SERMON SUR LA MÉDISANCE
J\'cqne calummam faciatis.
Hé parlfl£ mal de personne. Luc. , 3.
Ce que condamne le saint précurseur, ce ne sont point seulement ces fausses suppositions que le mensonge imagine , et ces lâches calomnies dont il noircit le prochain , mais ce sont ces médisances, en cela même plus mortelles, ou du moins plus irréparables que la vérité les accompagne, et qu'elles sont fondées sur des faits plus réels et plus certains. Est-il un péché plus à craindre? en est-il un contre lequel il nous importe plus de nous pré. munir par toute la vigilance et toute l'attention nécessaire? Il y a des péchés où Ton se porte plus difiicîlement, et cette difficulté sert en quelque sorte de préservatif pour s'en défendre. Il y a des péchés où nous nous laissons entraîner plus aisément, mais où nous péchons aussi plus légèrement, et cette légèreté de Toffense en diminue le péril. Mais un péché où se rencontrent tout à la fois et une extrême facilité à le commettre , et une offense griève en le commettant , voilà ce que nous devons regarder comme un des péchés les plus dangereux : et n'est-ce pas là le double caractère dajj^
médisance ? Facilité de la médisance : premier point. Grièveté de la médisance : second point. Ces deux points unis ensemble et rapportés l'un à l'autre, nous feront comprendre l'oracle du Saint-Esprit : que c'est un bonheur inestimable de savoir bien gouverner sa langue, et de ne pécher point en paroles.
Premier point. Facilité de la médisance. Un péché où nous porte le penchant de la nature > un péché dont l'occasion nous est fréquente et presque continuelle, un péché que nous nous justifions à nous-mêmes par des prétextes et des sujets apparents , un péché qui ne coûte que quelques paroles , et dont les moyens sont toujours les plus présents et les plus prompts, enfin un péché qui fait l'agrément des conversations, et qui se trouve applaudi et bien reçu de tout le monde , c'est sans doute un péché aisé à commettre : or telle est la médisance^
1 . Péché où nous porte le penchant de la nature^ je dis de la nature corrompue; car voici quelle est la perversité de notre esprit : nous nous rendons mille fois plus attentifs à découvrir dans le pro« chain le mal que le bien, et nous sommes incomparablement plus enclins à nous entretenir de ses mauvaises que de ses bonnes qualités. C'est ce que nous éprouvons tous : mais outre cette inclination commune , il y en a encore de plus particulières dans une multitude infinie de gens, les uns légers à parler, et ne pouvant rien retenir de ce qu'ils savent , ou qu'ils croient savoir ; les autres critiques et censeurs, trouvant partout à reprendre , et s'épanchant volontiers sur tout ce qu'ils remarquent dans autrui , ou qu'ils pensent y remarquer d'imperfection et de défauts : or, dès que c*e8t la pente naturelle qui noua conduit, a-t-onde la peine à suivre le mouvement dont on se sent emporté ?
2. Péché dont l'occasion nous est fréquente et presque continuelle. Hé ! que fait-on autre chose dans la société humaine , que de se voir, que d'avoir ensemble d'oisifs et de longs entretiens ; et parce qu'il ne semble pas qu'on puisse les soutenir sans le secours de la médisance , de quelle autre chose s'occupe-t-on ? On se donne l'exemple les uns aux autres, on s'excite les uns les autres; les plus sages ne peuvent résister au torrent, et sont en quelque manière forcés d'entrer dans le discours et de se joindre à ceux qui Font entamé. Bien loin qu'il leur fût difficile de médire , il ne leur serait presque pas possible de s'en abstenir et de se taire.
3. Péché que nous nous justifions à nous-mêmes par de spécieux prétextes et des sujets apparents. On dit : Que faire ? il faut bien que quelqu'un soit mis en jeu : autrement on tarirait bientôt et on demeurerait dans le silence. On dit : Il faut bien être
^nttidtde tout ce qui se passe ; il faut bien con^
^àO SUR l^ MEDISANCE
naître le monde, aûn de ne s'y pas tromper. On dit : Je n'ai rien contre ces personnes, et je ne prétends point leur nuire ; si j'en parle , c'est fort indifféremment. On dit : La cliose n'est pas secrète , ou dans peu elle cessera de l'être. On dit : C'est un homme dont je n'ai pas lieu d'être content; il en use mal ; pourquoi Tépar^nerais-je ? il se fait trop valoir; il est bon de l'iiuinilier. Ou dit ; Je n'en impose point, je n'avance rien de faux , tout est comme je le rapporte. Enfin, que ne dit-on pas? et, rassuré de la sorte, avec quelle liberté ne s'explique-t-on pas, et ne lance-t-on pas les traits les plus piquants ?
4. Pécbé qui ne coûte que quelques paroles , et dont les moyens sont toujours les plus présents et les plus prompts; il ne s'agit que de s'énoncer, ou même, au défaut de la voix , un geste, un signe, un
ter davantage sur un point si universellement établi et tant de fois traité dans la chaire, attachons-nous à quelques circonstances particulières sur quoi il est moins ordinaire de s'expliquer, et mesurons ici la grièveté de la médisance par le caractère des personnes qu'elle attaque, par les tours malins qu'on lui donne, par le dessein prémédité qu*on sV propose, par l'éclat avec lequel on la répand , par les scandales qui en naissent : cinq degrés d'injustice, et cinq articles qui contiennent tout Ufond de cette seconde partie.
1. Grièveté de la médisance par le caractère des personnes qu'elle attaque. A qui fait-elle grâce , et où ne porte-t-elle pas ses coups? Y a-t-il une dignité si auguste qu'elle respecte? y a-t-il une profession si sainte qu'elle épargne? Or, il est vrai coup d'œil suffit , et dans un moment fait concevoir néanmoins qu'il y a des places , des rangs , des pro
tout ce que lu bouche pourrait exprimer, car on médit en plus d'une façon , et il y a pour cela plus d'un langage.
5. Péché qui fait l'agrément des conversations , et qui se trouve applaudi et bien reçu de tout le monde. Ce n'est pas que dans le fond de l'âme on n'ait souvent en horreur le médisant , mais la médisance plaît , surtout quand elle est assaisonnée de bons mots , c'est-à-dire, de mots qui percent, qui déchirent, qui exposent le prochain à la risée, et qui insultent en quelque sorte à sa honte et à son malheur. Tous les esprits alors se réveillent pour écouter, et on redouble d'attention ; il n'est donc point surprenant, après cela, qu'avec un accès si facile, la médisance fasse de si grands progrès, et que sans obstacle elle répande de tous côtés son venin. Aussi est-ce le péché le plus commun , et de là les parfaits chrétiens tirent deux conséquences : la première , d'éviter, autant qu'il leur est possible, le commerce du monde ; et la seconde , d'y être toujours en garde, toutes les fois qu'ils y sont appelés : car ils n'ignorent pas combien la médisance est un mal contagieux, et avec quelle subtilité et quelle vitesse il se communique.
Second point. Grièveté de la médisance. C'est un principe général , et que nous devons reconnaître avant toutes choses, savoir, que la médisance est, de sa nature, un péché grief : pourquoi? par le tort qu'elle fait au prochain , à qui elle ravit le plus cher de tous les biens de la vie humaine et civile, qui est la réputation. Car la réputation, disent les théologiens , est un bien propre où chacun a droit, et un bien d'une valeur inestimable dans l'opinion des hommes ; par conséquent, si je l'enlève à mon frère sans un titre légitime et sans une solide raison , c'est une injustice dont je me rends coupable envers lui, et dont je lui dois une réparation aussi e/irwre qu'elle le peut être; mais pour ne pas insis-
fessions où la réputation est beaucoup plus précieuse, plus délicate, plus aisée à blesser que dans les autres , et où les brèches qu'on y fait ont des conséquences beaucoup plus funestes. Ce qui n'est qu'une atteinte légère pour un homme du monde, est une profonde blessure pour un homme d'Église, pour un pasteur des âmes , pour un ministre des autels ; la médisance ne connaît point cette distinction, et ne la veut point connaître; on confond le séculier et le régulier. Que dis-je, c'est souvent contre le régulier qu'on se déchaîne avec plus d'aigreur, et l'on ne prend pas garde qu'en le décréditant on arrête tout le fruit de son ministère, et qu'on le met peut-être hors d'état d'exercer jamais utilement ses fonctions.
2. Grièveté de la médisance par les tours malins qu'on lui donne. Un fait rapporté simplement et mis dans son jour naturel , peut faire moins d'impression. Mais ce n'est point assez pour la médisance; il faut qu'elle en raisonne, il faut qu'elle l'enfle, qu'elle l'exagère, qu'elle l'interprète à son gré, qu'elle en pénètre les plus secrètes intentions , qu'elle en développe tous les plis et tous les replis : comme si elle n'était pas contente du récit injurieux qui la rend déjà criminelle, et qu'elle voulût encore y ajouter te jugement téméraire et la calomnie.
3. Grièveté de la médisance par le dessein prémédité qu'on s'y propose. Médire par entretien et par une espèce d'amusement , médire par inconsidération et par envie de parler, c'est toujours être condamnable : mais qu'est-ce donc de médire pour médire? Expliquons-nous. Qu'est-ce de médire pour déshonorer, de médire pour diffamer, de médire pour couvrir des gens d'opprobre, sans autre vue que l'opprobre même qui doit rejaillir sur eux? Car voilà jusqu'où va la médisance. Est-ce mécluinceté pure? est-ce quelque intérêt, quelque passion qui anime? Quoi que ce soit, on ne s'en tient |)as à ce qui semble de soi-même se présenter, ni à ce qu'on