‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 2)Chapitre 215 sur 408 · DANGER DUNE GRANDE RÉPUTATION · texte numérisé non relu

DANGER DUNE GRANDE RÉPUTATION

\ qui n*oiit nul rapport au salut, et qui n*y ement aucun dommage : mais en est-il une plus pernicieuse, puisqu'elle est capable de nous enlever derant Dieu tout le fruit d'une vie passée dans les plus longs et les plus rudes travaux? car il n*en coûte pas peu pour se faire une grande réputation, et pour la conserver. Que la nature nous ait doués des plus belles qualités, cela ne suffit pas. Ces qualités naturelles sont des talents , mais il les faut culti- Ter; c'est une bonne terre, mais il y faut planter, il j laot semer, il y faut faire germer et croître le grain. Sans cette culture tout dépérit et rien ne profite.

Aussi sommes-nous témoins des soins infinis, de Tapplication continuelle, des études, des recherches, des fatigues d*un homme qui veut, par la voie du mérite, se signaler dans sa profession et rendre son nom célèbre. Toute son attention va là ; il ne pense gu^à cette réputation , il n'est en peine que de cette réputation ; il ne mesure ses avantages et ses progrès que par cette réputation. Si cette réputation augmente et se répand , il se tient heureux : si quelque événement Jarréte , et qu'elle ne soit pas aussi prompte à s'avancer qu'il le désire, il en est désolé ; et parce qu'il n'est rien de plus facile à blesser, estil précautions qu'il ne prenne pour la ménager ? estil efiforts qu'il ne redouble pour la rétablir, du moment qu'elle commence à déchoir et à tomber ? Si bien que l'unique objet de ses vœux , c'est cette réputation; que l'unique fin de ses actions , c'est cette réputation; que son idole et comme sa divinité, c'est cotte réputation.

Je n'exagère point. Je ne dis que ce que nous observons dans tous les états, et tous les jours. Or de là que s'ensuit-il ? un grand désordre et un grand malheur : c'est-à-dire que nous rapportons tout à notre gloire et non à la gloire de Dieu , voilà le désordre; et que ne faisant rien en vue de Dieu et de sa gloire, tout ce que nous faisons n'est rien devant Dieu, voilà le malheur. Malheur et désordre d'autant plus déplorables , que les plus saints ministères ne sont pas exempts de l'un ni de l'autre ;et n'estce pas ce que je puis justement appeler Tabomination de désolation dans le lieu saint ?

Car pour nous instruire nous-mêmes, nous, ministres et prédicateurs de l'Évangile , et pour apprendre à nous garantir de la plus mortelle contagion que nous ayons à craindre , est-il rien dans nos fonctions apostoliques de plus fréquent , que de se laisser surprendre à l'attrait d'une grande réputation ? En prêchant la parole de Dieu, on la profane, parce qu'on l'emploie, non point à faire connaître et honorer Dieu , mais à se faire honorer et connaître soi-même. Peut-être avait-on eu d'abord des vues plus épurées. Peut-être en recevant sa mission et se mettant en devoir de l'exercer, avait-on dit comme l'apôtre : Nous ne nous prêchons point nous-

B0I>ai>AL0UE. — T. m.

mêmes, mais nous prêchons Jésus-Christ Noire- Seigneur. ( 2. Cor. y 4. ) On avait été élevé dans ces sentiments , on les avait apportés au saint ministère, et l'importance était d'y persévérer, mais bientôt l'ennemi est venu jeter l'ivraie dans le champ du père de famille. Ce n'est point à la faveur des ténèbres , mais au grand jour d'une réputation naissante et brillante. Une foule d'auditeurs qu'on traîne après soi, leur assiduité, leur attention, leurs acclamations, toutes les chaires ouvertes au nouveau prédicateur, tous les honneurs qu'on lui rend; les personnes du plus haut rang qui l'appellent auprès d'eux , et l'accueil favorabîe qu'ils lui font dès qu'il se présente : tout cela met à d'étranges épreuves la pureté de son zèle et la droiture de ses intentions. Insensiblement ses premières vues s'effacent, et le monde prend dans son cœur la place de Dieu. Car autant qu'il plaît au monde et parce qu'il plaît au monde , le monde commence à lui plaire. Je veux dire qu'il s'attache au monde , qu'il aime à voir le monde, à converser avec le monde, à se faire d'agréables sociétés dans le monde, non point pour la sanctification du monde, mais pour sa propre satisfaction. Et comme on devient bon avec les bons, méchant avec les méchants, il devient mondain avec les mondains : de sorte que , malgré la sainteté de son ministère, qui de soi-même ne tend qu'à rendre gloire à Dieu et à procurer le salut des âmes, il n'a que des idées mondaines , et n'est touché que de sa réputation et des agréments qu'elle lui fait goûter parmi le monde.

Voilà , dis-je, le grand intérêt qui l'anime et qui le soutient dans ses laborieuses occupations; voilà le grand principe qui le meut , qui l'engage à ne se donner aucun relâche ni aucun repos , qui d'année en année le pique d'une ardeur et d'une émulation toujours nouvelle : voulant fournir avec le même honneur et la même estime toute sa carrière , et ne craignant rien davantage que de laisser apercevoir en lui quelque changement et de dégénérer dans l'opinion publique. De cette manière , ses jours s'écoulent, son âge avance, la mort approche, et il est enfin question de se disposer à paraître devant Dieu, et à subir ce terrible examen où Dieu lui demandera compte des talents dont il avait été si libéralement pourvu. Or, qui peut exprimer de quel étonnement et de quelle frayeur il sera saisi , lorsque , réfléchissant sur lui-même , il entendra dans le secret de l'âme la voix de sa conscience, qui lui redira ce que le Sauveur du monde disait à ses disciples : Prenez garde de ne point faire vos bonnes œuvres devant les hommes pour en être vus et considérés ; autre^ ment vous n'en recevrez nulle récompense de votre Père céleste, ( Màtth. , 6. ) Il aura beaucoup travaillé, il aura fait de violentes contentions d'esprit et de corps , et il se sera consumé de veilles ; mais avee

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