GOUVERNEMENT RELIGIEUX
tantes, et ne causent pas moins de dommages dans une communauté, que celles des autres; et Ton peut dire au sujet de Tobéissance, qu'il est aussi difficile, et même plusdiflicile de bien savoir la faire pratiquer, que de bien savoir la pratiquer.
L'autorité supérieure^dans une maison religieuse est une prérogative , c'est une distinction ; mais une distinction à titre onéreux , et une charge plus qu'un honneur. Les fondateurs inspirés de Dieu dans l'institution de leurs ordres , y ont établi une forme de gouvernement nécessaire pour lier ensemble le chef et les membres, et pour maintenir tout le corps dans un bon état, en le maintenant dans la règle. Cette forme de gouvernement n'est pas la même partout ; et comme il y a une diversité de grâces et de voies par où la divine Providence conduit ses élus, il y a pareillement une diversité d'observances et d'instituts, qui fait un des plus beaux ornements de l'Eglise. Mais tous, quelque différents qu'ils soient d'ailleurs, conviennent en ce point , qu'il y ait à la tête de chaque société régulière une puissance qui préside, qui ordonne, qui tienne la place de Dieu , de qui l'on reçoive l'impression , et qui dirige toutes les démarches et tous les mouvements. Or , que ce premier mobile vienne h manquer, qu'il se dérange, qu'il s'arrête; et, afin de ne considérer la chose que par rapport à vous , qui m'engagez à vous écrire mes pensées, et à vous donner cette courte instruction touchant la place que vous occupez présentement, qu'une supérieure n'ait pas les talents requis pour gouverner, ou que les ayant, elle ne les mette pas en œuvre, on voit assez quels désordres il doit de là s'ensuivre. Car voilà comment des communautés entières sont tombées dans une triste décadence et dans un relâchement qui lésa perdues.
Il est donc pour vous d'une conséquence infinie , qu'étant obligée de tenir les autres dans le devoir, vous fassiez vous-même une étude très-sérieuse de vos devoirs ; que vous vous les imprimiez vivement et dans l'esprit et dans le cœur : dans esprit , pour les connaître ; dans le cœur , pour vous y affectionner; que vous en confériez souvent avec Dieu, et qu'aussi souvent vous en confériez avec vous-même, et vous vous en demandiez compte devant Dieu; que vous appreniez ainsi à bien mesurer tous vos pas dans la route où vous commencez à marcher. Elle est périlleuse ; les écueils y sont communs , et des écueils qu'on ne peut éviter sans une grande attention. De toutes celles qui vous ont précédée, combien peut-être y ont échoué! Quoi qu'il en soit, si le pilote s'endort au milieu des rochers où il se trouve engagé, il est fort à craindre que par sa négligence le vaisseau ne périsse, et si vous n'avez toujours les yeux ouverts pour prendre garde à vous ei pour vous observer f non-seulement vous vous
égarerez, mais au jugement de Dieu vous déviesdrez responsable de vos égarements.
Ce qui doit être d'abord le sujet de votre consolation et de votre confiance, c'est que vous ne vous êtes point ingérée dans le gouvernement , que vous ne l'avez point recherché, et, pour m'expriroer avec saint Paul , que vous ne vous êtes point attribué l'honneur, (Hebr,, 5.) D'où vous avez droit de conclure que vous y êtes appelée de Dieu, et que Dieu étant fidèle à ceux qui suivent sa vocation, il ne vous abandonnera point : mais que sa grâce vous éclairera , qu'elle vous soutiendra ^qu'elle consommera la bonne œuvre qu'il a commencée dans votre personne, par le choix qu'il a £ût de vous. Sans cette vocation d'en haut vous ne pourriez vous répondre si assurément de l'assistance du ciel; quedis-je! vous devriez vous attendre de la part du ciel à un funeste abandonnemenU Car ce ne serait plus Dieu alors qui vous aurait tracé le chemin où vous entrez, et il dirait de vous ce qu'il disait des faux prophètes : Je ne les envoycUs point, et Us couraient; voilà pourquoi ils seront r^etés et livrés deux-mêmes. (Jbbem., 33.)
D'autres que vous l'ont éprouvé , ou s'exposent à l'éprouver. Et ne le savez-vous pas ? ne le voyezvous pas? L'envie de dominer, disons mieux , et ne craignons point d'user du terme propre , une pitoyable ambition n'est pas tout à fait bannie des maisons religieuses; mais elle s'entretient et se nourrit jusque dans l'obscurité de la retraite, et comme dans le sein de l'humilité. On veut être quelque chose, quoique se séparant du monde on ait déclaré qu'on ne prétendait plus à rien. Ce divorce avec le monde a plus été de corps que d'esprit : et, parce que, selon le sentiment naturel, qui est partout le même, on aime à se voir considéré , ménagé , craint , respecté , de là vient que sans résistance et sans combat on succombe à la tentation, et qu'on se laisse aisément surprendre au vain éclat de la supériorité. Mais le moyen d*y parvenir, et comment y procéder ? U est rare qu'on s'y porte ouvertement, et qu'on témoigne sur cela son dé^ir. Au contraire , on a bien soin de fe cacher, et l'on affecte en toutes ses paroles et toutes ses manières de marquer là-dessus une indifférence parfaite et même une espèce d'éloignement. Rien de plus modeste que les expressions dont on se sert en parlant de soi-même , et reconnaissant son peu de suffisance et son indignité : mais ce sont des discours; et avec ces beaux discours, le désir qu'on a dans le cœur, tout caché qu'il est , n'en est pas moins vif. On le dissimule; mais il agit et il fait agir. On prépare de loin les esprits , le parti se forme, l'une attire l'autre. Cependant une élection approche, et c'est alors qu'il faut redoubler ses attentions , et se montrer plus affable et plus ofS-
GOUVERNEMENT REUtilEUX.
deuse que jamais envers tout le monde , surtout envers les amies. En6n , le jour arrive où la communauté s*assemble , et où il est question de décider. Les voix se recueillent, la pluralité l'emporte, la supérieure est élue, bien contente de sa destinée, et peut-être encore voulant se persuader que c'est Dieu qui Ta choisie , et qu'elle n'y a contribué en aucune sorte.
Tout ceci , au reste , ne doit point étonner depuis qu*on a vu les apôtres mêmes, élevés à l'école de Jésus-Christ, disputer entre eux de la préséance, et ambitionner les premiers rangs de son prétendu royaume temporel. Mais de quoi l'on ne doit pas non plus être surpris , c'est que Dieu se retire , et qu'il ne bénisse point un gouvernement qui n*est pas dans l'ordre de sa providence ; c'e&t qu'il permette que cette supérieure s*égare, qu'elle s'aveugle en mille rencontres, et qu'elle fiasse mille fautes , qui détruisent toute l'estime qu'on en avait conçue, et qui la décréditent dans une maison dont elle croyait devoir être l'oracle et la directrice ; c*est que dans une place où eUe espérait trouver de la douceur et de la satisfaction , il lui laisse sentir toute Tamertume et tout le déboire de mille événements fâcheux , de mille contradictions , de mille inquiétudes, dont elle est sans cesse agitée, troublée, désolée, et qui lui donnent bien lieu de re> gretter l'état de dépendance d'où elle a voulu sortir, et où elle vivait mille fois plus tranquille et plus heureuse ; c'est que , pour la punir et pour punir le grand nombre de celles qui l'ont appuyée de leurs suffrages, plus par inclination que par raison, il INrive la communauté d'une protection spéciale dont il la favorisait , et que de cette sorte tout l'esprit de Dieu s'éteigne et toute la discipline religieuse se dérègle. Châtiment aussi juste qu'il est terrible, et que les suites en sont malheureuses.
Mais revenons ; et puisque de bonne foi vous pensez n'avoir rien à vous reprocher sur cet article, ne nous y arrêtons pas davantage. Il s'agit maintenant de répondre à la vocation de Dieu , et d'en remplir tous les devoirs. Le premier pas est fait, et bien ùli : je le veux ; et je n'en puis douter, connaissant votre droiture et votre esprit religieux. Vous voilà dans la carrière ; mais le point est de la fournir heureusement et dignement; soit pour la gloire de Dieu, soit pour le bien de votre maison, soit pour la sanctiÔcation de votre âme. Vous voulez donc savoir comment vous devez vous comporter dans une fonction d'autant plus critique pour vous , qu'elle vous est toute nouvelle , et que TOUS n'en avez eujusques à présent nul usage. Vous me demandez quelles sont les conditions les pins essentielles d'une bonne supérieure, et par où elle peut se mettre en état de réussir. Je comprends tout en cinq paroles, dont chacune mérite
une réflexion particulière: exemple, vigilance, charité, fermeté, prudence. Avec ôela, j'ose vous annoncer un suecès tel que vous le pouvez désirer : car à l'égard de la profession religieuse, c'est dans Tassemblage de ces qualités que consiste toute la science du gouvernement.
I. Exemple. Jésus-Christ lui-même a commencé par là : avant que d'enseigner, il a pratiqué. Vous êtes supérieure , il est vrai; mais , en devenant supérieure, vous n'avez pas cessé d'être religieuse : c'est-à-dire que vous êtes toujours dans la même obligation de travailler à votre perfection particulière et à votre avancement spirituel , selon l'esprit de votre règle, et par les moyens qu'elle vous prescrit. Vous n'êtes dons pas plus exempte des observances ordinaires que le reste de la communauté : vous pouvez vous en dispenser plus impunément; mais vous ne le pouvez pas avec plus de droit ni plus légitimement. Vous le pouvez plus impunément, puisque, dans la maison dont la conduite vous est confiée, il n'y a personne qui puisse vous demander compte de vos actions, ni entreprendre de vous corriger; mais vous ne le pouvez pas plus légitimement ni avec plus de droit, puisque vous êtes lié par les mêmes engagements que les autres, et qu'en vous chargeant de la supériorité , on n'a pas prétendu vous décharger de la régularité. Vous avez des pouvoirs que n'ont pas les autres , je le sais, et on ne vous les conteste point ; mais comme vous ne devez user de ces pouvoirs en faveur des autres qu'avec poids et mesure, qu'avec raison et pour de justes sujets, vous n*en devez pas plus aisément ni plus librement user par rapport à vousmême.
Et ce serait sans doute une chose assez étrange, qu'une supérieure, préposée pour maintenir la règle dans toute sa vigueur, fût la première à la transgresser. Est-ce là l'exemple qu'elle doit donner, et qu'on attend d'elle? Saint Paul disait aux fidèles : Soyez mes imitateurs comme Je le suis de Jésus-Christ ( 1 . Cor. u , 11.); et c'est ainsi, par proportion, que la supérieure, dans une communauté religieuse, doit être en état de dire à toutes les personnes qui lui sont soumises : Agissez comme vous me voyez agir. Car sans cet exemple , de quel poids seront toutes ses paroles et toutes ses exhortations.' Osera-t-elle même parler? Osera-t-elle exhorter à la pratique de la pauvreté, lorsqu'on verra qu'elle ne veut manquer de rien? osera-t-elle recommander la mortification des sens, lorsqu'on verra qu'elle s'accorde tous les soulagements et se ménage toutes les douceurs qu'elle est en pouvoir de se procurer? osera-t-elle exiger l'exactitude, l'assiduité , la fidéKté à tous les exercices, soit publics, soit intérieurs, lorsqu'on verra qu'elle abuse de son autorité pour vivre à sa mode et selon qm!^
GOBVERNEMENT REUGIEUX.
lui platt, ayant toujours des prétextes, et se prévalant de tout pour excuser sa dissipation et son dérangement perpétuel ? Pour peu qu'elle raisonne et qu'elle rentre en elle-même , ne sera-t-e!le pas forcée de se taire? ou si malgré tout cela elle venait à s'expliquer et à se plaindre des relâchements qu'elle aperçoit et des fautes qui se commettent, ne serait-on pas tenté de lui alléguer ce proverbe cité par Jésus-Christ dans l'Évangile de saint Luc : Médecin, guérissez-vous vous-même, (Luc. , 4.) II. Vigilance. Tout supérieur est responsable de ceux que Dieu a mis sous son obéissance. Par conséquent il doit veiller sur eux : un père sur sa famille, un pasteur sur son troupeau , et vous sur votre maison. Devoir que vous ne pouvez négliger sans une offense très-griève : car c'est de là que dépend , ou le soutien , ou la ruine d'une communauté. Un tel intérêt n'est-il pas assez grand pour engager la conscience, et ne devez-vous pas trembler en y pensant.' Ce n'est pas mon dessein de vous troubler par de vaines frayeurs ; mais, en vérité, bien des supérieures vivent là-dessus dans une sécurité pire que tous les scrupules et toutes les frayeurs que je vous donnerais. Elles sont dans leur place comme ces idoles que nous dépeint le prophète, au psaume cent treizième. On leur présente de l'encens; mais du reste elles ont des. y eux et ne voient, point, elles ont des oreilles est n'entendent point y elles ont des mains et n'agissent point, elles ont des pieds et ne marchent point. C'est-à-dire qu'ennemies de tout soin et de toutes peines , elles n'entrent presque en rien , elles ne s'informent de rien , elles ne preuneut garde à rien. Leur unique vue est de couler en repos le temps de leur supériorité : pourvu qu'on ne les importune point et qu'on les laisse en repos , elles sont contentes. Mais eependant tout le temporel d'une maison est mal administré et se dissipe : mais cependant mille usages s'introduisent , et chacune se donne des libertés qui passent en coutume et qui sont de véritables abus; mais cependant les anciens règlements s'abolissent, la discipline domestique se renverse, le recueillement se perd, la ferveur se refroidit; plus de zèle pour le service de Dieu , plus de silence , plus de retenue, plus d'oraison; et plaise au ciel que d'autres désordres ne succèdent pas à ceux-ci , et que l'abomination de désolation ne s'établisse pas dans le lieu saint!
Or, rien de tout cela ne retombera-t-il sur la supérieure , et sera-t-elle dûment justiGée devant Dieu , quand elle dira : Seigneur, je n'en étais pas instruite? Non, elle ne l'était pas , mais parce qu'elle ne voulait pas l'être, ou qu'elle ne le voulait pas bien; mais parce qu'elle se souciait peu de l'être; mais parce qu'elle ne prenait pas les mesures raisonoàb/es poar Vitre. Qae\ poids aura-t-elie donc à
porter; et n'est-il pas à craindre qu'elle n'en soit accablée! Gardez-vous au reste de donner dans une extrémité tout opposée, et apprenez à distinguer la vigilance , qui est une vertu , et l'inquiétude , qui est une faiblesse. Rendez-vous attentive et vigilante ; c'est ce que je vous demande ; mais je n'entends point que vous soyez de ces supérieures timides et trop recherchantes , qui prennent ombrage de tout et que tout alarme. Esprits défiants et soupçonneux. Leurs vivacités, leurs mouvements, leurs agitations continuelles, les fatiguent beaucoup, quoiqu'assez inutilement, et par là noêroe elles ne fatiguent pas moins une communauté, composée de très-bons sujets, qui n'ont pas besoin d'une inspection si scrupuleuse et si incommode. Il y a de la modération en toutes choses , et des bornes où il faut se conteilir.
m. Charité. Que ne puis-je vous Tinspirer dans |a perfection que vous devez l'avoir, ou puissiezvous travailler solidement à l'acquérir, et la mettre partout en œuvre ! Remarquez , s*il vous plaît , ce que je dis : dans Umte la perfection que vous devez l'avoir. Et en effet , cette diarité commune et fraternelle que nous nous devons les uns aux autres en quah'té de chrétiens , ne suffit pas à une supérieure au regard de ses filles; mais puisque ce sont ses filles en Jésus-Christ, elle leur doit une charité de mère : je veux dire qu'elle leur doit une charité tendre pour compatir à leurs infirmités , une charité bienfaisante pour leur faire tous les plaisirs et leur procurer tous les soulagements conformes à leur état; une charité affable et prévenante pour leur ouvrir le cœur, et leur donner la confiance de lui exposer leurs sentiments; une charité douce et patiente pour les écouter à toutes les heures et ne les rebuter jamais, malgré l'ennui que quelques-unes peuvent lui causer : une charité universelle qui les embrase toutes en Pïotre-Seigneur, sans distinction et sans prédilection. De cette sorte , vous aurez dans votre gouvernement la plus solide et la plus sensible consolation que puisse désirer une supérieure, qui est de voir ses filles venir à elle avec confiance, lui obéir par amour et non par crainte, chercher auprès d'elle leur soutien dans toutes leurs peines et leur conseil dans toutes leurs résolutions, lui faire paa de leurs pensées les plus intimes , et déposer leurs âmes dans ses mains.
Mais que serait-ce si vous étiez de ces supérieures hautes et impérieuses qui pensent bien plus à relever leur autorité qu'à Tadoucir et à la tempérer, de ces supérieures indifférentes, dures, sans pitié ( car il y en a de ce caractère , et je ne crois pas m'exprimer trop fortement); de ces supérieures très-indulgentes pour elles-mêmes, très-peu touchéoi des besoins d'autrui , traitant volontiers d'imagin tions tous les maux dont on se plaint ; de ces su]