ACCORD DE LA RAISON ET DE LA FOL
gnaod tout le monde» hors moi, se damnerait, je n>n serais pas nrains heureux, et si je me damne, quand tout le inonde, hors moi, se sauverait, je n*en serais pas moins malheureux. Non pas que nous ne puissions et que nous ne devions, par une charité et des secours mutuels, contribuer au salut les uns des autres, mais dans le fond, ce qui nous sauvera, ce ne sont ni les prières, ni les soins, ni les méritei d*autrui, mais nos propres mérites unis aux mérites de Jésus-Christ. Qu*on m'oppose donc tant qu*on voudra, la multitude, la coutume, Texemple; qu'on médise : Cest là l'usage du monde, ^est ainsi que le monde vit et qu'il agit ; ne pouvant réformer le monde ,jele laisserai vivre comme il rît, et agir comme il agit; mais moi j'agirai et je Tîfrai comme il me semblera plus convenable au salut de mon âme; et, sans ^ard à tous les diseoars, je me contenterai de répondre en deux iBOts : Chacun y est pour soL
Nous sommes admirables, quand nous prétendons rendre un grand service à Dieu de nous appliquer à Falbire de notre salut , et d*y donner nos soins. Il semble que Dieu nous en soit bien redevable : comme si c'était son intérêt, et non pas le nôtre. Eh! mon Dieu, pour qui donc est-ce que je travaille, en travaillant à me sauver? n'est-ce pas pour moimême? et à qui en revient tout l'avantage ; n'est-ce pas à moi-même? Car qu'est-ce devant vous , Seigneur, et pour vous , qu'une aussi vile créature que moi? qu'est-ce que tout l'univers avec moi? Depuis que TOUS avez précipité du ciel des légions d'anges, et qu'ils sont devenus des démons ; depuis que vous avez frappé de vos anathèmes tant de pécheurs qui braient actuellement dans l'enfer, et qui doivent y briller éternellement, en étes-vous moins grand, ô mon Dieu! en étes-vous moins glorieux et moins puissant? Et quand le monde entier serait détruit , et que je me trouverais enseveli dans ses ruines ; quand, par un juste jugement, vous lanceriez sur tout ce qu'il y a d'hommes, et sur moi comme sur les autres, toutes vos malédictions, l'éclat qui vous environne en recevrait-il la plus légère atteinte, et en seriez-vous moins riche, moins heureux ? O bonté souveraine! sans avoir nul besoin de moi, TOUS ne voulez pas que je me perde , et vous me faites de la charité que je me dois à moi-même un commandement exprès ; vous m'en faites un mérite et on sujet de récompense.
On est si jaloux dans la vie , surtout à la cour, de certaines distinctions, on veut être du petit nombre, du nombre des favoris, du nombre des élus du monde; et moins il y a de gens qui s'élèvent à certains rangs et à certaines places , plus on ambitionne ces degrés d'élévation, et plus on fait d'efforts pour y
atteindre. Si le grand nombrey parvenait, on n'y troiH vcrait plus rien qui distinguât, et cet attrait manquant, on n'aurait plus tant d'ardeur pour les obtenir, et l'on rabattrait infiniment de l'idée qu'on en avait conçue. Il faut du choix , de la singularité , pour attirer notre estime, et pour exciter notre envie. Chose étrange ! il n'y a que i'af£aire du salut où nous pensions et où nous agissions.tout autrement. Car à l'égard du salut il y a le grand nombre et le petit nom. bre. Le grand nombre, exprimé par ces paroles du Fils de Dieu , plusieurs sont appelés ; le petit nombre, marqué dans ces autres paroles du même Sauveur, peu sorU élus. Le grand nombre, c'es^è-dire, tous les hommes en général , que Dieu appelle au salut, et à qui il fournit pour cela les moyens nécessaires, mais dont la plupart ne répondent pas à cette vocation di vineet ne dierchent que les biens visibles et présents. Le petit nombre, c'est-à-dire, eo particulier les vrais chrétiens et les gens de bien, qui se séparent de la multitude, renoncent aux pompes et aux vanités, du siècle, et, par l'innocence de leurs mœurs, par la sainteté de leur vie, tendent sans cesse vers le souverain bonheur, et travaillent à le mériter. En deux mots, le grand nombre , qui sont les pécheurs et les réprouvés; le petit nombre, qui sont les justes et les prédestinés. Mais voici le désordre : au lieu d*aspirer continuellement à être de ce petit nombre des amis de Dieu , de ses élus et de ses saints, nous vivons sans peine , et nous demeurons de plein gré parmi le grand nombre des{>échéurs et des réprouvés de Dieu. Nous pensons comme le grand nombre, nous parlons comme le grand nombre, nous agissons comme le grand nombre, et la seule chose où il nous est non-seulement permis , mais expressément enjoint de travailler à nous distinguer, est justement celle où nous voulons être confondus dans la troupe et suivre le train ordinaire. O hommes , si jaloux des vains honneurs du siècle, apprenez à mieux connattre le véritable honneur et à chercher une distinction digne devons! Le salut, le rang de prédestiné , voilà pour vous le seul objet d'une solide et sainte ambition.