‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 2)Chapitre 255 sur 408 · PENSÉES DIVERSES SUR LÉTAT RELIGIEUX · texte numérisé non relu

PENSÉES DIVERSES SUR LÉTAT RELIGIEUX

se contente de les aimer en Dieu et selon Dieu. Aidons-le» de nos prières , donnons-leur les conseils du salut, eontribuons de tout notre pouvoir à la saDctification de leurs âmes : mais du reste qu'avonsoous aftiûre de leurs desseins , de leurs vues ambitieuses, de leur établissement, de leur fortune, de leurs prétentions, de leurs procès? Pourquoi nous ingérer en tout eela , et nous inquiéter de tout cela ? Hé! du moins mourons au monde comme le monde meurt à nous.

Le Fils de Dieu disait à ses apôtres : fous êtes dans le monde, mais vous n'êtes pas du monde. N*y Brtril point des personnes religieuses au regard de qui Ton devrait renverser la proposition , et à qui, dans un sens tout oppose , l'on pourrait dire : fous n^éiespas dans le monde , mais vous êtes du monde.

Il n'est point absolument contre Tétat d'un religieux de voir le monde et de converser avec le monde : mais dans quelle vue doit-il y aller, et comment y doit-il paraître? comme l'ambassadeur d'un prince va dans un pays étranger. Cette comparaison est d'autant plus juste, qu'elle est fondée sur la parole même de saint Paul : Nous faisons la fonction d'ambassadeurs au nom de Jésus- Christ et par Jésus-Christ. (2. Cor., 5. ) Or le ministre d'un prince, pourquoi va-t-il dans une cour étrangère, et de quelle manière s'y comporte-t-il ? il y va, non point de son mouvement, ni par une inclination particulière, mais précisément parce qu'il y est envoyé. Il ne] pense point à y ménager d'autres intérêts que les intérêts de son maître. S*il y Haut des liaisons, des connaissances , ce n'est que par rapport à son maître et qu'autant qu'elles peuvent être utiles au service de son maître. C'est de concert avec son maître qu'il agit en tout, de son maître qu'il prend tous les ordres, à son maître qu'il rend compte de toutes ses démarches; car il est Pbomme du prince qui le députe , et pourvu que ^ maître qu'il sert soit content de son ministère, 11 lui importe peu que ceux auprès'dequi il l'exerce Tapprouvent ou ne l'approuvent pas : ce ne sont pour lui que des étrangers , et ce n'est point d'eux qu'il fait dépendre sa fortune, ni chez eux qu'il a le dessein de s'établir.

Belle image d'un religieux qui , par une vocation apostolique , sort de sa retraite pour se communiquer au monde. Le monde lui est comme étranger, et néanmoins il y va; mais pourquoi et comment? parce que Dieu l'y destine, selo^p que Dieu l'y destine , dans le même esprit que Dieu l'y destîae. H est Phomme de Dieu, et par conséquent il nes'iisploiedans le monde qu'à ce qui regarde Dieu , flt 40*à ee qui pentRloriflA» nuu. yoilù le point où

il dirige toutes ses réflexions, toutes ses intentions, tous ses soins. Le reste, quoi que ce soit, ne Taffectionne et ne le touche en aucune sorte : tellement que s'il cessait de trouver cette gloire de Dieu et ce bon plaisir de Dieu dans le commerce qu'il u avec le monde, il renoncerait à toute 4iabitude au dehors , et se tiendrait profondément enseveli dan» l'obscurité d'une vie retirée et cachée. Disposition toute religieuse et toute sainte. Mais que serait-ce si , prenant l'essor et s'émancipant volontiers d'une certaine observance régulière, il voyait le monde par goût ; si , dis-je , il voyait le monde , parce que le monde lui plaît, parce que le silence et la solitude l'ennuient , parce qu'ennemi d'un travail qui applique , il cherche d'oisives conversations qui l'cimusent; s'il voyait le monde pour se faire un nom , pour acquérir du crédit et de la réputation, pour s'insinuer auprès des grands et en être reçu avec distinction ; s'il voyait le monde pour avoir part a ses douceurs , pour en tirer des soulagements et des secours, pour se rendre la vie plus agréable et plus commode ? Chose bien déplorable , quand le monde, par un usage trop fréquent, devient à un religieux comme une demeure propre, tandis que sa propre maison , par le déguût qu'il en conçoit, n'est plus pour lui que comme un lieu de passage ou comme un exil.

Que de scènes se passent dans le monde , surtout à certains temps et en certaines conjonctures! Guerres entre les États , batailles sanglantes , victoires et défaites, négociations, traités de paix, alliances, intrigues de cour, établissement de fortune , décadences et révolutions : mille autres événements dans la société humaine plus particulier^ et moins éclatants, mais très-connus toutefois et très-remarquables : les uns qui s'avancent et les autres qui demeurent , les uns qui gagnent et les autres qui perdent, les uns qui se réjouissent et les autres qui gémissent; ceux-là qui brillent dans une haute réputation, et ceux-ci qui tombent dans le décri et la confusion : morts subites, coups imprévus, procès, dissensions : que dirai-je encore, ou que n'aurais-je pas à dire , si j'entreprenais d'en venir à un détail immense dans son étendue? O^' là-dessus quelle-diversité de sentiments selon la d> versité des intérêts! que de discours et de raisonnements! que d'agitations et de mouvements! O" va , on vient , on délibère , on prend des mesures; tout est en alarmes , tout est en feu dans une cour, dans un royaume, dans une province, dans un quartier.

Cependant une âme religieuse dans le fond de sa solitude , où elle se plaît et qu'elle aime , ignore tout cela , et par conséquent n'en ressent pas le moindre trouble : ou si peut-être, pour m'exprimer de

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