‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 2)Chapitre 161 sur 408 · ACCORD DE LA RAISON ET DE LA FOL · texte numérisé non relu

ACCORD DE LA RAISON ET DE LA FOL

assez ordinaire, il marque peu de foi, et même une secrète disposition à Fincrédulité; car qu'est^^ à dire, je neraisonne point ? Si ce prétendu chrétien sa* vait bien là-dessus démêler les véritables sentimenU de son cœur, ou s'il les voulait nettement déclarer, il reconnaîtrait que souvent cela signifle : Je ne raisonne point, parce que si je raisonnais, je ne croirais rien; je ne raisonne point, parce que si je raisonnais, ma raisonne trouverait rien qui la déterminât à croire; je ne raisonne point, parce que si je raisonnais , ma raison même m'opposerait des difficultés qui me détourneraient absolument de croire. Or penser de la sorte et être ainsi disposé, c'est manquer de foi : car la foi, je dis la foi chrétienne, n'est point un pur acquiescement à croire, ni une simple soumission de l'esprit, mais un acquiescement et une soumission raisonnables; et si cette soumission, si cet acquiescement n'étaient pas raisonnables, ce ne serait plus une vertu. Mais comment sera-ce un acquiescement, une soumission raisonnable , si la raison n'y a point de part < ?

n faut donc raisonner, mais jusqu'à certain point et non au delà. Il faut examiner, mais sans passer les homes que Tapêtre marquait aux premiers fidèles quand il leur disait : Mes frères , en vertu de la gré4se qui m'a été donnée, Je vous averUs tous sans exception de ne porter point trop loin vos recherckesdans les matières de la foi, mais d'user sur cela d'une grande retenue, et de n'y toucher que irès-êobrement. (Rom., 18.) Quelles preuves, quels motift me rendent la religion que je professe, et oonséqvemment tous les mystères qu'elle m'enseigne, évidemment croyables? voilà ce que je dois tâcher d'approfondir, voilà ce que je dois étudier avec soin et bien pénétrer, voilà où je dois faire usage de ma raôson, et sur quoi il ne m'est pas permis de dire : Je ne raisonne point. Car sans cet examen et oetu discussion ^acte, je ne puis avoûr qu'une foi incertaine et chancelante, qu'une foi vague, sans principes et sans consistance. Aussi est-ce pourquoi le prince des apdtres, saint Pierre, nous ordonne de nous tenir toiifours prêts à satisfaire ceux qui nous demanderont raison de ce que nous croyons et de ce que nous espérons. (I.Pbtb., 8.) Il veut que nous soyons toujours là-dessus en état de répondre, de justifier le sage parti que nous suivons, de faire voir qu'il n'en est point de mieux établi , et de produire les titres légitimes qui nous y autorisent et nous y attachent inviolablement.

Mais quel est le fond de ces grands mystères que la religion me révèle, et qui nous sont annoncés dans l'Évangile? en quoi consistent-ils? comment s'accomplissent-ils? c'est là que la raison doit s'arrêter, qu'eUe doit réprimer sa curiosité naturelle , et qu'il ne m'est plus seulement permis, mais expressément

> MuOiomMkUe obêtquium vtitrum, Rom. ; 19.

enjoint de dire : Je ne raisonne point, je crois. En effet, il me suffit de savoir que je dois croire tout cela, que je crois prudemment tout cela, que je serais déraisonnable et criminel de ne pas croire tout cela, m'étant enseigné par une religion dont les plus forts raisonnements, et les arguments les plus sen sibles me font connaître l'incontestable vérité. Cest là, dis-je, tout ce qu'il me faut; et, si je voulais aller plus avant, si , par une présomption semblable à celle de saint Thomas dans le temps de son incrédulité , je disais comme lui : j4 moins que Je ne voie, je ne croirai point {Joajx., 20), dès lors je perdrais la foi , je l'anéantirais , et j'en détruirais tout le mérite. Je l'anéantirais : pourquoi? parce qu'il est essentiel à la foi de ne pas voir, et de croire oe qu'on ne voit pas. J'en détruirais tout le mérite :'poarquoi ? parce qu'il n'y a point de mérite à croire ce qu'on a sous les yeux , ce qui nous est présent et qui nous frappe les sens , ce qu'on voit clairement et distinctement : on n'est point libre sur cela, on n'est point maître de sa créance pour la donner ou pour la refuser, on est persuadé malgré soi ; on est convaincu sans qu'il en coûte ni effort, ni sacrifice. Et c'est en oe sens que le Sauveur des hommes a dit : Heureux ceux qui n'ont point vu, et qui ont cru. (Id.)

Tel est donc l'accord que nous devons faire de la raison et de la religion. La raison éclairée d'en haut fait comme les premiers pas, ou met comme les prélhninaires, en nous convaincant que la religion vient de Dieu ; que de tous les articles qu'eUe contient, il n'y en a pas un qui n'ait été révélé de Dieu, soit dans PÉcriture, soit dans la tradition expliquée et proposée par l'Église; que Dieu étant absolument incapable d'erreur ou de mensonge, il s'ensuit que tout ce qu'il a prononcé est souverainement vrai; enfin, que la religion ne nous annonçant que la parole de Dieu, et ne nous l'annonçant qu'au nom de Dieu , elle est par conséquent également vraie, et demande une adhésion parfaite de notre esprit et de notre cœur. Voilà où la raison agit , et ce que nous découvrons à la faveur de ses lumières. Mais oe principe posé en général, la religion prend ensuite le dessus ; elle propose ses vérités particulières; et, toutes cachées qu'elles sont, elle y soumet la raison, sans lui laisser la liberté d'en percer les ombres mystérieuses. Si, par son indocilité naturelle et par son orgueil, la raison y répugne , la religion , par le poids de son autorité et par un commandement exprès, la réduit sous le joug et la tient captive. Si la raison ose dire : Comment ceci, ou, comment cela? C'est assez, lui répond la religion, d'être instruit que ceci ou cela est , et de n'en pouvoir douter selon les règles de la prudence. Or, on n'en peut douter prudemment, puisque, selon les règles de la prudence, on ne peut douter que Dieu ne l'ait ainsi déclaré. Cette

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