‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 2)Chapitre 188 sur 408 · Dévotion douce, oisive, commode. On dit · texte numérisé non relu

Dévotion douce, oisive, commode. On dit

en se retirant des affaires du monde, et se donnant à Dieu : Pourquoi tant de mouvements et tant desoins? Tout cela me lasse et m'importune; jt veux vivre désormais en repos. Erreur : ce n'est point là l'esprit de la piété; mais c'est un artifice de Tamour-propre , qui se cherche soi-même jusque dans les meilleurs desseins. Il veut partout avoir son compte, et être à son aise : en quoi il nous trompe. La sainteté de cette vie est dans le travail et dans la peine, comme celle de l'autre est dans la béatitude et dans la paix.

Que le libertinage, instruit, aussi bien que nous, de ces égarements dans la dévotion et des autres, les condamne, nous ne nous en plaindrons point, et nous ne l'accuserons point en cela d'injustice. Mais de quoi nous nous plaignons, et avec raison , c'est que le libertin abuse de quelques exemples particuliers , pour eu tirer des conséquences générales au désavantage de toutes les personnes vertueuses et adonnées aux œuvres de piété. De quoi nous nous plaignons, c'est que le libertin prenne de là sujet de décrier la dévotion , de la traiter avec mépris , de l'exposer à la risée publique par de fades et scandaleuses plaisanteries. De quoi nous nous plaignons , c'est que le libertin veuille de là se persuader qu'il n'y a de vraie dévotion qu'en idée, et que ce n'est dans la pratique qu'un dehors trompeur et un faux nom. De quoi nous nous plaignons, c'est que le libertin exagère tant les devoirs de la dévotion , et qu'il affecte de les porter au degré de perfection le plus éminent, afin que, ne voyant presque personne qui s'y élève, il puisse s'autoriser à conclure que tout ce qu'on appelle gens de bien ne valent pas mieux la plupart que le commun des hommes. De quoi nous nous plaignons, c'est que par là le libertin ote en quelque sorte aux prédicateurs , et à tous les ministres chargés de l'instruction des fidèles , la liberté de s'expliquer publiquement sur la dévotion, d'en prescrire les règles, d*en découvrir les illusions , de peur que les mondains n'empoisonnent ce qu'ils entendent sur cette matière, et que leur malignité ne s'en prévale.

Cependant le monde pensera tout ce qu'il lui plaira , et il raillera tant qu'il voudra ; nous parlerons avec discrétion, mais avec force, et nous ne déguiserons point la vérité dont nous sommes les dépositaires et les interprètes. P^ous imiterons notre divin Maître, qui n'use de nul ménagement à l'égard des scribes et des pharisiens , et qui tant de fois publia leurs hypocrisies et leurs vices les plus secrets; nous exalterons la vertu; nous lui donnerons toute la louange qu'elle mérite; nous recon« naîtrons qu'elle n'est point bannie de la terre et qu'elle règne encore dans l'Église de Dieu; mais en même temps, pour son honneur et pour la réfor-

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motion de ceux mêmes qui la professent , nous ne cramdrons point de marquer les altérations qu'on y fait. Nous démêlerons dans cet or ce quMl y a de pur et tout ce qu'on y met d'alliage. Plaise au ciel que uos leçous soient bien reçues et qu'on en proGte ! c'est notre intention : mais quiconque en sera scandalisé , qu'il s'impute à lui-même son scandale.

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Quelque opposé que semble être au christianisme l'état des grands , il y a une merveilleuse alliance entre la piété et la grandeur. Bien loin qu'elles soient incompatibles, elles se soutiennent mutuellement l'une et l'autre : de sorte que la piété sert à relever la grandeur, et que la grandeur sert à relever la piété.

I. La piété relève tout à la fois la grandeur, et devant Dieu et devant les hommes : devant Dieu, parce que la piété rend la grandeur chrétien ne et sainte; devant les hommes, parce que la piété nous rend la grandeur singulièrement aimable et vénérable.

Grandeur chrétienne et sainte devant Dieu : par où? Par la piété ainsi que je viens de le dire, car que fait la piété dans un grand, et comment le sanctifie-t-eile? Est-ce en le dépouillant de sa grandeur même.' est-ce en le faisant renoncer à tous les titres d'honneur dont il est revêtu? L'oblige-t-eile à céder ses droits , à se démettre de son autorité et de son pouvoir, h descendre de son rang et à se dégrader, à mener une vie privée et à se réduire dans une retraite obscure, sans pompe, sans éclat, sans nom? Il est vrai qu'il y a eu des grands du monde, et même des princes et des rois, que l'esprit de Dieu a portés jusque-là. Ils se sont retirés dans les solitudes et dans les cloîtres, et, pour se mettre plus sûrement en garde contre la contagion du siècle, ou pour acquérir une ressemblance plus parfaite avec Jésus-Christ humilié et anéanti, ils so sont cachés et ensevelis dans les ténèbres. Mais si ces exemples sont dignes de notre admiration, ce n'est pas une conséquence que tous les grands les doivent suivre, et qu'ils ne puissent autrement se sanctifier que par cette abdication volontaire et ce renoncement à l'état de distinction où la Providence les a élevés. S'il en était ainsi , il faudrait donc qu'il n'y eût dans le monde chrétien , ni puissance séculière, ni dignité, ni magistrature, ni principauté, ni monarchie, puisqu'il serait nécessaire de quitter tout cela , et de se défaire de tout cela , pour pratiquer le christianisme et pour s'y perfectionner. Système qui dérangerait tout le plan de la sagesse divine, et qui renverserait tout l'ordre qu'elle a établi. A ne point parler des saints législateurs et des Kaints rois qui ont vécu dans l'ancienne loi et gou-

verné le peuple de Dieu , combien de graiu la loi nouvelle , combien de rois , sans déro rien de leur grandeur, sont parvenus , au m la cour, à la plus sublime sainteté , et ont d'être honorés d'un culte public par toute T

De là il s'ensuit qu'on peut être grand i monde , demeurer dans la condition de grai vre en grand, et cependant marcher et s*a dans les voies de la perfection chrétienne. C l'ouvrage , ou plutôt le chef-d'œuvre de la elle fait remonter un grand jusqu'au princip grandeur et de toute grandeur humaine, « Dieu ; elle lui fait reconnaître avec l'apôtre, ( la maxime fondamentale de la foi , que tout sance vient de Dieu , et par conséquent que qu'il est, il ne l'est que par la grâce de Dieu il conclut, par le raisonnement le plus just plus sensible , que toute sa grandeur n'est qu'une grandeur subordonnée au souTerain de qui il l'a reçue ; que c'est une grandeur dante , et que , bien loin qu'elle l'affranchii lois divines , elle lui impose une obligation p lière d'honorer d'un culte plus religieux , p sidu, plus fervent, le suprême auteur à qu redevable de son état et de tous les avantage porels qui y sont attachés ; que ce n'est pas p qu'elle lui a été donnée , cette grandeur, < n'en est que le dépositaire , mais que chaque devant retourner à sa source, c'est à Di< l'hommage en est dû, et à ce Seigneur des sei qu'elle doit être référée par un usage telqu'i mande et tel qu'il le mérite.

Toutes ces pensées , et bien d'autres quel; ne manque point de suggérer, tiennent uo dans une attention continuelle sur soi-même ne se laisser point éblouir de l'éclat qui l'envi et ne se point évanouir dans ces idées; pi maintenir toujours devant Dieu et à l'égardd dans des sentiments humbles et soumis, dai dépendance volontaire et entière, dans une sance pleine et parfaite; pour n'user jamaij puissance contre Dieu , en la faisant servir i faire ses passions , son intérêt, son ambitic ressentiments et ses vengeances ; mais, aucoo pour remployer toujours selon les vues et le Dieu, consultant Dieu dans tout ce qu'il entre n'y envisageant que Dieu , et ne s'y proposi tre chose que d'être l'exécuteur de ses ordr le ministre de ses éternelles volontés ; pour cher avec d'autant plus de fidélité et plus ( au service de Dieu , qu'il se voit comblé plu ralement et plus abondamment de ses dons lui rendre tous les devoirs de religion, d'adoi de reconnaissance et de dévotion que l'Égl Dieu exige de chaque fidèle, ne manquant è observance , ne se dispensant d'aucune pratiqu

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t même de propres et de personnelles; en , remplissant toute justice, et n*écoutant 18 ni respect du monde, ni inclination ou réee de la nature. Qui peut douter qu'un grand aractère ne soit spécialement agréable à 5*est-à-dire, qui peut douter qu'il ne soit it grand aux yeux de Dieu , puisque la vraie ir est de plaire à Dieu, et que rien ne doit lavantage à Dieu que la grandeur même elle, ainsi appliquée à le glorifier et toute sa son honneur ? Voilà par où David devient t de complaisance pour Dieu , et un prince cœur de Dieu : c'est ce qui consacra toutes reprises et toutes ses victoires , c'est ce qui Hit le mérite et tout le prix.

deur singulièrement -aimable et vénérable les honmies : autre effet de la piété dans un Il est certain que la vertu , en quelque sujet se rencontre, est toujours digne de notre et de nos respects ; mais il faut convenir, dit emard , que par une grâce et un don partielle plaît surtout dans les nobles. D'où vient D pourrait dire qu'étant beaucoup plus rare s grands , elle parait par là même beaucoup timable. On pourrait ajouter qu'ayant dans ids beaucoup plus d'efforts à faire pour se r, et plus de difûcultés à vaincre , elle les i8si beaucoup plus recommandables par les es mêmes qu'ils surmontent , et par les vioqu'ils remportent. Mais, sans m'arrêter à sons ni à toutes les autres , voici , ce me , la plus essentielle : c'est que la piété corins un grand les défauts les plus ordinaires la grandeur devient communément odieuse risable, et qu'au contraire elle lui donne les s les plus capables de gagner les cœurs et de venir en sa faveur.

effet , ce qui nous indispose à l'égard des , et ce qui nous porte le plus souvent contre c murmures et aux mépris, ce sont leurs haut leurs fiertés , ce sont leurs airs dédaigneux risants, ce sont leurs façons de parler, leurs , leurs gestes, leurs regards, toutes leurs «8 , ou brusques ou rebutantes , ou trop im- M et trop dominantes ; ce sont encore bien lurs tyrannies et leurs duretls, quand, par le plus énorme du pouvoir dont ils ont été s, ils tiennent dans l'oppression des hommes ) eux, et leur font sentir sans ménagement poids de leur grandeur; quand, par l'indif- ) la plus mortelle , uniquement attentifs à ce touche, et renonçant à tous les sentiments de ité, ils voient d'un œil tranquille et sans nulle ision des misères dont assez ordinairement t eux-mêmes auteurs; quand par une monss ingratitude, ils laissent sans récompense

les services les plus importants, et oublient des gens qui se sont immolés et qui s'immolent sans cesse pour leurs intérêts : ce sont leurs injustices, leurs violences, leurs concussions , et , si je puis user de ce terme, leurs brigandages, soit connus et publics (car souvent même ils ne s'en cachent pas), soit particuliers et plus secrets , mais qui ne causent pas moins de dommages , et ne donnent pas moins à souffrir ; ce sont les désordres de leur vie, leurs débauches , leurs excès , leur irréligion , tous les vices , où ils s'abandonnent avec d'autant plus de liberté, que c'est avec plus d'impunité. Voilà, tout grands qu'ils sont , ou par la naissance ou par la faveur, ce qui les rabaisse infiniment dans les esprits et ce qui les avilit : on respecte dans eux leur caractère ; on redoute leur puissance; on leur rend les hommages qu'on ne peut leur refuser, ni selon les lois du monde ni selon la loi de Dieu ; mais leurs personnes, comment les regarde-t-on? et tandis qu'au dehors on les honore, quelle estime en faiton dans le cœur, et quelles idées en conçoi^on ? S^ils en étaient instruits , il faudrait qu'ils fussent bien insensibles pour n'en être pas pénétrés jusque dans le fond de l'âme.

Or la piété retranche tout cela, réforme tout cela, change tout cela. En faisant de la grandeur une grandeur chrétienne , elle en fait une grandeur aimable et vénérable : comment? parce qu'elle en fait une grandeur modeste et humble qui , sans abandonner ses droits ni oublier ses prérogatives , du reste ne s'enorgueillit point, ne s'enfle point, ne se laisse point infatuer d'elle-même; qui n'offense personne, ne choque personne, ne s'éloigne de personne; qui tout au contraire se rend affable à l'égard de tout le monde, prévenante, honnête, douce, condescendante : parce qu'elle en fait une grandeur officieuse et charitable , qui se plaît à obliger , qui volontiers s'emploie pour les petits, pour les pauvres , pour les affligés ; qui compatit à leurs maux, et prend soin, autant qu'il lui est possible, de les soulager; qui se communique, se familiarise, pardonne aisément, récompense abondamment, répand libéralement ses dons, et pense plus en quelque manière aux autres qu'à soi-même : parce qu'elle en fait une grandeur sage , droite et juste , vraie dans ses paroles, fidèle dans ses promesses, équitable dans ses jugements; n'écoutant que la raison, et la suivant en tout sans nul égard; prenant le parti de l'innocence , soutenant la veuve et l'orphelin , rendant à chacun ce qui lui appartient , et aimant mieux , en bien des rencontres, se relâcher de certains intérêts et de certaines prétentions, que de se mettre au hasard de faire tort à qui que ce soit, et de profiter de ses dépouilles; parce qu'elle en fait une grandeur réglée dans toute sa eonduite et irréprochable dans ses moeurs ; tellement adon-

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