‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 2)Chapitre 200 sur 408 · DU MONDE · texte numérisé non relu

DU MONDE

Dans le dernier entretien que nous eûmes il y a quelque temps, je me hasardai à vous parler de la méditation ; mais vous en parâtes surpris, et \o>is me répondîtes d'un ton assez décisif que cela ne convenait guère h un homme du monde surtout à

un homme aussi occupé que vous l'êtes, et qu'il fallait renvoyer ces sortes d'exercices aux solitaires , aux religieux , à un petit nombre de personnes dévotes, qui passent leurs jours dans la retraite. Voilà votre pensée; mais permettez-moi de vous déclarer ici plus expressément la mienne , et d'in- ^ sister tout de nouveau sur la proposition que je vous ai faite.

A vous en croire, une courte méditation chaque jour n'est point une pratique qui vous soit propre dans votre état; mais pour vous détromper de cette erreur, je vais vous faire quelques questions qui vous sembleront fort étranges, et qui ne seront pas néanmoins hors de propos. Car quand vous me dîtes : Me convient-il de m'adonner à la méditation? je vous dis , moi, et je vous demande : Vous oonvient-il de vous sauver? vous convient-il de conserver votre âme nette de tout péché capable de la perdre éternellement et de la damner? vous convient-il, au milieu de tant de pièges, de tant d'écueils où votre condition vous expose par rapport à la conscience, de les découvrir tous et de les bien connaître, pour y prendre garde et pour les éviter? vous convient-il de savoir où vous en êtes avec Dieu , ce que vous devez à Dieu , comment vous vous en acquittez devant Dieu , si , dans toute'.la conduite de votre vie , vous agissez selon les principes de l'Évangile et de la loi de Dieu? vous convient-il d'apprendre la religion que vous professez, d'en pénétrer les grandes vérités, et de vous en remplir; de n'oublier jamais les hautes espérances qu'elle vous donne, et les terribles menaces qu'elle vous fait; de vous prémunir ainsi contre mille occasions, mille tentations, d'autant plus dangereuses qu'elles sont plus subtiles , et que peut-être vous ne le remarquez pas ? Tout cela , dis-je , et le reste , vous convient-il dans le monde? Sans doute qu'étant chrétien , comme vous prétendez l'être, vous n'hésiterez pas à reconnaître qu'il n'est rien de plus Important pour vous , ni rien par conséquent de plus convenable, que tout ce que je viens de vous marquer : or tout ce que je viens de vous marquer dépend de la méditation ; et par une suite incontestable, rien donc, en quelque état que>ous soyez, ne vous convient mieux que la méditation.

Sans une sérieuse méditation sur le salut , comment travaillerez-vous solidement et efficacement à une affaire où les illusions sont si fréquentes et les égarements si communs? Comment vous maintiendrez-vous dans l'innocence chrétienne, si vous n'avez la crainte du péché dans le cœur? et comment vous imprimerez-vous dans l'âme cette crainte du péché, si vous ne vous appliquez souvent è considérer les puissants motifs qui vous en doivent inspirer de l'horreur ? Comment, assailli de tant de passions également impétueuses et artificieuses,

]es réprimerez-vous et apercevrez-vous leurs déguisements et leurs surprises, si, par d'utiles retours sur vous-même, vous ne vous étudiez à démêler tous vos sentiments, et à rectifier toutes vos intentions? Le moyen que , dans l'embarras et la diversité d'occupations qui vous répandent au dehors, vous ayez toujours présente la vue de vos devoirs , et que dans vos délibérations, dans vos résolutions, vous ne vous écartiez jamais des voies de la justice ou de la churité, à moins que vous ne preniez sans cesse la balance du sanctuaire pour peser chaque chose devant Dieu , et pour examiner ce qu'il y a de bon et ce qu'il y a de défectueux ? Le moyen qu'au milieu de tant de précipices dont vous êtes environné de toutes parts, n'ouvrant jamais les yeux pour mesurer vos démarches, et vous laissant aller au hasard, vous ne fassiez pas de tristes et de funestes chutes ? que ne repassant jamais dans votre esprit la loi du Seigneur, vous en soyez assez instruit pour la pratiquer fidèlement et pleinement? que, ne vous retraçant jamais le souvenir des grandes vérités de la fui , des jugements de Dieu, de ses châtiments et de ses miséricordes, de votre fin dernière , d'une souveraine béatitude , d'un enfer, vous puissiez , sans être appuyé et comme armé de ces considérations , résister aux attaques de vos ennemis invisibles , et repousser leurs traits empoisonnés? Qu*en sera-t-il donc devons? ce qu'il en est d'une multitude infinie de mondains qui manquent de réflexion , vivent dans des ignorances criminelles , commettent des fautes très-grièves , négligent les plus essentielles obligations , portent le nom de chrétien , et n'ont presque nulle teinture , nulle idée du christianisme; se font des règles et une morale à leur mode , les suivent

PRIÈRE MENTALE, ktc.

tre l'usage de la méditation, de cela même qui doit être pour vous une raison plus pressante et plus particulière de vous y rendre assidu ; c^r vous alléguez le bruit, le tumulte, les soins, les engagements, les agitations du monde : tout votre temps, dites-vous, s'y consume, et à peine pouvez-vous vous reconnaître. Or voilà justement pourquoi vous avez plus besoin d'une solide méditation , afin que ce tumulte et ce bruit du monde ne vous jette point dans un oubli entier de Dieu, et de ce qui lui est dû; afin que ces soins du monde, comme des épines, n'étouffent point dans vous le bon grain de la parole de Dieu , et qu'ils ne vous détournent point du soin de votre âme et de sa perfection ; afin que ces engagements du monde ne deviennent point pour vous des engagements d'iniquité et que ce ne soient point des pierres de scandale où votre vertu se démente ; afin que ces agitations du monde ne vous troublent point et si j'ose m'exprimer de la sorte, ne vous étourdissent point jusqu'à vous endurcir le cœur et à vous oter tout sentiment de piété : car c'est ce qui arrive communénient.

Le dirai-je, et quelle peine aurais-je à le dire, puisque ce n'est point un parodoxe, mais une vérité certaine et indubitable ? Un solitaire , un religieux, une personne de piété et séparée du monde , quoL jque vivant dans le monde, pourraient plus aisément se passer de la méditation ; et la preuve en est trèsnaturelle : parce que dans le silence du désert, dans l'obscurité du cloître, dans le repos d'une vie pieuse et retirée , il y a beaucoup moins d'objets qui les puissent distraire, et qu'après tout, au défaut de la méditation, ils ont bien d'autres observances qui les attachent à Dieu , qui leur en renousans scrupule, et courent à la perdition avec aussi j vellent à toute heure la pensée, qui, en cent ma-

peu d'inquiétude que s'ils étaient dans le chemin le plus sûr et le plus droit.

En vérité , l'on ne vous comprend pas , vous autres gens du monde; et, quoique éclairés d'ailleurs, vous êtes , au regard du salut , bien aveugles dans vos raisonnements. Vous tombez en des contradictions monstrueuses ; vous êtes les premiers à dire que le salut est une affaire capitale, et vous ne voulez pas vous donner le loisir d'y penser; vous dites que c'est une affaire difficile et incertaine, et vous ne voulez faire nulle attention au moyen d'y réussir et de l'assurer; vous dites que cest une affaire indispensable et d'une nécessité absolue , et vous vous croyez dispensés des exercices qu'on y juge les plus propres, et qui peuvent le plus y contribuer : ainsi de tous les autres points que je pourrais parcourir , où vous supposez dans la spéculation les mêmes principes que nous, et vous tirez néanmoins dans la pratique des conclusions toutes contraires.

Vous faites plus, et pour ne point sortir du sujet dont il s'agit entre nous, vous vous prévalez con-

nières différentes , leur remettent devant les yeux les maximes éternelles, et qui par là leur servent de préservatifs contre la dissipation de l'esprit, et tous les relâchements où elle serait capable de les porter. Mais dans le train de vie où vous êtes, et dans la situation où il vous met, si vous rejetez la sainte méthode que je vous prescris , et si vous refusez de vous y assujettir, que vous restera-t-il pour y suppléer?

Peut-être est-ce le terme de méditation qui vous choque : car la faiblesse du mondain va quelquefois jusque-là. On est prévenu contre tout ce qui a quelque apparence de vie dévote ; et c'est assez d'entendre nommer certaines pratiques, pour en concevoir du dégoût , et pour traiter ceux qui nous les proposent d'esprits simples et de gens qui ne savent pas le monde. Eh bien! si le nom ne vous plaît pas, laissez-le, j'y consens; mais retenez la chose; îl importe peu du reste comment vous l'appellerez. Et ne me dites pas que vous ne savez point méditer, et que vous n'en avez nul usage : car je dis moi,

USAGE DES ORAlSOiNS JACULATOIRES.

Ait

I, quil n*est rien dont nous ayons plus de la méditation, et que sans étude méditer surtout. Nous savons méditer ire temporelle, sur un intérêt de forer sur un procès ou à poursuivre ou à h décider; méditer sur une entreprise , 3i, sur un parti , sur un établissement , ge; méditer sur une intrigue politique , )ciation , sur un traité , sur un commer- Mir un ouvrage d'esprit, sur un point de r une question , une opinion de Técole; ^ajouter, méditer même sur un crime, ojelons : c'est-à-dire que sur tout cela ! reste, dont le détail serait infini, nous îhir, raisonner, chercher des moyens, précautions , démêler le bien et le mal , faux, ce qui convient et ce qui ne con- 5 qui peut profiter et ce qui pout nuire. ]ue nous savons sur tout cela délibérer, eser les raisons, prévoir les obstacles, rangements, former des résolutions; |ue nous savons penser à tout cela, en n tout temps, le matin, le soir, le jour, f penser sans ennui , sans distraction , ion la plus infatigable et la plus consment n'y aura-t-il que les choses de le salut, à quoi nous ne puissions ape esprit, ni arrêter nos pensées? Com- 3 Tunique sujet , sur quoi la méditation me ou nous semble impraticable? En veillez, suivant l'importante leçon du hommes , et priez. Veillez et observez nt tous vos pas : pourquoi ? parce que ez dans un pays ennemi , et qu'à tout is pouvez être surpris. Priez et implorez t la grâce d'en haut : pourquoi? parce !S faible, et que sans l'assistance divine vez vous défendre. Veillez , et votre vi- Ira votre prière plus efficace auprès de , et votre prière secondera votre vigii secours qu'elle vous attirera de la part , pour l'un et pour l'autre, le même is donne encore cet avis , qui est de vous art, et de rentrer en vous-même, examt Dieu toute votre conduite, vous dempte de toutes vos actions, supputant rès et vos pertes , prenant des mesures p le passé et; pour réformer l'avenir, vous us encourageant, vous adressant au ciel ant en votre faveur. Il n'est point ques- )loyer beaucoup de temps, mais d'être ulier à y donner tous les Jours quelque s saurez bien le ménager, ce temps , et lès que vous le voudrez; et vous le vouae vous comprendrez bien le prix de et combien il vous importe de la sauver.

Mais c'est ce que vous n'avez point encore compris comme il faut; et de ce que vous ne le comprenez pas , voilà pourquoi vous y pensez si peu. Vous pensez à touts autre chose, vous vous occupez de touts autre chose : hél ne penserez- vous jamais à vousmême? jamais ne vous occuperez-vous de vousmême? Car ce que j'appelle vous-même, ce ne sont point ces biens , ces plaisirs , ces honneurs mondains qui passent si vite, et à qui vous êtes néanmoins si attentif. Ce ne sont point toutes ces affaires ou domestiques , ou étrangères , qui ne regardent que des intérêts temporels, et dont vous avez sans cesse la tête remplie. Tout cela n'est point vous-même, puisque tout cela peut être séparé de vous , et qu'indépendamment de tout cela vous pouvez subsister et être éternellement heureux ou éternellement malheureux. Mais vous-même, vous dis-je, c'est cette <1mc immortelle qui fait la plus noble partie de votre être, et que Dieu vous a confiée; cette âme dont la perte serait pour vous le souverain malheur, quand vous pourriez posséder tout le reste; et dont le salut au contraire doit être votre souveraine béatitude, quand il ne vous resterait rien d'ailleurs, et que tout vous serait enlevé. Voilà, encore une fois, et à proprement parler, ce que vous êtes ; et voilà par conséquent ce qui demande toutes vos réflexions. Or, ces réflexions ne se font que par la méditation, et de là vous jugez avec quelle raison on vous recommande une pratique si salutaire.

USA.GE DES OBAISONS JACULATOIRES OU DES FRE- QUENTES ASPIRATIONS VERS DIEU.

On demande assez communément des pratiques pour se recueillir au dedans de soi-même dans les différentes occupations de la vie. On se plaint du peu de loisir qu'on a pour vaquer à la prière et pour se réveiller souvent et se renouveler en esprit par ce saint exercice. D'où il arrive que, malgré toutes les résolutions qu'on a prises à certains temps , une multitude d'affaires qui se succèdent les unes aux autres, nous fait perdre le souvenir de Dieu, et que, dans cet oubli de Dieu, on se dissipe, on se relâche, on devient tout languissant, ou du moins qu'on agit d'une façon tout humaine et sans mérite. Or, le remède le plus aisé, le plus prompt, comme aussi le plus efficace et le plus puissant, c'est ce qu'on appelle, selon le langage ordinaire, prières jaculatoires et dévotes élévations de l'âme à Dieu.

Ce sont certaines paroles vives et affectueuses par où l'âme s'élance vers Dieu , tantôt pour lui marquer sa confiance , tantôt pour le remercier de ses dons, tantôt pour exalter ses grandeurs, tantôt pour s'anéantir devant ses yeux ; quelquefois pour fléchir sa colère et pour implorer sa miséricorde ^

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