‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 2)Chapitre 254 sur 408 · SIS · texte numérisé non relu

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de rompre sa volonté, de renoncer à sa volonté, d'agir contre sa volonté , et dans les choses souvent les plus rebutantes et les plus contraires à notre sens?

Cet état de franchise dont je parle , cet état de pleine liberté, est-ce la cour? mais qui ne sait pas quelle est la vie de la cour; et y a-t-il escJave plus esclave que tout ce qui s'appelle gens de cour ? Es^ ee la profession des armes? mais toute la discipline militaire n'est-elle pas fondée sur l'obéissance , et sur l'obéissance la plus héroïque , jusqu'à braver les périls, jusqu'à répandre son sang , jusqu'à risquer sa vie et à la perdre? Sont-ce les dignités, les charges, les ministères publics? mais n'est-il pas évident que , sous une spécieuse apparence, ce sont dans la pratique des assujettissements perpétuels et très-réels , à moins qu'on ne veuille , par un abus énorme, en négliger toutes les fonctions et en abandonner tous les devoirs? Est-ce la conduite particulière de chaque maison, de chaque famille? mais Mt-il une famille qui puisse bien se soutenir, si la subordination y manque , et peut-on vivre sans trouble dans une maison, si Ton n'use incessamment de condescendance les uns envers les autres, aux dépens de ses propres inclinations? Est-ce le commerce ordinaire du monde? mais ce commerce du monde, tout aisé et tout agréable qu'il paraît, n'at-il pas ses lois, et des lois très-importunes et trèsonéreuses? Quelles mesures et quels égards n'exiget-il pas? A combien de coutumes et de modes, de bienséances et de complaisances n'asservit-il pas? nfaut donc partout savoir se captiver, savoir prendre sur soi et se gêner, savoir obéir et plier. Il le but, et voici où tout cela tend, voici le point où j'en veux venir. Car c'est une leçon sensible et palpable pour nous : je dis pour nous, soumis à la règle et à l'observance religieuse. Nous sommes dans un état de sujétion, nous portons 4e joug; mais c'est le joug du Seigneur : et pour nous l'adoucir, si quelquefois il nous semble pesant et incommode, tournons les yeux vers le monde. Voyons dans le monde comment des hommes dépendent d'autres hommes, comment des hommes obéissent à d'autres hommes ; et quels sont enfin ces hommes de qui l'on dépend et à qui Ton obéit. De là bientôt nous apprendrons comment, dans la maison de Dieu, nous devons obéir à Dieu même.

On hait le monde dans soi-même , mais on l'aime dans autrui. Parlons plus clairement. On renonce au monde , à tout rang , à toute distinction , et l'on se réduit, en se dévouant à Dieu, dans un état humble, obscur, dépendant. Voilà, ce semble, le monde détruit dans nous, le voilà comme anéanti. Mais cependant on sait qu'une famille où l'on a pris naissance , et à qui l'on appartient par une

étroite proximité, prospère dans le monde; on sait qu'elle parvient à des places honorables, et c'est a. quoi l'on est extrêmement sensible, de quoi Ton s'applaudit intérieurement dans l'âme , sur quoi l'on fait au dehors éclater sa joie. Si c'était par une pure affection du sang et de la nature , ce sentiment serait plus tolérable, quoi qu'il ne fût pas assez religieux. Mais il y a plus : car on est bien aise de savoir que des proches sont dans la splendeur, parce qu'il en doit rejaillir sur nous quelque rayon, parce qu'on acquiert ainsi une nouvelle considération, parce que des égaux dans une communauté, et même des supérieurs nous traiteront avec plus de ménagement et plus de circonspection. Secrète complaisance qu'on nourrit dans le fond du cœur, malgré les airs modestes dont on s'étudie à la couvrir. Or, est-ce là un détachement parfait , ou plutôt n'est-ce pas une des plus subtiles illusions de Pamour-propre, qui veut sauver du débris tout ce qu'il peut, et d'une part se dédommager de ce qu'il a perdu de l'autre?

Le monde nous quitte beaucoup plus vite que nous ne le quittons. A-t-il besoin de nous; malgré notre éloignemeot , il sait bien nous retrouver ; mais avons-nous besoin de lui ; il commence à nous méconnaître. Ainsi, du moment qu'une jeune personne a pris le saint voile et qu'elle s'est engagée au Seigneur, c'est une illusion, si désormais elle se persuade qu'une famille et des proches s'intéressent fort à ce qui la regarde. Je conviens qu'il y a làdessus des exceptions à faire ; mais les exceptions ne servent qu'à confirmer la règle générale. Saint Bernard l'éprouvait lui-même de son temps, et le témoignait à une dame de piété, en la remerciant de ses aumônes et de ses largesses, f^ous nous prévenez, lui écrivait-il , vous nous cotnblez de vos grâces, et nous en sommes d'autant plus touchés, qu'il n'y a entre vous et nous aucune autre alliance que celle de la charité. Car pour ce qui est de nos parents, ajoutait ce Père, en est-U mi seul qui ait soin de nous f En est-il un, je ne dirai pas qui s'informe de nous , ni qui soit en peine de nous, mais même qui pense à nous? Nous sommes pour eux comme un vase cassé ^ qu'on jette et dont on ne fait nul usage*.

Ces expressions , quoique fortes , ne nous mar quant rien dont une fréquente et longue expérience n'ait dû nous convaincre. Toutefois il est étonnant de voir avec quel empressement, quelle vivadté, quelleardeur, des personnes religieuses entrent dans des intérêts de leurs familles, je dis dans les intérêts temporels. D'aimer ses parents, on le doit, pourvu que ce ne soit point un amour trop naturel , et qu'on

' Propinquis notiriê facti svmus fanquam vat perdiimm. Ep. 118. '

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