‹ Œuvres de Bourdaloue (volume 2)Chapitre 275 sur 408 · DISPOSER LES PEUPLES A LA VENUE DE JÉSUS- CHBIST · texte numérisé non relu

DISPOSER LES PEUPLES A LA VENUE DE JÉSUS- CHBIST

Après avoir annoncé Jésus-Christ aux peuples , et le leur avoir fait connaître, il fallait les disposer n le recevoir, et c'est pour cela que Jean-Baptiste leur prêche la pénitence ; il leur prêche, 1, une pénitence prompte et sans retardement : La cognée est d^fà à la racine de l'arbre ( Matth., 3) ; 2. une pénitence sincère et sans déguisement : Rendez droites les voies du Seigneur (Id.) ; 3. une pénitence humble et sans présomption : Hace de vipères , qui vous a appris à fuir la vengeance dont vous êtes menaces ? Etne dites point : Abraham est notre père (Luc, 3); 4. une pénitence fructueuse et sans relâchement : Faites de dignes fruits de pénitence ( Matth., 3 ) ; 5. une pénitence austère et sans ménagement : Or y son vêtement était de poil de chameau; il avait autour des reins une ceinture de cuir, et sa nourriture, c'étaient des sauterelles et du miel sauvage (Luc, 3) ; 6. une pénitence efficace et salutaire : Tout homme verra te salut qui vient de Dieu.

DIMANCHE

Jean-Baptiste prêchant une pénitence prompte et sans retardement.

SERMON SUR LE DÉLAI DE LA PÉNITENCE

Jam ueurii ad radicem arborutn potila eêt

La cognée est d^à à la radne des arbres. Matta., 3.

Il n'y a donc point lieu de différer et d'attendre , puisque l'arbre est si près de sa chute, et que le coup qui va l'abattre va bientôt partir et le renverser. Parlons sans flgure, ou tirons de cette flgure l'avis important que Jean-Baptiste voulait donner à tout pécheur actuellement engagé dans le désordre du péché, qui est de n'y point demeurer, de ne s'y point obstiner, mais de retourner promptement à Dieu, et de ne s'exposer pas aux suites funestes d'Un retardement très-dangereux. Je dis d'un retardement trèi-dangereux , et, sans insister sur ces accidenta imprévus, où la mort, par un juste châtiment de Dieu, surprend un pécheur qui diffère; mais pour ne prendre la chose que dans le cours même le plus naturel et le plus commun , arrêtons-nous aux deux Mpte onlioaires du délai de la pénitence, propofitfons. Car le dé-

SUR LE DÉLAI DE LA PÉNITENCE

lai de la pénitence forme l'habitude du péché : c'est le premier effet et la première proposition ; et , par un retour presque immanquable , Thabitude du péché entretient jusques à la mort le délai de la pénitence, et par là conduit à Timpénitence finale : c'est le second effet et la seconde proposition. Expliquons-nous mieux et en moins de paroles : habitude du péché, effet du délai de la pénitence ; délai de la pénitence , effet de Thabilude du péché ; de l'un et de l'autre , impénitence finale : voilà ce que nous allons développer ; et si ces vérités ne nous touchent pas , il faut que nous soyons bien peu sensibles aux intérêts de notre salut.

Pbemier point. Le délai de la pénitence forme l'habitude du péché. Il n'est pas difficile de le comprendre, et l'on en voit d'abord la raison. Car ce qui forme les habitudes, ce sont les actes fréquents et réitérés , et ce qui doit , par conséquent, former l'habitude du péché, ce sont les longues et fréquentes rechutes dans le péché. Or tel est l'état d'un pécheur qui diffère sa pénitence, voilà l'effet de ses remises continuelles et de ses retardements.

Il s'agit d'un homme que ses passions ont entraîné hors des voies de Dieu et fait entrer dans les voies de l'iniquité; il s'agit d'une femme , d'une jeune personne que le monde éblouit, que le plaisir enchante, que certains objets attachent, que la sensibilité du cœur précipite dans les dérèglements , ou secrets , ou même connus. Dieu les rappelle , il les presse par sa grâce, on leur parle de sa part, on leur prêche la pénitence. Mais que répondentils? Ils ne s'aveuglent point assez pour prétendre justifier leur conduite ; ils conviennent qu'il y a du libertinage, et qu'ils ne vivent pas dans l'ordre, ni selon la loi de Dieu ; ils comptent sur l'avenir, et ils se promettent bien de changer quelque jour, de prendre une route tout opposée, et de travailler sérieusement à la réformation de leurs mœurs. Mais ce jour, disent-ils, n'est point encore venu : il serait trop tôt maintenant, et il faut attendre. Ah ! il faut attendre! c'est-à-dire qu'il faut laisser le vice jeter de profondes racines et se bien établir; c'est-à-dire qu'il en faut contracter l'habitude, qu'il faut la laisser croître et lui donner tout le loisir et tous les moyens de se fortifier; c'est-à-dire qu'il faut se lier au péché, se livrer au péché, se rendre le péché si familier qu'on ne le craigne plus , et qu'on n'en ait plus de scrupule. Car, qu'est-ce que tous ces retardements doiit on use, et à quoi se réduisent -ils, si ce n'est à multiplier les péchés en suivant toujours le même train de vie, en demeurant toujours dans les mêmes engagements , en s'abandonnant toujours aux mêmes excès ; en ne corrigeant rien , mais ajoutant toujours crimes sur crimes, débau- '*" débaudies? Or, pour reprendre \e pfm-

cipe que nous avons déjà posé touchant l'habitude et son origine, n'est-ce pas là ce qui la/ait naître, et n'est-ce pas ainsi qu'elle s'insinue dans un cœur et qu'elle se l'assujettit. î» Un premier péché ne la forme pas; mais, comme a remarqué saint Bernard, ce premier péché dispose au second; celui-ci donne une facilité toute nouvelle pour l'autre qui lui succède : de degrés en degrés la contagion se répand; le cœur se tourne au mal, il s'y accoutume, il s'y attache, et tombe dans un esclavage où il n'est presque plus maître de lui-même.

Triste vérité, d'autant plus constante que les habitudes vicieuses ont cela de propre, qu'elles s'impriment beaucoup plus aisément et plus profondément : pourquoi ? parce que notre nature corrompue est plus disposée à les recevoir, et que nous portons au dedans de nous-mêmes de malheureuses concupiscences qui les secondent et qui les appuient. Une prompte pénitence les préviendrait et leur couperait court. Elle ne nous mettrait pas à couvert de toute rechute, et, quoique pénitents, nous ne serions pas impeccables, mais nous serions moins sujets à la tyrannie de l'habitude. En appliquant le remède aussitôt que le mal viendrait à paraître, on l'empêcherait de s'invétérer. En jetant l'eau, selon la comparaison de saint Augustin, à mesure qu'elle entrerait, tout fragile et tout ouvert qu'est le vaisseau , on le garantirait du naufrage. Et c'est à quoi l'apôtre exhortait si fortement les fidèles, et ce qu'il leur recommandait par ces paroles : Mes frères, ne souffrez donc point que le péché règne dans votre coips mortel, en sorte que vous vous soumettiez à toutes ses convoitises. {Rom., 6.) Prenez garde : ce saint apôtre ne leur disait pas précisément : Ne tombez jamais, et préservez-vous de tout péché : heureuse disposition , qui serait bien à désirer, et qui n*est guère à espérer. Mais du moins leur faisait-il entendre, si, par le poids de la faiblesse humaine, vous tombez quelquefois , si vous péchez , ne permettez pas au péché d'affermir son empire dans vous et sur vous , par une possession paisible et habituelle. I^çon d'une conséquence infinie. Leçon dont nous ne comprendrons jamais mieux la nécessité, que lorsque nous comprendrons toute la malignité d'une criminelle habitude. Le péché est un mal ; mais au-dessus de ce mal , tout extrême qu'il est , on peut dire qu'il y a quelque chose encore de plus pernicieux et de plus à craindre : et quoi } c'est l'habitude dans le péché. Il n'y a qu'à consulter sur ce point de morale les Pères de l'Église et les maîtres de la vie chrétienne. Il n'y a qu'à voir avec quelle force et en quels termes ils s'en expliquent. Mais allons plus loin : car peut-être dira-t-on que, si par le délai de la pénitence l'habitude s'est formée, on n'est pas si^tls \.Qi^X ^^Yv% t«sj^\nc« ^ et que désormais , n*ap-

SUR LE DELAI DE LA PÉNITENCE

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portant plus à sa conversion de noureaux retardements, on peut, par un vrai retour à Dieo^ réparer le passé et sanctifier le reste de ses années : espéranoe dont on se flatte, mais espérance que doit pldnenent détruire une seconde proposition qui va faire le sujet du second point.

Sbcond point. L'habitude du péché entretient josqnes à la mort le délai de le pénitence , et par là eonduit à Fimpénitence flnale. N'exagérons rien , «t pour nous renfermer dans les bornes de la vérité la plus exacte, convenons d'abord du sens de cette proposition, et mettons-y tous les tempéraments et toutes les modifications convenables. Ce n'est point une règle universelle ni absolue, ce n'est point à dira que l'habitude soit à la pénitence du pécheur un obstacle insurmontable, ni qu'elle le détermine tellement à persévérer dans son péché, qu'il ne lui soit phis libre d'en sortir. Ce n'est point à dire même que de temps en temps on n'ait vu et qu'on ne voie encore un petit nombre de pécheurs que la grâce enfin , par un dernier effort, semble arracher à l'iniquité, et en qui elle triomphe de mille résistances et des rotardements les plus opiniâtres. Voilà, pour ne donner dans aucune extrémité, ce que nous sommes obligés de reconnaître. Mais du reste, il n'en est pas roœns vrai que si le retour d'un pécheur d'habitude n'est pas impossible, il est toujours d'une difficulté extrême, et en voici la preuve convaincante. Car si le pécheur n'ayant point encore l'obstacle de l'habitude à surmonter et avant qu'elle se soit fortifiée, n'a pas eu néanmoins le courage de rompre ses liens, et d'entrer dans les voies de la pénitence, que sera-ce quand, aux autres obstacles qui Ton! arràé, celui-ci se trouvera jo'mt? Que sera-ce, di»-je, quand il aura laissé le vice s'enraciner dans son âme, quand il se sera attaché plus étroitement que jamais au péché, qu'il se sera, pour ainsi dire, vendu au péché, asservi au péché, naturalisé avec le péché ; quand , par la force et l'impression de Thabittide, il aura presque perdu tout le remords du péché t et que ce ne lui sera plus une charge sur la conscience, ni un sujet d'inquiétude?

De là, remises sur remises, et retardements sur reSardements. Ce n'est pas , comme je l'ai déjà observé , qu'on rejette tout à fait.la pénitence, et qu'on prétende ne quitter jamais son péché. Il n'y a qu'un petit nombre d'impies qui s'abandonnent à ce désespoir. Mais tandis qu'on se flatte, qu'on se promet de retourner quelque jour à Dieu, parce qu'on en voit rindîspensable nécessité, dans la pratique, et quant à l'exécution, on ne veut jamais se persuader que ce jour soit venu, et , selon que saint Augustin le témoigne de lui-même , on dit toujours : Demain, demain; tantôt, tantôt; encore un peu, encore vn peu.\(nik par où Unt de pécheurs» csciaieS'de

l'habitude, vieillissent dans leurs désordres; et n'en avons-nous par mille exemples devant les yefix? Cependant les années passent, la mort arrive, une dernière maladie se déclare, et alors même le malade croit toujours pouvoir remettre. Si , dans les premières atteintes du mal , on l'avertit de penser à lui , que répond-il ? Attendons. ( Isai. , 28. ) Si dans le cours du mal qui augmente, on le presse de nouveau, même réponse : Attendons encore. Enfin, à force d'attendre, ou tout à coup il est surpris par un subite révolution qui l'enlève , ou , dans une extrémité qui lui ôte presque toute connaissance, tout sentiment, il ne fait plus qu'une pénitence «roparfaite, qu'une pénitence précipitée et forcée. Tout cela veut dire qu'après avoir vécu dans Timpénitence^ il meurt impénitent.

Concluons avec l'apôtre ; Folci Vkeure de nous réveitter de notre sommeil , voici le temps favora* ble, voici les Jours du salut {Rom,, 13) : ne les perdons pas, et hâtons-nous. Car ces jours de salut, ce temps, cette heure favorable que nous avons présentement , nous ne les aurons pas toujours. Ils s'écoulent, et nous ne savons quand ils reviendront. Que dis-je , et savons-nous même si jamais ils reviendront.' Peut-être nous persuadons-nous qu'une pénitence différée cause moms de peine , et qu'avec le temps elle devient plus aisée. Mais c'est une erreur, et la plus trompeuse de toutes les illusions. Tout le reste, il est vrai, s'affaiblit avec l'âge : le tempérament s'altère, les forces du corps diminuent, les lumières même de la raison s'obscurcissent; mais les passions du cœur, mais les habitudes vicieuses prennent toujours de nouveaux accroissements. Le temps serre les nœuds et les endurcit; les années donnent à la passion et à Thabitude plus d'ascendant; et dans un âge avancé, non-seulement on se trouve tel que l'on était dans une première jeunesse, mais c'est alors qu'on sent les funestes progrès du vice , et qu^on se voit près* que hors d'état de l'attaquer et de le vaincre. De làoette maxime générale de remédier aux plus petits maux , et de bonne heure , afin d'en arrêter de plus grands où l'on se laisserait entraîner. Maxime dictée par la sagesse humaine, et appliquée à toute la conduite de la vie, en quelque conjoncture et sur quelque sujet que ce soit, mais à plus forte raison , maxime spécialement nécessaire dans la condnîte du salut, et dans la pénitence chrétienne. Quoi qu'on en puisse penser et qu'on en puisse dire, touloir sans cesse remettre sa pénitence d'un jour à on autre jour, d'une semaine à une antre semaine, d'un mois à un autre mois, efest eu quelqne manière vouloir absolument et pour toujours y renoncer. Or, y renonoes-Tous en eflfot?y renonoes-vousponr jamais? Quelle est dans esiM —«MdiUii rtma II cm- !dÉrae,<|a*iBnil

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