‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 2)Chapitre 192 sur 408 · PENSÉES DIVERSES SUE L\ DÉVOTION · texte numérisé non relu

PENSÉES DIVERSES SUE L\ DÉVOTION

Pourquoi la vraie dévotion est-elle si peu connue, et pourquoi au contraire connalt-on si bien la fausse ? c'est que la vraie dévotion se cache, parce qu'elle est humble , au lieu que la fausse aime à se montrer et à se distinguer. Je ne dis pas qu'elle aime à se montrer ni à se faire connaître comme fausse ; bien loin de cela , elle prend tous les dehors de la vraie ; mais elle a beau faire , plus elle se montre, plus on en découvre la fausseté. Voilà d'où vient que le monde juge communément trèsmal de la dévotion ; car il n'en juge que par ceux qui en ont l'éclat, qui en ont le nom, la réputation : or, ce n'est pas toujours par ceux-là qu'on en peut former un jugement favorable et avantageux. Pour mettre la dévotion en crédit, il fondrait que la fausse demeurât dans les ténèbres , et que la vraie , perçant le voile de son humilité, parût au grand jour.

Si les libertins pouvaient être témoins de ce qui se passe en certaines âmes solidement chrétiennes et pieuses; s'ils voyaient la droiture de leurs intentions , la pureté de leurs sentiments , la délicatesse de leur conscience; s'ils savaient quelle est leur charité, leur humilité, leur patience, leur mortification, leur désintéressement, ils auraient peine à le comprendre : ils en seraient étonnés , touchés , charmés ; et , bien loin de s'attacher, comme ils font , à tourner la piété en ridicule , ils en respecteraient même jusque dans la fausse les apparences, de peur de se tromper dans la vraie.

Nous cherchons en tout le plaisir, et nous le voulons trouver jusque dans le service de Dieu et dans la piété. Ce sentiment, dit saint Chrysostôme, est bien indigne d'un chrétien : mais, tout indigne qu'i' est, Dieu, par une admirable condescendance, n'a

point refusé de s'accommoder à notre faiblesse, et c'est ce que nous montre l'exemple des saints. Dès cette vie, quelles douceurs, quelles délices intérieures les saints n*ont-ils pas goûtées? Peut-être ne les concevons-nous pas, parce que nous ne nous sommes jamais mis en état de les goûter comme eux; mais les fréquentes épreuves qu'ils en ont faites, et que nous ne pouvons désavouer, sont sur cela des témoignages irréprochables et convaincants. Pendant que les réprouvés dans Tenfer, ainsi que l'Écriture nous l'apprend, protestent et protesteront éternellement qu't^ se sont lassés dans le chemin de l'iniquité (Sap., 5) ; pendant que tant de mondains sur la terre nous assurent encore tous les jours, et nous prennent à témoin qu'il n'y a pour eux dans le monde qu'amertune, que trouble et affliction d'esprit, que nous ont dit au contraire mille fois les serviteurs de Dieu? que nous disent -ils sans cesse de leur état? Ils n'ont tous là-dessus qu'une voix commune et qu'un même langage , pour nous faire entendre qu'ils ont trouvé dans Dieu une source inépuisable de consolation , et des consolations les plus sensibles ; que Dieu leur tient lieu de toutes choses , et qu'un moment qu'ils passent auprès de lui, leur est incomparablement plus doux que des an. nées entières au milieu de tous les divertissements et de toutes les joies apparentes du monde. Veulentils nous tromper? mais quel intérêt les y porterait? Se trompent-ils eux-mêmes? mais on ne se trompe pas aisément sur ce qu'on sent. Pourquoi donc nous obstinons-nous à ne les en pas croire, ou si nous les croyons , pourquoi nous obstinons-nous à vouloir être malheureux avec le monde ? plutôt que Ue chercher en Dieu notre véritable bonheur?

Dès que les Juifs commencèrent à manger des fruits de cette terre abondante où ils entrèrent en sortant du désert, la manne qui les avait jusque-là nourris, ne tomba plus du ciel ; et tant qu'une âme est attachée aux plaisirs des sens et aux douceurs de la vie présente, en vain espère-t-elle goûter jamais les douceurs et les consolations divines. C'est une nécessité de renoncer à l'un ou à l'autre. Voulons-nous que Dieu nous soit comme une manne où nous trouvions toutes sortes de goûts? Il faut que le monde nous soit comme un désert.

Trois ou quatre communions par semaine , et pas un point retranché ni de son extrême délicatesse et de l'amour de soi-même, ni de son intérêt propre, de son aigreur ou de sa hauteur d'esprit ; deux heures d'oraison par jour, et pas un moment de réflexion sur ses défauts les plus grossiers ; enfin beaucoup d'œuvres saintes et de pure dévotion , mais eu même temps une négligence affreuse de mille articles eseentlels, ou par rapport à la religion et à la sou-

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