‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 2)Chapitre 249 sur 408 · SAINTE» RÉSOLUTIONS D'UNE AME RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

SAINTE» RÉSOLUTIONS D'UNE AME RELIGIEUSE

conduit? Toilà ce que je devrais être, mais ce que je ne suis pas ; et de ne Télre pas , c'est mon humiliation et ma condamnation. Car je ne puis me dissimuler à moi-même combien je me trouve encore loin du terme où vous vouliez m'élevcr, et combien peu j'ai avancé jusques à présent dans les voies que vous m'avez tracées. U n'a tenu qu'à moi d'y marcher; et si je les avais constamment et ûdèlement suivies, je serais un saint : hélas! mon Dieu, que •uis-je , qu'un prévaricateur et un pécheur!

Je le reconnais : mais, après tout, Seigneur, je puis par votre miséricorde, non à ma gloire, mais à la vôtre, me rendre à moi-même, en me reprochant mes faiblesses, ce témoignage bien consolant, que, toutes faiblesses qu'elles sont, ce ne sont point de ces désordres si ordinaires dans le monde, je dis dans le monde corrompu. Je vous sers très-imparfaitement, il est vrai; mais enfin je n'ai point, comme une multitude innombrable de mondains , quitté votre service ; je n'y ai point renoncé. Je crains de vous perdre en perdant votre amour. Je redoute vos jugements, j'ai horreur du vice, je tâche à me tenir exempt de certaines passions, et je ne m'y laisse point entraîner; je ne donne point entrée dans mon cœur à des objets capables de l'attacher criminellement, et de l'infecter d'une contagion mortelle; je ne me livre point à ces injustices , à ces TiolenceS; à ces excès où portent une convoitise insatiable, un intérêt sordide, une ambition désordonnée, une molle sensualité , un libertinage de mœurs et de croyance. Ah ! Seigneur, qu'éternellement vous •oyez béni de tout cela , puisque tout cela vient de vous, et que ce sont les prérogatives inestimables de ma vocation à la vie religieuse. Sans cette prédilection que vous avez eue pour moi, et ce choix que vous avez fait de moi , comment n'aurais-je point été emporté par le torrent du monde ? Comment aurais-je échappé à Hncendie le plus général , et n'auraîs-je point été malheureusement consumé par le feu avec des millions d'autres?

Car il faudrait, mon Dieu, que je fusse l'homme le plus présomptueux et le plus ingrat , si , me connaissant tel que- je me connais , j'osais m'attribuer à moi-même un avantage dont je ne suis redevable qu'à votre bonté infinie. Je n'ignore pas la conduite du monde, et je suis assez instruit des iniquités qui s'y commettent. De quoi n'ai-je point entendu parler, et de quoi n'ai-je pa? souvent été témoin ? Le crime y règne dans toutes les manières, et il y règne ouvertement, rïon-seulement il ne cherche point à se cacher, mais il lève la tête, mais il se montre au grand jour, mais il devient un sujet de gloire et une espèce de triomphe. Tout mon zèle s'allume là-dessus; et, sans être assez téméraire pour me comparer à votre prophète, je crois pouvoir dire que je me sens touché de la même douleur que lui .

et pouvoir m'écrier comme lui : Setgmewrjfai tm les pécheurs de ia terre ; }e les ai vos transgrener hautement votre loi, la mépriser, la profaner, et j'en ai été ému jusque dans le fond de Tâme ; fen ai séché de regret et de tristesse. ( Fsaim. 1 18. ) Je le dis en effet; mais dans le plus vif sentiment de mon indignation, je fais un retour sur moi-même, je m'examine moi-même, je considère les dispositions de mon cœur, et de là j'apprends quelle doit être pour vous ma reconnaissance, et à quoi die m'engage. Car tout ce que j'aperçois dans ces mondains dont je déplore l'aveuglement et les prodigieux égarements, c'est, mon Dieu, ce que je pouvais devenir, et selon les apparences, ce que f aurais été comme eux , si j'avais eu à vivre parmi eux et avec eux ; c'est, où la passion , où l'occasion, où la coutume, où l'exemple, où mille engagements m'auraient précipité.

Quand donc. Seigneur, je tous rends grâces de ce que je ne suis pas comme le commun des honmies, ce n'est point par le même esprit que le pharisien, qui vous remerciait de n'être pas conune le reste des hommes, et qui par là prétendait se mettre audessus de tous les hommes. Loin de moi cette confiance orgueilleuse qui se prévaudrait de vos dons, et qui, par une présomption insoutenable, sans se contenter du fruit que j'en retire, vous en ravirait encore l'honneur. Cest dans une vue toute contraire, que je reconnais, et qu'à ma confusion je fais devant vous cet aveu, que si vous m'aviez confondu avec le commun des hommes, et qu'il ne vous eût pas plu de me recueillir par une Êiveur singulière dans votre sainte maison, je me serais pedt-étre abandonné à de plus grands désordres, et rendu plus criminel qu'ils ne le sont; ou que, s'il vous eût agréé de traiter comme moi le commun des hommeSi et de les rassembler auprès de vous et dans votre sanctuaire, ils y auraient beaucoup mieux rempli que moi la place que j'occupe et y auraient acquis bien d'autres mérites que moi.

Cependant , mon Dieu , en vous bénissant de tout le mal que je n'ai pas fait jusques à présent, et que je pouvais faire, quand pourrai-je également vous bénir du bien que je pratique? Je ne demande pas quand je pourrai vous bénir du bien que vous m'avez mis en état de pratiquer : dès maintenant , Seigneur, je vous en bénis, puisque j'ai pour cela les moyens les plus abondants et les plus puissants. Mais de pouvoir pratiquer le bien et de le pratiquer, ce n'est pas une même chose, et l'un n'est pas une conséquence de l'autre. Je ne réprouve que trop , et je n'ai que trop lieu de craindre le sort de ce serviteur inutile, qui fut rejeté et condamné, non point pour avoir perdu son talent, mais pour n'en avoir pas usé selon les intentions de son maître. Hé ! mon Dieu , quand viendra ce temps que fat*

GOUVERNEMENT REUGIEUX.

Indt, MmfoA faspire depuM de longues années, que fai eent fois désiré, et qui par ma faute n'est point eoeore arrîTé, quand, dis-je, viendra-t-il cet heureux temps où je sortirai de mon assoupissement dde ma langueur, où je reprendrai un feu tout nou- Tcao, où j'accomplirai fldèlement tous mes devoirs, où je suivrai de point en point toute ma règle, où je penserai, je parlerai, j'agirai , je vivrai eu religieux ?

Tnl de bons moments où je veux tout cela, où je me propose tout cela , où je forme sur tout cela des desseins : mais que le passage est difûcile de la résolution à l'exécution , et qu'il est ordinaire d'y échouer. Si je prends d'abord quelques mesures, si je fids quelques efforts , ce sont des efforts semblables à ceux de saint Augustin, lequel se comparait à an homme endormi qui se réveille et quiyoudrait se lerer , mais que l'appesantissement où il est replonge aussitôt dans son premier sommeil. Cest ainsi que le poids de ma fragilité me rentratne, et, malgré tous mes projets, me fait retomber dans mes premiers relâchements. Grand Dieu! créateur des ftmes et leur sanctiûcateur, donnez à Tou- Trage que vous avez commencé dans moi , sa dernière perfection. D'être dans la terre des saints , selon Tcxpression d'un de vos prophètes, et de n'y point commettre l'iniquité, c'est un avantage des plus précieux; mais ce ne sera. Seigneur, un avantage complet, que lorsquedans cette terre des saints je travaillerai efficacement moi-même à me sanctifier.

Je dis, mon Dieu, à me sanctifier selon toute la sainteté de mon état; car ce qui peut me suffire oomroe chrétien, serait trop peu pour moi comme religieux. Au simple chrétien vous n'avez, ce semble, dçnné qu'un talent ou deux : mais c'est au relîgîeax que vous en donnez jusques à cinq. Mieux il est partagé, plus il est obligé de rapporter; et si eelui des serviteurs qui avait reçu deux talents, dut les rendre et deux autres au delà, c'est avec la inénie proportion, qu'en ayant reçu cinq , je dois les faire valoir et les consacrer à votre gloire et à mon avanoement dans vos voies.

Quels progrès j'aurais faits. Seigneur, si j'avais ainsi employé toutes mes années, depuis que vous m*avez appelé à votre service et que je m'y.suis engagé! où en serais-je? où en sont tant d'autres que je vols comblés de vertus et de grâces? Chaque jour ils croissent, ils montent, ils s'élèvent , tandis que je demeure en arrière, et que, chargé comme eux de votre joug, au lieu de le porter avec la même allégresse, je ne fais que le traîner. Était-ce donc là^ mon Dieu, ce que vous vous proposiez , quand vous m*avez séparé du monde, et que, par une distinction aussi glorieuse pour moi qu'elle m'est favorable et avantageuse , vous m'avez admis au nombre de tant d'âmes choisies? Est-ce là cette perfection

propre de l'état religieux, et cette sainteté partieulière qui le relève au-dessus de l'état séculier? Ne vous ai -je promis rien autre chose, en me dévouant à vous? N'aspirais-je à rien autre chose dans ce temps d'épreuvepar où j'ai passé, et qui a précédé la profession de mes vœux? Sont-ce là les leçons qu'on me faisait, et n'est-ce qu'à cela qu'on me formait? Tout me condamne. Seigneur, tout rend témoignage contre moi , et je n'imagine point d'excuse que mon coeur malgré moi ne démente.

Du reste , ma vie s'en va , mes jours s'écoulent , et peut-être mon heure est-elle plus proche que je ne le pense. Quoi qu'il en soit, elle vient, cette dernière heure ; et que sera-ce , si je la laisse venir , et qu'elle arrive sans que je l'aie prévenue, ni que j'aie presque rien fait de tout ce que je devais ? Car , à parler de bonne foi, et pour le dire à ma confusion, le peu que je fais n'est rien ; ou , si c'est quelque chose , ce n'est point à beaucoup près ce que demande ma vocation , ni ce que vous attendez de moi. Mais n'estil pas temps enfin, Seigneur, de commencer? N'estil pas temps d'être religieux en pratique et en effet , après ne l'avoir été depuis tant d'années que d'habit et que de nom.

C'est bien tard que je prends une résolution si salutaire et si nécessaire. C'est bien tard que je commence, ou que je veux commencer : mais. Seigneur, entre les ouvriers du père de famille, ceux qui ne vinrent travailler à sa vigne que vers la moitié du jour, eurent la même récompense que les autres, parce qu'ils regagnèrent par l'activité de leur travail ce qu'ils avaient perdu par leur retardement et leur lenteur. Or , voilà ce que j'ai à faire présentement : et de cette sorte, mes pertes passées, au lieu de me décourager, m'exciteront, m'animeront, se tourneront à bien. Moins j'ai avancé, plus je redoublerai ma course. Moins j'ai été religieux , plus je m'efforcerai de le devenir. Car je le puis encore; et malheur à moi si je ne le voulais pas, si désormais je n'y donnais pas tous mes soins , si je ne suivais pas la sainte ardeur que votre grâce m'inspire et que je sens se rallumer dans mon âme. Faites, mon Dieu , que ce ne soit point une ferveur passagère. Toute vive qu'elle est ou qu'elle paraît, je ne saurais me répondre de ma persévérance , qu'autant qu'il vous plaira de me seconder, et que je serai soutenu de votre secours tout-puissant.

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