‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 2)Chapitre 222 sur 408 · AMITIÉS SENSIBLES ET PBÉTENDUES. INNOCENTES · texte numérisé non relu

AMITIÉS SENSIBLES ET PBÉTENDUES. INNOCENTES

plus dangereuses et plus mortelles , qu'elles se font moins apercevoir.

Cette amitié , dans sa naissance , n'est qa'une estime particulière de la personne, de sa modestie, de sa retenue, de sa sagesse. Elle plaît, parce qu'avec des manières engageantes , elle a du reste de la fermeté dans Tesprit , de la droiture dans le cœur, une régularité irréprochable dans la conduite. Quel sujet y aurait-il donc de s'en défier, et quel péril peut- il y avoir à entretenir une connaissance fondée sur de si excellentes qualités, sur la probité, ringénuité , la candeur d'âme , les bonnes mœurs , le mérite? C'est ainsi qu'on se rassure : mais cela même où l'on pense trouver sa sûreté, c'est justement ce qui doit inspirer plus de défiance , puisque c'est ce qui augmente le danger. Car, sans que ce soit une proposition outrée, il est certain qu'une personne mondaine, dissipée, d'une vertu équivoque et réputée telle, serait beaucoup moins à craindre. On en concevrait du soupçon et du mépris, on s'enf garderait, on s'en dégoûterait. Mais celle-ci qu'on estime, touche d'autant plus le cœur, qu'elle paraît plus estimable et qu'elle l'est. On s'y attacher ; et si l'attache devient réciproque , eût-on d'ailleurs les intentions les plus pures, et fût-on de part et d'autre dans tes plus saintes résolutions, on ne peut plus guère compter ni sur cette personne, ni sur soi-même.

Voilà pourquoi il est alors d'une conséquence infinie d'user d'une grande réserve à se voir et à se parler ; et c'est aussi pour cela que les pères et les saints docteurs se sont toujours si hautement récriés contre tes longues et fréquentes conversations des personnes de sexe différent. Ils n'ont point distingué là-dessus les états, les caractères, les emplois; ils n'ont point considéré si c'étaient des personnes pieuses', ou ayant la réputation de l'être, si c'étaient des personnes libres ou dévouées à Dieu, si c'étaient des personnes du monde ou des personnes d'église, des personnes séculières ou des personnes religieuses. Ils ont compris que, dans toutes les conditions et toutes les professions , partout nous nous portions nous-mêmes, et avec nous-mêmes toute notre fragilité. Ils se sont donc expliqués en général , et sur ce point ils nous ont tracé les règles les plus sévères, et en même temps les plus nécessaires. Mais en quoi l'on commence à se rendre criminel, c'est qu'on croit pouvoir rabattre de cette rigueur, et qu'on ne veut point s'astreindre à des lois si salutaires, ni en reconnaître la nécessité. On se recherche l'un fautre. H n'y a presque pojnt de jour qu'on ne passe plusieurs heures ensemble. On se traite familièrement, quoique toujours honnêtement. On se fait des confidences. Souvent même tout le discours roule sur des choses de Dieu. Un homme d'église, un directeur forme par ses leçons la personne qu'il

conduit, et lui étale avec une abondance merveilleuse les principes de sa morale. Hé bien! disent-ils , quel mal y a-t-il à tout cela? nous n'y en trouvons point, et nous n'y en cherchons point. Le maf, ce n'est pas précisément l'inclination que vous vous sentez l'un pour l'autre; car ce sentiment ne dépend pas de vous : mais c'est de ne pas prendre les mesures convenables pour vous précautionner contra cette inclination, et pour prévenir les suites mauvaises qu'elle peut avoir. Le mal, c'est que, par une confiance présomptueuse, et par un attrait que vous suivez trop naturellement , vous vous mettiez de vous-mêmes dans un danger où Dieu peut-être, pour vous punii^ permettra que vous succombiez.

Mais ce danger, nous ne le voyons pas. Vous ne le*voyez pas ; mais c'est que vous ne le voulez pas voir; mais on vous en a avertis plus d'une fois; mais si vous n'avez reçu là-dessus aucun avis personnel , et qui vous regardât spécialement, les maximes générales que vous avez si souvent entendues sur cette matière doivent vous suffire ; mais vousmêmes , malgré vous , vous l'avez entrevu , ce péril, en plus d'une rencontre , où votre conscience vous l'a représenté et vous l'a reproché ; mais enfin il ne tient qu'à vous de vous en convaincre par deux réflexions les plus palpables , et qui sont sans réplique. La première est , que ces conversations où engage une amitié sensible ne sont ni si longues ni si fréquentes , que parce que le cœur y trouve du goût, et je ne sais quel goût sensuel ; car s'il n'y en trouvait pas, bientôt elles deviendraient fatigantes , et vous auriez cent raisons pour les abréger ou pour vous en dispenser. Faites-y une attention sérieuse, et vous conviendrez de ce que je dis. La seconde réflexion est que ce goût du cœur, joint à la diversité des sexes , à la familiarité des entretiens , à leur durée et à leur privante, mène insensiblement, mais immanquablement au vice, et y est la disposition ' la plus prochaine. Or de se mettre dans l'occasion du péché, et dans une occasion si prochaine, de s'y mettre sans besoin et par le seul désir de se satisfaire, qui peut douter que ce ne soit un péché; et n'est-ce pas déjà en ce sens que se vérifie la parole du Saint-Esprit : Celui qui aime le péril y périrai (Eccli.y 3. V.27.)

II. Amitiés criminelles par le scandale souvent qu'elles causent et à quoi l'on n'a point assez d'égard. Il n'est pas moralement possible que deux personnes se voient avec trop d'assiduité sans qu'on le remarque, comme il n'est pas non plus possible qu'en le remarquant , on n'en raisonne. Chacun en jugea sa manière; mais de tous ceux qui en sont témoins, il n'y en a aucun qui ne blâme une amitié si peu discrète , et qui n'en prenne une sorte de scandale. Les uns , plus modérés et plus charitables, l'attribuent seulement à légèreté, à vivacité, à un

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