SOLIDE DÉVOTION
cela que d*uue vertu médiocre. Parcourons tous les états de la vie, et considérons-en bien toutes les obligations, je prétends que nous n'en trouverons aucun qui , selon les événements et les conjonctures, ne nous fournisse mille sujets de pratiquer ce qu'il y a de plus excellent dans la perfection évangélique.
Que faut-il , par exemple , ou que ne faut-il pas à un juge qui veut dispenser fidèlement la justice, et satisfaire à tout ce qu'il sait être de sa charge ? Quelle assiduité au travail ; et dans ce long et pénible travail, où le devoir l'assujettit, que de victoires à remporter sur soi-même , que d'ennuis à essuyer et de dégoûts à dévorer ! Quel dégagement de cœur, quelle équité inflexible et quelle droiture ! quelle fep meté contrôles sollicitations , contre les promesses, contre les menaces , contre le crédit et la puissance, contre les intérêts de fortune , d'amitié , de parenté , contre toutes les considérations de la chair et du sang! Supposons la dévotion la plus fervente : porte-t-elle h de plus grands sacrifices , et demandet-elle des efforts plus héroïques ?
Que faut-il à un homme d'affaires , ou que ne lui faut-il pas, pour vaquer dignement et en chrétien , soit au service du prince, dont il est le ministre, soit au service du public, dont il a les intérêts à ménager.' Quelle étendue de soins , et quelle contention d'esprit ! A combien de gens est-il obligé de répondre, et en combien de rencontres a-t-il besoin d'une modération et d*une patience inaltérable! Toujours dans le mouvement et toujours dans des occupations, ou qui le fatiguent, ou qui l'importunent, à peine est-il maître de quelques moments dans toute une journée, et à peine peut-il jouir de quelque repos. Imaginons la dévotion la plus austère : dans ses exercices les plus mortifiants exige-telle une abnégation plus entière de soi-même , et un renoncement plus parfait a ses volontés, à ses inclinations naturelles , aux douceurs et à la tranquillité de la vie? Que faut-il à un père et à une mère , ou que ne leur faut-il pas pour veiller sur une famille , et pour la régler ? Que n*en codte-t-il point à l'un et a l'autre pour élever des enfants, pour corriger leurs défauts, pour supporter leurs fai« blesses, pour les éloigner du vice et les dresser à la vertu , pour fléchir leur indocilité , pour pardonner leurs ingratitudes et leurs écarts, pour les remettre dans le bon chemin et les y maintenir, pour les former selon le monde , et plus encore pour les former selon Dieu ! Concevons la dévotion la plus vigilante, et tout ensemble la plus agissante : at-elle plus d'attention à donner, plus de réflexions à faire, plus de précautions à prendre, plus d'empire à acquérir et à exercer sur les divers sentiments que les contrariétés et les chagrins excitent dans le cœur ? Tel chargé du détail d'un ménage et de la conduite
d'une maison, n'éprouve que trop tous les jours eombien ce fardeau est pesant , et combien c'est une rude croix. Or, tout cela, ce sont de simples devoirs ; mais dira-t-on que l'accoraplissement de ces devoirs devant Dieu n'ait pas son mérite, et un mérite très-relevé? Je sais que le Sauveur du monde nous ordonne alors de nous regarder comme des serviteurs inutiles, parce que nous ne faisons que ce que nous devons : mais tout inutiles que nous sommes à l'égard de Dieu , qui n'a que faire de nos services , il est certain d*ailleurs que notre fidélité est d'un très-grand prix auprès de Dieu même, qui juge des choses, non par le fruit qu'il en retire, mais par l'obéissance et la soumission que nous lui témoignons.
II. Son plaisir par rapport à soi-même. Je n'ignore pas que l'Évangile nous engage à une mortification continuelle ; mais je sais aussi qu'il y a un certain repos de l'âme , un certain goût intérieur que la vraie dévotion ne nous défend pas , ou pour mieux dire , qu*elle nous donne elle-même , et qu'elle nous fait trouver dans la pratique de nos devoirs. Car quoi qu'en pense le libertinage, il y a toujours un avantage infini à faire son devoir. De quelque manière alors que les clioses tournent, il est toujours vrai qu'on a fait son devoir; et d'avoir fait son devoir, j'ose avancer que dans toutes les vicissitudes où nous exposent les différentes occasions et les accidents de la vie, cela seul est pour unCâme pieuse et droite la ressource la plus assurée et le plus ferme soutien. Si Ton ne réussit pas, c'est au moins dans sa disgrilcc une consolation , et une consolation très-solide, de pouvoir se dire à soimême : J'ai fait mon devoir. On s'élève contre moi , et je me suis attiré tels et tels ennemis ; mais j'ai fait mon devoir. On condamne ma conduite, et quelques gens s'en tiennent offensés; mais j'ai fait mon devoir. Je suis devenu pour d'autres un sujet de raillerie, ils triomphent du mauvais tour qu'a pris cette affaire que j'avais entamée, et ils s'en réjouissent ; mais en Tentreprenant j'ai fait mon devoir. Cette pensée suffit à l'homme de bien pour l'affermir contre tous les discours et toutes les traverses. Quoi qu'il lui arrive de fâcheux, il en revient toujours à cette grande vue , qui ne s'efface jamais de son souvenir, et qui lui donne une force et une constance inébranlables : J'ai fait mon devoir. D'ailleurs^ si l'on réussit , on goûte dans son succès un plaisir d'autant plus pur et plus sensible, qu'on se rend témoignage de n'y être parvenu qu'en faisant son devoir, et que par la bonne voie. Témoignage plus doux que le succès même. Un homme rend gloire à Dieu de tout le bien qu'il en reçoit; il en bénit le Seigneur, il reconnaît avec action de grâces que c'est un don du ciel : mais quoiqu'il ne s'attri- « bue rien à lui-même comme étant de lui-même, il