SUR LA DOUCEUR CHRÉTIENNE
fond de Tûme toutes les vivacités et toutes les saillies que la colère peut exciter ; de ne donner au dehors nuls signes ni d'impatience, ni d'aigreur, en des rencontres où le cœur souffre intérieurement et se sent piqué; de mesurer toiites ses paroles et de n'en pas laisser échapper une ou de mépris ou de plainte, même à Tégard de ceux dont on a plus lieu d'être mal content ; de se comporter dans toutes ses manières avec un air toujours honnête, modeste, humble et affable; d'user de condescendance dans les occasions contre son inclination propre , et de se gêner, de se contraindre en faveur de certains esprits difficiles, en faveur de certaines personnes , plus capables que les autres , par leurs imperfections et leurs fafblesses, d*inspirer deTéloignement et du dégoût. Or pour cela quelles violences n'est-on pas obligé de se faire, et que ne doit-on pas prendre sur soi? Car la douceur ne rend ni aveugle, ni insensible : on s'ap«;rçoit des choses , on en est touché, et si l'on suivait les impressions de la nature, on éclaterait; mais en vue de Dieu, et par un esprit du christianisme, on étouffe sa peine et on l'ensevelit. Est- il un plus beau sacrifice? est-il une abnégation de soi-même et une mortification plus parfaite?
II. Victoûre de nous-mêmes la plus constante. Il y a des vertus dont la pratique est plus rare , parce que les sujets en sont moins ordinaires et moins fréquents. Mais la douceur dont nous parlons est une vertu de tous les états , de tous les lieux , de toutes les conjonctures , de tous les temps , une vertu de toute la vie et de tous les moments de la vie : car toute la vie se passe à penser, à converser, a traiter avec le prochain, à agir ; et par conséquent les sujets sont continuels de se vaincre, en ne se départant jamais d'une douceur toujours égale, soit dans les sentiments, soit dans les paroles, soit dans les actions. Continuité qui donne le prix à toutes les vertus , et qui en est comme le couronnement et la perfection. Hélas ! les moyens de se sanctifier ne nous manquent point, mais nous leur manquons. Où est cette douceur évangélique, et où la trouve-t-on? Je ne demande pas où l'on trouve une douceur affectée et de politique, une douceur apparente et de pure bienséance , une douceur de tempérament et d'indifférence : car voilà quelle est la douceur que font paraître en certaines rencontres un nombre infini de mondains. L'intérêt les retient , et ils craignent dt se faire tort en éclatant de nuire à leur fortune. Une vaine gloire les arrête , et ils croiraient se déshonorer, s'ils venaient à perdre la gravité et la modération qui convient à leur âge , à leur état , à leur caractère. Une lente et molle indolence les rend insensibles à mille choses f qui selon les vues ordinaires et humaines, 8 piquer et les soulever. Mais tout cela
ne peut être devant Dieu de nulle valeur, puisque tout cela n'a Dieu ni pour principe ni pour fin. Je demande donc où l'on trouve cette douceur que Jésus-Christ a canonisée et dont il a été le modèle; cette douceur qui, par le motif d'une charité fraternelle et toute divine, apprend au fidèle à se renoncer, à se captiver, à se modérer, à se taire, à supporter, à pardonner, à ne s'expliquer qu'en des termes obligeants, et à ne témoignex jamais ni amertume ni dédain. Où, dis-je, est-elle? l'usage du monde et de toutes les conditions du monde ne fait que trop voir combien elle y est peu connue et peu mise en œuvre.
Second point. Le fruit de la douceur chrétienne : c'est la paix au dedans de soi-même, et la paix au dehors.
I. La paix au dedans de soi-même. Un des-plos grands biens que nous avons à désirer pour le bonheur de notre vie , et en même temps pour la saiM> tification de notre âme, c'est de nous rendre maîtres de nous-mêmes et de nos passions, surtout maîtres de certaines passions plus vives, plus impétueuses , plus turbulentes. Sans cet empire, point de paix intérieure. El de quelle paix en effet peut être assuré et peut jouir dans son cœur un homme sujet aux colères, aux promptitudes, aux dépits, aux aversions, aux antipathies, aux envies, aux vengeances? D'une heure à une autre peut-il compter sur lui-même, et n'est-il pas comme une mer orageuse, où les flots s'élèvent au premier vent et forment de rudes tempêtes? Or que fait la douceur chrétienne? elle bannit toutes ces passions , ou elle les combat , et , à force de les combattre, elle les soumet et les calme. On prend tout en bonne part : ce qu'on ne peut justifier, on le tolère; on ne s'offense point, on ne s*aigrit point, et par là que de mouvements du cœur et de pénibles sentiments on s'épargne! que de réflexions chagrinantes! que d'agitations de Fesprit et de dissipations ! Mais, ce qui est encore plus important, de combien de fautes, de combien de péchés se préserve- 1 -on! Quelles grâces du ciel, quelles communications divines est-on en disposition de recevoir! Car comme Dieu ne se platt point dans le trouble , il aime à demeurer dans la paix ; et une âme pacifique est d'autant mieux préparée à le posséder, qu'elle sait mieux se posséder elle-même.
II. La paix au dehors. On l'entretient par la douceur; c'est-adire, qu'on vit bien avec tout le monde. Et le moyen qu'on eût avec qui que ce soit quelque démêlé, puisqu'on est toujours attentif à ne rien dire et à ne rien faire qui puisse Messer personne , puisqu'on est toujours prêt à prévenir les autres et à leur céder, puisqu'on a un soin extrême d'éviter toute contestation qui pourrait