvenir l'excellence du salut; c'est assez qu'il en ait connu le prix : tant que cette pensée l'occupera , qu'elle le frappera , et que , pour la conserver, il la renouvellera souvent et la rappellera, j'ose dire qu'alors il sera comme invulnérable et comme invincible. Il réprimera les passions les plus violentes , il détruira les habitudes les plus enracinées, il se roidira contre toute considération humaine , contre le torrent de la coutume, contre la chair et le sang, contre les objets les plus corrupteurs et les attraits des plaisirs les plus séduisants; il s'adonnera aux exercices de la religion , sans en négliger aucun , ni par mépris, ni par délicatesse , ni par une vaine crainte des raisonnements du public : il les pratiquera fidèlement, exactement, constamment; et parce que cette assiduité est un joug , et pour plusieurs même , en mille conjonctures, un joug très-pesant, il se captivera, il se surmontera, il s'élèvera au-dessus de lui-même; jamais la peine ne l'étonnera.

A-t-elle étonné tant de solitaires, quand ils se sont confinés dans les déserts et retirés dans les plus sombres cavernes ? A-t-elle étonné tant de religieux, quand ils se sont cachés dans l'obscurité du cloître et soumis à toutes ses austérités? A-t-elle étonné tant de vierges chrétiennes, quand elles ont sacrifié tous les agréments de leur sexe, et qu'elles ont porté sur leur corps toutes les mortifications de Jésus-Christ? A-t-elle étonné tant de martyrs, quand ils se sont immolés comme des victimes, et livrés aux plus cruels tourments? Il s'agit pour nous du même salut, dont Fespérance leur donnait cette force supérieure et victorieuse. Fallût-il donc l'acheter par les mêmes supplices, par les mêmes sacrifices, nous y devons être disposés. Mais le sommes-nous en effet? et quoi que nous en disions, peut-on nous en croire, lorsqu'on nous voit céder honteusement et si vite aux moindres difficultés? Car le christianisme, aussi bien que le monde, est plein de ces faux braves qui^ loin du péril, témoignent une assurance merveilleuse , et à qui tout fait peur dans l'occasion.

Bizarre contradiction de notre siècle ! jamais dans les entretiens, dans les paroles , dans les leçons de morale , on n'a plus rétréci le chemin du salut , parce que les leçons et les paroles n'engagent à rien ; et jamais en même temps on ne l'a plus élargi dans la pratique et dans les œuvres, parce que ce sont les œuvres qui coûtent, et que c'est la pratique qui mortifle. Ne cherchons , ni par une rigueur outrée, à le rétrécir jusqu*à le rendre impraticable, ni par un relâchement trop facile, à l'aplanir et à Télargir jusqu'à lui êter toute sa sévérité et tout son mérite : l'un nous conduirait au désespoir, et Fau-

si.

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