‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 2)Chapitre 219 sur 408 · DE LA CHARITÉ CHRÉTIENNE, ET DES AMITIÉS HUMAINES · texte numérisé non relu

DE LA CHARITÉ CHRÉTIENNE, ET DES AMITIÉS HUMAINES

CÀBÀCTÈRE DB LA CHÀBITB CHBBTIBNICB.

Je dois aimer mon prochain dans Dieu, pourDleo, et comme Dieu l'aime : l'aimer dans Dieu, en sorte que Dieu soit le principe de ma charité; l'aimer pour Dieu , en sorte que Dieu soit le motif de ma cliarité; l'aimer comme Dieu l'aime, en sorte que Dieu soit le modèle de ma charité : trois points essentiels dofil voici le sens.

CARACTÈRE I>E LA CHARITE CHRETIENNE

I. Je dois aimer mon prochain dans Dieu : c'est- -dire que je dois l'aimer comme étant Touvrage de >ieu, qui Ta créé par sa toute-puissance; comme Unt rimage rivante de Dieu, qui l'a formé à sa essemblanee; comme étant la conquête et le prix les mérites d'un Dieu qui Ta racheté de son sang ; omme étant sous la garde de la providence de Dieu [ui ▼eilie sur lui sans cesse, et s'applique à le conenrer et à le conduire ; comme ayant Dieu aussi lien que moi pour fin dernière, comme étant appelé

vivreavec moi dans la gloire et le royaume de Dieu. >e sorte que je puis et que je dois considérer ce vaste inivers comme la maison de Dieu , et tout ce qu'il

a d'hommes dans le monde , comme une grande unille dont Dieu est le père. Nous sommes tous ses nfants, tous ses héritiers, tous frères, et tous, oar ainsi parler, rassemblés sous ses ailes et entre es bras. D'où il est aisé de juger quelle union il doit

aToir entre nous,«t combien nous devenons couables, quand il nous arrive de noua tourner les uns ontre les autres jusque dans le sein de notre Père éleste. N'est-ce pas , si j'ose m'exprimer en ces terles, n'est-ce pas déchirer ces entrailles de charité ù il nous porte et où il nous embrasse tous sans istinction ? N'est-ce pas, par proportion, lui causer es doaleurs pareilles à celles que ressentit la mère *Ésaû et de Jacob, lorsque ces deux enfants, avant lie de nattre, se combattaient l'un l'autre dans le nn même où ils avaient été conçus?

Or Toilà néanmoins le triste spectacle que nous vons continuellement devant les yeux. Il semble ue le monde soit comme un champ de bataille , où , e part et d'autre , on ne pense qu'à s'entre-détruire t à se perdre. On y emploie tout , la force ouverte t les violences, les intrigues et les cabales secrètes, I malignité de la médisance, les artifices de la chiane, le poids de l'autorité, le crédit et la faveur, 3 aiensonge, les trahisons et les plus insignes peridies,: car c'est là que tous les jours on se laisse enraloer par les différentes passions qui nous domileot, et qui, pour se satisfaire, étouffent dans les «eurs tout sentiment de charité , et souvent même ont sentiment d'humanité. Tellement que dans la ociété humaine, au lieu que chaque homme devrait tre à l'égard des autres hommes un frère pour les limer et les traiter en frères , un soutien pour les ppayer et les aider dans les rencontres, un patron K>ar s'intéresser en leur faveur et les défendre , un miseil pour leur communiquer ses lumières et les liriger, un confident à qui ils puissent ouvrir leur ime et déclarer avec assurance leurs pensées , un mnsolateor qui prît part à leurs peines et qui s'emiloyât h les soulager, on peut dire, au contraire, (ooîqo'avec la restriction convenable, que par le enversement le plus affreux, et selon l'expression s , la plupart des hommes sont, au regard

des autres hommes, comme des loups ravissants, qui ne cherchent qu'à surprendre leur proie et à la dévorer'.

On se hait et l'on s'offense mutuellement les uns les autres , on se décrie et l'on se ruine de réputation les uns les autres, on se dresse des embûches, et l'on travaille à se tromper, à se supplanter, à se dépouiller les uns les autres. Que voyons-nous autre chose que des querelles et des divisions; et de quoi entendons-nous parler plus ordinairement que de procès , de contestations, d'inimitiés , de calomnies, de fourberies, d'impostures, d'injustices, de vexations? D'où il arrive que quiconque aime la paix et veut assurer son repos se tient, autant qu!il peut, éloigné delà multitude, comme si la compagnie des hommes et leur présence était incompatible avec la douceur et la tranquillité de la vie.

Que ces désordres régnent dans les cours des princes, je n'en suis point surpris : car on sait assez quel est l'esprit de la cour; et parce que les intérêts y sont beaucoup plus grands que partout ailleurs, les passions y sont aussi beaucoup plus vives et plus ardentes. Qu'est-ce en effet que la cour? le siège de la politique , mais d'une politique la plus intéressée. On n'y est occupé que de sa fortune ; et l'onn'y a d'autre vue ni d'autre soin que de s'avancer, de s'élever, de se maintenir aux dépens de qui que ce soit, et par quelque voie que ce soit. Telle est l'âme qui anime tout, tel est le mobile qui remue tout, tel le principal agent qui met tout en oeuvre. £t de là même qu'est-ce communément que ce qui s'appelle gens de cour? gens sans charité et sans amitié, malgré les apparences les plus spécieuses et les plus belles démonstrations; gens obligésd'être toujours sur la réserve , toujours dans la défiance , toujours en garde , parce que chacun jugeant des autres par soimême, ils se connaissent tous, et qu'aucun d'eux n'ignore cette maxime générale, que, dans le train de la cour, il y a sans cesse quelque mauvais coup à craindre , et de nouvelles attaques , ou à livrer, ou à repousser.

Qu'on voie encore ces mêmes désordres dans des états du monde moins relevés, et jusque dans les dernières conditions , je n'ai point de-peine à le comprendre. Eu égard à la diversité des esprits , à la différence des tempéraments, à la variété et même à la contrariété absolue des idées et des prétentions , où l'un pense d'une façon , et l'autre tout autrement, où l'un veut ceci, et l'autre cela, il n'est. guère possible que le monde ne soit pas perpétuellement agité de discordes et de dissensions : pourquoi? parce que le seul lien capable d'unir les cœurs, malgré tous les sujets de désunion qui naissent, et le seul moyen qui pourrait prévenir tou&les troubles et les arrêter,

■ Homo hamini lupus.

CARACTÈRE DE LA CHARITÉ CHRÉTIENNE

d'ailleurs qu'ils me paraissent, et d'étoufifer tout

c'est un esprit de christianisme et de charité , et que cet esprit de charité , cet esprit chrétien , est presque entièrement hanni du monde, et qu'il n'y a plus ni vertu ni action.

Mais voici ce qui me paraît bien déplorable et bien étrange. Ce n'est pas seulement à la cour ni dans le monde profane et corrompu, que la passion suscite ces guerres et cause ces mésintelligences ; mais elles ne sont que trop fréquentes au milieu mène de l'Église , jusque dans le sanctuaire de Jésus-Christ et entre ses ministres, jusque dans la solitude du cloître et dans le centre de la religion. Le Fils de Dieu nous a dit à tous, dans la personne de ses apôtres : On connaîtra que vous êtes mes disciples , par l'affection mutuelle que vous aurez; et que vous témoignerez les uns envers les autres. Suivant ce principe , et pour donner à leur divin maître cette preuve d'un attachement si inviolable, les premiers chrétiens n'avaient rien plus à cœur que la charité et que le soin de la conserver entre eux. Mais dans la suite des temps , la charité de plusieurs étant venue à se refroidir, et la paix ayant commencé à se troubler parmi le troupeau fidèle , du moins lui restaitil , ce semble , un asile en certains états plus parfaits, et spécialement dévoués à Dieu par ie caractère et leur profession. Qui Veut cru que jamais on dût voir ce qu'on a vu tant de fois, je veux dire parmi des hommes d'Église , parmi des prêtres du Dieu vivant, dans des retraites et des monastères , les animosités, les jalousies, les partis, les brigues, et tous les maux qui en senties suites funestes et scandaleuses ? Où donc la charité pourra-t-elle se retirer sur la terre, et où sera-t-elle à couvert? qui la maintiendra, si ceux-là mêmes qui, selon leur ministère, devraient donner tous leurs soins à l'entretenir, qui devraient être autant de médiateurs pour concilier les esprits et terminer les différends; qui, par l'exemple d'une modération inaltérable et d'un plein désintéressement , devraient apprendre aux fidèles à réprimer leurs sentiments trop vifs et à sacrifier sur mille points peu importants leurs droits prétendus, plutôt que de les défendre aux dépens de la tranquillité et du repos commun ; si , dis-je , ceux-là mêmes s'échappent , comme les autres , dans les rencontres, et ont leurs démêlés et leurs aversions? N'insistons pas là-dessus davantage : on n'en est que trop instruit, mais on n'en peut assez gémir.

n. Je dois aimer mon prochain pour Dieu; c'està-dire que je dois l'aimer en vue d'obéir à Dieu qui me l'ordonne; en vue de plaire à Dieu, qui semble n'avoir rien plus à cœur et ne nous recommander rien plus expressément; en vue de marquer à Dieu ma fidélité, ma reconnaissance, mon amour, puisqu'un des témoignages les plus certains que je puis lui en donner, et qu'il attend de moi , est de renoncer pour lui à mes propres sentiments, quelque justes '

chagrin, toute haine, toute envie, toute antipathie qui m'indisposerait contre le prochain et m'en éloignerait. Motif excellent, qui relève notre charité au-dessus de tout amour purement humain, et qui en fait une charité surnaturelle et toute divine. Motif universel, qui donne à notre charité une étendue sans bornes , et qui la répand sur toutes sortes de sujets, grands et petits, riches et pauvres, domestiques, étrangers , amis, ennemis. Motif nécessaire, et sans lequel il n'est pas possible d'accomplir tout le précepte de la charité chrétienne. Car nous aurons beau consulter la raison, jamais la raison seule ne nous déterminera à certains devoirs que la charité néanmoins exige indispensablement de nous. Il n'y a qu'une vue supérieure qui puisse nous y engager, et c'est la vue de Dieu. Sous cet aspect tout nous devient, non-seulement praticable, mais facile ; et la charité ne nous prescrit rien alors de si héroïque, qui nous étonne. A toute autre considération , nous pouvons opposer des difficultés : mais il n'y a point de réplique à celle-ci ; et que pourrions-nous alléguer pour notre défense, quand on nous dit : Dieu vous le demande ; faites-le pour Dieu.

De là donc il est aisé de voir l'illusion qui nous séduit et la fausseté de nos excuses, quand nous voulons nous prévaloir des défauts du prochain , ou des offenses que nous pensons en avoir reçues , pour autoriser notre indifférence à son égard, et le ressentiment que nous lui témoignons par notre conduite et nos manières. On dit : C'est un homme inquiet et bizarre; d'un moment à l'autre on ne le connaît plus , et quoi qu'on fasse, on ne peut le contenter. Le moyen d'essuyer toutes ses humeurs et d'être sans cesse exposé à ses caprices ? On dit : C'est un homme violent et emporté ; on ne saurait lui dire une parole qu'il n*éclate tout d'un coup , et qu'il ne vous brusque sans modération et sans ménagement. On dit : C'est un mauvais cœur et un ingrat; on a beau lui faire du bien , il n*en a nulle reconnaissance, et ne voudrait pas vous rendre le plus léger service, après qu'on lui en a rendu d'essentiels. On dît : C'est un malade bien importun; il ne vous entretient que de ses infirmités ; et à force de se plaindre , il devient fatigant et ne donne p<iur lui que du dégoût. On dit : C'est mon ennemi ; il a pris parti contre moi en plus d'une affaire; et je n'en ai jamais eu que des désagréments. Enfin que ne dit-on pas ? car il n'est point de matière où l'on soit plus éloquent, que lorsqu'il s'agit des autres et de leurs imperfections. Les raisons, vraies ou apparentes, ne manquent point pour les mépriser et les condamner. On s'établit là-dessus , et Ton demande : Comment vivre avee des gens de ce caractère , et comment aimer ce qui n'est pas aimable ?

Comment l'aimer? à cette question la réponse est

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aisée et prompte : la voici telle que je Tai déjà fai^ entendre* et elle est sans réplique. Comment, dis- JB, raimer? pour Dieu : poin d*autre raison; et si eette raison ne nous suffit pas , nous cessons d*étre dirétiens; et en perdant la charité du prochain, nous perdons la charité de Dieu. Développons ceci , et rendons cette importante leçon plus intelligible. SijeTOOS disais d*aimer le prochain, parce queTun est homme de mérite, et qu*il a d'excellentes qualités; parce Tautre est un esprit doux, patient, accommodant; parce que celui-ci est d'une probité reeonnue , d'une piété exemplaire , d'une vertu consommée; parce que celui-là, prévenu en votre faveur, vous comble de grâces et ne cherche qu'à vous obliger et à vous faire plaisir, vous pourriez alors mesurer votre charité selon la diversité des talents et la différence des personnes; vous pourriez la borner à un certain nombre, et en exclure ceux qui n'auraient pas les mêmes avantages et seraient sujets à des vices tout opposés. Vous auriez droit de vous en tenir à la règle que je vous aurais prescrite , et vous pourriez me représenter que tels et tels ne vous conviennent point et qu'ils n'ont rien d'engageant pour vous ; qu'ils sont fiers et hautains , qu'ils sont critiques et médisants, qu'ils sont faux et menteurs; que ce sont de petits génies, sans lumière et sans connaissance; que ce sont des âmes dures, sans condescendance et sans pitié; qu'ils n'ont ni retenue, ni pudeur, ni crainte de Dieu, ni leligion ; que plus d'une fois même ils vous ont per^ sonnellement attaqué et insulté , et que tout cela Justifie assez l'indifférence avec laquelle vous les regardez, et le peu de part que vous prenez à ce qui les touche.

Ces considérations, je l'avoue, ne sont pas tout à fait déraisonnables, à en juger suivant les vues parement humaines. Aimer ceux qui nous aiment, oeox qui nous marquent de l'estime, de la confiance, de la bienveillance ; ceux avec qui nous sympathisons et qui nous plaisent ; ceux qui dans la société ont des manières plus liantes et plus propies à nous attacher : au contraire , mépriser qui nous méprise ; fuir qui nous déplaît, qui nous en- Doie, qui nous gène , qui nous dioque ; se ressentir d'une Injure, et user de retour envers celui qui nous blesse; le traiter comme il nous traite, ouïe tjflaîfffWff comme il nous délaisse : voilà ce qu'inspire fa nature ; mais ce n'est point ce que l'Évangile nous apprend. Ce n'est point là seulement ce qu'exige de nous la loi de Dieu ; et puisque je parle ici en qualité de ministre de Dieu et de son ÉvangHe, la charité que je prétends vous enseigner ne eoonatt point toutes cesdistinctions et ne les souffre point, parce que le motif sur quoi elle est fondée s'élend à tout sans distinction , et qu'il comprend

généralement tout cequ'il y a d'hommes sur la terre, sans exception de personne.

Car je vous dis précisément d'aimer le prochain, soit qu'il ait toutes les perfections qu'on peut désirer dans un homme accompli, ou qu'il n'en ait aucune; soit qu'il possède tous les dons d'intelligence, de science, de sagesse, de probité, d'équité, de politesse, d'honnêteté, ou qu'il en soit absolument dépourvu ; soit que sa naissance, sa fortune le relève , ou que sa condition et sa misère l'avilisse. En un mot, quel qu'il soit et en quelque situation que vous le supposiez, c'est toujours votre prochain ; et comme votre prochain , Dieu veut que vous l'aimiez. Il le veut, dis-je, et il vous dit : Si ce n'est pas pour lui-même que vous l'aimez , aimez-le pour moi. De ne l'aimer que pour lui-même, ce serait une charité toute profane, sujette à mille exceptions et à mîfie variations; mais de l'aimer pour mol , c'est ce qui doit rehausser le prix de votre charité et la sanctifier. Afin de nous ôter tout prétexte, et de donner à notre charité un mérite supérieur en lui prooosant un objet tout sacré et tout divin , Dieu se substitue à la place du prochain. Il nous déclare dans les termes les plus exprès et les plus touchants, que tout le bien que nous ferons à autrui , fut-ce au plus petit et au dernier des hommes, il l'acceptera et le comptera comme fait à lui-même , dès que nous le ferons en son nom. Qu'aurions-nous là-dessus à répondre? et si nous sommes insensibles à cette raison souveraine, il faut que nous ne connaissions, ni ce que nous devons à Dieu , ni ce que nous nous devons à nous-mêmes.

Je dis ce que nous devons à Dieu : car, pour appliquer ici ce que saint Paul écrivait à son disciple Philémon , en lui renvoyant Onésime et lui recommandant de recevoir avec douceur et avec bonté cet esclave fugitif, il me semble que Dieu , dans le fond de l'âme , nous adresse les mêmes paroles au sujet de chacun de nos frères : Usez-en envers hd comme si c'était moi-même, Peuirétre vous a-tM fait tort, et peut-être vous est-il redevable en quelque chose; mais je prends tout sur moi, et si vous voulez, c'est moi qui vous le dois :je vous satisferai; pour ne pas dire que vous 'vous devez vous» même tout à moi. (Philem., y. 18.)

J'ajoute ce que nous nous devons à nous-mêmes. Et en effet, nous sommes doublement intéressés à maintenir cette loi de charité établie de Dieu : car, en premier lieu , la même loi qui nous ordonne d'aimer le procliain, sans égard à toutes les raisons qui , selon le sentiment naturel , pourraient nous indisposer contre lui et nous retirer de lui, ordonne pareillement au prochain d'avoir pour nous la même indulgence et de nous rendre les mêmes de-

CARACTÈRE DE LA CHARITÉ CHRÉTIENNE

Toirs de la charité évangélique. En second lieu , cette vue de Dieu que nous devons nous proposer dans Tamour du prochain, c'est ce qui consacre, pour ainsi parler, notre charité, et ce qui y attache le mérite le plus excellent. Nous y pouvons faire à Dieu bien des sacrifices , par la pénitence et les austérités, par la patience dans les adversités, par le renoncement au monde et à toutes ses vanités; mais de tous les sacriGces , j'ose dire qu'il n'en est point de plus méritoire devant Dieu que le sacrifice de notre cœur et de ses affections par la charité. Supporter le prochain pour Dieu, pardonner au prochain pour Dieu , modérer pour Dieu nos ressentiments, adoucir nos aigreurs , réprimer nos colères, surmonter nos répugnances, que c'est une vertu peu connue des personnes même qui font une plus haute profession de piété! ou, pour mieux dire, sans cette vertuy a-t-il une piété solide et de quelque prix auprès de Dieu ?

m. Je dois aimer mon prochain comme Dieu : c'est-à-dire que je dois l'aimer de la même manière, par proportion, que Dieu l'aime. Grand et divin modèle que Jésus-Christ lui-même nous a proposé dans son Évangile, lorsque instruisant ses disciples sur la charité du prochain, et en particulier sur le pardon des ir\jures et l'amour des ennemis, il conclut : Soyez donc parfaits comme votre Père ceteste est parfait. (Màtth. , 6.) Car, selon le texte sacré, cette perfection en quoi Dieu veut surtout que nous l'imitions autant qu'il est possible à notre faiblesse aidée du secours de la grâce , c'est la perfection de la charité, et c'est aussi conformément à cette même règle, et dans le même sens, que le Sauveur du monde disait aux apôtres : Je vous fais un commandement nouveau, qui est de vous entr'aimer, comme je vous ai aimés, ( Joan., 18.) Commandement nouveau, non point que la charité n'ait pas été une vertu de tous les temps , mais parce qu'elle est singulièrement et plus excellemment la vertu du christianisme. Or comment Dieu, comment Jésus-Christ, Fils de Dieu et vrai Dieu, nous a-t-il aimés? d'un amour sincère, d'un amour efficace, et, pour m'exprimer de la sorte, d'un amour salutaire et sanctifiant. D'un amour «ncère, par une bienveillance et une affection véritable du cœur ; d'un amour efficace , et mis en œuvre par mille bienfaits; enfin d'un amour que j'appelle salutaire et sanctifiant, parce que dans les vues de Dieu il ne tend qu*à notre sanctification et à notre salut , et que c'en est là le dernier et le principal objet : trois qualités de la vraie charité. Plût au ciel qu'elles fussent aussi communes qu'elles sont conformes à Tesprit de la religion, et à cette loi d'amour qu'un Dieu-Homme est venu établir parmi les hommes \

Charité sincère et du cœur. A juger par les dehors, jamais siècle n'eut plus l'extérieur et toutes les apparences de la charité. On est civil, honnête, poli; on a des airs affables, gracieux, insinuants; on affecte une complaisance infinie dans la société; on sait, et l'on se pique de savoir se conformer aux goûts, aux inclinations, à toutes les volontés des personnes avec qui l'on est en relation. Voilà en quoi consiste la science du monde. Ce ne sont que promesses obligeantes, qu'expressions affectueuses, que protestations de service, et d'un dévouement sans réserve. Mais dans le fond qu'est-ce que tout cela, sinon un langage? Langage qui dit tout, et qui ne dit rien ; qui embrasse tout, et qui ne va à rien; où le cœur paraît s'épancher dans les plus beaux sentiments , et ne sent rien; langage dont le monde fi'est point la dupe. Car avec le moindre rayon de lumière , on perce tout d'un coup au travers de ces apparences, et l'on entend tout ce qu'elles signifient. On réduit les paroles à leur vrai sens , les empressements étudiés, les témoignages les plus spécieux à leur juste valeur. Ce sont, selon l'opinion commune, des compliments, ce sont des bienséances, des usages, des façons d'agir : rien davantage. De sorte que quiconque ferait fond sur cela , et voudrait tirer de là quelque conséquence en sa faveur, serait regardé comme un homme sans expérience , et dépourvu de toute raison.

En effet, si nous pouvions pénétrer dans le secret des âmes et en découvrir les dispositions intérieures, de quoi serions-nous témoins, et sous ce voile de charité que verrions-nous? l'indifférence la plus parfaite à l'égard de ceux-là mêmes pour qui il semble qu'on brûle de zèle. Encore est-ce peu que cette indifférence; et si du moins on s'en tenait là, ce serait un état plus tolérable, et le mal serait moins grand ; mais je dis plus , et sous cet extérieur charitable et officieux, que verrions-nous? les soulèvements de cœur, les mépris, les jalousies, les desseins de nuire, de traverser, d'abaisser, de perdre; les mesures prises à cette fin , les moyens imaginés, médités, préparés de loin et concertés; les intrigues formées en secret, conduites avec art, avancées peu a peu et sans bruit, soutenues jusqu'au bout , aux dépens de toute équité , et au préjudice de tout autre intérêt que le sien propre. Je n'exagère point, et, au lieu d'outrer la chose, peut-être en disje trop peu. Or, est-ce là charité, ou n'est-ce pas artifice, dissimulation, mauvaise foi? n'est-ce pas imposture et tromperie? De là vient qu'il n'y a presque plus de confiance entre les hommes, et que par sagesse on est obligé de se tenir toujours en garde les uns contre les autres : car à qui se fier, dit-on? On le dit et on a bien sujet de le dire. Dieu voulait que la charité nous unit tous. Il voulait

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<|iie, par uoe confiance réciproque, la charité ouvrit les cœurs, et que dans ces ouvertures de cœur les hommes pussent avoir entre eux de sûres et d'utiles communications. Cétait la douceur de la société humaine; c'en était Tavantage le plus solide : i il fallait pour cela une charité sans fard et (déguisement, une charité intime et véritable. Or, où la trouver ? et tant qu'elle sera aussi rare qa^eUeTest, il n'est pas surprenant que chacun de put et d^autre se tienne si resserré, et qu'entre les tspnU il y ait si peu d'accord et de bonne intelli-

Charîté efficace et pratique. Parce que Dieu nous a aimés et qu'il nous aime sincèrement, il nous a ainéietil nous aime efficacement. L'un suit de l'autre et eo est l'effet immanquable. Car aimer siucère- Bwot, c'est vouloir sincèrement du bien à celui qu'on aime« et dès qu'on lui veut du bien sincèrement, on le fait du moment qu'on le peut et selon qu'on le peut. Aussi quels biens n'avons-nous pas rtcuB de notre Dieu? quels biens n'en recevonssous pas tous les jours, et que nous réserve-t-il encore dans l'avenir? Marque essentielle par où le Fils de Dieu donnait à juger de l'amour de son Père pour nous. Voulez-vous savoir, dit-il à un docteur de la loi, comment Dieu a aimé le monde? // ta aimé Jusqu'à livrer son Fils unique pour lé mmde, (Joàn., 8.) Marque sensible et convaincante à quoi l'apôtre saint Paul reconnaissait l'amonrde Jésus-Christ, même pour lui en particalier : Um'a aimé {GaLy 3), s'écriait ce mattre des gentils, saisi d'étonnement et comme ravi hors de hii-roême; il m'a aimé, ce Dieu Sauveur, et la preuve de son amour la plus incontestable et la plus touchante est de s'être livré pour moi. Il est nai que la charité ne nous engage pas toujours à eei sortes de sacrifices; il est vrai qu'elle ne nous oblige pas toujours à exposer notre vie ni à la perdre pour le prochain. Il y a des rencontres oi!k nous le devons ; mais ces rencontres , après tout , ces ooeaâons ne sont pas fréquentes, et je veux bien ne les point compter parmi les devoirs communs de la ehuîté. Je me borne à ces devoirs ordinaires , dont les sujets se présentent presque à toute heure , et dont je ne fais point le détail , parce qu'il serait infioi. Une flme que la charité anime n'a pas besoin qv'on les lui fasse connaître, elle les aperçoit d'elle-même ; et pour les découvrir, elle devient aussi clairvoyante et aussi ingénieuse que sa charité est prompte et ardente. Elle sait prévenir, servir, faire plaisir selon toute l'étendue de son pouvoir. Elle sait assaisonner les semces qu'elle rend par des manièref encore plus gracieuses que les grâces nié- DMi qu'elle fait. Elle sait compatir aux maux du prochain, le soulager, lui prêter secours et l'aider à propos. Elle sait, par l'esprit de cliarité qui l'ins-

pire et qui la conduit, parler, se taîre, agir, s'arrêter, se gêner, se mortifier, relâcher de ses intérêts, et renoncer à de justes prétentions. Elle sait, dis-je,tout cela, parce qu'elle s'affectionne à tout cela, parce qu'elle s'étudie à tout cela, parce qu'intérieurement portée à tout cela , elle y pense incessamment et ne laisse rien échapper à son attention et à sa vigilance. Mais , par une règle toute contraire, quels charité vienne à se refroidir ou même à s'éteindre dans nos cœurs, tout cela disparaît à nos yeux et s'efface de notre souvenir. On n'est bon que pour soi-même, et l'on ne se croit chargé que de soi-même. Qu'ai-je affaire , dit-on , de celui-ci et de celui-là? Que puis-je faire pour eux ? On ne le voit pas , parce qu'on ne le veut pas voir, parce que dans une indolence et une insensibilité que rien n'émeut, on ne veut pas , pour qui que ce soit, se donner la moindre peine , ni se causer le moindre embarras. On est amateur de son repos : quiconque peut le troubler passe pour importun, et fatigue par sa présence.

Charité sanctifiante et toute salutaire : je m'explique. Je ne dis pas seulement salutaire et sanctifiante à l'égard de celui qui la pratique , et qui en a le mérite devant Dieu ; mais je dis sanctifiante et salutaire pour celui même envers qui elle s'exerce , et qui en est le sujet. Car de même que la charité de Dieu envers les hommes a pour fin principale leur sanctification et leur salut, et que toutes les vues de sa providence sur nous se rapportent là, de même est- il de notre charité de procurer, autant qu'il nous est possible , le salut du prochain , et de nous intéresser dans la plus grande affaire qui le regarde. Non pas que tous soient appelés à prêcher l'Évangile comme les apôtres , ni que tous aient été destinés à conduire les âmes comme les ministres et les pasteurs de l'Église. C'est une vocation particulière et spécialement propre de certains états : mais, outre cette vocation spéciale , il y a une vocation commune et générale à laquelle nous avons tous part, et qui se trouve exprimée dans cet oracle du Saint-Esprit : Dieu les a tous chargés les uns des autres, (Eccli., 22.) Et certesisi c'est pour nous un de voir de charité d'assister le prochain dans ses besoins temporels, n'en est-ce pas un encore plus important de l'assister dans ses besoins spirituels, quand nous le pouvons et de la manière que nous le pouvons? Or, il y a mille conjonctures où nous le pouvons, où, dis-je, nous pouvons donner au prochain d'utiles conseils par rapport au salut , où par de sages remontrances nous pouvons détourner le prochain des voies corrompues du monde et l'attirer dans les voies du salut, où nous pouvons en de pieux entretiens instruire le prochain, l'éclairer, l'édifier, le porter à de saintes résolutions touchant le salut ^ et l'y confirmer. Il n'est point pour cela nécessaire

AMITIÉS PRÉTENDUES SOLIDES

que nous soyons revêtus de certaines dignités , ni que nous ayons Tautorité en main. D*égal à égal on peut de la sorte se communiquer l'un à Tautre ses pensées et ses sentiments, on peut être, pour ainsi dire , Tapôtre Tun de Fautre. Zèle d*auUnt plus digne de la charité chrétienne, que le salut est un bien plus excellent, et que c'est le souverain bien. Par là combien de mauvais exemples la charité ferait-elle cesser? combien de scandales retrancheraitelle? combien écarterait-elle de dangers et d'obstacles du salut? Elle sanctifierait le monde, comme elle le sanctifia dans ces heureux temps de l'Église, où les fidèles vivaient ensemble avec la même union que s'ils n'eussent eu qu'un cœur et qu'une âme. Cest ainsi que nous espérons vivre éternellement dans le ciel , et c'est ainsi que dès maintenant la charité doit nous disposer à cette vie bienheureuse et immortelle où nous aspirons.

DEUX SOBTES D^ÀMITIÉS : LES UNES SOLIDES OU PRÉTENDUES SOLIDES ', LES ÀUTBES SENSIBLES ET PBÉTENDUES INNOCENTES.

Rien de plus louable ni de plus conforme , nonseulement à la raison , mais à la religion même de l'homme, que Tamitié bien entendue et prise selon les vraies idées que nous en devons concevoir. C'est, dit le Saint-Esprit, un trésor dont le prix est inestimable, c'est une protection contre l'injustice, c'est un remède contre les accidents et les revers de la fortune , c'est une source de lumières et de conseils, c^est l'assaisonnement des biens, c'est l'adoucissement des maux. Que d'avantages! et qui croirait que d'un si bon fonds il dût naître tant de mauvais fruits! Mais, par une malheureuse destinée, les meilleures choses sont sujettes à dégénérer et à se corrompre , conmne nous le voyons dans l'amitié. Car, à ne parler même que des amitiés les plus honnêtes en apparence et selon l'opinion du monde , il y en a de deux sortes : savoir, des amitiés solides et des amitiés sensibles. Amitiés solides ou prétendues solides, qui ne consistent point en certains sentiments tendres et affectueux, mais dans un attachement réel à la personne d'un ami , et dans un dévouement parfait à son service. Amitiés sensibles ^ qui font une impression plus vive sur le cœur, qui le touchent, qui l'affectionnent, mais du reste , à ce qu'il paraît, sans altérer en aucune manière son innocence , et sans le porter au delà des règles du devoir le phis rigoureux. Or, examinons un peu les unes et les autres, telles que le monde les imagine; telles que le monde les demande , telles que le monde les autorise, telles qu'il les approuve et qu'il les vante, jusqu'à les ériger en vertus : quels désordres dans la pratique ! quels abus énormes n'y trouverons-nous pas? C'est ce que l'usage le plus ordinaire de la vie

ne nous fait que trop connaître , et de quoi allons encore ici nous convaincre.

AMITIÉS PBÉTENDUES SOLIDES.

Un ami solide : belle qualité. Un ami qui, s'arrêter à des paroles , à de spécieuses démon tions, à de vains sentiments d'une affection et c tendresse puérik, agit efficacement pour son dans toutes les rencontres, et ne hii manqo* mais au besoin : caractère digne d'une âme née, et qu'on ne peut assez estimer. Mais dai caractère si estimable, il y a néanmoins des lit où il faut se contenir, et des extrémités dont on se garantir : or ce sont ces limites que le m ne connaît point , et c'est dans ces extrémités n que le monde met la perfection de l'amitié, qu'est-ce qu'un solide ami selon les principe monde? qu'es^ce qu'un ami sur qui l'on con de qui l'on se tient assuré comme de soi-mêm< qui l'on a une confiance sans réserve , et dont ( saurait trop exalter la droiture, la fidélité, le cœur? qu*est-ce, dis-je, que cet ami ?c'est un ho prêt à entrer dans tous les intérêts de son fussent-ils les plus mal fondés et les plus inju prêt à entrer dans toutes les passions de son fussent-elles les plus déréglées et les plus viole prêt même à entrer dans toutes les erreurs d( ami , fussen^elles les plus contraires à la reli et les plus fausses. Voilà ce que le monde ap être solidement anu; voilà , selon le monde, le dèle des amis : mais quel renversement ! Coo rons la chose plus en détail.

I. On entre dans tous les intérêts d'un am l'on s'y croit obligé par devoir : première ma sur laquelle on règle sa conduite, et qui n'a i à ce qu'il semble d'abord, que de raisonnable, parce que les intérêts de cet ami se trouvent soi malheureusement attachés à des entreprises pi d'injustices , à des prétentions sans fondeme des usurpations, à des vexations, à des subtilit chicane , et à des poursuites qui blessent tout lois de la conscience, en se portant pour an voulant en faire l'office, on devient par ami fauteur et le complice de l'iniquité, de Tintr de la fraude , de l'oppression , des plus crimin des plus indignes procédés.

Par exemple, cet ami est engagé dans un faire. C'est un procès qu'il intente mal à pr Dès qu'on est son ami , on conclut qu'il faut I vir ; et pour cela que ne fait-on pas ? Quels rei ne remue-tou pas? Y a-t-il voie que Ton ne t adresse que Tou n'emploie , crédit et faveai l'on n'épuise? Combien de brigues, combien de res, combien de sollicitations et dfntercei pour appuyer un prétendu droit que l'amitié soutient? On y réussit, on en vient à bout;

AMITIÉS PRETENDUES SOUDES.

de quel s criineB se trouve-i-oa chargé devant Dieu, i justice qu'on ne connaît pas , et qui peut être toute pour avoir donné sa protection à une cause qui dam- pour une partie adverse que Ton accable? Dieu

tient sans cesse la balance en main pour peser ce qui appartient à chacun : souffrira-t-il qulmpunément Féquité soit exposée de la sorte aux indiscrétions d'une amitié zélée, qui donne à tout sans discernement? Car, si cet ami a tort, si cet ami est mal établi dans ses demandes, si cet ami veut avoir ce qui n'est point à lui , et que par votre secours il Fohtienne contre le bon droit, les conséquences n>n peuvent être que très-pernicieuses. Mais à qui pernicieuses? sera-ce seulement au juste et au faible que le poids de votre autorité a fait succomber? ne sera-ce pas encore plus à vous-même? Quand Dieu, comme s'exprime TÉcriture, viendra juger les justices , quand il faudra lui rendre compte de cette sentence, de cet arrêt qui, pour seconder les criminelles intentions d'un ami, lequel abusait de votre crédulité , vous a coûté tant de démarches et tant de soins, quelle excuse et quel titre de justification aurez-vous à produire? En serez-vous quitte pour dire : Seigneur, c'était mon ami. Je ne pensais pas qu'il fdt capable d'attaquer personne sans sujet, ni qu'il voulût enlever le bien d'autrui! je ne le savais pas. Mais si vous ne le saviez pas , pourquoi ne vous en informiez-vous pas? mais si vous ne le saviez pas , pourquoi vous étesvous ingéré avec tant d'ardeur dans une cause dont le fond vous était inconnu, et dont les suites devaient retomber sur vous ?

D'autres sont plus éclairés. L'affaire de leur ami leur paraît insoutenable , et ils n'ont garde aussi de la défendre. Ils en auraient trop de scrupule, et ce serait même se déshonorer dans le public, et se couvrir de confusion. Mais, après tout, que faire, disent-ils? c'est un ami : le voilà dans un mauvais pas; l'amitié veut qu'on l'en tire le moins mal qu'il sera possible. Quel est donc l'expédient qu'on imagine ? c'est de lui ménager un accommodement qui arrête le cours d'une affaire si épineuse, et si fâcheuse , qui en prévienne le jugement , qui assoupisse tout, et qui lui ouvre une belle porte pour sortir d'un embarras où il était en danger de se perdre. Ce n'est pas assez , et l'on va plus avant ; car la même amitié demande que cet accommodement qu'on médite, on tâche de le rendre à l'ami qu'on sert le plus avantageux ou le moins onéreux qu'il le peut être; qu'on lui eu épargne les avances, les frais, les charges; qu'au moins on les réduise à l'égalité, quoique les droits soient si inégaux; enfin, qu'on ajuste si bien les choses, ou plutôt qu'on les embrouille tellement , qu'ilr ne paraisse jamais qui des deux avait plus lieu que l'autre de se plaindre. Mais la partie lésée en souffrira : c'est à quoi l'on n'a point d'égard, selon la maxime générale qu'on peuse pouvoir suivre, et qu'on

toat àla fois et celui qui l'a gagnée, parce qu'elle k met eo possession d'un bien mal acquis , et ce- Ini qui Fa perdue, parce quelle le jette dans le désespoir, et eelui qui en a connu , parce qu'il a trahi son ministère, et l'ami qui en a pris soin, parce qu'il tmX renda responsable de tous les dommages qui to doivent provenir? N'est-ce pas là ce qui se passe tous les Jours? ne sont-ce pas les preuves que le Bonde attend d'un attachement véritable et effectif? se sont-ee pas dans son langage les coups d'ami ? Omps d*ami 1 c'est-à-dire', détours, artifices , mennoges, fourberies. Coups d'ami! c'est-à-dire vols d briguidages , cabales formées contre le pauvre d rinooeent, contre la veuve et l'orphelin. Coups ! iwmil e*est-à-dire inhumanités, cruautés, tyran-

Cependant n'exagérons rien; et sans sortir de autre exemple et du fait particulier que je rapporte, eiposoiie-le dans les termes les plus simples et les llos favorables. Je sais que dans l'amitié dont je perie , il y a divers degrés d'abus et de désordres. Je sais que cette amitié mondaine n'agit pas égalemeot nir toutes sortes de sujets; qu'elle ne corrompt pti jusques à ce point tous les amis, et qu'il y en a d'une conscience assez timorée pour ne vouloir pas ifaliaiidonner ouvertement à de semblables excès. V<Hlà de quoi je conviens; mais du reste, dans la diatinetion que je veux bien faire de ces degrés diffirente, et dans les tempéraments même qu'on prend et où Ton croit pouvoir s'en tenir, je prétends qu'il iTy en a aucun qui puisse être justifié en quelque manière par le prétexte de l'amitié, parce qu'il s'y en a aucun qui puisse en quelque manière s'aceorder, non-seulement avec le christianisme le plus czaet et leplus étroit, mais avec le christianisme le pitfs modéré et le moins sévère.

En effet, les uns , quoique d'ailleurs ils ne manquent pas de probité, s'embarquent, pour user de cette expression , témérairement et en aveugles , dans Fafiaire d'un ami , sans savoir s'il a droit où fû ne l'a pas , sans prendre soin de s'en éclaircir, ne voulant pas même s'en faire instruire , et croyant que ce respect est dû à l'amitié. C'est mon ami , dit-on. Je suppose qu'il est homme d*honneur, et qu'il n*a rien entrepris que dans l'ordre. Je l'offenlerais de témoigner là-dessus le moindre doute, et d'en venir à une discussion qui lui serait injurieuse. Cest ainsi qu'on raisonne, et, rassuré par ce faux rûsonnement, on met tout en œuvre pour cet homme réputé ou supposé honnête homme. On agit poor lui avec la même chaleur et le même zèle que d Ton était convaincu qu'il a raison , et que la justice eit de son côté. Mais est-il donc permis de se I ii ttsément au hasard de la violer, cette

AMITIÉS PRETENDUES SOLIDES

applique très-faussement à l'affaire présente, savoir, qu'en matière cTaccommodement il est nécessaire que chacun se relâche , et qu'alors la perte comme le gain doit être partagée. Mais si cette ! partie offensée n'y consent pas; si cet homme, voyant les conditions dures et hors de raison qu'on lui propose, refuse de s'y soumettre et les rejette, on saura bien l'y faire venir. On formera tant d'oppositions, on suscitera tant d'incidents, on le fatiguera par tant de délais , on l'intimidera par tant de menaces, on le pressera par de si fortes instances , on l'endormira par de si agréables promesses, on l'éblouira par des espérances si engageantes , en un mot , on le tournera de telle façon , qu'on lui arrachera un aveu forcé , et qu'on ramènera presque malgré lui à ce qu'on avait en vu« , qui était de dégager cet ami et de le sauver d'un écueil où il allait infailliblement échouer. L'affaire ' est donc ainsi conclue, et l'on s'en applaudit , on en fait gloire, on en triomphe : gloire dont les grands et les puissants du siècle sont surtout jaloux. Dès qu'une fois ils ont pris quelqu'un sous leur protection, dès qu'ils l'ont honoré de leur faveur, il semble que ce soit désormais une personne sacrée. Il faut prendre garde à ne la pas heurter le moins du monde. Ce serait s'attaquer à eux-mêmes, et oublier le respect dû à leur grandeur et a leur rang; ce serait assez pour encourir toute leur indignation , et pour s'attirer de leur part d'étranges retours.

De là vient qu'il y a des gens contre qui l'on ne peut jamais espérer de justice. Quelque dommage qu'on en reçoive, on aime mieux, sans éclat et sans bruit, se tenir dans le silence et ne rien dire, que d'avoir aucun démêlé avec eux. Et en effet, c'est souvent le parti le plus sâr et le plus sage : pourquoi? parce qu'ils ont des amis qu'ils vous mettront en tête, et qu'à l'abri de ces protecteurs ils sont en état de repousser tous vos coups, et de résister à tous vos efforts.

De là même vient encore qu'il y a des gens qui , sans nul avantage naturel , sans talent , sans service, sans nom, parviennent à tout, tandis que d'autres avec les meilleures dispositions et d'excellentes qualités , demeurent en arrière , et ne peuvent s'avancer. Dans une concurrence , un homme de rien, et peut-être, pour n'user point d'une expression plus forte , un nialhonnête homme , l'emportera sur un homme de naissance et plein de vertu. Un ignorant occupera une place que le plus habile ne peut obtenir : comment cela ? c'est que celui-là est porté par des amis qui le poussent , au lieu que celui-ci n'a pour patron ni pour soutien, que luimême et que son mérite. Or le mérite sans les amis ne fait rien; comme au contraire, indépendamment du mérite, il n'y a rien où l'on ne puisse pré-

tendre avec le secours des amis. Car ce sont encore là les services d'amis , d'élever un ami , de lui pro- ^ curer des emplois utiles et lucratifs , de l'établir dans des postes honorables et importants, sans considérer s'il y est propre, ou s'il ne l'est pas, de se servir pour cela de la conGance de ceux qui distribuent les grâces , et de les tromper en leur représentant cet ami comme un homme incomparable, et un très-digne sujet ; et d'écarter, de supplanter quiconque pourrait se trouver en son chemin, et lui faire obstacle; de ne ménager personne, et de sacrifier le bon ordre et le bien public à nos affections particulières et à la fortune d'un seul qu'on ^ veut pourvoir.

Servons nos amis. Ayons du zèle pour leurs intérêts ; mais un'zèle réglé , mais un zèle selon la conscience, la justice , la raison , la prudence. Si , dans leurs vues et dans leurs projets , ils s'éloignent do devoir, et qu'ils quittent les voies droites et permises « bien loin de les autoriser, faisons-leur en- J3 tendre qu'en de pareilles conjonctures ils ne doivent point compter sur nous. Découvrons-leor, avec an- h tant de fermeté et de liberté que de charité et de ■ douceur, leurs égarements. Tâchons de les redresser par nos représentations et nos remontrances. S'ils nous écoutent, nous en bénirons Diea, et ils en profiteront. S'ils ne nous écoutent pas, nous en gémirons; mais du reste nous aurons la consolation que, sans nous rendre complices de leurs mauvaises pratiques et de leurs injustes desseins, nous nous serons acquittés d'une des plus essentielles obligations de l'amitié, qui était de les avertir et de leur donner de bons conseils. C'est ainsi qu'on est, ou qu'on doit être ami solide.

n. On entre dans toutes les passions d*un ami, fussent-elles les plus déréglées et les plus violentes. La complaisance naturelle entre les amis, la conformité des inclinations, la sympathie des humeurs, mêmes connaissances, mêmes habitudes , mêmes sociétés, c'est ce qui lie l'amitié, et ce qui Fentretient. Mais après tout, cette complaisance ne doit point aller trop loin; cette conformité d'inclinations, cette sympathie d'humeurs, ces connaissances, ces habitudes, ces sociétés , tout cela peut être très-dangereux et très-pernicieux, si l'on n'y met certaines barrières où l'on se renferme étroitement, et hors desquelles on se fasse une loi inviolable de ne sortir jamais. Voilà pourquoi le choix qu'on fait de ses amis demande tant de circonspection et de précaution; car il est d'une conséquence infinie de ne se point unir d'amitié avec des gens vicieux , débauchés, passionnés, parce qu'insensiblement Famitié et la familiarité nous entraînent dans tous leurs vices , nous plongent dans tous leurs désordres, nous inspirent toutes leurs passions.

Et le moyen de s'en défendre , quand on se trouve

AMITIES PRETENDUES SOUDES.

eommunéinent ensemble, qu*on traite librement lei ans avec les autres , qu*on n'a rien de particulier les uns pour les autres , et que d'ailleurs on est imbu de ces beaux principes du monde : qu'il faut vÎTre avec ses amis? qu'il faut s'accommoder à eux , faire comme eux, ou rompre avec eux ; que d'être ii facile à se séparer, ce serait être un ami bien faible ; que d'être si scrupuleux et si régulier, ce Mrait être un ami bien importun ; qu'une solide amitié est uo lien indissoluble , et un engagement irrévocaUe où l'ami est tout à son ami ; que c'est un commerce, une espèce d'association où l'on s'unit réciproquement, pour agir toujours de concert, et pourse conduireselon les mêmes maximes ; que c'est comme une ligue offensive et défensive , pour se prêter la main dans l'occasion , envers tous et contre tous? Car telles sont les idées du monde ; et, suivant ces idées, comment parle-t-on d'un ami? comment le définit-on? on dit : Voilà un ami sur qui je puis faire fonds , c'est un homme à moi. Mais qu'est-ce à dire un homme à moi ? à bien prendre le sens des termes, c'est-à-dire un homme disposé à devenir le compagnon de toutes mes débauches, l'entremetteur de toutes mes liaisons criminelles, et de tous mes plaisirs même les plus infâmes, l'agent de toutes mes cabales et de toutes mes prétentions, le ministre de toutes mes inimitiés et de toutes mes vengeances , le coopérateur et rexécuteur de toutes mes volontés, et de tout ce que peut me suggérer ou l'orgueil qui noe possède, ou l'ambition qui me dévore, ou la cupitidé qui me brâle, ou l'envie qui me pique , ou la haine qui m'anime, ou le ressentiment et la colère qui me transportent.

Ce ne sont point là des exagérations : on en peut juger par la pratique. Qu'un ami soit un homme de bonne chère; que ce soit un homme ennemi du travail, et plongé dans une vie molle, sensuelle, tout animale, il n'y a point d'excès ni d'intempérances où l'on ne s'abandonne pour lui tenir compagnie et pour lui complaire : que dis-je? on est le premier à l'exciter et à le réveiller. Excès ou l'on s'abrutit dans les sens , où l'on éteint toutes les lumières de sa raison, où l'on ruine sa santé, où l'on se perd d'honneur et de réputation , où l'on se porte ni(!me souvent sans goût, et contre le penchant naturel et rindination. Mais il n'importe (belle réponse qu'on fait aux remontrances qu'on entend quelquefois là -dessus), il n'importe : c'est dn ami, nous oe nous quittons point. Et n'est-ce pas ainsi qu'on voit dans le monde , surtout parmi la Jeunesse, toutes ces sociétés d'amis oisifs et sans occupation, dont les années s'écoulent et tout le temps se consume eu des réjouissances et de vains divertissements qui tour à tour se succèdent? Avec les talents que plusieurs ont reçus de la nature, ils pour-

raient s'employer honorablement, faire leur chemin, se rendre utiles au public, et encore plus utiles à leurs familles et à leurs proches , à eux-mêmes , à leurs propres intérêts; mais le malheureux engagement où ils se trouvent, et la liaison qu'ils ont entre eux, les arrêtent, et leur font oublier, non-seulement le soin de leur salut, mais le soin de leur établissement et de leur fortune.

Qu'un ami soit joueur, on est de toutes les parties de jeu qu'il propose. On y passe avec lui les journées, et souvent les nuits entières : tellement que la vie n'est qu'un cercle perpétuel du jeu à la table, et de la table au jeu. D'où il arrive qu'au lieu de corriger cet ami d'une passion si ruineuse, et pour l'Âme , et pour le corps, et pour les biens temporels , on l'y entretient; et qu'au lieu de s'en préserver comme d'une contagion très-mortelle , on la prend soi-même , et l'on devient joueur de profession et d'habitude , après ne l'avoir été d'abord que par trop de> facilité, et trop de condescendance. Passion qui n'est réputée entre les amis que pour un amusement honnête, et un délassement : mais l'expérience de tous les temps a bien montré quels en sont les funestes effets , et combien même elle est dommageable à l'amitié par les contestations qui naissent, et par les ruptures qui les suivent.

Qu'un ami soit querelleur, on épouse toutes ses querelles; et dès là l'on ne se croit plus permis de voir des gens avec qui néanmoins on n'a jamais rien eu de personnel à démêler. On ne s'informe point s'ils sont en faute ou non, s'ils sont offenseurs ou offensés. C'est assez qu'ils soient mal avec notre ami , c'est assez qu'il ne soit pas content d'eux, et qu'Usaient encouru sa disgrâce; fussent-ils du reste les plus honnêtes gens du monde, ton s'en éloigne , on les évite, on se déclare contre eux en toute rencontre , et sur quelque sujet que ce puisse être. C'est de quoi nous avons des exemples plus fréquents et plus marqués dans le grand monde , ou dans ceux qui approchent les grands du monde. Soit jalousie d'autorité , soit toute autre cause, on sait combien il est ordinaire que la diversité des intérêts divise les grandes maisons , et qu'elle les soulève l'une contre l'autre.

Divisions qui éclatent au dehors , et qui ne deviennent que trop publiques. Divisions , pour ainsi dire, héréditaires, qui des pères se communiquent aux enfants, et se perpétuent de génération en génération. Or, selon la coutume et le tl-aindu monde, quelle conduite doivent tenir tous ceux que le lien de l'amitié attache à l'une de ces maisons? U faut qu'ils se retirent absolument de l'autre, et quils s'en séparent. Il faut que , sans avoir jamais reçu de cette maison le moindre déplaisir qui les touche en particulier, et qui les regarde, ils lui fassent toutefois une guerre ouverte, et quMIs en soient en.

nemis par état. Il faut qolls lui suscitent mille contradictions , qu*ils s'opposent à tous ses desseins , qu'ils s'affligent de ses prospérités, qu'ils se réjouissent de ses malheurs , qu'ils travaillent de tout leur pouvoir à l'abaisser et même à l'opprimer. Mais c'est encore bien pis , si la vengeance s'empare tellement du cœur d'un ami , qu'elle le porte à ces combats particuliers , défendus par les lois divines et humaines; à ces duels qui ont fait répandre tant de sang, et qui ont ruiné tant de familles , et damné tant d'Ames. C'est là que paraît avec plus d'éclat ; ou pour mieux dire avec plus d'horreur, toute la tyrannie de la fausse amitié. Car, à en juger selon l'estime du monde profane et corrompu , vous vous voyez dans une espèce de nécessité de seconder cet ami , de lui offrir votre secours, de l'accompagner; et contre qui ? quelquefois contre des parents , du moins contre des adversaires à qui dans le fond vous ne voulez point de mal , et qui ne vous en veulent point. Cependant on en vient aux mains, et ce serait un opprobre de reculer; on se pousse avec acharnement, on se porte des coups mortels, on s'arrache la vie l'un à l'autre. Qu'est-ce que cette amitié sanguinaire et meurtrière? n'est-ce pas une fureur? n'^st-ce pas une barbarie et une brutalité ?

Quoi que ce soit, ce ne peut être une solide amitié. Un ami solide est un ami sage, un ami éclairé, capable de démêler les véritables intérêts de son ami , et incapable de se livrer, sans considération et sans égard , à ses violences et à ses dérèglements ; il s'efforce d'ouvrir les yeux à cet ami qui se dérange, qui s'égare, qui se perd; il lui fait voir à quoi le mène la passion qui l'aveugle , et en quel abîme elle le conduit ; il ne craint point de le contrister par des reproches salutaires et par d'utiles contradictions. Voilà ce que l'amitié lui inspire, et où il exerce volontiers son zèle : mais elle ne lui gâte point le cœur, elle ne le corrompt point. Il laisse à son ami les vices dont il voudrait et dont il ne peut le guérir : mais pour lui-même, il se tient étroitement renfermé dans sa propre vertu , et sait résister généreusement à tout ce qui pourrait l'intéresser en quelque sorte et l'entamer.

III. On entre dans toutes les erreurs d'un ami , fussent-elles les plus contraires à la religion , et les plus mal fondées. On dit communément, ami jusqu'aux autels j pour signiGer que dans toutes les autres choses qui n'ont nul rapport à la religion , et qui d'ailleurs ne sont pas mauvaises en ellesmêmes, on peut s'accorder avec un ami; mais que dès qu'il s'agit de notre foi , il n'y a point d'ami qu'on ne doive abandonner pour la soutenir, puisque l'Évangile nous ordonne même de renoncer pour cela père, mère, frères, sœurs, tout ce que nous avons de plus cher dans la vie. Et certes cette loi est bien équitable : car il est question alors du

AMITIÉS PRÉTENDUES SOLIDES

culte de Dieu, qui est au-dessus de toute comparaison ; et il y va du plus grand de nos intérêts , qui est celui de notre éternité. Mais comme on a va des hérésies dans tous les temps depuis la naissance du christianisme, on a vu aussi dans tous les temps de hérétiques ou des fauteurs d'hérésies, qui ne l'étaient que par certains engagements d'alliance et d'amitié. Tellement qu'on pouvait dire d'eux dans un vrai sens, mais bien différent de l'autre, qu'ils étaient amis Jusqu'aux autels, c'est-à-dire qu'ils l'étaient jusques à quitter par amitié leur première et ancienne croyance; jusques à embrasser, par le même principe, des doctrines étrangères et erronées : jusques à défendre des dogmes proscrits et condamnés : jusques à se mêler dans des partis révoltés contre l'Église et frappés de ses anathèmes. N'est-ce pas ce qui s'est encore passé dans ces derniers siècles , et sous nos yeux , au sujet des hérésies qui s'y sont élevées ? Mille gens se sont attachée et s'attachent à des nouveautés avec une opiniâtreté que rien ne peut vaincre. On a beau leur opposer les décisions les plus formelles , les censures des pasteurs et des juges ecclésiastiques , qui sont le pape et les évêques; on a beau raisonner et tâcher de les convaincre par une multitude de preuves dont ils devraient être accablés : ils n'en sont pas moins fermes , ou, pour parler plus juste, ils n'en sont pas moins obstinés dans ces nouvelles opinions dont ils se sont laissé préoccuper. D'où procède cette obstination et cet aheurtement? Est-ce qu'un ange est venu du ciel leur révéler des vérités inconnues à toute l'Église? mais assurément ce ne sont pas des saints à révélation; et d'ailleurs l'apôtre saint Paul nous marque expressément , que si un ange du ciel nous apportait une doctrine contraire à celle de l'Église, nous devrions le réprouver avec la doctrine qu'il nous enseignerait. Est-ce qu'ils ont des vues plus pénétrantes que les autres, et qu'ils ont mieux approfondi ces sortes de matières que les plus habiles théologiens et les docteurs les plus consommés? mais souvent ils avouent eux-mêmes qu'ils n'y comprennent rien : et comment y comprendraient-ils quelque chose, n'en ayant jamais fait aucune étude , et n'étant point dans leur état à portée de ces sciences abstraites et trop relevées pour eux ? Comment un homme du monde, une femme du monde, qui peut-être savent à peine Jes points fondamentaux, et comme les éléments de la religion , seraient-ils suffisamment instruits sur des questions qui , pendant de longues années, ont de quoi occuper toute l'attention et toute la réflexion des esprits les plus clairvoyants et les plus intelligents ? N'est-il donc pas merveilleux, qu'au lieu de se soumettre làdessus avec docilité et avec simplicité au jugement de TÉglise, ils osent prendre parti contre

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