USAGE DES ORAISONS JACULATOIRES
toujours pour lui adresser d*hunibles demandes et pour réclamer ses secours. Ces prières sont courtes, et ne consistent qu'en quelques mots; mais ce sont des mots pleins d'énergie, et, si je Fose dire, pleins de substance. De là vient qu'on les nomme prières jaculatoires, parce que ce sont comme des traits enflammés qui tout a coup partent de rame et percent le cœur de Dieu.
L'Écriture et surtout les psaumes nous fournissent une infinité de ces aspirations , et c'est là particulièrement qu'on les peut choisir. Telle est, par exemple, celle-ci : P'ous êtes le Dieu de mon cœur (Psabiu 72); ou cette autre ; O mon Dieu et ma miséricorde (Ibid. 58): ou cette autre : Qui me donnera des ailes comme à la colombe , pour aller à vous , Seigneur y et me reposer en vous (Ibid. 54)? ou mille autres que je passe et dont le détail serait trop long. 11 y en a également un trôs-grand nombre que Dieu avait inspirées aux saints , et qu'ils s'étaient rendues familières , comme celle de saint Augustin : Beauté si ancienne et toujours nouvelle, je vous ai aimée trop tard; ou celle de saint François d'Assise : Mon Dieu et mon tout; ou celle de sainte Thérèse : Souffrir ou mourir; ou celle de saint Ignace de Loyola : Que la terre est peu de chose pour moi. Seigneur, quand je regarde le ciel!
Quoique ces prières, quelles qu'elles soient, et quelques sentiments de piété qu'elles expriment, puissent être propres à tout le monde , dès là qu'elles nous élèvent et qu'elles(*nous portent à Dieu , il est vrai néanmoins qu'il y en a qui conviennent plus aux uns qu'aux autres. Car, comme dans l'ordre de la nature les qualités et les talents sont différents , ainsi dans l'ordre de la grâce, les dons du ciel ne sont pas les mêmes ; mais chacun a son attrait particulier qui le touche davantage , et qui fait sur son cœur une plus forte impression. Celui-là est plus susceptible d'une humilité et d'une crainte religieuse, et celui-ci d'un amour tendre et d'une confiance filiale. Or, c'est à nous, dans cette diversité, de prendre ce qui est plus conforme à notre goût et à nos dispositions intérieures. L'expérience et la connaissance que nous avons de nous-mêmes doit nous le faire connaître.
Et il n'y a point à craindre que la continuité du même sentiment et une fervente répétition des mêmes paroles ne nous cause du dégoût et ne nous devienne ennuyeuse. Cela peut arriver et n'arrive en effet que trop dans les sentiments humains. Ils perdent, par l'habitude, toute leur pointe; ils se ralentissent, et n'ayant plus de quoi piquer une âme , ils .viennent enfin à s'amortir tout à fait et à s'éteindre. De là ces vicissitudes et ces changements si ordinaires dans les amitiés et les sociétés du monde. Ce no sont que ruptures et qu'e réconciliations perpétuel-
les, parce que le même objet ne plaît pas toujours également , et que d*un jour à l'autre le cœur pr^nd de nouvelles vues et de nouvelles affections. Mais, selon la remarque de saint Grégoire, il y a dans les choses de Dieu cet avantage inestimable , que plus on les pratique, plus on les goûte; de même aussi que , par une suite bien naturelle , plus on les gotf« te, plus on les veut pratiquer. En sorte que le sentiment qu'elles ont une fois inspiré, au lieu de diminuer par l'usage, croît au contraire et n'en a que plus d'onction.
Il n'est donc pas besoin de les interrompre ni de les varier : le même exercice peut suffire dans tous les temps, et il n'y faut point d'autre assaisonnement que celui que la grâce y attache. A quoi se réduisait toute la prière de ce pieux solitaire , dont il est rapporté qu'il passait les journées et les nuits presque entières à dire seulement : Béni soit le Sei» gneur mon Dieu! Il le répétait sans cesse , et , après l'avoir dit mille fois, il.'se sentait encore plus excitr à le redire. Car en ce peu de mots il trouvait un fonds inépuisable de douceurs et de délices spirituelles. Il en était saintement ému et attendri ; il en était ravi , et comme transporté hors de lui-même. Ce n^est pas qu'il fût fort versé dans les méthodes d'oraison, ni qu'il en connût les règles : le mouve ment de son cœur, joint à l'inspiration divine, voilà l'unique et la grande règle qu^il suivait. Avec cela le sujet le plus simple était pour lui la plus abondante matière et une source intarissable.
Il est vrai néanmoins qu'il y a des esprits à qui la variété plaît dans les pratiques même de piété, et à qui elle est en effet nécessaire pour les soutenir et pour les retirer de la langueur, où autrement ils ne manquent point de tomber. Il est encore vrai que c'est là l'état le plus commun; mais du reste, si c'est le nôtre , nous avons là-dessus de quoi pleinement nous satisfaire par l'infinie multitude de ces ^ prières dont nous parlons , et qui sont répandues ^ dans tous les livres samts. Est-on assailli de la tentation 6t dans un danger prochain de succomber; on peut dire alors comme les apôtres attaqués d'une rude tempête, et battus violemment de l'orage iSativeZ'Uous, Seigneur; sajis vous nous allons périf' ( Matth., 8. ) Est-on dans le désordre du péché, et pense- t-on à en sortir ; on peut dire , ou avec David pénitent : Tirez mon âme du fond de rabimey ô mon Dieu ! et souvenez-vous que c'est mon wwque{Psalm, 21 ) : ou avec le même prophète iSeigneur, vous ne mépriserez point un cœur contrit et humilié (Ibid. 50); ou avec le publicain prosterné à la porte du temple : Soyez-moipropice, mon Dieu : je stUs un pécheur ( Luc, 18 ) ; ou avec l'enfant prodigue : Mon Pére, j'ai péché contre le cid et contre vous. (Id., 15.) Est-on dans rafflietioo et dans la peine ; on peut dire , soit en reconnaissant