‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 2)Chapitre 187 sur 408 · DÉFAUTS A EVITER DANS LA DÉVOTION · texte numérisé non relu

DÉFAUTS A EVITER DANS LA DÉVOTION

jusque dans les choses qui paraissent les plus opposées. Nous pensons à nous défaire d*une passion : que fait la nature? en la place de cette passion , elle en substitue une autre toute contraire, mais qui est toujours passion , et par conséquent qui lui platt et qui la flatte. On donne à Torgueil , à Tenvie de dominer et d'intriguer, à Fimpétuosité naturelle, à la malignité, à Tindolence et à Poisiveté, ce qu'on 6te aux autres vices; et de là divers caractères de dévotion , plus aisés à remarquer qu'à corriger. Dévotion fastueuse et d'éclat, dévotion intrigante et dominante, dévotion inquiète et empressée, dévotion zélée pour autrui sans l'être pour soi , dévotion de naturel et d'intérêt, dévotion douce et commode.

1 . Dévotion fastueuse et d'éclat. Car on aime l'éclat jusquedans la retraite, jusque dans la pénitence, jusque dans les plus saints exercices, et dans les œuvres même les plus humiliantes. Celle-ci peut-être ni celle-là ne se seraient pas retirées'du monde , si elles ne l'avaient fait avec éclat , et si cet éclat ne les eût soutenues. Et depuis qu'elles ont renoncé au monde et embrassé la dévotion, peut-être ne se rendraient-elles pas si assidues au soin des pauvres ou au soin des prisonniers , si elle ne le faisaient avec le même éclat, et si dans ce même éclat elles if avaient le même soutien. Bien d'autres exemples pourraient vérifier ce que je dis. On s'emploie à des établissements nouveaux , qui paraissent et qui font bruit dans le monde. On y contribue de tout son pouvoir, et l'on fournit amplement à la dépense. De relever lès anciens qui tombent , et d'y travailler avec la même ardeur et la même libéralité, ce ne serait pas peut-être une œuvre moins méritoire devant Dieu, ni moins agréable à ses yeux; mais elle serait plus obscure, et l'on n'aurait point le nom d'instituteur ou d'institutrice. Or, cet attrait manquant , il n'est que trop naturel et que trop ordinaire qu'on porte ailleurs ses gratifications, et qu'on se laisse attirer par l'éclat de la nouveauté. Mais, dit-on, cet éclat sert à édifier le prochain. Sur cela je conviens que l'éclat alors serait bon , si l'on n'y recherchait que l'édification publique; mais il est fort à craindre qu'on ne s'y cherche encore plus soi-même. Hé quoi ! faut-il donc quitter toutes ces bonnes œuvres? Non, retenez -les toutes quant à l'action, mais étudiez-vous à en rectifier l'intention.

2. Dévotion intrigante et dominante. En cessant d'intriguer dans le monde et d'y vouloir dominer, on veut intriguer et dominer dans le parti de la dévotion. Car il y a dans la dévotion même différents partis, et s'il n'y en avait point, et que Tuniforinité des sentiments fût entière , sans dispute , sans contestation, sans occasion de remuer et de s'ingérer en mille aflfoires et mille menées, il est à

croire que bien des personnes, surtout parmi le sexe, n'auraient jamais été dévotes ni voulu l'être. Le crédit qu'on a dans une secte dont on devient ou le chef, ou l'un des principaux agents ; Tempin qu'on exerce sur les esprits qu'on a su prévenir eo sa faveur, et qui prennent aveuglément les impressions qu'on leur donne ; l'autorité avec laquelle oo les gouverne et on les fait entrer dans toutes ses vues et toutes ses pratiques; le plaisir flatteur d'être l'âme des assemblées, des délibérations, de tous les conseils et de toutes les résolutions; le seul plaisir même d'avoir quelque part à tout cela, et d'y être compté pour quelque chose : voilà ce qui touche un cœur vain et amateur de la domination, voilà son objet ; tout le reste n'est proprement que Taccessoire et qu'une spécieuse apparence.

3. Dévotion inquiète et empressée. Marthe, Marthe y vous vous inquiétez et vous vous metlei en peine de bien des choses (Luc, 10), disait le Sauveur du monde à cette sœur de Madeleine, voyant qu'elle s'embarrassait de trop de soins pour le recevoir dans sa maison , et pour lui témoigner son respect. C'était sans doute une bonne œuvre qu'elle faisait , puisqu'il s'agissait du Fils de Dieo; mais dans toutes nos œuvres , et particulièrement dans nos œuvres de piété, Dieu veut toujours que nous conservions le recueillement intérieur, qui ne peut guère s'accorder avec une ardeur si vive et n précipitée. Car dans les choses de Dieu, comme partout ailleurs , il y a de ces vivacités et de ces empressements qu'il faut modérer. C'est le caractère de certains esprits , qui n'entreprennent ni ne font jamais rien d'un sens rassis et avec tranquillité : de sorte qu'on les voit dans un mouvement perpé> tuel, et que, pour quelques démarches qui suffiraient, ils en font cent d'inutiles. Ils croient agir en cela avec plus de mérite devant Dieu ; mais souvent, sans qu'ils s'aperçoivent, s'y mêle-t-il beaucoup de tempérament et quelquefois même une secrète complaisance au fond de l'âme. Car toutes ces manières et toutes ces agitations extérieures ont je oe sais quel air d'importance, dont le cœur se laissa aisément flatter. C'est l'œuvre de Dieu, disait-il, et malheur à celui qui fait Voeuvre de Dieu négligemment. (Jebem., 48.) Je l'avoue, et je le dis auaii bien qu'eux : mais sans négliger l'œuvre de Dieu, on peut s y comporter avec plus d'attention à Dieu même, avec plus de récollection, avec moins de dissipation. Hé!.pourrais-je leur demander, que prétendez-vous en vous laissant ainsi distraire, et pe^ dant par toutes vos précipitations et tous vos troubles la présence de Dieu? Vous le cherchez hors de vous, et vous le quittez au dedans de vous-mé mes.

4. Dévotion zélée, mais fort zélée pour autrui et très-peu pour soi. Depuis que telle femme a leté

DEFAUTS A ÉVITER DANS LA DEVOTIOxN.

étendard de la dévotion , il semble qu'elle soit de- CDue impeccable, et que tous les autres soient des éeheurs remplis de défauU. Elle donnera dans un mr cent avis , et dans toute une année elle n'en ondra pas recevoir un seul. Quoi qu'il en soit, eus avonsdu zèle , et le zèle le plus ardent , mais sur Qoi? sur quelques abus assez légers que nous renarquons , ou que nous nous figurons dans des obaltemes, et dans des états qui dépendent de loiis. Voilà ce qui nous occupe, sans que jamais MNit nous occupions des véritables abus de notre itatf dont nous ne sommes par exempu, et qui pielquefois sont énormes. Cependant on inquiète les gens, on les fatigue, on va même jusqu'à les mablcr. Le prophète disait : Mon zèle me dévore [Psalm. 68;) mais combien de prétendus zélateurs on zélatrices pourraient dire : Mon zèle, au lieu de me dévorer moUméme, dévore les autres.

6. Dévotion de naturel , d'inclination , d*intérét. Le vrai caractère de la piété est d'accommoder nos inclinations et nos désirs à la dévotion : mais l'illusion la plus commune et le désordre presque universel est de vouloir au contraire accommoder la dévotion à tous nos désirs et à toutes nos inclinations. De là vient que la dévotion se transfigure en toutes sortes de formes; mais surtout à la cour die prend toutes les qualités de la cour. La cour (ce que je ne prétends pas néanmoins être une règle générale), la cour est le séjour de l'ambition : la dévotion y devient ambitieuse ; la cour est le séjour de la politique : la dévotion y devient artificieuse et politique; la cour est le séjour de l'hypocrisie et de la dissimulation : la dévotion y devient dissimulée et cachée; la cour est le séjour de la médisance : la dévotion y de\ient critique à l'excès et oiédisante : ainsi du reste. La raison de ceci est, que dans la dévotion même, il y a toujours, si fon n'use d'une extrême vigilance, quelque chose cThumain et un fonds de notre nature corrompue qui s'y glisse et qui agit imperceptiblement. On m pieux , ou l'on croit l'être : mais on l'est selon les vues, mais on Test selon ses avantages person- Mis et temporels , mais on l'est selon Fair contagieux du monde , que l'on respire sans cesse. C'està^ire qu'on l'est assez pour pouvoir en quelque manière se porter témoignage à soi-même de l'être, et pour en avoir devant le monde la réputation ; tiiais qu'on Test trop peu pour avoir devant Dieu le noérite de l'être véritablement. Sainteté de cour. Sainteté la plus éminente quand elle est véritable, parce qu'elle a plus d'obstacles à surmonter et plus de sacrifices à faire; mais que ces sacrifices sont res! et comme il faut pour cela s'immoler soimême ! que l'esprit de la cour trouve d*accommoderoents et de raisons pour épargner la victime !

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