‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 2)Chapitre 223 sur 408 · AMITIÉS SENSIBLES ET PRÉTENDUES INNOCENTES · texte numérisé non relu

AMITIÉS SENSIBLES ET PRÉTENDUES INNOCENTES

manqua de considération et de circonspection ; maïs d'autres, plus rigoureux dans leurs jugements ou plus malins, n'en demeurent pas là; et selon Texpérience qu'ils ont du monde > ils vont jusqu'à tirer des conséquences dont la vertu des personnes intéressées et leur réputation doit beaucoup souffrir. Cest le sujet de mille railleries, de mille paroles eoorertes, lesquelles, quoique enveloppées, n'en soot pas moins expressives ni moins intelligibles. Si eelle-d entre dans une compagnie, on conclut que eelui-là ne tardera pas, et que dans peu il arrivera. Si quelqu'un demande où est un tel , on répond , sans hésiter, qu'il est avec une telle , ou qu'une telle est avec lui. Les signes de tête, les ris moqueurs, les œillades, les gestes , tout parle sur cela, et ne £iit que trop bien comprendre ce que la langue ne prononce qu'à demi , et ce que la bouche n*ose tout i fait déclarer. Injurieuses idées qui peuvent être fousses , mais qui ne sont ni injustes ni téméraires, car elles ne sont pas sans fondement ; et en vérité , que peut-on penser, quand des gens se livrent ainsi au penchant de leur cœur, et ne gardent aucuns dehors, ni aucunes règles de bienséance?

Ce qu'il y a de plus déplorable, je l'ai déjà marqué en passant, et je ne fais point ici difficulté de le redire et de m'en expliquer : les mondains verront an moins par là que s'il se glisse des abus dans l'Église on ne les y approuve pas, et qu'au contraire on les ^econnatt de bonne foi et on les condamne. Ce qu'il y a, dîs-je, de plus déplorable, c'est que des ministres de Jésus-Christ, occupés à conduire les âmes, donnent lieu quelquefois eux-mêmes à depareilsdlscours, pour ne pas dire à de pareils scandales, jusque dans les plus saints exercices du sacré ministère, jusque dans la confession même et la direction. Il est vrai que leurs fonctions sont tout apostoliques, et que pour les remplir dignement, Ils doivent être disposés à recevoir toutes sortes de personnes , à les écouter et à leur répondre. C'est ce qu'ont fait les saints : mais les saints le faisaient sans exception et sans distinction; mais les saints ne bornaient point leur zèl^ au soin d'une personne qui leur fût plus chère que les autres ; mais les saints n'étaient pas continuellement avec cette même personne , et ne perdaient pas des temps infinis à l'entretenir. Encore, malgré toute leur vigilance, et toute leur réserve, quelques-uns n'ont pas été à couvert de la censure du monde et de la malignité de ses raisonnements. Que sera-ce d'un directeur qui semble n'avoir reçu mission de Dieu que pour une seule âme , à laquelle il donne toute son attention ; qui plusieurs fois chaque semaine passe régulière ment avec elle les heures entières, ou au tribunal de la pénitence, ou hors du tribunal, dans des conversations dont on ne peut imaginer le sujet, ni coofsevoir l'utilité; qui expédie toute autre dans l'es-

pace de quelques moments, et l'a bientôt congédiée, mais ne saurait presque finir dès qu'il s'agit de celle-ci ; qui s'ingère même dans toutes ses affaires temporelles , en ordonne comme il lui platt , et les prend autant et peut-être plus à cœur que si c'étaient les siennes propres? Est-ce donc là ce qu'inspire un zèle évangélique ? Ce ne sont point seulement les maîtres de la morale chrétienne qui en jugent autrement, mais le monde le plus mondain. Il a peine à se figurer qu'il n'y ait rien dans une semblable conduite que de surnaturel , et il ne se* rait pas aisé de lui en donner des preuves bien certaines. Il pourrait interpréter les choses plus favorablement; mais dans le fond on ne sait qui est le plus coupable , ou le monde qui porte trop loin sa critique, ou ceux qui lui en fournissent l'occasion.

Toutefois des gens ne s'étonnent point des bruits qui courent sur leur compte, et ne s'en inquiètent point. Ils se contentent du témoignage qu'ils se rendent à eux-mêmes, et disent tranquillement avec saint Paul : // m'importe peu qiie votts me condamniez y oous ou quelqu'aufre homme que ce soU, (4. Cor,, 1.) Dieu est mon juge, et il connaît mon cœur. Mais ils ne prennent pas garde à ces paroles du même apôtre : Tout m'est pemUs; mais tout n'est pas pour cela convenable ni expédient, {Cor. , 6.) Ils ne se souviennent pas de ce que disait encore ce docteur des nations : Si mon frère se scandalise de me voir user de telle nourriture, toute ma vie je m'en abstiendrai ( 1 . Cor.,8 ) , quoiqu'elle ne me soit pas défendue. Ils n'ont nul égard à cette grande leçon qu'il nous a faite , de ne pas fuir seulement ce qui est mal , mais d'éviter même jusqu'à l'apparence du mal, (1. Thess,, 6.) Dans l'engagement où ils sont, et qui leur fascine les yeux , rien n'est capable de les ébranler. Or, pour ne point parler de tout le reste, cette obstination n'est-elle pas condamnable; et quand ils seraient dans le secret de l'âme et dans toutes leurs vues , aussi purs et aussi innocents qu'ils prétendent l'être , ne serait-ce pas toujours devant Dieu une offense plus griève qu'elle ne leyr paraît, d'exposer de la sorte sa réputation et de manquer à l'édification publique?

III. Amitiés criminelles par les impressions qu'elles font sur Tesprit et sur le cœur, et par les sentiments qu'elles y produisent. C'est une erreur en matière d'impureté, de ne compter pour péché que certaines fautes grossières. Tout ce qui ne va point jusque là, on le traite de bagatelles , ou tout au plus de menus péchés. Mais qu'est-ce néanmoins que ces menus péchés , qu^est-ce que ces bagatelles où l'on se laisse aller si aisément et habituellement dans le cours d'une amitié sensible et tendre? ce sont mille idées, mille pensées, mille souvenirs d'une personne dont on a incessamment l'esprit

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