PENSEES DIVERSES SUR L'HUMILITÉ ET L'ORGUEIL
mérite, il a devant Dieu le mérite le plus essentiel, qui est celui de l'humilité : et de plus j'ajoute que, n*étant rien ou presque rien dansFestime commune, c'est cela même qui relève davantage la gloire de Dieu , à qui seul il appartient de faire de rien les plus grandes choses.
On peut m'objecter ce que Texpérience après tout nous fait connaître, par exemple, de deux prédicateurs. Car sans être le plus humble , nous voyons toutefois que Fun , avec les avantages qu'il a reçus de la nature, réussit beaucoup mieux dans Topinion du public, et l'emporte inûniment sur l'autre. On goûte le premier, on le suit, au lieu que l'autre, dépourvu des mêmes dispositions €t des mêmes dons, travaille dans l'obscurité, et qu'il n'est fait de lui aucune mention. Je sais tout cela ; mais je sais aussi que nous donnons ordinairement dans une erreur grossière sur ce qui regarde la gloire de Dieu. Nous croyons la trouver où elle n'est pas, et nous ne la cherchons pas où elle est. Être admiré, vanté, écouté des grands, produit aux yeux des plus nombreuses et des plus augustes assemblées, voilà où nous faisons consister la gloire de Dieu ; mais souvent elle n'est point là. Où donc est-elle ? dans la conversion des pécheurs , dans l'instruction des ignorants , dans l'avancement et l'édification des âmes ; et un bon missionnaire, homme sans nom , sans réputation, mais humble , zélé, plein de confiance en Dieu , vivant parmi des sauvages, parcourant des villages et des campagnes , convertira plus de pécheurs, instruira plus d'esprits simples, gagnera plus d'âmes à Jésus-Christ, et les avancera plus dans les voies de Dieu , que le plus célèbre prédicateur. Disons en deux mots : l'un fait beau coup plus de bruit; mais l'autre beaucoup plus de fruit. Or ce bruit ne sert communément qu'à glorifier i'homrae; mais ce fruit, c'est ce qui glorifie Dieu.
Un Père a eu raison de dire que le souvenir de nos péchés nous est infiniment plus utile que le souvenir de nos bonnes œuvres. Pour entendre la pensée de ce saint docteur, il faut distinguer deux choses , nos actions et le souvenir de nos actions. Or il n*en est pas de l'un comme de l'autre, et ilsont des effets tout opposés. Nos bonnes actions nous sanctifient, mais le souvenir de nos bonnes actions nous corrompt , parce qu'il nous enorgueillit : au contraire, nos mauvaises actions nous corrompent, mais le souvenir de nos mauvaises actions sert à nous sanctifier, parce qu'il sert à nous humilier. De là , double conséquence. Pratiquons la vertu , et dès que nous l'avons pratiquée , que l'humilité nous mette un voile sur les yeux pour ne plus voir le bien que nous avons fait. Et par une règle toute différente, fuyons le péché, mais quand nous avons
eu le malheur d'y tomber, que l'humiltte nous tire le voile de dessus les yeux pour voir toujours le mal que nous avons commis. Ainsi nous serons vertueux sans danger, et ce ne sera pas même sans fruit que nous aurons été pécheurs.
Il y a un monde aunlessus de nous , un monde audessous de nous , et un monde autour de nous.
Un monde au-dessus de nous, ce sont les grands ; un monde au^essous de nous, ce sont ceux que la naissance ou que le besoin a réduits dans une condition inférieure à la nôtre ; un monde autour de nous, ce sont nos égaux. Selon ces divers degrés, nous prenons divers sentiments. Ce monde qui est audessus de nous, devient souvent le sujet de notre vanité, et de la vanité la plus puérile. Ce monde qui est au-dessous de nous, devient ordinairement l'objet de nos mépris et de nos fiertés. Et ce monde qui est autour de nous, excite plus communément nos jalousies et nos animosités. Il faut expliquer ceci , et reprendre par ordre chaque proposition.
Le monde qui est au-dessus de nous devient souvent le sujet de notre vanité. Je ne dis pas qu'il devient le sujet de notre ambition : cela est plus rare. Car il n'est pas ordinaire qu'un homme d'une condition commune, quoique honnête d'ailleurs, se mette dans l'esprit de parvenir à certains états d'élé vation et de grandeur. Mais du reste, il tombe dans une faiblesse pitoyable : c'est de vouloir au momss'approcher des grands, de vouloir être connu des grands et les connaître, de n'avoir de commerce qu'avec les grands, de ne visiter que les grands, de s'ingérer dans toutes les affaires et toutes les intrigues des grands , de s'en faire un mérite et un point d'honneur. Écoutez-le parler, vous ne lui entendrez jamais citer que de grands noms, que des personnes de la première distinction et du plus haut rang, chez qui il est bien reçu, avec qui il a de fréquents entretiens, qui l'honorent de Jeur confiance, et par qui il est instruit à fond de tout ce qui se passe. Fausse gloire et vraie petitesse, où , voulant s'élever au-dessus de soi-même, Ton se rabaisse dans l'estime de tous les esprits droits et de bon sens.'
Le monde qui est au-dessous de nous devient ordinairement l'objet de nos mépris et de nos fiertés. Dès qu'on a quelque supériorité sur les autres, on veut la leur faire sentir. On les traite avec hauteur, on leur parle avec empire, on ne s'explique en leur présence qu'en des termes et qu'avec des airs d'autorité , on les tient dans une soumission dure et dans une dépendance toute servile, comme si l'on voulait en quelque manière se dédommager sur eux de tous les dédains qu'on a soi-même à essuyer de la part des maîtres de qui l'on dépend. Car voilà ce que l'expérience tous les jours nous fait voir •
PC;NSEES diverses sur L'HUMIUTÉ et L'ORGUEIL.
dM geu hombles et souples jusqu'à la bassesse d0faiit les poissaiices qui sont sur leur tête , mais elNoliiset fiers jusqu'à l'insolence euTers ceux qu'ils ODt sous leur domination.
Le monde quiest autour de nous^ excite plus commonément nos jalousies et nos animosités. On ne se mesure ni aTec les grands ni avec les petits , parce qu'il y a trop de disproportion entre eus et nous : mais on se mesure avec des égaux. Et comme il n*est pas possible.que l'égalité demeure toujours entière, et que l'un de temps en temps n'ait l'avantage sur Tautre, de là naissent mille envies qui rongent le eœur, qui même éclatent au dehors, et se tournent en querelles et eu inimitiés. Car c'est assez qu'un homme l'emporte sur nous , ou , sans qu'il l'emporte, c'est assez qu'il concoure en quelque chose avec nous , pour nous indisposer et nous aigrir contre lui , et n'est-ce pas là ce qui cause entre les personnes de même profession, et jusque dans les états les plus saints, tant de partis et tant ^ divisions? Étrange injustice où nous porte notre orgueil! Ayons l'esprit de Dieu, et suivons-le. Conduits par cet esprit de sagesse , d'équité , de charité f d'humilité, nous rendrons au monde que la Providence a placé au-dessus de nous tont ce qui lui est dû., mais sans nous en faire esclaves et sans nous prévaloir, par une vaine ostentation , de faecès que nous aurons auprès de lui. Nous conserverons sur le monde que le ciel a mis au-dessous de nous tous nos privilèges et tous nos droits, mais sans le mépriser ni lui refuser aucun devoir de civilité, d'honnêteté, d'une charitable condescendance; et nous vivrons en paix avec tout le monde qui est autour de nous, sans le traverser mal à propos dans ses desseins , ni lui envier le bien qu'il possède.
De& gens de bien , ou réputés tels , se font un prétendu mérite d'une sorte d'indépendance qu'ils confondent mal à propos avec l'Indépendance chrétienne. S'établir dans une sainte indépendance selon l'Évangile, c'est mourir tellement à toutes choses et à soi-même, que rien de tout ce qui n'est pas Dieu ne touche l'âme ni nel'affectionne.D'oùvientqu'elle est au-dessus de toutes les prétentions, de tous les intérêts, de tous les événements humains. La prospérité ne l'enfle point, l'adversité ne l'abat point. Elle ne craint que Dieu , elle n'aimeque Dieu, elle n'espère qu'en Dieu, elle ne cherche à plaire qu'à Dieu , et elle verrait ainsi tout l'univers ligué contre elle, qu'elle demeurerait tranquille et en paix dans le sein de Dieu. Ce n'est pas qu'elle veuille par là s'affranchir de certains devoirs envers le monde , de eertaines bienséances et de certains égards, ni qu^eile le propose de suppléer seule à tous ses besoins, et de n'avoir recours à personne : mais comme en tout
cela elle n'envisage que Dieu, qu'elle if agit que selon le gré de Dieu, et qu'avec une pleine conformité à toutes les dispositions de sa providence , rien aussi de tout cela, quelque chose qui arrive, ne fait impression sur elle et n'est capable de l'altérer. Telle a été l'indépendance des saints, et telle est celle du vrai chrétien. Mais de dire : Je veux prendre des mesures pour ne dépendre de qui que ce soit, parce que la dépendance m'est onéreuse ; j'aime mieux vivre dans une retraite entière et dans l'obscurité, sans me mêler de rien, ni avoir part à rien; j'aime mieux me passer de tout, et n'avoir ni vues, ni desseins, ni espérances, pour ne devoir rien à personne, et pour n'être point obligé à des assiduités et à des ménagements qui me déplaisent :penserde la sorte, et se conduire suivant ces principes , c'est une indépendance toute naturelle, une indépendance de philosophe, une indépendance d'orgueil. Dieu veut au contraire qu'il y ait entre nous un rapport mutuel et continuel, que nous ayons affaire les uns des autres , que nous nous demandions et nous prêtions secours les uns aux autres, que nous sachions nous assujettir, nous captiver, nous faire violence les uns pour les autres. Voilà l'ordre de sa sagesse , et c'est ce qui entretient la subordination , ce qui maintient la charité et l'union, surtout ce qui rabaisse notre présomption, enfin ce qui nous fait mieux sentir la grandeur du Dieu que nous adorons , puisqu'il n'appartient qu'à lui de se suffire à lui-même , et d'être seul toutpuissant et indépendant.
La ressource de l'orgueilleux , lorsque l'évidence des choses le convainc malgré lui de son incapacité et de son insuffisance , est de se persuader qu'elle lui est commune avec les autres. Ce qu'il n'est pas capable de bien faire, il ne peut croire qu'il y ait quelqu'un qui le fasse bien. Un mauvais orateur ne convient qu'avec des peines extrêmes qu'il y en ait de bons. Il reconnaîtra aisément qu'ily en a eu autrefois, parce ^u'il n'entre avec ceux d'autrefois en nulle concurrence. U les exaltera même comme des modèles inimitables ; il les regrettera , il demandera où ils sont, s'épanchera là-dessus dans les termes les plus pompeux et les plus magnifiques : mais pourquoi ? est-ce qu'il s'intéresse beaucoup à la gloire de ces morts? non certes : mais, pour une maligne consolation de son orgueil , il voudrait, en relevant le mérite des morts , obscurcir le mérite des vivants et le rabaisser.
S'humilier dans l'humiliation, c'est l'ordre naturel et chrétien; mais dans l'humiliation même s'élever et s'enfler, c'est, ce me semble , le dernier désordre où peut se porter l'orgueil. Voilà ce qui arrive tous les jours. Des gens sont humilléitwi no panse point à eux , on ne parie I-' " «liMMMiBifcMimW*
CARACTÈRE DE LA CHARITÉ CHRETIENNE
point, 00 ne les pousse à rien. En sont-ils moins orgueilleux , et est-ce à eux-mêmes qu'ils s*en prennent des mauvais succès qui leur ont fait perdre tout crédit , ou à la cour ou ailleurs ? bien loin de cela , c*est alors que leur cœur se grossit davantage , et qu'ils deviennent plus présomptueux que jamais. S'ils demeurent en arrière, ce n'est , à ce qu'ils prétendent , que par l'injustice de la cour, que par l'ignorance du public. A les en croire, et par la seule raison qu'on ne les avance pas, tout est renversé dans le monde. Il n'y a plus ni récompense de la vertu, ni distinction des personnes, ni discernement du mérite. Que l'orgueil est une maladie difGcile à guérir! l'élévation le nourrit « et l'humiliation , qui devrait l'abattre , ne sert souvent qu'à le réveiller et à l'exciter.
I^otre vanité nous séduit et nous fait perdre l'estime du monde dans les choses mêmes où nous la cherchons, et par les moyens que nous y employons. Une femme naturellement vaine s'ingère dans les conversations à parler de tout, à raisonner sur tout. Elle jiige, elle prononce, elle décide , parce qu'elle se croit femme spirituelle et intelligente ; mais elle aurait beaucoup plus de raison et plus d'esprit si elle s'en croyait moins pourvue; et voulant trop foire voir qu'elle en a, c'est justement par là même qu'elle en fait moins paraître.
On loue beaucoup les grands : car ils aiment à être loués et applaudis. Mais, à bien considérer les louanges qu'on leur donne, on trouvera que la plupart des choses dont on les loue, et qui semblent en effet louables selon le monde, sont dans le fond et selon le christianisme, selon même la seule raison naturelle , plutôt des vices que des vertus.
Tel aurait été un grand homme, si on ne l'avait jamais loué; mais la louange l'a perdu. Elle l'a rendu vain , et sa vanité l'a fait tomber dans des faiblesses pitoyables, et en mille simplicités qui inspirent pour lui du mépris. Je dis en mille simplicités; car quelque fonds de mérite qu'on ait d'ailleurs , il n'y a point ni dans les discours, ni dans les manières d'agir, d*homme plus simple qu'un homme vain. On lui fera accroire toutes choses dès qu'elles seront à sa louange. Est-il chagrin et de mauvaise humeur? louez-le , et bientôt vous lui verrez reprendre toute sa gaieté. Les gens le remarquent, le font remarquer aux autres, et s'en divertissent. C'est ainsi que sans le vouloir ni l'apercevoir, il vérifie dans sa personne cette parole de l'Évangile, que celui qui s'élève sera abaissé et humilié. Comme donc l'ambition , selon le mot de saint Bernard , est la croix de l'ambitieux, je puis ajouter que souvent l'orgueil devient l'humiliation de l'orgueilleux.
Cet homme est toujours content de lui ; et , n'eût-
I il eu aucun succès, il se persuade toujours avolf réussi le mieux du monde. Contentez-vous de savoir ce qui en est, et d'en croire ce que vous devez ; malt du reste, pourquoi cherchez-vous à le détromper de son erreur, puisqu'elle le satisfait, et qu'elle ne nuit à personne ? Ce n'est pas qu'il n'y ait quelquefois éts raisons qui peuvent vous engager à lui ouvrir les yeux et à lui faire connaître l'illusion où il est ; mais avouez-le de bonne foi , c'est une malignité secrète^ c'est une espèce d'envie qui vous porte à l'humilier et à lui faire [>erdre cette idée dont il s'est laissé prévenir en sa faveur. Car mille gens sont ainsi faits : non-seulement ils sont jaloux de la réputation solide et vraie qu'on a dans le monde , mais de plus , par une délicatesse infinie de leur orgueil , ils sont en quelque manière jaloux de la bonne opinion, quoique mal fondée , qu'un homme a de lui-même.
Qu'il me soit permis de faire une comparaison. II y a des mérites, et en très-grand nombre, qui ne devraient se produire à la lumière qu'avec les précautions dont on use à l'égard de certaines étoffes , pour les débiter. On ne les montre que dans un demi-jour, parce que le grand jour y ferait paraître des défouts qui en rabaisseraient le prix. Combien de gens peu-' vent s'appliquer la parole du prophète : illon ékoalion a été mon humiliation. C'est-à-dire qu'ils semblent ne s'être élevés que pour se rendre méprisables, que pour laisser apercevoir leur faible , que pour perdre toute la bonne opinion qu'on avait conçue d'eux. Tant qu'ils se sont tenus à peu près dans le rang où la Providence les avait fait naître, ils réussissaient, on les honorait, on parlaitd'eux avec éloge; mais par une manie que l'orgueil ne manque point d'inspirer, ils ont voulu prendre l'essor, et porter plus haut leur vol : c'est là qu'on a commencé à les mieux connaître, et qu'en les connaissant mieux, on a appris à les estimer moins. En un mot, ïi& étaient auparavant dans leur place, et ils y faisaieot bien ; mais ils n'y sont plus , et tout ce qui n'est pas dans sa place blesse la vue.